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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

La légende d'HARISHCHANDRA le roi déchu (conte indien)

Le roi Harishchandra est un personnage récurrent de la littérature brahmanique. Avec Manou, Prithu, Vishvamitra ou Raghu, il fait partie de ces rois de la terre, héritiers de la lignée solaire ou lunaire, qui dirigèrent le monde dans les temps reculés du Tetra et du Dvapara Yuga.

Tandis que les premières mentions du roi Harishchandra remontent à la rédaction des commentaires védiques (v. 600 av. J.-C.) , près de 1000 ans plus tard, le roi déchu demeure encore un personnage récurrent de la littérature hindoue alors que les puranas renouvellent sa légende en lui ajoutant de nouveaux épisodes.

La maladie frappant Harishchandra est l'Hydropisie, la maladie typique de Varuna, qui se venge en l'envoyant sur ceux qui fautent. Varuna est le dieu au lasso, celui qui capture les hommes et les envoient dans la mort.

Le roi Harishchandra promettant de sacrifier son fils Rohita à Varuna (le déva qui créa la Terre), rappellera le sacrifice d'Isaac. Mais alors, Harishchandra refusera de tuer son fils et ne cessera de trouver des excuses pour ne pas le livrer à Varuna, lequel ne fait d'ailleurs aucun effort pour le contraindre... avant de lui infliger une longue maladie dégénérescente qui le déva soignera dès qu'on lui aura offert un substitut en offrande (un chant!)

La prière que Shunahshepa, le substitue de Rohita, chante pour amadouer les dévas, rappelle par ailleurs les martyres chrétiens des cirques romains, que les hagiographies nous présentent récitant la Bible face aux lions qui les dévoraient.

 

Ayodhya, la première ville

Adapté de Valmiki, Ramayana, chap. 1 : Balakanda (trad. d' H. Fouché)

Le roi Pritou, le premier roi des rois et maître de la Terre, lui-même descendant de la lignée du Soleil et de Manu, le premier homme et l'éternel gardien de la Loi Cosmique (Dharma) sur Terre, eut de nombreux enfants. Parmi eux, Trishankou reçut de son père la couronne qu'il sut garder et imposer à la joie de tous les peuples de la Terre. Parvenu à un âge avancé, Trishankou laissa la couronne à son fils aîné Harishchandra pour se retirer dans les montagnes afin de connaître l'Illumination avant que son corps ne mourût.

Le roi Harishchandra, qui était aussi bon que son père, avait grandi dans l'amour du bien et des principes du Dharma. Cependant, il avait auprès de lui mille courtisanes, cent reines dont Shaivya était la première, mais toujours aucun fils.

 

Fondée par Manu, son premier chef, il y a si longtemps que seul les astrologues en connaissent encore la date, Ayodhya fut la première ville à fleurir sur Terre. Harishchandra aimait observer sa capitale depuis ses quartiers et les plus hauts remparts.

Ses chanceux habitants étaient gais, essentiellement vertueux, d’une grande science, et quoi que contents de leurs richesses, ils vivaient sans envie et parlaient un langage véridique. Il n’y avait aucun pauvre dans cette ville privilégiée ni aucun maître de maison qui n’y fût abondamment pourvu en vaches, chevaux, trésors et grains. On n'aurait d'ailleurs rencontrer dans Ayodhya ni cupide, ni avare, ni malfaiteur, ni ignorant, ni incrédule.

Hommes et femmes, tout le monde y observait son devoir, s’y montrait plein de décence, de joie, d’une éducation et d’une conduite telle que l’on aurait dit autant de vénérables et irréprochables rishis. Chacun allumait des feux sacrés dans Ayodhya, et tout le monde offrait des sacrifices. Enfin, il n'y avait ni pervers ni voleurs dans Ayodhya, pas plus que de gens de mauvaise conduite ou de naissance illégitime.

Chacun portait anneaux, couronnes, guirlandes de fleurs, et vivait dans un grand luxe, se baignait, s’oignait et se parfumait. Cependant, même si les habitants se montraient plein de munificence et arboraient fièrement leurs bracelets aux mains et aux pieds ainsi que leurs joyaux sur leur poitrine, il n'y avait personne à Ayodhya qui ne fut pas maître de ses sens. Aussi, chacun se nourrissait d'une nourriture saine et pure, c'est à dire composée strictement de fruits, de légumes, de lentilles, de poids et de céréales.

Les brahmanes y observaient avec joie et sans faillir leurs obligations. Leurs sens domptés, ils faisaient de la générosité et de l’étude leurs pratiques habituelles et se montraient pleins de réserve dans l’acceptation des présents que les pèlerins leur offraient en échange de la pratique du culte. Parmi eux, ne se trouvait ni incrédule, ni fourbe, ni ignorant, ni jaloux, ni impotent, ni inculte.

On ne croisait donc dans les rues aucun ignorant ni aucun sot, chacun étant grandement instruits dans toute sorte de domaines dont la plupart était d'ordre spirituel. Dans tout Ayodhya, on n'aurait donc pu trouver personne qui eut manqué à ses vœux ou qui ne maîtrisait les six domaines des Védangas [phonétique et phonologie, prosodie et métrique, grammaire, étymologie, astrologie et astronomie, et rituel].

Comme il n'y avait là nulle pauvreté et que tous les habitants avaient le corps sain tout autant que l'esprit , ne vivaient à Ayodhya que des hommes et des femmes doués de fortune et de beauté et totalement dévoués à leur roi. Et tous étaient reconnaissants, généreux, braves et capables d’héroïsme.

Les membres des quatre castes, y honoraient leurs ancêtres et les dieux : les gouvernants (kshatriyas) admettaient les prêtres à leur tête (brahmanes), les commerçants (vaishyas) étaient dévoués à ceux qui dirigeaient la ville, tandis qu'affermis dans le devoir, les travailleurs (shoudras) servaient les trois autres castes de bon cœur.

À Ayodhya, les gens vivaient longtemps et comme ils observaient fidèlement la loi du Dharma et la vérité, ils étaient entourés jusqu’à la fin de leurs fils, de leurs petits-fils et de leurs femmes.

La ville était remplie de guerriers pareils à Agni, le dieu du feu. Tous, beaux et belliqueux, étaient passés maîtres dans la science des arts martiaux, et donnaient à la ville des allures de caverne où vivent les lions.

Abondaient dans les pâturages environnants, d'excellents chevaux de race nés dans la région montagneuse du Kamboja située sur les rives occidentales de l'Indus. Eux aussi étaient dotés d'une divine beauté.

Quant aux forêts entourant la ville, elles foisonnaient d'ardents éléphants qui étaient les descendants d'Airavata, la monture d'Indra, l'éléphant blanc à mille têtes apparu lors du barattage de la mer de lait. Originaires des hautes vallées de l'Himalaya ou des collines du Vindhya, ils étaient grands comme des montagnes et dotés d'une force colossale.

Dans ces forêts, il y avait aussi bien d'autres créatures toutes aussi puissantes et légendaires qu'Anjana, la mère du vaillant singe Hanouman, que Maha-padma, le serpent qui règne sur le monde souterrain de l'enfer de glace ou encore que Vamana, le nain qui parcourut l'univers en trois pas. La plupart du temps, ces créatures étaient ivres du nectar des fruits fermentés au soleil et s'en allaient par la ville cavalcader bruyamment.

La nuit, on pouvait voir les lueurs de la ville briller à plus de 30 kilomètres à la ronde, tandis qu'elle méritait son appellation d'imprenable, d’éternel et d'infaillible, car ses nombreuses portes étaient dotées de verrous solides et de gardes dévoués.

 

Le roi Harishchandra

Mahidasa Aitareya, Aitareya-Brahmana (trad. d' A.-P Soupé)

Mélancolique à la vue de sa capitale prospère, et s’adressant à Narada, le célèbre sage céleste qui résidait pour quelques temps dans son palais, Harishchandra demanda au messager des dieux pourquoi tous les hommes, qu'ils soient sensés ou insensés, désiraient tant avoir un fils. Et Narada lui répondit ainsi :

« Qu’il est glorieux et heureux, le sentier suivi par ceux qui ont des fils ! Tous les animaux le savent bien, eux qui tous ont des petits. Et c'est sans exagérer que l'on peut dire que le plaisir qu’un fils apporte à son père est plus grand que tous les plaisirs que peuvent donner la terre, le feu ou l’eau… Sache, Harishchandra, que lorsqu’un père voit naître son fils, grâce à lui il paie sa dette et devient immortel. Ainsi, pour celui qui essaie d’avoir un fils, celui-ci représentera pour lui le monde entier une fois qu'il sera né ! La nourriture nous soutient, le vêtement nous couvre, l’or nous pare, le bétail nous sert.. une femme est une amie, une fille est un objet de soucis... mais un fils est la plus éclatante des lumières ! L’existence-même n’est rien pour quiconque est sans fils… »

Ému par Narada, le roi Harishandra demanda aussitôt un fils à Varouna, le créateur de la vie sur Terre. Pour ce faire, il engagea un rituel en l'honneur de la divinité que l'on surnomme le Grand illusionniste, car si Vishnou créa Brahma, si Brahma créa l'univers, et si Shiva créa la matrice de la réalité, c'est bien Varouna qui organisa la vie sur notre planète, en utilisant extensivement ses pouvoirs magiques.

 

L'Invocation à Mitra et Varuna

Texte inspiré par les hymnes des rishis Vashisht, Vishwamitra et Srutavit (Rig-Véda, op. cit.).

Ce fut d'abord Narada, brahman de son état, car fils de Brahma, qui commença la cérémonie en l'honneur de Varuna en ces termes :

« Ô divins Mitra et Varuna, nous vous adressons cet hommage au milieu des sacrifices afin que vous éloigniez de nous tous les dangers et que vous nous accordiez vos bénédictions.

Dieux frères, fils de la Lumière Primordiale, Mitra, Aryaman et Varuna, vous êtes les ennemis de l'impiété car c'est dans la demeure du Dharma, l'ordre cosmique que vous avez grandi, puissants et invincibles.

Ô maîtres généreux et lumineux, nous tremblons de crainte devant vous car votre influence est un secret et votre triomphe est le signe d'une force mystérieuse. Rassurez-nous par la grandeur de votre puissance !

Mitra-Varuna, vous possédez une insurpassable puissance qui vous rend vainqueurs de l' insensé et vous rapproche du sage qui vous honore par le sacrifice. De lui vous éloignez le mal, et le conduisez sur le bon chemin car vous connaissez le gué par lequel le fleuve large et profond peut être traversé.

Si quelqu'un refuse de participer à l’holocauste, que Varuna le frappe de maux. Mais, ô Dieux secourables, protégez vos serviteurs contre tout ennemi et ouvrez pour eux les bras généreux du vaste univers.

Irréprochables protecteurs des aryens, Mitra et Varuna, accordez donc à vos serviteurs une protection infaillible ! Amenez-nous sans encombre sur l'autre bord et faites qu'à travers les rituels que nous vous adressons, nous obtenions de nombreux enfants, et que nous évitions la colères des dieux.

Récompensez donc la prière du brahmane, qui chante vos hymnes au milieu d’une abondance d’offrandes. Donnez-lui donc une vaste et prospère maisonnée ! »

Après s'être prosterné en direction de l'ouest, direction dont est gardien Varuna, Narada continua son rituel en s'adressant à Mitra, le compagnon céleste de Varuna, son cadet, dont la beauté égalait celle du soleil, qui était aussi lui aussi leur frère.

« Ô Mitra, toi qui soutiens la Terre et le Ciel, l'humanité toute entière ainsi que les divinités qui veillent sur elle, toi qui es sensible à nos louanges, toi qui regardes les hommes sans jamais fermer l’œil, toi qui es le roi sage et puissant dont nous possédons la faveur et l'heureuse amitié, ô Mitra, nous t'adressons nos holocaustes et nos libations de beurre afin que tu viennes à notre secours.

Ô Mitra, divin fils de la Lumière, qu’il soit donc dans l’abondance, le mortel qui t’offre ses offrandes et ses sacrifices. Car celui que tu protège ne connaîtra ni la mort ni la défaite et le mal ne le touchera ni de loin ni de près.

Toutes les espèces vivantes, qu'elles soient d'essence divine, semi-divine, démoniaque, mortelle ou minérale, t'honorent, ô Mitra, alors étends-toi sur l'univers, emplis le ciel de ta grandeur et la terre de ton opulence !

Mitra, Varuna, c'est grâce à vous que les vaches du céleste pâturage grandissent et inondent la Terre de leur grâce, Ô rois généreux, c'est vous qui consolidez l’édifice du ciel et de la terre, c'est vous qui faites croître les plantes, c'est vous qui nous envoyez la pluie!

Mitra, Varuna, c'est sur votre roue que le monde tourne ! »

Ces mantras magiques prononcés, Harishchandra prit enfin la parole, pour s'adresser ainsi aux dévas :

« À chaque Aurore, dès qu’apparaît le Soleil, vous montez sur son char étincelant d’or et de là, vous embrasserez d'un regard Aditi, la Lumière de la Conscience et sa sœur Diti, la Substance matérielle.

Que vos chevaux dociles et bien domestiqués vous amènent ensuite jusqu'ici, sur le lieu du sacrifice et des rituels ; voyez alors nos libations de beurre, voyez comme nous vous attendions.

Ô Mitra, ô Varuna, prenez donc place sur votre trône, situé entre le ciel et la terre, prenez place au cœur du foyer sacré. D'ici, bénissez ceux qui croient en vous, donnez-leur une force semblable à mille colonnes. Que de votre char tombe sur nous l'Amrita, le miel divin, le nectar qui permet aux dieux d'être immortels. »

Enthousiasmé par de telles paroles, doté d'une si précieuse poésie, Varuna daigna enfin apparaître devant Harishchandra ; mais comme celui-ci n'appartenait pas à la caste des brahmanes mais plutôt à celle qui leur est inférieure, celle des kshatriya, le grand illusionniste eut d'abord des doutes sur la justesse de la requête du roi d'Ayodhya.

Alors, Pour décider le dieu à lui obéir, le roi s’engagea à lui sacrifier l'enfant une fois qu'il serait né. Le dieu, rassuré, l’exauça et bientôt naquit d' Harishandra et de sa première reine un enfant qu'ils nommèrent Rohita.

 

La fuite du prince Rohita et la prière de Shunahshepa

Texte inspiré des hymnes des rishis Srutavit, Kurma et Shunahshepa (Rig-Véda)

Rempli d'un bonheur sans limite, il fut bien évidement difficile pour Harishchandra de tenir sa parole et de tuer son bébé, alors il commença des pourparler avec Varuna afin que son fils ne fût pas immédiatement sacrifié.

D'abord, le roi promit au déva d’ immoler l’enfant quand il aurait dix jours... Mais ce temps écoulé, il lui était toujours aussi difficile de se séparer de son fils. Alors Harishchandra promit à Varuna de le lui livrer lorsque ses dents pousseraient... Mais quelques mois plus tard, il ne lui était pas moins difficile de se séparer de celui qu'il aimait plus que tout au monde. Alors le roi promit une nouvelle fois de sacrifier son fils au dieu qui s'impatientait, une fois que seraient tombées ses dents de sagesse...

 

Des années passèrent, et Harishchandra eut le plaisir d'entendre babiller son fils, ce qui est pour un père une chanson plus belle encore qu'une mélodie s'échappant d'une flûte, fut-elle jouée par Krishna lui-même.

Enfin, son fils parla, puis l'embrassa, ce qui est pour un père la plus belle des récompenses. C'est alors que le dieu apparut de nouveau devant Harishchandra afin que celui-ci honorât sa promesse.

Le roi gémit de devoir lui abandonner son fils unique; il pleura beaucoup. Varuna, le père de tout ce qui respire, fut touché par ses larmes. Prenant en pitié celui qui était père comme lui , le dieu permit alors que Rohita arpentât le monde durant quelques années encore, sans se soucier de sa mort prochaine.

« Je promets que je te livrerai mon fils une fois qu'il sera en âge de porter un armure ! » lui assura encore une fois le roi dont la voix était presque inaudible à cause des larmes qui coulaient de ses yeux à son gosier.

 

Enfin, le moment fatidique arriva et Harishchandra n'eut d'autre choix que d'obéir à Varuna, le dieu qui donne et reprend dans un même mouvement créateur. Pour cela, le roi prit son fils à l'écart et, la voix noyée de pleurs, il lui expliqua qu'il devait mourir.

À ces mots, sans chercher à en savoir plus ni à échapper à ce qui avait été si longtemps reporté, le prince saisit son carquois et son arc et, sans hésiter ni laisser à son père le temps de s'expliquer, il s'enfuit dans la dense forêt qui entourait le palais royal. Varuna, excédé de se voir une nouvelle fois refusé ce qui lui revenait de bon droit, punit le roi en le infligeant une hémorragie interne qui devait le mener bientôt vers le royaume éternel de Yama, le Seigneur de la mort. Rohita fut très peiné d’apprendre la maladie de son père

Désirant faire de l'hostile forêt une demeure plaisante et dominer une nature qui lui donnerait tout ce dont il aurait besoin pour survivre, le prince entreprit d'intenses dévotions envers Indra, le chef des dieux dont la foudre est l'arme et Rancune la compagne. Suivant les conseils du roi des dévas, Rohita erra six ans à travers les bois quand enfin il rencontra un brahmane du nom d'Ajigarta, qui vivait là dans le dénuement le plus total.

Ajigarta avait trois fils ; la faim tourmentait sa famille. En échange de cent vaches, Rohita lui proposa d’acheter l'un d'eux afin de le substituer à sa propre personne lors du sacrifice qu'avait promis son père à Varuna. Ajigarta accepta mais comme il ne voulait pas vendre son fils aîné, et comme sa femme ne voulait pas laisser partir le plus jeune, ce fut son fils cadet, Sunahsépha, qui fut vendu à Rohita. Pour racheter sa propre vie, il l’amena sans tarder à son père, le roi Harishchandra.

 

Harishchandra, charmé de voir son fils revenir à ses cotés oublia pour un instant la maladie qui le rongeait et s’apprêta à sacrifier le jeune brahmane Sunahsépha après avoir gracieusement offert les cents vaches promises par son fils à son père l'ermite Ajigarta.

Cependant, comme il n'existe pas de crime plus grave que celui de mettre fin à la vie d'un brahmane, cette caste étant sur terre une partie de la conscience cosmique, le roi ne se trouvait personne dans son royaume pour accepter de pratiquer le sacrifice imposé par Varuna.

Ainsi, bien qu'il eût près de lui quatre des plus saints prêtres védiques, dont le glorieux rishi et prajapati Vashisht et Vishvamitra, le rishi tutélaire de la dynastie des fils de la Lune, le roi ne trouvait personne pour attacher la victime au poteau du sacrifice ni personne pour la frapper et en faire jaillir le sang comme une libation.

Ajigarta, l’ermite qui avait vendu son fils pour nourrir sa famille, étant encore et toujours affamé, proposa au roi, en échange de deux cents vaches de plus, de se charger lui-même de cette mission. Ajigarta, étant un brahmane, connaissait par cœur les formules et mantras indispensables au bon déroulement du sacrifice, alors le roi accepta que le mystérieux brahmane tue son propre fils.

Voyant son heure dernière entamée, n'ayant plus d'espoir, Shunahshepa en appela aux dévas, et pour cela récita plusieurs hymnes védiques en leur honneur. Il commença sa prière en invoquant celui qui allait le dévorer, Agni, le dieu que Brahma fit responsable du feu sur la Terre et auquel les premiers hymnes du Rig-Véda sont adressées, puis il termina sa complainte en entonnant l'hymne à la déesse de l'Aube, Ushas, la gardienne de ce qui vit et ce qui meurt (le Rig-Véda se terminant lui aussi sur un hymne à l'Aurore).

« Ô royal Varuna, chantait-il, ô grand aurige, même si je marche en tremblant, comme une outre gonflée de vent, ne me laisse pas aller dans le tombeau, cette maison faite de terre !

Pur et magnifique Varuna, la pauvreté et le besoin m'ont contraint à l’inaction, et la soif m'a surpris alors même que j'étais au milieu des vagues et de la pluie.

Ô Varuna ! Quand bien même, faible humain que je suis, je me rendrais coupable envers les dieux ; quand bien même, par imprudence, j'abandonnerais ton œuvre, ne me punis pas de cette faute ! Plutôt, délivre-moi des chaînes qui enserrent mon esprit, mon cœur et mes pieds. Délivre-moi du mal, comme on délivre la vache de son veau.

Espérant une prospère existence, comme l’oiseau vole vers son nid, c'est vers toi que s'envolent mes pensées.

Ô Varuna, toi qui connais la voie de l’oiseau dans l’air et celle du navire sur la mer, par mes chants je veux t'adoucir et te calmer, comme un cavalier délasse par sa voix son cheval fatigué.

Alors, je te le redemande, épargne-moi, ne me livre ni à la mort ni à la lame d'un ennemi ni à la colère d’un furieux.

Tu possèdes force et richesse ; qui d'autre que toi devrais-je invoquer afin que le Soleil, l’œil de l'univers, me soit propice? Tu es celui qui fait marcher les douze mois de l'année sur un chemin qui engendre les êtres et les choses! Moi aussi, ô Varuna, je souhaite que tu me montres le bon chemin !

Comme la vache après son étable, ma prière soupire après toi qui prépares l'abondante nourriture que nous fournit le monde et qui soutient notre vie mortelle.

Le sage voit toutes les merveilles que tu as accomplies comme celles que tu accompliras et personne ici bas n’oserait t'affronter ni ne saurait te faire baisser les yeux, pas même ceux qui, du mal, de l’injure et du crime, en ont fait une habitude.

Ô Varuna, tu connais aussi le sens du vent qui exerce sa remarquable puissance depuis les profondeurs de l'univers , de même que tu sais où se situe la demeure élevée des dieux.

Ô Varuna, toi qui es toujours enclin à aider tes fidèles serviteurs, accueille je t’en prie le sacrifice que je t’offre.

Ô Varuna, toi qui donnes la vie, ne m’accable pas des malheurs destinés à l’impie. Bien des aurores doivent encore se lever, pour lesquelles je te prie de me conserver. Je t'en prie, ne me laisse pas aller jusqu’aux extrêmes frontières de la lumière.

Dieu invincible, acquitte-toi des dettes que tu as contractées avec moi en me donnant la vie car je ne demande pas le fruit de ce qu’un autre a planté mais seulement que mes œuvres s’appuient sur toi comme sur un rocher solide.

Ô royal Varuna, fais que je n’aie point à déplorer la perte d’un ami ou d’un parent, ni la ruine ou la fin de ma chance ! Si des méchants ont conçu quelque mauvais dessein, s’il existe quelque trame injuste que j'ignore, ô divin Varuna, fais que ces complots s'éventent et délivre-m'en!

Ô Varuna, fais que je puisse encore longtemps chanter durant les rites et les sacrifices! »

À mesure qu’il priait, délivré par un miracle, les chaînes de Shunahshepa tombèrent et l’hémorragie du roi diminua pour enfin s'arrêter tout à fait. Dès lors, plus personne n'eut à craindre pour sa vie.

Le roi Harishchandra régna dans l'espoir de voir le prince Rohita lui succéder, et l'ermite Ajigarta reprit le chemin de la forêt accompagné de ses trois cents vaches. Quant à son fils Sunahsépha, qui avait évité de justesse une mort des plus cruelles par infanticide en faisant preuve d'une foi inébranlable, il fut adopté par le rishi Vishvamitra afin qu'il puisse parfaire avec lui son apprentissage des Védas.

 

L'ermitage de Vishvamitra

Un jour qu'il était entrain de chasser à cheval à travers la forêt qui entourait Ayodhya, le roi Harishchandra entendit les hurlements d'une femme qui criait à l'aide. Empoignant son arc et y encochant une flèche, le bon roi se précipita dans la direction d'où venait la voix. Cependant, celle-ci n'était qu'une illusion créée par Ganesh incarné en Vighnaraja, « le Seigneur des obstacles ».

Ganesh, en truculent farceur, était en effet en ces lieux pour déranger le sage Vishvamitra, qui possédait là une cabane et y méditait sans bouger ni manger depuis de longs mois. Celui-ci était un ancien roi aryen qui, en son temps, avait dirigé une grande partie de la Terre. Retiré du monde, celui-ci préparait sa retraite vers Vaikuntha en vivant reclus.

Quant il vit arriver le roi ainsi armé pour la chasse, le dieu-éléphant eut alors l'idée d'entrer dans son corps afin de surprendre le sage.

Vishvamitra fut immensément troublé par l'irruption du roi en arme, prêt à faire jaillir le sang sur la terre battue de son ashram. Excédé d'avoir été troublé, énervé d'avoir par là-même perdu toute la sagesse qu'il avait acquise depuis des mois, le rishi s'emporta contre le roi et menaça de le maudire et de l'envoyer passer yugas à venir en compagnie de Yama et de ses yama-doutas.

Amusé de sa farce et content qu'à travers son subterfuge, Ganesh quitta promptement le corps d'Harishchandra qui reprenait enfin ses esprits. La chasse, qui aurait dû mener à la mort d'un animal, avait échoué, et par la même occasion Vishvamitra, en perdant son calme et en laissant s'exprimer sa colère, avait reçu une leçon d'humilité.

« Que m'est-il arrivé? Qu'ai-je donc fait pour mériter l'abomination d'un rishi ? se demanda-t-il alors. Quoi que j'aie pu faire, vénérable Vishvamitra, je t'en demande pardon et je me couche à tes pieds pour te prier de m'en excuser. » Ce à quoi le roi accompagna l'acte à la parole.

Cependant l’ermite n'était pas satisfait : «  À cause de toi, un volume incommensurable de savoirs s'est évanoui dans l'air au lieu de se nicher dans mon esprit afin de couler plus tard par ma bouche dans l'oreille de mes disciples, qui auraient ensuite répété ces paroles. Sans aucun doute, elles auraient rendu l'humanité plus juste et plus belle ! » 

_ Vénérable sage, protecteur de ma race, divin conseiller, s'écria le roi, dis-moi donc ce que je dois faire pour effacer la honte que je ressens à présent et qui va me coller à la peau tant que tu ne m'auras pas signifié le moyen d'entrer en pénitence... Quoi que tu demandes, je te l'offrirai ; quoi je doive faire, je le ferai, » promit alors Harishchandra.

_ Je ne te demanderai rien de plus que ce que chaque homme doit à son gourou, répondit le sage dont le courroux ne s'était pas calmé. Donne-moi donc le salaire qui me revient et qui récompense la peine que je me donne pour prier et honorer Brahma. »

Harishchandra, qui était à la tête d'un empire s'étendant sans partage sur le monde, fut d'abord content de pouvoir s'en tirer à moindre frais, car ce n'était pas les richesses qui manquaient dans son royaume. Cependant il dut très vite déchanter. En effet, alors qu'il avait demandé au sage quelle donation il voulait, celui-ci lui répondit d'une voix ferme et sans appel :

« Offre donc tes pierres précieuses et tes bijoux à ta courtisane, et laisse l'or et l'argent à qui ils appartiennent. Ce que je réclame de toi ce sont tes propres richesses c'est à dire absolument tout ce que tu possèdes, à part ta femme, la reine Shaivya, ton fils et bien sûr ton propre corps. »

Bien que triste à l'idée de renoncer à tout ce qui avait été sa vie jusqu'à présent, le roi accepta la proposition de Vishvamitra, trop soucieux de ne pas continuer son existence en enfer une fois expiré son dernier souffle.

Une fois que Vishvamitra fut entré en possession de tous les biens que possédait le roi des rois, y compris ses vêtements, le sage adressa au roi nu ces quelques mots :

« Ce que tu as fait est bien, mais ce n'est cependant pas encore assez pour t'éviter de passer tes vies futures au plus profond du Naraka... »

_ Vishvamitra, lui dit alors le roi déchu qui couvrait de son corps la pudeur de sa femme et de son fils, lesquels grelottaient tous les deux en sentant la nuit se rapprocher, comme tu le vois je n'ai plus rien à t'offrir comme donation... mais si tu me laisses un mois, je travaillerai et je te promets de trouver de quoi remplir encore ton bol à offrande. »

Les habitants d'Ayodhya, à l'écoute de ces paroles, firent triste mine. Avait-on jamais vu un kshatriya travailler de ses mains ? Jusqu'où irait la vengeance de Vishvamitra et la décadence d'Harishchandra ?

 

L'exil d'Harishchandra et de sa famille

Récit inspiré du Markandeya Purana

Le lendemain matin du départ d'Harishchandra, quelle ne fut pas la surprise de Vishvamitra de constater que les couloirs du palais royal étaient vides, ainsi que les rues de la capitale. La cour, fidèle à son roi et à la dynastie qu'il représentait, avait suivi Harishchandra en exil, ce qui plongea une nouvelle fois Vishvamitra dans une colère noire. Sans même prendre le temps d'enfiler sa robe, celui-ci s’envola pour rattraper la cour et Harishchandra qui campaient dans une clairière située à quelques dizaines de kilomètres d'Ayodhya.

Voyant le roi déchu entouré de ses sujets, le sage lui cria du sommet d'un arbre sur lequel il s'était arrêté : :

" Harishchandra, voici que je te retrouve entouré de tes sujets alors que depuis hier au soir ils m'appartiennent tous ! "

Piteux, Harishchandra n'eut pas l’outrecuidance de répondre au sage, et c'est avec les larmes aux yeux qu'il fit ses adieux à ses plus fidèles serviteurs qui l'avaient tant aimé, avaient quitté Ayodhya pour lui et attirer sur eux la colère d'un rishi.

Cependant, comme l'affaire n'allait pas assez vite à son goût, celui-ci descendit de son arbre en sautant de branche en branche comme un singe, puis il se saisit d'une branche et en frappa la reine Shaivya. Témoins de la scène, les quatre divinités gardiennes des directions, Kubéra, Yama, Indra et Varouna condamnèrent aussitôt Vishvamitra. Mais celui-ci était intraitable et, dans sa colère, lança même un sort aux dieux qui durent s’incarner quelque temps plus tard en des êtres humains et périr à la guerre afin d'accomplir la malédiction que le rishi leur avait jeté.

 

Harishchandra à Varanasi

Un mois s'était écoulé depuis le départ d'Harishchandra et de sa famille d'Ayodhya et après avoir marché les pieds nus sur plus de 200 kilomètres, ils arrivèrent enfin à Varanasi, la capitale du pays de Kashi, la ville construite par la Trimurti sur une faille énergétique qui en assurait la pureté et le dynamisme spirituel.

À peine entrés dans la ville, ils aperçurent Vishvamitra qui était déjà là, les attendant de pieds fermes.

" Harishchandra, le mois de sursis que tu m'as demandé est écoulé ! Verse donc dans mon bol l'offrande que tu m'avais promis! " lui dit-il simplement, mais d'un air mauvais.

L'ombre du soleil n'était pas encore devenu oblique sous la masse des palais et des ashrams qui composaient la ville sacrée ; cela donna un peu d'espoir à Harishchandra, qui lui répondit alors :

« Vénérable maître, le soleil n'a pas encore atteint son zénith, il me reste encore du temps pour trouver ce que je me suis engagé à t'offrir. »

Vishvamitra fut bien sûr contrarié par cette réponse, mais il en prit son parti. « Va donc, mais sache que demain dès l'aube, je serai à tes cotés pour que tu fasses sonner ta donation dans mon bol, » lui dit-il ; puis il le laissa errer dans la ville sainte en quête d'un métier qu'il pouvait exercer sans expérience et sans talent particulier.

Commencèrent alors les dédales du bazar, chemin qu’emprunteraient le roi déchu et sa famille, lequel allait les mener vers une déchéance encore plus complète.

Où que se portât leur regard, ils ne pouvaient voir que la populace : du sommet des échelles de bambou des chantiers de construction, jusque sous les tentes de toile de chanvre des campements installés en tout lieu où un bâtiment n’y tenait pas déjà.

Il y avait devant eux non pas des dizaines ou des centaines, mais des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants dont les plus jeunes se baignaient dans la chaleur et la poussière. Autour d'eux, des mendiants atrophiés remontaient les ruelles encombrées en tendant la main et en s’agrippant aux vêtements des pèlerins de passage. Dans des cantines d'une saleté indicible, des enfants nettoyaient les tables avec des chiffons encore plus sales que le sol lui-même, tandis que depuis les cuisines des senteurs rances de friture refluaient jusque dans les ruelles. Ailleurs, ça sentait le suif et de la graisse animale des rituels.

Là où il n’y avait pas d’hommes, il y avait des singes, des chèvres, des vaches et des chiens errants. Tous ces animaux dormaient sous des arbres imposants dont les racines déchiraient les ruelles défoncées et souillées de boue, d'excréments humains, de crachats, ou d’eau savonneuse et crasseuse.

Outre les animaux, les hommes et les palanquins, les ruelles étaient encombrées de stands de friture ainsi que de vendeurs de glace et de limonade, accompagnés de leur caisse à roulette surmontée d’un parasol. Il y avait même des coiffeurs qui rasaient au milieu du trottoir, et un cordonnier qui avait installé une tente entre deux paniers d'osier faisant office de poubelles dans lesquelles venaient se rassasier des vaches maigrelettes.

Sur la chaussée, comme n’importe où, des vendeurs ambulants et des colporteurs proposaient des amulettes, des savons ayurvédiques, des flacons d'huiles essentielles, des fagotins de bâtonnets d’encens... Se rajoutaient à tout cela mille autres marchandises qui dégueulaient encore sur le pavé depuis des échoppes bariolées : chaudrons, poteries, sandales... tandis qu'accrochés depuis les boutiques jusque dans le caniveau, pendaient en exposition des étoffes et des petits meubles en bois.

Regroupés par corps de métier, des artisans travaillaient à la vue de tous, fenêtres et portes grandes ouvertes. Parfois, jusqu'à dix femmes travaillaient dans un réduit et l'on pouvait entendre le rythme de leur métier à tisser résonner jusque dans les ruelles alentour.

Plus loin, plus en profondeur encore dans cet enfer, dans des boucheries d’une saleté indescriptible, depuis des établis en bois à jamais tâchés par le sang, pendaient des têtes de moutons et gisaient des viscères, que des chiens cachés sous des poubelles, attendaient d'attraper une fois que les bouchers auraient le dos tourné.

Pendant un instant, Harishchandra se crut arrivé au Naraka et se mit à genoux en priant Vishnou de le libérer d'une telle mésaventure. Mais Vishnou ne lui répondait pas.

Enfin, au bout d’une impasse gluante de fiente, il tomba sur le quartier des volaillers. Le spectacle était alors encore plus difficile à supporter car il n'y avait pas seulement là des cadavres d'animaux, mais aussi l'affligeant spectacle de leur meurtrier les empoignant vivants pour les tuer en échange de quelques piécettes tendues par d'obèses ménagères...

Malgré elle, la noble famille d'Harishchandra fut alors témoin de la sinistre et affairée besogne des volaillers qui, affublés de tabliers sanguinolents, s'en allaient chercher en fonction de la demande des clients un poulet dans une cage. Aussitôt, ils le tuaient, le déplumaient, l’évidaient de ses tripes, le dépeçaient et enfin pesaient les bouts de chair sur des plateaux de cuivre.

Harishandra étouffait d'indignation car dans la ville sainte, personne ne semblait se soucier du dharma ; il consiste pourtant à refuser toute forme de violence, en particulier envers le vivant et surtout envers les animaux qui, comme l'homme, peuvent être père ou mère et engendrer la vie.

Malheureusement, pas plus qu'à Harishchandra et à sa misérable famille, personne ne semblaient même prêter la moindre attention à ces pauvres animaux dont on achetait la vie, la peau et les muscle pour quelques pièces, tout en rejetant leurs os et leurs viscères dans le caniveau pour que les chiens les mangeâssent.


 

Rohita, le prince déchu qui n'avait pas 16 ans, avait si faim qu'il en pleurait. Lui qui avait été si fort et courageux alors qu'il avait jadis fugué dans la forêt pour échapper au sacrifice de son père, n'était plus que l'ombre du vif jeune homme qu'il avait pu être.

La reine Shaivya, quant à elle n'avait pas dit mot depuis son départ d'Ayodhya, tant sa peine et sa souffrance étaient grandes. Alors qu' Harishchandra leur faisait part de ses doutes quant à trouver un emploi qui pût rapporter assez pour payer le méchant rishi, la reine sortit enfin de son mutisme et proposa à son mari de la vendre.

D'abord, Harishchandra hésita puis, en entendant les cris d'agonies de son fils, il accepta de vendre sa femme à un vieil homme. Comme Rohita redoublait de pleurs à l'idée de se voir séparé de sa mère, il fut convenu de le vendre lui aussi, en échange de quelques pièces de plus.

Le lendemain matin, alors que le soleil quittait la Nuit pour courir après l'Aurore, Vishvamitra vint trouver Harishchandra. Celui-ci avait passé la nuit à pleurer, implorant la pitié des dévas et souhaitant que Yama, le Seigneur de la Mort, le visitât sans tarder.

« Qu'as-tu pour moi? » lui demanda l'ignoble vieillard qui n'avait de cesse de le persécuter.

Le roi déchu, réduit à une condition plus basse encore que celle des mendiants, qui, malgré leur pauvreté, connaissaient la chaleur d'une famille autour d'eux, lui donna tout l'argent que lui avait confié celui qui avait acheté sa femme et son fils comme esclaves.

Vishvamitra, qui n'avait pas du tout apprécié qu' Harishchandra quittât Ayodhya entouré de sa cour, ne semblait nullement intéressé par les quelques pièces en or qui brillaient au fond de son bol. Voyant à sa moue que celui-ci n'était pas satisfait, et dans la crainte permanente d'une nouvelle malédiction, Harishchandra lui dit enfin :

« Vénérable rishi, pour réunir ces quelques pièces j'ai dû vendre ma femme et abandonner mon fils. Brahma seul sait ce qu'ils vivent à présent et quelles cruautés les attendent pour le reste de leur vie... Que me reste-t-il qui puisse t'être offert pour laver l'affront que jadis j'ai pu te faire ?

_ Débrouille-toi, ce que tu m'as offert n'est pas encore assez pour purifier ton karma et te laver de tout le mal que tu as pu faire. » lui répondit simplement le rishi, avant de disparaitre, laissant Harishchandra solitaire, pauvre, sale et triste dans une ville étrangère.

Après quelques jours passés à vagabonder dans Varanasi, à se faire rouer de coups par les fantômes et à se faire mordre par les chiens errants qui y pullulaient, Harishchandra décida de se vendre lui-même. « Au moins de cette manière, pensait-il, un maître me protégera des voleurs la nuit et pourvoira à ma nourriture le jour. »

Celui qui voulut l'acheter était un paria de la plus basse espèce, un de ces hommes rendus impurs par son activité et dont la lignée œuvre dans le commerce de la mort depuis la nuit des temps. Cet homme était en vérité l'avatar du Dharma, la divinité qui régit à l'ordre et à la justice cosmique. Mais comme Harishchandra l’ignorait et qu'il lui restait encore un peu d'amour-propre malgré toutes ses déconvenues, il refusa que lui, né kshatriya, devînt l'esclave d'un Intouchable. Plutôt, il proposa sa liberté à Vishna-mitra qui l'accepta aussitôt comme ultime donation.

Cependant, dès qu'il fut en possession d'Harishchandra qui n'était plus qu'un esclave, le sage s'empressa de le revendre au paria qui avait voulu en faire l'acquisition quelques instants plus tôt. Ayant renoncé à ne plus jamais exprimer sa volonté, Harishchandra suivit alors l'avatar du Dharma qui se saisit de lui comme l'on se saisit d'un chien récalcitrant ou d'un brigand.

Celui qui fut un roi il n'y avait pas deux mois de cela , travaillait à présent nuit et jour et d'arrache-pied sur les bûchers funéraires de Varanasi. Depuis le marché de la ville, il amenait là les bûches apportées des forêts environnantes afin de nourrir les foyers. Il installait lui-même les cadavres puis il s'assurait qu'ils brûlassent entièrement et que leur cendre s'envolassent au Vent. En échange, les familles des défunt lui donnaient un peu d'argent qu'il reversait en grande partie à son chef, le Dharma, et au roi de Kashi qui prélevait une taxe sur chacune des crémations se déroulant sur son territoire. Ce qu'il restait était pour lui, mais c'était à peine suffisant pour manger.

Une nuit, en rêve, Harishchandra prit conscience de ses vies antérieures et comprit enfin que la cause de ses mésaventures n'était autre que la somme des erreurs de ses actions passées. Durant ce cauchemar, il vit aussi la reine Shaivya pleurer, tenant dans ses bras le cadavre de leur fils unique et adoré, mort d'une morsure de serpent.

Au réveil, fou de douleur, Harishchandra voulut se donner la mort, mais à l'idée qu'il pût encore aggraver son cas et qu'il dût renaître dans une condition encore plus déplorable, il renonça à ce sinistre projet.

Il s'assit en tailleur face au Gange et médita.

 

L’ascension du roi déchu

C'est alors que la déesse Shakti apparut devant lui. Belle comme la lune en automne, ses cheveux d’un noir abyssal étaient déliés dans le vent . Des abeilles et des libellules volaient autour de sa chevelure parfumée au jasmin. Sa tête était couronnée d’un croissant de lune, ses lèvres étaient rouges et serrées comme deux serpents, ses yeux allongés de khôl jusqu'aux tempes, son nez brillait d'une boucle qui traversait une narine assortie d'une perle. Son troisième œil était ouvert sur la destinée de ses adorateurs.

Kali portait des colliers de perles de nacre dont l’éclat n'avait d'égal que celle de ses dents. Sa peau était blanche comme la Lune et ses lèvres brillantes comme deux rubis ou comme deux éclairs dans la nuit. Elle souriait simplement, le front brillant du musc étalé. Son sourire la dotait d’ une beauté semblable à la rosée qui recouvre la campagne à l'aube.

Ses bras et ses poignets étaient ornés de bracelets, les doigts de ses mains brillaient de nombreux anneaux rougeoyants. À chacun de ses poignets pendaient des bracelets de nacre. Tendus, ses bras protégeaient et ses mains offraient. Symbolisant l'accord entre la méthode et la sagesse, une de ses mains portait un arc en canne à sucre, une autre tenait des flèches faites de fleurs, une autre tenait un aiguillon et un lasso, une autre tenait fermement les Védas, et une dernière main tenait entre ses doigts un chapelet de perles sacrées.

Ses seins étaient semblables au bourgeon du lotus, doux et fermes comme l'ivoire, ronds comme un vase de céramique ou les yeux d'un éléphanteau, souples comme le saut d'une biche mais robustes comme des montagnes et parfumés au bois de santal. Son corps dans son ensemble sentait le parfum des fleurs les plus fragiles. La déesse portait une ceinture de pierres précieuses, des colliers de perles nacrées pendaient à son cou. Enfin, sa taille était ceinturée d'or, et des clochettes remuaient à chacun de ses déhanchés, tout en ployant sous le poids de ses seins.

Elle ne portait qu'un sari de soie rouge qui recouvrait les huit directions.

Séductrice sans obstacle, son bas-ventre se contorsionnait comme le cobra et ses soupirs étaient des mots délicieux qui attiraient, subjuguaient et conquéraient. Elle portait enfin à ses menues chevilles les Védas en bracelets, afin de les poser sur la tête des disciples qui trouvaient en elle le salut.

« Durant toutes mes existences, j'ai tant cherché la compagnie des saints ! lui dit alors humblement Harishchandra. Et tout ce que j'ai obtenu d'eux ne fut que la promesse de ne plus jamais renaître ! Et donc me voici encore, vie après vie, promesse après promesse, à pleurer à tes pieds ! Dis-moi, ô Mère de la Trimurti, dis-moi donc enfin, toi qui es le remède à l'univers malade, que dois-je faire pour mériter ta miséricorde, toi que j'ai toujours adorée sans faille ? Tes adorateurs sont ceux qui ont créé les mondes : l'architecte, le constructeur, le destructeur, tous t'adorent à leur mesure ! Alors qui suis-je ? Qu'osè-je encore te demander à l'instant, à toi qui portes en couronne les fleurs de l'arbre à souhait ? Miséricordieuse comme tu es, tu ne m'en voudras cependant pas et je sais que tu me traiteras avec amour, si humble et débile soit ma condition. » (Prière composée des versets 25 et 26 de l' Abhirami Andati).

Alors qu'il venait de finir sa prière, sa femme, la reine Shaivya devenue esclave, apparut à l'entrée du site mortuaire dont Harishchandra avait la garde. Elle poussait des hurlements de douleur et portait le corps de leur fils Rohita entre ses bras décharnés.

Son dernier espoir était que son fils fût brûlé à Varanasi, afin qu'il fût purifié et qu'il pût rejoindre sans encombre le domaine divin du Svarga. Ayant appris que son mari était devenu un ouvrier de la mort en entrant au service d'un paria, la reine avait pensé que celui-ci accepterait de brûler le corps de leur enfant sans lui demander un salaire, qu'elle n'aurait pu donner. Jetant le cadavre à ses pieds elle lui dit en soupirant :

« Rohita notre fils adoré est mort la nuit dernière... Un serpent l'a mordu, et c'est en convulsant qu'il est mort dans mes bras... »

Harishchandra, qui travaillait à présent pour le Dharma, n'avait plus la mauvaise habitude de se dérober à ses responsabilités. Conscient que ses moindres faits et gestes et ses moindres pensées pouvaient le mener droit en enfer s'il ne se pliait pas à la volonté du Dharma, après quelques instants de réflexion, il adressa à Shaivya ces paroles qui semblèrent cruelles, mais qui n'étaient que justice :

« Shaivya, aussi grande soit notre douleur, je ne pourrais pas permettre qu'un corps soit brûlé ici tant tu n’auras pas adressé tes offrandes à mon maître, au roi de Kashi et à moi-même. Chacun ici bas doit payer le prix de ses actes, sans quoi il ira en enfer. »

 

C'est alors que le ciel s'ouvrit et que les dieux apparurent avec Dharma et Vishnamitra à leur tête. Tous entonnèrent alors des chants en l'honneur d'Harishchandra, qui venait de prouver qu'il avait enfin compris et maîtrisé la science des Védas. Suite à quoi ils l'invitèrent à séjourner avec eux à Indrapura, la capitale du royaume céleste du Svarga.

Harishchandra, que la confrontation avec la mort et la vision de Shakti avait transformé, refusa cependant l'offre des dévas, leur prétextant qu'il ne les suivrait en leur paradis que si la reine Shaivya, son fils Rohita, ainsi que l'ensemble des fidèles qui avaient quitté Ayodhya pour le suivre en exil pouvaient l'accompagner. Il s'adressa donc aux dieux en leur disant ceci :

«  Depuis qu'un malheureux événement m'a fait troubler la quiétude d'un sage, je n'ai pas été seul à souffrir et nombreux furent ceux qui, par ma faute, ont chu de leur condition pour me suivre en enfer. Cependant, tous m'ont suivi en fidèles et loyaux serviteurs, et leur mérite est au moins égal voire supérieur au mien. S'ils n'ont pas accès au même bonheur que le mien, alors ma joie sera vaine et je me dois de la refuser. »

En admiration devant tant de bonté et de sagesse, les dieux se consultèrent et Indra donna son accord pour que les portes d'Indrapura s'ouvrissent à toute la suite d'Harishchandra, le roi déchu, le descendant de Manou, le premier homme et de Pritou le premier roi du monde.

 

C'est ainsi qu' Harishchandra, la reine Shaivya et le prince Rohita, mais aussi les cent autres reines d'Harishchandra, ses mille courtisanes et les habitants les plus fidèles d'Ayodhya entrèrent au Svarga et y demeurèrent jusqu'à la fin des temps. Ensuite, une fois que le Déluge créé par Shiva submergerait l'univers et détruiraient le Svarga, ils vivraient (futur du passé) encore des centaines de millions d'années au repos auprès de Vishnou. Puis, l'univers à nouveau rétabli par Brahma, ils s'incarnèrent encore dans le Svarga, et jamais plus ne connurent les affres de la vie sur Terre.

 

La vengeance de Vashisht

La nouvelle de l'ascension d'Harishchandra et de sa cour fit tant de bruit qu'il n'y avait pas un endroit sur Terre qui ne résonnât du récit de ce miracle. C'est ainsi que Vashishte, le prajapati , gourou attitré de la dynastie des fils du Soleil, prit en connaissance, bien que depuis douze ans il s'adonnât à la méditation intensive et que depuis tout ce temps il n'avait ni parlé, ni mangé, ni bu, ni même aperçu le moindre être humain.

Vashishte vivait en effet dans un grotte au sommet de l'Himalaya, accompagné seulement de Kamadenyu, la vache sacrée qui était née du barattage de la mer de lait et à qui Vishnou avait confié la garde.

Cependant, la gloire d'Harishchandra avait été telle que même le règne animal s'en faisait l'écho, et comme Vashishte, en bon rishi qu'il était, connaissait la langue des oiseaux, il était venu à surprendre, malgré lui, une conversation entre deux paons.

Apprenant en détails les mésaventures du roi Harishchandra, dont il aurait dû être le conseiller, Vashishte résolut de retourner dans la vallée afin de punir le rishi Vishvamitra qui, selon lui, avait abusé de son pouvoir et de sa condition de brahmane.

À peine de retour à Ayodhya, Vashishte débuta un combat sans merci contre son rival. Pour la première fois s'opposaient sur terre le gourou de la dynastie solaire et celui de la dynastie lunaire. La puissance des deux rishis n'ayant rien à envier à celle des dévas, la bataille dura des jours, puis des semaines et des mois.

Voyant son maître attaqué, la vache sacrée fit naître de son corps des légions de peuples et de soldats, qui se rangèrent dès lors au coté de Vashishte et combattirent pour lui.

De la queue de Kamadenyu naquit le peuple iranien des palhavas. De ses mamelles sont sortis les dravidiens qui peuplèrent bientôt le sud de la péninsule indienne. C'est aussi des mamelles que jaillirent les Sakas (Scythes), qui peuplèrent alors le nord de la chaîne himalayenne et le bassin du Tarim. De son torse furent créés les Yonas (Ioniens), les peuples grecs qui s'en allèrent vivre sur les rives de la lointaine Méditerranée. De ses excréments furent façonnés les redoutables Munda qui s'établirent sur les côtes orientales des ghâts indiens. De ses urines jaillirent à leur tour les Kanchis, qui vécurent aux alentours de Madurai, à l’extrême sud de la péninsule indienne.

Enfin, de l'écume de sa bave, naquirent les Paundras du delta du Gange, les Yavanas, habitants de l'Europe, les Kiratas du Népal, les cinghalais de l’île de Lanka. C'est encore de la salive de Kamadenyu que vinrent au monde les tribus Pulindas des montagnes du Vindhya, mais aussi les Chinois, les Huns, les Kéralais des ghâts occidentaux et un nombre infini de tribus barbares, telles les Khasas et les Chivukas du Cachemire et de l'amont de l'Indus.

Malgré tout, même affrontant à présent une alliance de tous les peuples du continent eurasiatique, Vishvamitra ne cédait pas et répondait coup pour coup, sortilège pour sortilège, mantra pour mantra.


 

Privés de Kamadenyu, mise en danger par le combat des deux gourous qui se battaient sans répit, les habitants d'Ayodhya n'eurent plus moyen de consulter les étoiles ni d'obtenir de savants conseils sur la direction politique, économique et religieuse de la cité. Bientôt, le commerce fut accaparé par ses acteurs les plus vénaux, de même qu'on ne célébrait plus les mariage, ne sachant plus quel jour ni quelle heure les étoiles seraient les plus propices à une union de deux existences... Tant et si bien que Vishnou dut intervenir pour séparer les deux rishis :

« Vashishte ! Cesse donc de nourrir ta rancœur contre Vishvamitra ! Celui-ci n'a été que l'instrument de ma volonté. Il y a quelques mois, voyant le roi des hommes armé pour chasser l'animal sauvage et en cela prêt à transgresser une des lois édictée par Brigou à Manou qui interdit l'agression d'un être vivant par loisir, j'ai voulu le tester. C'est pour cela que j'ai envoyé Ganesh afin qu'il lui joue un tour. Quant à Vishvamitra, tu devrais plutôt le remercier car, à l'heure où tu vivais seul et retiré des affaires de la cité, lui travaillait à faire prendre conscience au roi de son mauvais karma ! Et grâce à lui, le Svarga compte à présent de nombreux nouveaux résidents ! »

Reconnaissant son erreur, Vashishte cessa de lutter contre son adversaire et lui tendit la main, laquelle fut acceptée par Vishvamitra qui , ce jour-là, ne fut pas rancunier.

Plus tard, après avoir fondé de nombreux ashrams sur les bords du Gange, libre de son temps et amoureux de la justice, Vashishte œuvrera comme précepteur de Rama, le septième avatar de Vishnou.

La légende d'HARISHCHANDRA le roi déchu (conte indien)

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