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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

Les spiritualités PERSES (zoroastrisme, manichéisme, mazdakisme, khorramisme, yézidisme)

Les spiritualités perses

Plus qu'aucune autre, la Perse est une terre propice à la naissance des plus glorieux prophètes. En tant que témoin d'une parole divine, et auditeur privilégié d'un dieu unique et céleste, Zarathoustra est le premier prophète de l'Histoire de l'humanité.

Si les Aryens perses furent éradiqués par Alexandre le Grand en -334, la tradition mazdéenne perdura de longs siècles. Sous la forme du mithraïsme, elle entra en Europe.

Quelques siècles plus tard, Mani (v. 216 – v. 277), qui se réclamait à la fois du Christ et du bouddha, fut l'une des personnalités les plus influentes du premier millénaire de notre ère. Sa parole, dont on sait aujourd'hui si peu de choses, fit des émules des côtes atlantiques à celles du Pacifique.

Le dualisme mazdéen est aussi à la base de la tradition yézidie, qui se revendique encore de nos jours comme héritière des pratiques aryennes.

Mazdak est quant à lui crédité d'une doctrine fanatiquement redistributive qui évoque étonnamment le communisme. Conseiller du roi perse, il mit en œuvre les premières réformes socialistes de l'Histoire, qui niaient le droit à la propriété et la hiérarchisation sociale.

Enfin, Baha'u'llah (1817-1892), fondateur du bahaïsme et continuateur du babisme, est le dernier prophète mondialement célèbre issu de la Perse. Son enseignement se veut œcuménique et revendique l'influence hindou et vishnavite.

Par ailleurs, c'est de la Perse mythique (Ol-mo-lung-ring en tibétain, le pays de Tazig) que serait originaire Tonpa Shenrab, le semi-légendaire gourou fondateur de la tradition himalayenne bön. La religion bön est encore active de nos jours à travers le plateau tibétain.

Les spiritualités PERSES (zoroastrisme, manichéisme, mazdakisme, khorramisme, yézidisme)

Le panthéon mazdéen

Au cours des deux premiers millénaires avant J.-C., naquit en Perse le zoroastrisme, dont les textes liturgiques se trouvent dans l'Avesta. Ce culte est aussi nommé mazdéisme, qui est la foi en Ahura-Mazda, également appelé Ormuz. Des anges (yazatas), des archanges (Amesha Spenta) et des anges gardiens (fravashis) accompagnent Ahura-Mazda. Ils sont dignes de louanges de la part des zoroastriens, mais seul Ahura-Mazda est considéré comme divinité capable et agissante d'elle-même. Toutes les autres créatures célestes sont soit ses adjuvants, ses alliés, et répondent à ses ordres, soit ses adversaires (Angra-Mainyu, l'Esprit du Mal et les démons). Or, comme l'Esprit du Mal ne peut pas créer, mais seulement corrompre ce qu'Ahura-Mazda a créé, Ahura-Mazda est donc la seule créature céleste digne d'un culte, car elle est la seule à pouvoir agir de son propre chef.

Ahura-Mazda est aussi nommé simplement Mazda, le « Sage » qui réside au sommet de l'Univers, tandis que son frère maudit Ahriman vit au plus bas, au cœur des enfers.

La royauté d'Ahura-Mazda sur le ciel est donc sans cesse disputée par son frère maléfique Ahriman. Mais Ahura-Mazda possède un avantage : il demeure le seul capable de créer (son frère ne pouvant que corrompre). La cosmogonie mazdéenne dépend d'ailleurs uniquement de la relation tumultueuse qui unit les deux fils de Zurvan.

À l'aube des temps, trois mille ans durant, Ahura-Mazda et Ahriman s'observèrent, se défièrent, mais sans combat frontal. Puis Ahriman et son armée tentèrent d'envahir les domaines les plus aériens de l'Univers. C'est alors qu'Ahura-Mazda entonna pour son frère un chant prophétique qui lui annonçait comme certaine sa défaite finale. Désespéré par ces prémonitions, Ahriman chuta à nouveau et demeura 3000 années de plus dans l’abîme, dans un état de totale prostration. Profitant de ce calme, Ahura-Mazda créa d'abord le ciel, qu'il plaça sous la protection de Kshathra Vairya, l'ange de la puissance bénéfique qui entoura le ciel telle une coquille qui protège un œuf. Il y plaça ensuite les douze constellations : Varak [bélier], Tora [taureau], Font-Patkar [gémeaux], Kalachang [cancer], Sher [lion], Khushak [vierge], Tarazhuk [balance], Gazdum [scorpion], Nimasp [sagittaire], Vahik [capricorne], Dul [verseau] et Mahik [poisson]. Ensuite, le Seigneur juste et sage créa l'Eau, qu'il confia à la garde d'Haurvatat, l'ange de la pureté, qui aussitôt remplit la moitié inférieure de l'Univers, qui ressemblait donc à un œuf. Puis Ahura-Mazda créa la Terre, qu'il plaça sous la protection de Spenta Armaiti, l'ange de la générosité et de la bienveillance. Dès lors, la Terre flotta au milieu des eaux primordiales, sous la forme d'un disque arrondi. Sur ce support, Ahura-Mazda créa des créatures capables de le fertiliser et de le travailler. C'est ainsi que naquirent les plantes et les arbres, puis le taureau primordial, d'où naîtra bientôt le règne animal et enfin Yima, le premier homme. Les plantes furent placées sous la protection d'Amerdad, l'ange de l'immortalité, le taureau fut placé sous la protection de Vohu Mana, l'ange des pensées pures et saintes et les premiers hommes furent placés sous la protection d'Ahura-Mazda lui-même. Enfin, Ahura-Mazda plaça le feu sur la Terre, ce qui permit la réalisation de toutes les autres créations. Comme ange gardien, il lui attribua Asha, l'ordre juste de l'Univers. Durant trois mille ans encore, ces créatures existèrent sans corps, sans mouvement. Même le soleil était immobile dans le ciel. En privant de matérialité ses créatures, Ahura-Mazda les préservait des attaques du démon Ahriman qui, c'était certain, ne manquerait pas un jour d’arpenter la Terre en monarque. L'Esprit incarné du Mal était en effet le roi de tout ce qui s'incarne dans un corps soumis à la destruction.

Il nous est impossible de dater la vie de son prophète Zoroastre (qui se prononce Zarathoustra en ancien perse). On sait que celui-ci aurait vécu entre 1700 et 600 avant notre ère, mais les traces que nous possédons à son sujet ne sont que des indices linguistiques et des bribes de textes recopiés. On ne peut donc avancer avec certitude et sans parti pris, une datation plus exacte.

Zarathoustra
Zarathoustra

Zarathoustra

Les contradictions ou les incertitudes historiques ne peuvent guère manquer de nous conduire à cette autre question : N’y a-t-il eu qu’un Zoroastre, et s’il y en a eu plusieurs, combien y en a-t-il eu ? Question à laquelle s’oppose bientôt celle-ci qui n’est pas moins naturelle : y a-t-il même eu un Zoroastre, et ne serait-ce point-là une conception symbolique ou mystique divinisée dans la suite par la piété des Parsis ?

A. Michaud, « Zoroastre », Biographie universelle ancienne et moderne.

Selon René Guénon et Fabre d'Olivet, qui se basent sur la gnose, Zarathoustra ne serait pas le nom d'un prophète en particulier, mais le titre honorifique du plus grand prêtre du mazdéisme. Il n'aurait donc pas existé un Zarathoustra, mais plusieurs, qui se seraient succédés à la tête de l’Église perse vouée à Ahura-Mazda. Toujours selon Guénon, Zarathoustra serait donc une version perse du Manu indien, c’est-à-dire l'incarnation du « roi du monde ». Ce roi mythique et conceptuel serait le souverain de la Terre, l'envoyé de Dieu associé à un cycle de vie.

 

Le panthéon mazdéen pourrait se résumer ainsi : Zurvan est le Brahma ou le Chronos perse, il est le créateur de l'Univers, le père des premiers monstres à peupler l'Univers.

La divinité suprême est Chronos, le temps, connu dans les textes de l'Avesta sous le nom de Zurvan Akarana ou « le temps sans limite ». Il est dépourvu de nom, de sexe et de passion. Il est la cause première. Le soleil est sa manifestation physique. Dans les écritures, il est représenté avec une tête de lion, sous les traits d'un monstre anthropomorphe. Un serpent entoure son corps. Il tient le spectre et les éclairs de la souveraineté. Chacune de ses mains tient une clé qui ouvre la porte du paradis. Il est le créateur et le destructeur. Il créa les cieux et la Terre. Et la Terre donna naissance à l'Océan.

M. Nusservanji Dhalla, History of zoroastrianism.

Divinité primordiale, Zurvan s'efface devant les deux fils qu'il obtint de Khvashizagh, la déesse de l'éther. Ces deux fils sont les deux figures antagonistes sur lesquelles se développent la théogonie mais aussi la théologie perse : Angra-Mainyu (aussi nommé Ahriman) est l'Esprit du Mal, tandis qu'Ahura-Mazda est l'esprit du Bien, le « super-sage ». C'est du mythe de Zurvan et ses deux fils que naquirent les théologies reposant sur une vision bipolaire, tel que le manichéisme. Une divinité maléfique serait l'incarnation du Mal, et serait victorieuse durant l'existence incarnée, tandis qu'une autre divinité serait bénéfique et magnanime, et serait victorieuse durant l'existence désincarnée.

Les alliés d'Angra-Mainyu sont les Daevas. Il s'agit du pendant perse aux dévas indiens, c’est-à-dire un groupe de dieux indépendants les uns des autres. Dans les Vedas, les dévas sont des dieux bénéfiques et complémentaires, tandis qu'ils sont perçus comme démoniaques dans l'Avesta. Ils représentent les forces du mal, divisés, néfastes, demandant des sacrifices mais incapables d'offrir le bonheur ou la vie juste. Dans l'Avesta, le Druj et Aeshma, sont quelques-unes des incarnations monstrueuses du Mal.

Ahura-Mazda est le « Seigneur juste », dieu supérieur et tout-puissant, créateur de la vie dans l'Univers.

Ahura-Mazda est le seigneur omniscient. Il est l’espace lumineux, antérieur à toutes choses et qui les contient toutes. Le ciel est son vêtement brodé d’étoiles ; le soleil, l’œil par lequel il surveille la terre. « Il ressemble de corps à la lumière et d’âme à la vérité. » Il a créé le monde par la vertu de sa seule parole qui, en nommant les êtres, projette hors de lui l’existence. Il s’est donné comme assesseurs les sept Amesha Spenta, qui ne sont que les qualités abstraites émanées de lui, comme si l’Iran, obsédée de la toute-puissance de son dieu, n’avait pu doter ces entités de la plasticité de personnes divines.

A. Gasquet, Le culte et les mystères de Mithra.

Péroun, dieu slave de la foudre, peut être comparés à Ahura-Mazda. Né vers 500, Procope de Césarée connut les Slaves polythéistes. Loin de s'étendre sur un panthéon que l'on supposerait abondant, l'historien byzantin observe simplement que les Slaves « adorent un dieu créateur de la foudre et seul maître de toutes choses » (cité par D. d'Istria dans La Nationalité serbe d’après les chants populaires). Le chroniqueur saxon Helmold Von Bosau (1120 – 1177) témoigne du même phénomène lorsqu'il mentionne le culte des Slaves du nord de l’Allemagne :

Outre les divinités à formes nombreuses et diverses qu’ils font présider aux champs et aux forêts, aux tristesses et aux joies, ils croient à un dieu qui règne sur tous les autres dans le ciel, et qui, ne s’occupant, comme le plus puissant de tous, que des choses célestes, abandonne la direction de toutes les affaires aux autres dieux, qui lui sont subordonnés, qui sont issus de son sang, et dont chacun est d’autant plus considérable qu’il se trouve plus rapproché du dieu des dieux.

Cité par D. d'Istria, ibid.

Bien que ne possédant pas de parèdre, il est très entouré. Sa cour céleste est composée des Amesha Spenta (« les Immortels »), les Yazatas (archanges), les anges, mais aussi de toutes les âmes de tous les gens honnêtes et bons qui un jour peuplèrent la Terre (fravashis).

Les Fravashis peuvent se comprendre comme les anges gardiens d'une existence, ou collectivement, l'ensemble des ancêtres justes et bons (les saints). Le concept d'ange gardien se retrouve en Europe gréco-romaine, s'agissant probablement d'une des nombreuses mais mystérieuses influences qu'exerça l'empire perse sur l'univers métaphysique et religieux gréco-égyptien. Ammien Marcellin mentionne en effet un double céleste et sauveur ; une théorie commune aux néo-platoniciens et aux pythagoriciens, adeptes de deux doctrines très populaires avant l'intronisation du christianisme. Ce mythe de l'ange gardien sera abondamment repris dans le folklore chrétien, et l'expression « avoir un ange gardien » est toujours populaire.

« C’est en métaphysique une opinion reçue, qu’à chacun de nous, dès qu’il voit le jour, est associée une intelligence supérieure, d’essence divine, qui régit nos actions, sauf les lois immuables du destin ; mais dont la présence est sensible seulement pour ceux que leurs vertus ont mis au-dessus du commun des hommes. Cette doctrine s’appuie sur des oracles et sur d’imposantes autorités écrites, notamment sur les deux vers du poète Ménandre, que voici : « Près de tout mortel se trouve à l’instant de la naissance un génie familier, qui le guide dans la vie. » […] C’est à quelque mystérieuse intervention de ce genre que l’on s’accorde à attribuer la prééminence de Pythagore, de Socrate, de Numa Pompilius, du premier Scipion, et, suivant une tradition moins universellement répandue, celle de Marius, d’Auguste, d’Hermès Trismégiste, d’Apollonius de Tyane et de Plotin. Ce dernier philosophe n’a pas craint d’analyser cette abstruse théorie, et d’en sonder les profondeurs. Il a expliqué le principe de cette connexité d’une essence supérieure avec l’âme humaine, dont elle prend charge, et qu’elle protège, en quelque sorte dans son giron jusqu’au terme assigné ; l’élevant aux plus hautes conceptions quand elle le mérite par sa pureté, et par son union avec un corps exempt de toute souillure. » Histoire de Rome, 21, 14, 3 à 5.

La généalogie du mythe de l'ange gardien nous mène aussi en Scandinavie :

Selon les croyances païennes, la parcelle de Destin incarné en l'homme pouvait prendre une autre forme lorsqu'elle sortait de sa forme particulière. C'était la fylgja des anciens Scandinaves. Or, lors de la christianisation, ceux-ci nommèrent l'anage gardien fylgjengill, c'est-à-dire ange (engill) suiveur. Il y avait donc bien une sorte d'identification, sinon d'adéquation, entre l'esprit païen et l'ange chrétien.

J. Benoît, Le paganisme indo-européen.

Enfin, rapprochons les Fravashis des daïmônes grecs :

« Les daïmônes étaient pour les Grecs de ce temps des forces surnaturelles, vaguement identifiées, qui intervenaient dans les actions des mortels. La notion diffère de celle de dieu, et désigne une force métaphysique, équivalent dans une certaine mesure à ce que les Latins entendaient par numen. Homère applique le terme daïmôn aussi aux dieux, mais plus particulièrement à une puissance divine indéterminée, sans individualité propre. Des expressions générales comme un dieu ou les dieux peuvent remplacer le terme daïmon. […] la notion de daïmôn et celle de héros sont proches. L'une et l'autre désignent les âmes des morts, devenues des forces que les hommes considèrent comme auteurs de certains actes. Elles planent sur la communauté avec des effets déterminants, autant propices que néfastes. Elles apportent l'abondance, mais aussi les épidémies. [...] Celle-ci peut, dans certaines situations, désigner un être humain « héroïsé », c'est-à-dire qui continue à exercer après sa mort une influence décisive sur la collectivité dont il fait partie. » P. Alexandrescu, La nature de Zalmoxis selon Hérodote, Dialogues d'histoire ancienne, 1980.

Les Amesha Spenta sont les principaux alliés et créatures d'Ahura-Mazda. Ce sont « les immortelles » puissances à son service, sortes d'archanges incarnant des concepts déifiés tel que :

- Spenta Mainyu, le sacré, l'esprit créatif et le mental. Spenta étant « le Bien, la Sainteté » et Mainyu étant « l'esprit », Angra-Mainyu est donc le « mauvais esprit », tandis que Spenta Mainyu est « l'esprit saint », associé à Ahura-Mazda. Spenta Mainyu est parfois présenté comme une incarnation d'Ahura-Mazda lui-même.

- Vohu Manah : l'esprit saint, le « juste objectif », parfois présenté comme un avatar d'Ahura-Mazda. Manah est la Pensée. Elle peut et doit être bonne et juste.

- Asha : concept similaire au Rta des Aryens védiques. Il s'agit de la Justice, de l'ordre juste de l'Univers.

- Kshathra : vocable qui rappelle la caste kshatriya indienne, soit la caste des soldats et des rois. Kshathra est l'Empire, la Puissance telle que le suggèrent les traductions de J. Duchesne-Guillemin et Jean Varenne. Peut aussi signifier « la justice divine ».

- Armaiti : la Dévotion, divinité affiliée à la planète Terre, elle est la déification de la préservation, de l'amour et de la dévotion.

- Haurvatat : l'Intégrité (Duchesne-Guillemin), la plénitude, la perfection associées à l'élément eau et à la santé.

- Ameretat : l'Immortalité ou plutôt l'Éternité. Entité féminine incarnant la longue vie, à la fois sur Terre et dans l'au-delà.

 

Outre, les Amesha Spenta :

Sraosha est l'ange du soir. Il écoute les prières et bénit les champs et le bétail.

Mithra, Sraosha et Rashnu sont les anges chargés de faire passer les âmes des justes, de la terre au paradis du Garonmana.

Mithra, la Lumière, étymologiquement « le Pacte », est la plus belle des créatures d'Ahura-Mazda. En punissant les pécheurs, il fait respecter la justice du Seigneur Juste et Sage (traduction littérale d'Ahura-Mazda). Dieu aux multiples visages, Mithra est à la fois le Soleil, le sacrificateur du taureau de vie et le chef des légions divines.

 

 

Verethragna (Bahram) est la plus puissante des créatures d'Ahura-Mazda. Il est la divinité qui protège les guerriers et provoque la panique et le désarroi chez les adversaires. L'Avesta le présente comme celui qu'il faut prier sur le champ de bataille, juste avant que ne débutent les combats. Il possède plusieurs formes, dont celle d'un chameau en rut, d'un oiseau, d'un taureau, etc.

Aredvi Sura Anahita est la déesse de l'eau. C'est aussi une divinité du combat. C'est elle qui décide du sort d'une bataille. Dans l'hymne qui lui est consacré, l'Avesta raconte que dans l'Histoire, tous les conquérants qui désiraient envahir la Perse lui adressèrent des offrandes et des prières. Mais Anahita ne favorise que les Aryens, et chez ces Aryens, seulement ceux qui lui ont adressé un rituel correct.

 

Anahita (vaisselle en argent, v. 400 à 600, époque sassanide, Iran)

 

Le feu (Adar) est un élément indispensable du culte zoroastrien. Les prêtres se couvrent symboliquement le visage durant les cérémonies afin de ne pas souffler sur sa flamme. Le feu est le symbole de la puissance et de l'immortalité d'Ahura-Mazda, mais ce n'est pas Dieu en tant que tel. Les zoroastriens n’adorent donc pas le feu, mais ils pensent que le feu représente leur divinité la plus haute.

Quant à Zarathoustra lui-même, il est le premier des grands prophètes, et sa représentation classique le montre debout, en marche, tenant dans ses mains les Gathas, les chants sacrés qu'il a composés, et dans l'autre son bâton de pèlerin.

 

Représentation probable de Zarathoustra ou (possiblement) de Mithra

 

Le clergé mazdéen est composé des « mages ». L'atharvan est le prêtre du plus haut rang, gardien du feu sacré. Il pratique la magie et assume le rôle de « sorcier » décrit dans les hymnes ésotériques de l'Atharva-Veda des Aryens Indiens. Le zoata (ou zaotar, ou hota) est le prêtre des rituels. Le zaothra est l'offrande. Le baresma est la baguette cérémonielle, qui plus tard inspirera la baguette magique des sorciers et sorcières des contes de fées.

Prêtres mèdes

 

Le zoroastrisme

Le zoroastrisme est la religion de ceux qui suivent l'enseignement de Zoroastre, le prophète errant du démiurge Ahura-Mazda. Grand prêtre du mazdéisme, Zarathoustra, prône une forme de monothéisme qui sera à la base d'une partie du judaïsme comme du catholicisme. Les Hébreux en exil à Babylone (-597 à -538) furent en effet fortement exposés au zoroastrisme. À cette même période, les Perses dominaient la ville mais aussi toute la Mésopotamie. Originellement, Yahvé était doté d'une parèdre, Shekhinah. Jusqu'à l'exil babylonien du peuple hébreu, Yahvé était une version locale du dieu du tonnerre sémite, Baal. Ce n'est qu'après le passage des Hébreux en Babylonie que le culte de Yahvé devint le pur monothéisme que nous connaissons, doté tout de même d'une très riche mythologie des anges.

Le zoroastrisme est en effet un véritable monothéisme. L'homme est placé au centre de la relation entretenue par le Bon Esprit (incarné par Mithra ou Ahura-Mazda) et le Mauvais Esprit. Entre ces deux pôles, il n'existe aucune créature céleste indépendante.

Si Mithra, Bahram et Anahita sont présents dans la partie de l'Avesta la plus récente (datant des empires mède, achéménide ou parthe, v. -800 à 300), ils sont par contre totalement absents des couches les plus anciennes, telles que les fameuses paroles de Zarathoustra, les Gathas, et les récits de ses disciples, le Yasna Haptanghaiti. De telles divinités ne font donc pas partie intégrante du panthéon zoroastrien.

Leur popularité fut inégale à travers les 4000 ans d’histoire que compte cette doctrine. Mithra, par exemple, et qui plus est Anahita, sont tombés en désuétude, tandis que les personnages de Zarathoustra ou celui de Saoshyant n'ont jamais cessé de provoquer l’intérêt. Saoshyant est le sauveur de la fin des temps, le lointain descendant de Zarathoustra lui-même. Son mythe inspirera celui de Kalki chez les Indiens, et bien sûr le christianisme (le retour du Christ).

Le zoroastrisme est donc la doctrine prônée par Zarathoustra dans les Gathas, c’est-à-dire les chants les plus anciens de l'Avesta. Ces chants, composés entre le premier et le second millénaire avant notre ère, ne prônent qu'un seul dieu, Ahura-Mazda. Pratiquer la sainte parole, la sainte pensée et les saintes actions sont le meilleur moyen d'obtenir de lui le bonheur et la richesse (prospérité). Cette doctrine prône la vie, l'humilité, le travail et l’amour de Dieu. Les plaisirs ne sont pas interdits, tant qu'ils sont considérés comme « justes », c’est-à-dire « favorables à Ahura-Mazda ». Le zoroastrisme n'est donc pas un ascétisme. Si Zarathoustra fut un ascète et un mage errant, son propos n'indique pas l'ascétisme comme seul moyen de salut.

Le mazdéisme est un terme recouvrant un sens plus large. Le mazdéisme est l'ensemble des pratiques religieuses de la Perse Ancienne. Les traces archéologiques que nous possédons remontent aux Mèdes (v. -800) et ce culte semble culminer avec l'Empire achéménide (v. -500).

Le mazdéisme est un polythéisme, car outre Ahura-Mazda, les nombreuses autres divinités célébrées par les yasht (« hymnes ») de l'Avesta sont elles aussi dotées de pouvoirs. Mithra punit, Bahram aide, Anahita décide, etc. Il convient donc de les honorer chacune et non plus seulement Ahura-Mazda. Ce dernier demeure cependant le plus haut, le plus puissant et le plus sage des dieux, donc le plus vénérable. Par ailleurs, ce qui distingue Ahura-Mazda des autres divinités mazdéennes, c'est que sont louées en lui non pas la force et la violence, mais la sagesse, la maîtrise et surtout l'omniscience.

Le mazdéisme est donc un culte à rituels, qui comprend un ensemble de rites, de cérémonies et de prières chantées afin de s'attirer les faveurs des dieux intercesseurs. À ces rites très proches du védisme indien, la sagesse plus typique de Zarathoustra s'ajoute. Les gathas sont chantés lors des rituels, mais surtout, c'est la parole de Zarathoustra, et sa relation avec Ahura-Mazda, qui sont au cœur de la vie intellectuelle et religieuse des « partisans d'Ahura-Mazda » et non Mithra, Bahram ou Anahita. Cependant, pour les besoins du culte et parce qu'il n'est pas saint de vénérer un homme (ce que demeure Zarathoustra) les mazdéens vénèrent Mithra, le soleil, Bahram, la puissance, Anahita, les eaux vives et pures, etc.

Les spiritualités PERSES (zoroastrisme, manichéisme, mazdakisme, khorramisme, yézidisme)

Le mithraïsme, culte à mystère

 

Mithra, entre Perse et Mésopotamie

« Quand les Perses envahirent la Médie et les pays du Tigre et de l’Euphrate, ils les trouvèrent en possession de la plus vieille civilisation du monde, à la fois très savante et très corrompue, fortement organisée par un corps de prêtres puissants. Ils en eurent d’abord la défiance et l’horreur ; puis, comme toujours, le vainqueur primitif et barbare se laissa gagner par le vainqueur plus raffiné. Cette civilisation était celle de Ninive et de Babylone. Sur les boues fécondes et malsaines de l’Euphrate, il est probable qu’a vécu la première humanité. [..]

L’astrologie, qui suppose la connaissance du ciel, était la grande affaire des prêtres [chaldéens], la science maîtresse. Des hautes tours à étages qui leur servaient d’observatoires, au-dessus de la poussière et du bruit des cités, ils exploraient de leurs regards aiguisés par l’habitude les profondeurs du ciel oriental. À Callisthène, l’envoyé d’Aristote, ils montraient des observations astronomiques enregistrées depuis dix-neuf cent trois années consécutives. Dans les débris de la bibliothèque d’Assourbanipal, on a retrouvé, en même temps que des traités de magie, des calendriers, des livres de numération et d’astronomie d’une singulière précision. Ils fixaient la naissance du monde au moment où le soleil était entré dans le Taureau et lui assignaient pour fin le moment où il rentrerait dans ce signe. Le soleil était en effet leur principale étude. Ils lui avaient tracé sa voie dans le ciel, compté pour autant de victoires son entrée dans les douze signes, ses hôtelleries célestes, nommé ces signes par les vagues figures ébauchées par le groupement des étoiles et rattaché à chacun autant de légendes héroïques. Ils avaient affecté à ces signes leurs douze dieux principaux et aux trente-six décans les trente-six divinités inférieures. Mais pour eux, le ciel était surtout le livre des destinées, la manifestation sensible des volontés divines. Des influences constatées du soleil, de la lune et des planètes sur la nature et sur l’homme, ils concluaient à des influences permanentes et occultes, à des sympathies mutuelles que la science pouvait pénétrer et dont le secret assurait la domination sur les hommes.

Cette civilisation, servie par les armes victorieuses des rois assyriens, s’était imposée depuis des siècles à toute l’Asie. La Médie [contrée aryenne], la première étape de la conquête persane, en était toute pénétrée. Ecbatane [une des toutes premières villes fondées par les Mèdes, v. 700], que vit Hérodote, avait, comme les villes de Chaldée, sept enceintes aux couleurs des sept planètes. Les mages y dominaient. La pure religion de la Perse [le mazdéisme], presque absolument dépouillée d’éléments naturistes, ne tarda pas à s’altérer par ce voisinage. L’Avesta, même dans ses parties anciennes, porte la trace de ces influences ; non seulement la fixation des périodes de la grande année cosmique, mais le nombre des Amesha Spenta, celui des yazatas, qui répond aux jours du mois lunaire, en portent le témoignage. […] A. Gasquet. Le culte et les mystères de Mithra.

« Parmi les rois perses, on sait qu’Artaxercès II Mnémon « qui a de la mémoire » et qui régna environ de 404 à 358 avant notre ère, honorait Mithra au même titre qu'Ahura-Mazda et que la déesse Anahita. En effet, les rois de Perse juraient par Mithra. Le septième mois de l'année lui était consacré. Le Grand Roi participait personnellement aux fêtes en son honneur par des libations et des danses sacrées. On constate donc que dès le IVe siècle Mithra avait repris une place privilégiée dans la religion des Achéménides. Son éclipse à l'origine de la réforme Zoroastrienne n'a pas empêché son culte de perdurer et de revenir en force au bout de quelques siècles. Il faut encore ajouter que le culte d'Anahita, la « douce amie de dieu » et son épouse, est associé au culte de Mithra et continue le rôle de la Sathana indo-européenne comme celui de la Chandi [Parvati-Durga] indienne. » Louis-Charles Prat, Mithra et le mithriacisme.

« Sous Artaxercès Mnémon, s’achève la trahison des dieux nationaux. Deux des yazatas avestéens, Mithra, le génie de la lumière, Anahita, le génie des eaux courantes dispensatrices de fécondité, se prêtaient à l’assimilation avec les dieux de la Chaldée. Artaxercès imposa le premier l’adoration à ses sujets et dressa à Suze, à Ecbatane, à Babylone, et jusqu’à Damas et à Sardes, les statues du nouveau couple, Mithra et Anahita, conçu sur le modèle des couples babyloniens d’Ishtar, l’Aphrodite chaldéenne, et de Marduk, le dieu solaire et démiurge. À leurs temples, il affecta d’immenses revenus. Il attacha au service de la déesse des milliers de hiérodules des deux sexes, voués aux prostitutions sacrées. Le culte d’Ahura-Mazda n’est point pour cela délaissé. Les inscriptions achéménides nous le montrent associé tantôt à Mithra, tantôt à Mithra et à Anahita. Mais, dès lors, il commence à s’effacer, sans jamais disparaître, et à s’éclipser devant l’éclat de son coadjuteur, Mithra, identifié de plus en plus par la foule avec le soleil. [...] La fusion s’est consommée entre les religions de la Perse et de la Chaldée. Si plus tard, dans les mystères de l’Occident, Mithra nous apparaît dégagé de toute promiscuité féminine, le plus austère dans son culte et dans ses symboles de tous les dieux de l’antiquité, nous sommes conduits à conclure à une séparation violente du dieu perse d’avec sa conjointe, à une sorte de réforme puritaine qui ramena Mithra à la pureté des conceptions avestéennes. Cette réforme, nous n’en connaissons ni le temps, ni le lieu ; elle s’opéra probablement sous la domination des successeurs d’Alexandre, au sein d’une de ces sectes, qui, comme les zervanistes unitaires, naquirent de la ruine du magisme. Anahita, seule et sans son acolyte, resta la déesse-nature adorée surtout en Arménie, en Cappadoce, dans le Pont et la Comagène. Mithra semble être resté le dieu des Parthes, de Tiridate [roi d'Arménie] et de Vologèse [roi parthe], un Mithra tout persan par les directions de sa morale et le caractère de sa doctrine, chaldéen par la forme de ses dogmes et son symbolisme astronomique. » A. Gasquet, op. cit.

« En Asie Mineure, les rois d'origine iranienne, revendiquant parfois une hérédité achéménide, ont favorisé l'arrivée en Occident d'un mithriacisme hellénisé. Le nom théophore de Mithridate ou Mithradatès « don de Mithra » porté par les rois du pont, d'Arménie et de Comagène révèle qu'ils vénéraient Mithra. Ils voyaient en lui le garant divin de leur autorité. […] C'est sans doute l'hellénisation du monde asiatique sous l'influence des dynasties installées par les diadoques d'Alexandre qui a favorisé l'introduction, dans le monde grec, du culte de Mithra. Cela a été également aidé par les correspondances qui existaient dans le mazdéisme avec le courant gnostique grec maintenu dans les mystères et venant de l'héritage commun indo-européen qui identifiait Hermès avec le Protecteur des Êtres et Apollon avec le Protecteur des Choses. L-C. Prat, op. cit.

 

Mithra s'installe à Rome

« La première étape du culte de Mithra, hors de sa patrie d’origine, fut la Phrygie. Il ne nous reste aucun document de ce séjour, et c’est là la principale lacune de son histoire. Il ne semble pas que la doctrine du dieu persan se soit altérée au contact des divinités phrygiennes. Mais déjà se manifeste en lui cette facilité singulière à s’adapter aux divers milieux où il se transporte et à s’apparenter aux dieux étrangers. C’est ainsi qu’il emprunte à Attis le costume sous lequel il figurera désormais sur les monuments, les braies flottantes serrées aux chevilles, la blouse et le bonnet phrygien. Il se confond avec Sabazius [apparenté à Zeus ou Dionysos], le dieu solaire, « berger du troupeau des étoiles, » qui déjà, sous le patronage de Bacchus, a pénétré dans les mystères d’Éleusis. Son nom gravé se lit sur le taureau mithriaque du Capitole ; et, dans la catacombe de Prétextât, un prêtre de Mithra et un pontife de Sabazius dorment fraternellement unis dans la tombe. Pareille alliance, attestée par les monuments du IVe siècle, se fit avec le dieu Men ou Lunus, qui ressemble de si près au Sin chaldéen, le dieu mâle de la lune : la victime immolée à tous deux est le taureau. Il est possible aussi que, dès lors, le culte de Mithra ait emprunté à celui de Cybèle l’usage du taurobole et du criobole ; bien que l’immolation du taureau et du bélier, qui tous deux symbolisent à deux périodes différentes l’année zodiacale en Chaldée, fût une coutume générale sur les bords de l’Euphrate. Le pin, emblème d’immortalité, qui garde en hiver sa verdure, et qu’on promenait pendant les lamentations d’Attis, devient un des accessoires figurés du sacrifice mithriaque. De Phrygie, le culte de Mithra gagna les côtes de la Méditerranée. Il était le dieu principal des pirates que Pompée poursuivit dans leurs retraites de Cilicie. Les légions le rapportèrent de Tarse, la colonie assyrienne fondée par Sennachérib, et par elles, il fit son entrée dans Rome. » A. Gasquet, op. cit.

« Les mystères de Mithra s’introduisirent à Rome, au déclin de la République, vers le même temps où, de tous les points du bassin de la Méditerranée, d’Égypte, de Syrie, de Judée, de Perse et de Chaldée, commençaient à affluer vers la capitale du monde les cultes orientaux et les superstitions étrangères. Rendez-vous de tous les peuples, Rome devient le réceptacle de toutes les religions qu’a connues l’univers, comme si toutes pressentaient, à ce moment précis où s’établit l’empire, la crise religieuse d’où devait sortir une religion universelle.

Les temps étaient propices pour la propagande des dieux nouveaux. La vieille religion se mourait au milieu de l’indifférence générale. À bout de sève, elle avait perdu toute prise sur les âmes, toute action sur les consciences. Il n’en restait que les rites, la liturgie, les gestes extérieurs. Cette mythologie fripée n’imposait plus même aux enfants et aux vieilles femmes. Le peuple, sevré des agitations de la politique et du souci de la patrie, exclu de la religion officielle, qui restait le privilège de l’aristocratie, déshabitué de ses cultes municipaux, n’a plus rien pour satisfaire les besoins supérieurs de sa nature et cette soif obscure d’idéal qui est la noblesse et le tourment des sociétés humaines. Ni la réforme religieuse d’Auguste (le culte de la Cité-Reine, agrandi à la mesure du monde conquis) ne pouvait lui donner l’aliment qu’il réclamait ; ni la philosophie grecque, qui prit sous les Antonins quelques-unes des formes et des allures d’une religion, et prétendit à la direction des consciences, n’était capable d’agir sur des imaginations avides de mythes et de symboles, sur des cœurs affamés de consolation et d’espérance.

Le peuple entendait d’autres voix, allait à d’autres maîtres. Jamais le monde n’a vu pareil débordement de superstition, pareille orgie de surnaturel, jamais tant de devins, de charlatans, d’astrologues, de vendeurs de recettes pieuses et d’amulettes. L’espace se peuple de génies et de démons, qui interviennent pour faire de la vie de l’homme un miracle continuel. D’extravagantes chimères hantent les cerveaux les plus robustes et les plus lucides. Mais cette folie même est le signe d’un travail extérieur, d’une fermentation spirituelle, d’une attente. Des préoccupations nouvelles assiègent les esprits ; des mots nouveaux circulent, qu’on entend dans les réunions secrètes, dans les associations des humbles, et qu’on retrouve sur la pierre des inscriptions. L’âme est en proie au tourment de l’inconnu et de l’au-delà ; elle réclame un sauveur, elle aspire au salut ; elle souffre de la tare intime du péché : non de cette amertume que laisse après elle la faute commise, mais de cette souillure radicale et foncière qui vient de l’infirmité originelle de l’homme. Pour la laver et l’effacer, on a recours aux lustrations, aux expiations connues, et l’imagination enfiévrée en invente de nouvelles. » A. Gasquet, op. cit.

« On comprend bien qu'une organisation de résistance armée à l'impérialisme romain ait voulu lier ses membres par un rituel qui les engageait sous la foi du serment. Le culte, uniquement réservé aux hommes, avec un mode d'organisation secret à caractère militaire, ne manque pas d'attirer les légionnaires romains. C'est peut-être pour cela que les mithraea romains reprennent l'aspect des grottes dans lesquelles les pirates ciliciens célébraient le culte de Mithra. » L-C. Prat, op. cit.

« [Le culte de Mithra] végéta d’abord obscurément [à Rome]. Le premier monument qui le signale est une inscription de Naples, du temps de Tibère. Néron lui fit accueil et demanda à ses mystères l’expiation de son parricide. Il se lie d’amitié avec les souverains parthes et reçoit leurs ambassadeurs, qui célèbrent à Rome ouvertement leur culte. Ce culte est florissant sous Trajan. Hadrien l’interdit un moment, à cause de la réputation de cruauté qu’avaient ses cérémonies. Commode se fait initier et commet un homicide au cours des épreuves. Mithra profite de la faveur extraordinaire qu’Héliogabale, le prêtre syrien couronné, donne au culte du Baal d’Émèse. Mais c’est surtout d’Aurélien que datent l’extension et l’immense popularité de Mithra. Né en Pannonie d’une prêtresse du Soleil, élevé dans le temple, Aurélien est envoyé comme ambassadeur en Perse. Il lit dans le relief d’une coupe consacrée à Mithra la promesse de son élévation future. Plus tard, empereur [de 270 à 275], vainqueur de Zénobie, il transporte à Rome le dieu solaire de la cité palmyréenne et prélude au syncrétisme auquel aboutira le paganisme, en unissant dans une même adoration tous les cultes du Soleil. Pour la première fois se lit sur les médailles, avec l’emblème de l’invictus « Sol dominus Imperii Romani » ; Sol et Mithra ne sont plus désormais qu’une même divinité. [...]

Mais ce fut aussi sa morale active et pratique qui valut au mithriacisme la faveur des derniers Romains. [...] Dès leur premier contact avec les Perses, les Grecs furent frappés de la supériorité morale de ce peuple de montagnards. On connaît le mot d’Hérodote : « Les Perses apprennent trois choses à leurs enfants : à monter à cheval, à tirer de l’arc, et à ne point mentir. » Il vante la sûreté de leur parole et de leur engagement : « La poignée de main d’un Perse est le gage le plus certain d’une promesse, » dira Diodore, parole conforme à cette belle sentence de l’Avesta : « Le contrat doit tenir avec le fidèle comme avec l’infidèle. » Défense est faite au mazdéen de contracter des dettes ; car la dette conduit au mensonge, qui est le plus grand péché contre Mithra. Xénophon, qui est un témoin, écrit sa Cyropédie, pour opposer l’éducation virile et réservée des Perses à celle des jeunes Grecs d’Athènes, et Platon lui-même juge que leur culte est le plus pur que l’on rende aux dieux. […]

La loi de Mazda est une loi de pureté. Ce n’est pas seulement la pureté rituelle qu’elle prescrit, mais la pureté en paroles, en pensées et en actions. Il n’est pas de recommandation qui revienne plus souvent dans l’Avesta. Elle condamne sévèrement la prostitution, l’infanticide, les manœuvres abortives, la séduction des jeunes filles. Les démons s’emparent du coupable et le rendent totalement impur. Il n’est pas étonnant que ces maximes aient plu aux Romains qui multipliaient les lois contre le célibat, la dépopulation de l’Italie, la ruine de l’agriculture et l’extension menaçante des terres infertiles. La religion prêtait au législateur son autorité pour conjurer un mal, qu’aucun remède ne semblait plus pouvoir enrayer. » A. Gasquet, op. cit.

Au début du premier millénaire, avant que le Christianisme ne soit puissant, il existait donc un temple dédié au soleil dans chacune des villes qui peuplaient la route qui menait de l’Empire romain aux Indes, en passant par les empires égyptien, perse et scythe. La plupart des sénateurs rendaient un culte conjoint avec le Soleil, comme le faisaient les Aryens perses qui vénéraient Mitra et Ahura-Mazda, ou les Aryens indiens qui vénéraient Mitra, le soleil et Varuna, le Ciel et la lumière.

 

Le culte à mystère mithriaque

Le Mithraïsme est alors un culte à mystère populaire à Rome, en Europe balkanique et germanique et jusque sur les bords de la Mer Noire. Il s'agit d'un culte transcendantal qui se déroule dans les catacombes ou dans des temples souterrains et secrets.

« Contrairement aux religions orientales dont la puissance se compte au nombre des adeptes et dont les cérémonies sont accessibles à tous, prêtres et croyants, le culte de Mithra était un ordre initiatique fermé où l'on ne pouvait accéder qu'après sélection rigoureuse et élitiste, où chaque degré d'initiation gardait ses secrets inaccessibles aux membres des degrés inférieurs. On y observait la loi du silence sous serment. [...] On n'honorait Mithra qu'entre initiés engagés au service non seulement de la communauté, mais aussi de l'humanité tout entière pour la mener vers la voie du salut et du bien. Ce culte était fermé non par mépris pour les autres, mais parce que, selon les enseignements gnostiques, la lumière se mérite et ne peut qu'éblouir celui qui est incapable de la recevoir. », L-C Prat, op. cit.

L'initiation mithriaque comporte sept degrés. Les trois premières épreuves sont physiques, les suivantes sont plus intellectuelles. Les épreuves peuvent faire penser à la fois à une formation militaire mais aussi à des méthodes ascétiques. Une des épreuves consiste à acquérir le statut de « corbeau », c’est-à-dire de messager de Mithra. Une épreuve consiste à demeurer 40 jours dans le désert, une autre à s'asperger du sang d'un taureau sacrifié, etc. Chaque grade demande une préparation physique particulière, ainsi qu'une initiation mystique. La franc-maçonnerie s'inspirera largement du culte mithriaque pour hiérarchiser sa société initiatique.

« Les épreuves surmontées permettaient l’accès aux grades. Il existait en effet parmi les initiés une hiérarchie rigoureuse, calculée d’après le degré d’instruction ou d’intelligence de chacun, les services rendus, ou le dévouement à la communauté, et qui avait pour but d’inculquer l’obéissance et de susciter l’émulation. On n’est d’accord ni sur le nombre de ces grades, ni sur leur ordre, ni même sur leurs noms. Le passage de saint Jérôme, où ils sont énumérés, est un des plus mutilés des manuscrits. Une saine critique commande de n’admettre que ceux que mentionnent expressément les textes et les inscriptions. Il se trouve qu’ils sont au nombre de sept, répondant à celui des planètes et aux degrés de l’échelle mystérieuse de Celse. Ce sont le Miles [soldat], le Léo [lion], le Corax [corbeau], le Gryphius [Nymphus, l'époux], le Persès [Perse], l’Hélios [soleil], le Pater [père]. Les anciens ignoraient eux-mêmes le sens symbolique et secret de ces dénominations. Si nous nous référons au texte de Pallas, rapporté par Porphyre, elles désigneraient ces enveloppes successives, dont doit se dépouiller le myste pour atteindre l’état de pureté, et les personnages divers par lesquels il doit passer, avant d’arriver à la perfection. L’initiation à chacun de ces grades était l’occasion d’autant de fêtes, dont les inscriptions gardaient le souvenir, les léontiques, les coraciques, les héliaques, etc.

L’initiation mithriaque était donnée dans des grottes naturelles ou artificielles, semblables à celle que Zoroastre, le premier, écrit Porphyre, « consacra en l’honneur de Mithra, créateur et père de toutes choses. » Ses mystères, comme d’ailleurs tous les mystères, avaient pour objet d’expliquer aux hommes le sens de la vie présente, de calmer les appréhensions de la mort, de rassurer l’âme sur ses destinées d’outre-tombe et, par la purification du péché, de l’affranchir de la fatalité de la génération et du cycle des existences expiatoires. Cet enseignement suppose un ensemble de doctrines sur l’origine spirituelle et immortelle de l’âme, sa déchéance, son rachat par les mérites et avec l’aide d’un dieu psychopompe et sauveur. Il serait intéressant d’en rechercher la genèse et de remonter à leur source. Elles sont absolument étrangères à la religion d’Homère ; les Grecs eux-mêmes en reconnaissaient la provenance orientale. Ils en attribuaient l’importation à Pythagore, qui lui-même les tenait, directement ou par l’intermédiaire de son maître Phérécyde, d’Égypte et de Chaldée. » A. Gasquet, op. cit.

 

 

La fin du mithraïsme

« Contrairement à la religion chrétienne qui véhiculait des concepts orientaux plus conformes à la pensée des étrangers et des esclaves venus d'Asie, le culte de Mithra apportait une vision du monde, un symbolisme et une eschatologie tout à fait conformes à la gnose et à la mythologie indo-européenne primitive. C'est sans doute la raison pour laquelle son ascension fulgurante a compromis fortement l'avenir du christianisme au point de provoquer de violentes réactions politiques. […] En 390, l'empereur romain Théodose interdit par décret tous les cultes non chrétiens à Rome. Mais ce faisant, s'il chassait les prêtres des temples, il ne supprimait ni les prêtres, ni les rites. Et pour perpétuer leurs connaissances tout en continuant à célébrer leurs cultes, tous ces hommes sacrés s'unirent dans le secret en un grand œcuménisme non chrétien. Car la victoire du christianisme n'était que militaire et politique. C'est pourquoi, malgré tout, la gnose s'est transmise oralement et dans des écrits que seuls peuvent déchiffrer ceux qui en ont appris les règles. […] Quoi qu'il en soit, le culte ne s'est jamais complètement perdu. Le Temple est toujours là, dans l'esprit de ceux qui l'étudient et le vivifient par leur pensée. » L.C. Prat, op. cit. Le regain d’intérêt pour la symbologie mithriaque étant surtout dû à sa récupération par la tradition franc-maçonne, c'est à ce courant de pensée que fait référence Louis-Charles Prat.

Ce n'est qu'à la suite de la christianisation du continent, commencée à la fin du IVe siècle, que le Mithraïsme fut qualifié d'hérésie et disparut tout à fait, pour n'être plus de nos jours qu'une énigme de plus, qu'un manque flagrant de sources écrites de première main nous empêche d’éclaircir. L’Église médiévale ayant en effet brûlé de très nombreux manuscrits antiques, accusés d'idolâtrie ou de paganisme, dont l'étude nous fait actuellement cruellement défaut.

Du culte de Mithra, nous connaissons surtout les symboles, qui font office de vestiges. La fête de Noël, c’est-à-dire le solstice d'hiver est ainsi une coutume mithriaque. La présence et l'ingestion symbolique du pain et de l'eau lors des cérémonies mithriaques inspira les coutumes chrétiennes. Dans le registre pictural, la couronne de rayons lumineux, qui couronne par exemple la statue de la Liberté, est d'inspiration typiquement mithriaque.

Mani

 

La doctrine manichéenne

Mani a imposé aux Auditeurs dix commandements : abandonner l'adoration des idoles, ne pas mentir, rejeter l'avarice, s'interdire de tuer, ne pas commettre d'adultère, ne pas voler, ne pas recourir à la science des causes, rejeter la magie, ne pas faire preuve de duplicité, ce qui est le Scandale de la religion, éviter le laisser-aller et les négligences dans sa tâche.

Ibn an-Nadim, Kitab-al-Fihrist.

Le Manichéisme, religion perse, fut jadis une religion puissante, prospère et très largement diffusée. On retrouve sa trace des rivages de l'Atlantique et de la Méditerranéenne à ceux de la mer de Chine. Plus de mille ans durant, elle s'est diffusée à travers l'Asie et trouva en Inde, et surtout en Chine, des terres d'adoption.

Dans La Nationalité bulgare d'après les chants populaires, Dora d'Istria revient sur l'hérésie bogomile et sur son origine manichéenne. Elle attribue la naissance de cette doctrine perse à la confrontation intellectuelle du christianisme et du zoroastrisme :

« Parmi les nations aryennes, les Perses avaient été une de celles où le christianisme fut accueilli avec le moins de bienveillance. Loin de l’adopter avec empressement comme les Arméniens, les disciples de Zoroastre restèrent fidèles à un système religieux qui avait élevé la monarchie des Achéménides à un haut degré de puissance. Le dualisme avait de telles racines dans l’imagination de la Perse que les sujets du grand-roi qui se décidèrent à embrasser l’Évangile, encouragés par les emprunts que les écrivains les plus orthodoxes firent à la philosophie des mages, ne tardèrent point à essayer de concilier les conceptions chrétiennes avec celles du Zend-Avesta. Le plus célèbre de ces docteurs est le Perse Manès, qui obtint la protection des deux Arsacides Shahpur Ier et Hormuz Ier, et dont les douze disciples propagèrent les révélations en Asie, en Égypte et en Europe. »

La secte de Mani ne connut cependant pas le même succès que celle de Jésus :

« La faveur de la cour persane se changea en persécution sous Behram Ier, par les ordres duquel Manès fut écorché vif […] mais son école, fière du martyre de son chef, ne périt pas avec lui, et elle eut des partisans tels que saint Augustin, qui après sa conversion se servit des lettres de saint Paul pour faire dominer parmi les Latins un fatalisme conforme aux idées de ses anciens maîtres. L’intolérance, dont l’évêque d’Hippone fut parmi les chrétiens le premier défenseur, était trop conforme aux vues du gouvernement impérial pour que les césars eussent la moindre répugnance à l’adopter. Aussi les empereurs tournèrent-ils contre les manichéens les armes qu’ils avaient émoussées sur les chrétiens de la primitive église. [...] Banni des écoles publiques, le manichéisme se maintint dans les sociétés secrètes, et, malgré les décrets de l’imperator latin et de l’autocrate de Byzance, se propagea en Orient et en Occident. » D. d'Istria, ibid.

L'héritage des spiritualités perses

Si la communauté zoroastrienne ne représente plus de nos jours que quelques centaines de milliers de personnes, pour la plupart émigrées en Amérique du nord ou en Inde, le mazdéisme fut jadis la religion la plus universellement pratiquée. On retrouve en effet son influence directe et indubitable de la Galatie (Anatolie) aux contreforts himalayens, en passant par les steppes eurasiatiques.

On remarque en effet que de nombreuses coutumes et superstitions mazdéennes sont pratiquées par des peuples turco-mongols. Qu'il s'agisse d'un héritage du temps ancestral où Proto-Indo-Européens et Proto-Turco-Mongols vivaient conjointement dans les steppes, ou qu'il s'agisse plus simplement d'influences zoroastriennes à travers le média du manichéisme en Asie centrale, Marco Polo témoigne en tout cas de pratiques mazdéennes en Mongolie et au Turkestan. Les Mongoles considèrent en effet comme un péché de « toucher la flamme avec un poignard, tirer la viande de la marmite à l'aide d'un coutelas, blesser le feu en agitant la hache » (V. Chlovski, Le Voyage de Marco Polo).

Du fait du tabou de la mort et de sa supposée impureté, le zoroastrien meurt dans un autre lit que celui qui fut le sien, et en dehors de sa maison. Cette coutume se retrouve au nord de la Perse, sur les rivages de la Caspienne. À propos, le témoignage de Strabon est intéressant, même si celui-ci rapporte visiblement une coutume qu'il ne connaît pas directement et qu'il tente, en vain, de comprendre :

Chez les Caspii, il est d'usage d'exposer dans le désert les corps des septuagénaires qu'on a laissés mourir de faim et d'observer de loin ce qui leur arrive : on les voit alors arrachés par des oiseaux de proie du lit sur lequel ils gisaient étendus.

Strabon, 11, 11

À Taxila, ville indienne et aryenne située en amont de la vallée de l'Indus, on applique la coutume mazdéenne des vautours dévorant les cadavres. Ceux-ci sont alors placés dans des tours du silence :

Notons encore cet usage particulier aux Taxiliens de jeter aux vautours les corps de leurs morts.

15.1

Sans plus les comprendre que Strabon, Pausanias évoque les mêmes coutumes à propos des Galates, peuple celte d'Anatolie :

Les Galates ne firent pas demander par un héraut la permission d'enlever leurs cadavres : il leur était bien égal qu'on donnât à ces cadavres un peu de terre ou que s'en repussent les bêtes sauvages et ceux des oiseaux qui font la guerre aux morts. Cette insouciance de la sépulture à donner à ceux qui ne sont plus leur était inspirée par deux raisons : étonner leurs ennemis et suivre la coutume établie parmi eux de n'avoir pas pitié des morts.

Description de la Grèce, 10 (Phocide), 21, 6 et 7.

Et c'est avec la même incompréhension que ses homologues de la Grèce ancienne, que l'écrivain Guillaume Depping décrit les pratiques funéraires des bûchers de Calcutta en 1860 :

Nulle part dans l’Inde, les cadavres ne sont respectés ; on cherche à s’en débarrasser le plus vite possible ; on y va même avec tant de promptitude que souvent on dépose sur la rive des personnes qui ne sont pas tout à fait mortes.

Scène funéraire à Calcutta, dans Fragments d’un voyage en Orient.

Plus encore que perse ou mazdéenne, la coutume de laisser les cadavres se faire dépouiller par des rapaces en plein air semble une pratique aryenne. Nous la retrouvons donc en Inde.

Si les doctrines mazdéennes et védiques sont très différentes, elles ne sont pas nécessairement antagonistes. Jadis, ces deux courants religieux étaient unis par une même culture aryenne. Celle-ci se définissait par quelques points d'une doctrine commune : dont par exemple le culte du feu et la célébration d'un dieu central si ce n'est unique (Ahura-Mazda, Brahma ou Varuna). La civilisation aryenne, bien que divisée en deux aires géographiques et en deux traditions religieuses distinctes, possédait une certaine homogénéité. Par exemple, de Persépolis à Kashi, la société aryenne était dominée par une caste de prêtres, aux ordres de laquelle devait se conformer la caste guerrière et politique et pour qui devaient travailler les castes commerçantes et laborieuses. De fait, jusqu'à l'établissement de frontières par les puissances coloniales musulmanes puis britanniques, la Perse resta très fortement connectée à l'Inde.

Dans son Voyage en Perse (1860), Arthur de Gobineau évoque la rencontre de deux pèlerins indiens en Perse. S'il s'agit de deux brahmanes, ils ne sont cependant pas Aryens, mais Dravidiens ; ce qui montre une nouvelle fois combien la prégnance de la culture aryenne doit être comprise dans un contexte culturel et non strictement racial.

Ils prétendaient appartenir à la caste brahmanique et se donnaient pour agriculteurs. Dans leur opinion, le feu ayant créé toutes choses et ne pouvant dès lors être trop vénéré, ils avaient voulu faire acte de dévotion envers cet élément. Or, c’était une opinion courante parmi leurs compatriotes du pays de Pondichéry, qu’il existait quelque part dans le Turkestan un Atesch-Kédèh ou temple du Feu, d’une sainteté extraordinaire. De temps immémorial, l’usage d’y aller porter ses prières s’était maintenu, mais aucun de ceux qui avaient fait la route ne s’étant occupé de donner en détail l’itinéraire des pays traversés pour y arriver, personne ne savait autre chose de ce voyage, sinon que l’Atesch-Kédèh existait dans le Nord.

Loin de considérer le zoroastrisme comme une hérésie, et sans même peut-être connaître l'existence du Zoroastre, ces deux brahmanes tamouls ont donc entrepris un pèlerinage de plusieurs années afin de se rendre dans un temple iranien où le feu est honoré. Le pèlerinage iranien du feu prend alors sa place dans le corpus des pèlerinages indiens, dont la plupart consistent à visiter une grotte ou un temple himalayen (rappelons que durant l'Antiquité, le Caucase était considéré comme une partie de l'Himalaya).

La prépondérance des pèlerinages dans le nord du sous-continent évoque aussi l'origine aryenne de l'hindouisme. Installés dès le second millénaire avant notre ère en Bactriane, puis au Cachemire, les Aryens n'entrèrent que plus tardivement dans la vallée du Gange. Le nord-ouest du sous-continent représente donc pour eux une « patrie initiale. »

Il existait par ailleurs d'autres pèlerinages indiens dont les destinations se situaient outre-Himalaya. Mentionnons à propos le pèlerinage du lac Baïkal, que l'on pense avoir identifié dans le Rig-Veda.

L'influence du dualisme perse, renforcée encore par la réforme manichéenne se retrouve chez les néoplatoniciens de l'école de Plotin. Avant cela, le dualisme perse influença aussi les stoïciens, tel Chrysippe de Soles (280 - 206), disciple de Zénon de Kition. Né en Cilicie (Anatolie), Chrysippe fut scholarque du Portique. Une telle proximité avec la Perse ne laisse aucun doute quant à l'influence, active ou passive, qu'il a dû recevoir de la part des mages zoroastriens d'Anatolie. Son œuvre est perdue mais nous la connaissons grâce à de très nombreuses citations et commentaires.

Citons à propos Aulu-Gelle (v. 123 - 180) et ses Nuits Attiques (6, 1) :

« Chrysippe, dans le livre 4 de son traité De la Providence, déclare qu'il n'est rien de plus absurde que de croire qu'il puisse exister du bien, sans qu'il existe en même temps du mal. Car le bien étant le contraire du mal, il est nécessaire qu'ils existent tous deux, opposés l'un à l'autre, et appuyés en quelque sorte sur leur mutuel contraste. Deux contraires en effet ne peuvent aller l'un sans l'autre : ainsi, comment aurions-nous l'idée de la justice, si nous n'avions celle de l’injustice ? Et qu'est-ce que la justice, sinon la privation de l'injustice ? De même, comment notre esprit concevrait-il le courage, sans la lâcheté ? La tempérance, sans l'intempérance ? La prudence, sans l'imprudence ? Ces gens à courte vue devraient demander aussi que la vérité existât seule dans le monde et qu'il n'y eût pas de mensonge. Ce ne serait pas plus absurde que de vouloir séparer le bien du mal, le bonheur du malheur, le plaisir de la souffrance. Ces choses vont nécessairement ensemble. Comme le dit Platon, l'un et l'autre se tiennent étroitement par leurs extrémités, de telle sorte qu'on ne peut supprimer le premier sans que le second disparaisse en même temps. [...] De même, lorsque l'amour de la vertu, inspiré par la nature, prend naissance dans le cœur de l'homme, l'instinct du vice germe à côté par l'affinité qu'ont entre eux les contraires. »

Quant à l'influence qu'exerça le zoroastrisme sur le judaïsme, elle fut longuement étudiée par les universitaires ; elle trouve son origine vers -597, durant la période de l’exil des Hébreux à Babylone. Ces derniers, exilés hors de Palestine, vivaient alors sous domination perse.

Les Hébreux étaient encore polythéistes. Leur nomadisme avait été entravé par la déportation et la séquestration à Babylone.

À l'inverse, les chants sacrés des prêtres aryens étaient chantés déjà depuis un millénaire et venaient d'être répertoriés dans l'Avesta (dont la recension et l'ajout des hymnes du Yesht sont probablement contemporains à la présence juive à Babylone). Le clergé juif ne put alors qu'être influencé, même involontairement, par la puissante caste de prêtres mazdéens, dont l'autorité s'exerçait d’Égypte en Inde. Ce n’est qu'après leur retour en Palestine que le clergé juif mit par écrit la Torah. Inspiré du zoroastrisme, cette recension favorisa dès lors le monothéisme.

La règle qui impose au sang qui jaillit d'un animal sacrifié de ne pas toucher l'élément aquatique est d'ailleurs une coutume dont sont possiblement inspirés les rituels kascher et halal. Il s'agit probablement d’une coutume mésopotamienne commune : le sang de l'animal sacrifié, lié à la mort, ne devait pas entrer en contact avec un élément symbolisant la vie, tel que la terre, l'eau lustrale ou encore le corps des prêtres (d'où l'utilisation de baguettes cérémonielles).

C'est Strabon (15, 3) qui nous rapporte cette coutume mazdéenne liée à la célébration du sacrifice en l'honneur de l'eau (la déesse Anahita) : « S'agit-il de l'eau, ils se transportent au bord d'un lac, d'un fleuve ou d'une fontaine, puis, creusant une grande fosse à côté, ils égorgent la victime juste au-dessus de cette fosse, en ayant bien soin que pas une goutte de sang ne se mêle à l'eau qui est là auprès et qui en serait souillée.. »

La doctrine zoroastrienne préconise de prier cinq fois par jour, une coutume que reprendra l’islam. À chaque moment de la journée est associé un ange gardien, qu'il faut honorer d'une prière. La journée est donc marquée par le passage d'un « gah » à un autre.

En Inde, le système correspondant aux gahs est celui des ragas. À chaque moment de la journée correspond un sentiment, une luminosité. En musique, les improvisations à la cithare s'établissent donc en considération de la « couleur » du raga.

Du lever du soleil à midi, c'est le Havan gah, consacré à l'ange qui procède à l'accroissement du gros bétail (J. Varenne).

De midi à trois heures, c'est le Rapithvin gah, les anges bénissent le petit bétail et les prêtres des principaux sanctuaires (ibid).

À trois heures, c'est le Uzairin gah. Un ange bénit la population et les prêtres instructeurs.

Après le coucher du soleil, l'Aivisruthrem gah est le « moment propice aux chants ». Il célèbre les fruits que portent la terre et les chefs.

À minuit, une veille honore l'ange qui préside aux bonnes moissons et le génie gardien des maisons.

 

Par ailleurs, le manichéisme influencera largement les hérésies européennes du premier millénaire, telles que les doctrines dualistes de Nestorius, Bogomile, Constantin de Manalis et Paul l'Arménien ; tous redevables, à des degrés divers, de la doctrine perse de la toute-puissance du démon sur terre, associée à la toute-puissance de Dieu au ciel.

Par ailleurs, les esséniens modernes, comme tout gnostique, paient un large tribut au mazdéisme. La doctrine essénienne lui emprunte en effet sa hiérarchie céleste (anges), et comme lui, personnifie des concepts afin de les rendre plus accessibles (l'ange de la générosité, l'ange de la haine, l'ange de la force, …)

 

L'influence perse sur les hérésies européennes

L'influence réelle du manichéisme et du zoroastrisme sur les hérésies européennes demeure un sujet mystérieux. Dans son Histoire des Cathares (1999), Michel Roquebert, l'un des plus grands spécialistes français de la culture occitane et plus particulièrement de l'hérésie cathare, n'évoque même pas l'influence orientale (sur les 500 pages que compte son ouvrage). Pour lui, les Cathares sont chrétiens, et leur doctrine doit donc se comprendre comme telle. Pourtant, nombreux sont les articles universitaires et les thèses qui mettent en avant, et sans ombrage, d'évidentes similitudes entre les hérésies européennes et le manichéisme. Ainsi, dans Mani et la tradition manichéenne (1974), François Decret, historien spécialiste de l'Afrique du nord ancienne, consacre tout un chapitre de son petit opus à l'influence médiévale européenne du manichéisme.

Relier avec certitude le manichéisme aux hérésies n'est pas tâche facile, car les vestiges sur lesquels ils peuvent travailler sont rares. Une fois par siècle, il se peut qu'un berger retrouve des parchemins dans une grotte, mais cela change peu la donne. Par exemple, s'il fallait réunir ce que nous possédons aujourd'hui des écrits manichéens, ce recueil ne contiendrait pas plus de quelques dizaines de pages d'un livre de poche... Quant à l'Avesta, le livre sacré des zoroastriens, il ne représente en nombre de mots qu'une infime partie de la Bible, du Coran, du Rig-Veda ou du Canon pali. S'il ne reste de l'enseignement de Mani que quelques parchemins en très mauvais état, et du Zoroastre qu'une poignée de gathas authentiques, comment espérer qu'il en soit autrement avec le catharisme et le bogomilisme ?

Les livres des hérétiques furent brûlés par les hommes du pape, ceux des disciples de Zarathoustra brûlèrent de même, dans des bûchers dressés par ceux qui se réclamaient de Mohammed. Que nous reste-il donc de ces courants religieux dissidents ? Des légendes, des clichés et beaucoup de fantasmes. Le catharisme est d'ailleurs un néologisme récent, utilisé surtout dans le milieu du tourisme occitan.

Ce qui est certain, c'est que les hérétiques, quelle que soit la secte à laquelle ils appartenaient, reconnaissaient le Christ comme unique sauveur. Ils ne mentionnent pas le nom de Mani et ceux qui écrivirent sur eux, ne mentionnèrent le Perse que rarement. Pas plus que Mani, Zarathoustra n'est pas non plus cité dans les doctrines hérétiques.

Cela n'est cependant pas révélateur, car le moine bulgare Bogomile (v. 950) n'est pas non plus reconnu par les hérétiques occitans, or ce dernier est unanimement reconnu comme étant l'influence majeure du catharisme occitan. En somme, ce n'est pas parce qu'une source d'inspiration n'est pas explicitement nommée, qu'elle n'est pas effectivement présente.

Les hérésies apparurent d'abord en Europe orientale au 10e siècle, puis elles se déplacèrent en quelques décennies vers les Balkans et enfin le sud de la France. Les hérésies ne sont donc pas des résurgences du paganisme celto-germain, mais bien des sectes indépendantes, s'inspirant les unes des autres, et dont l'origine commune se trouve en Anatolie, donc en Grande Perse. Les influences des deux prophètes perses apparaissent donc comme évidentes lorsque l'on se penche sur le contenu des doctrines dissidentes européennes. Mani lui-même était un disciple du Christ, même si l’ensemble de sa doctrine s'inspirait largement des préceptes enseignés par Zarathoustra.

Pour résumer en quelques points ces possibles influences perses, intéressons-nous à un texte contemporain des croisades contre les Albigeois. Le moine Pierre de Vaulx-Cernay (1212 - 1248), alors en fonction dans le nord de la France, avait rejoint son oncle près d'Orange, afin de faire la chronique des investigations puis des combats contre les hérétiques. Son Histoire de l'hérésie des Albigeois, dont nous utilisons la traduction par F. Guizot, est donc un témoignage direct inestimable. Or, que dit Pierre de Vaulx-Cernay ?

« Premièrement, il faut savoir que ces hérétiques établissaient deux créateurs, l'un des choses invisibles, qu'ils appelaient le Dieu bénin, l'autre des visibles, qu'ils appelaient le Dieu malin, attribuant au premier le Nouveau-Testament, et l'Ancien au second ; lequel Ancien-Testament ils rejetaient en son entier, hormis certains textes transportés de celui-ci dans le Nouveau, et que, par révérence pour ce dernier, ils trouvaient bon d'admettre. L'auteur de l'Ancien-Testament, ils le traitaient de menteur, pour autant qu'il est dit en la Genèse : « en quelque jour que vous mangiez de l'arbre de la science du bien et du mal, vous mourrez de mort » et, ainsi qu'ils disaient, pour ce qu'en ayant mangé ils ne moururent pas [...]. Ce même auteur, ils l'appelaient aussi meurtrier, tant pour ce qu'il a brûlé les habitants de Sodome et Gomorrhe, et effacé le monde sous les eaux diluviennes, que pour avoir submergé Pharaon et les Égyptiens dans les flots de la mer. »

Le catharisme est donc un dualisme, plus proche dans son essence du zoroastrisme et du manichéisme que du judaïsme ou du christianisme. Pour les deux premières doctrines, le mal possède un empire, composé de la Terre et de la matérialité des créations célestes. Ahriman, « l'Esprit malin » possède aussi un réel pouvoir. S'il ne peut pas créer (seul le peut Ahura-Mazda), il peut en revanche corrompre. De fait, à chaque création d'amour et de joie, correspond une souffrance, un vice ou un mensonge.

Le diable est tout autre dans les doctrines abrahamiques : il est un ange déchu, il vit en enfer dans l'humiliation. Son pouvoir, sans le concours des hommes, est très limité, même circonscrit au domaine infernal.

En somme, si toutes ces religions ne considèrent qu'un seul créateur, nommé Ahura-Mazda ou Yahvé, les religions perses lui attribuent un double maléfique, doté d'un pouvoir qui s'exprime indépendamment du concours qu'il reçoit des hommes, de leurs vices et de leurs faiblesses.

Malgré des termes vagues et des hésitations, le témoignage de Pierre de Vaulx-Cernay correspond parfaitement à la doctrine classique du mazdéisme :

Il se trouvait d'autres hérétiques qui reconnaissaient un seul créateur ; mais ils allaient de là à soutenir qu'il a eu deux enfants, l'un Christ et diable l'autre.

Le couple Christ-Diable est une version christianisée du couple Ahura-Mazda / Ahriman, qui sont les deux fils de Zurvan. Zurvan est le dieu primordial. Passive incarnation du temps, il n'est pas le créateur de la vie et de l'Univers, mais seulement de titans et de deux fils divins : Ahriman, le premier né, vilain, malsain, et Ahura-Mazda, lumineux, solaire, créateur de tout ce qui existe. Si Zurvan rejettera son premier fils dans les domaines les plus bas de l'existence, il fit du second le roi de l'Univers, le dieu-Ciel.

Par ailleurs, on sait que le manichéisme prônait l'abstinence alimentaire. Cette pratique, qui n'est ni juive ni zoroastrienne, fut probablement adoptée par Mani à la suite de son voyage en Inde. Il existe bien sûr une tradition du jeûne dans les religions du Livre, mais elle n'est pas comparable avec la ferveur végétarienne du jaïnisme, de l'hindouisme, du bouddhisme, ainsi que de l’orphisme et du pythagorisme en Europe.

Pour ce qui est du bon Christ, selon leur dire, il ne mangea jamais, ni ne but, ni se reput de véritable chair, et ne fut jamais en ce monde.

C'est pour les hérétiques « commettre péché mortel » que de manger « chair, œufs ou fromage. »

Le refus de manger ce qui avait été tué ou exploité incitait le clergé cathare à suivre un strict régime alimentaire. Celui-ci n'était donc pas inspiré par un refus strict de la vie elle-même, ou de ses plaisirs. C'est peut-être ce qui semblait le plus paradoxal pour les catholiques : les Cathares considéraient la terre et la chair comme appartenant au diable, mais ne considéraient pas la sexualité et le plaisir comme des péchés :

Je ne crois pas devoir taire qu'aussi certains hérétiques prétendaient que nul ne pouvait pécher depuis l'ombilic et plus bas.

L'Avesta comporte d'ailleurs des messages de Zarathoustra encourageant les hommes à vivre et à jouir, à la seule condition que ces pratiques appartiennent au domaine de « la pensée juste, de l'acte juste et de la parole juste » (notons que ces mêmes termes se retrouvent à l'identique dans le jaïnisme ou bouddhisme).

En outre, tout comme les spiritualités indiennes, mais à l'inverse du monothéisme abrahamique, les Cathares croient à la réincarnation. La doctrine cathare est identique en cela à celle du jaïnisme, qui enseigne qu'il est nécessaire de s'incarner un certain nombre de fois sur Terre afin de pouvoir ensuite s'incarner au ciel avant de retomber sur Terre pour quelques incarnations. L'âme s’incarne ensuite en enfer pour se purifier, avant de revenir vivre une nouvelle série d'incarnations terrestres, annonciatrices d'une nouvelle existence céleste, etc.

Le manichéisme était organisé selon une division stricte de la communauté des croyants. De la même manière que dans le jaïnisme, il existait un clergé qui vivait dans la privation et avait pour principale occupation le voyage, le prêche et l'évangélisation, et des « laïcs », qui avaient bien moins de règles à suivre. Pierre de Vaulx-Cernay témoigne que la société religieuse cathare ne fonctionnait pas différemment :

Il faut savoir en outre que certains entre les hérétiques étaient dits parfaits ou bons, et d'autres croyants. Les parfaits portaient vêtements noirs, se disaient faussement observateurs de chasteté, détestaient l'usage des viandes, œufs et fromage, et affectaient de paraître ne pas mentir, tandis qu'ils mentaient tout d'une suite et de toutes leurs forces en discourant de Dieu. Ils disaient encore qu'il n'était raison aucune pour laquelle ils dussent jurer. Étaient appelés croyants ceux qui, vivant dans le siècle, et bien qu'ils ne cherchassent à imiter les parfaits, espéraient, ce néanmoins, qu'ils seraient sauvés en la foi de ceux-ci.

Enfin, on retrouve chez Vaulx-Cernay des coutumes perses, telles que la polygamie ou l'inceste :

Ils disaient qu'on ne pèche davantage en dormant avec sa mère ou sa sœur qu'avec toute autre femme quelconque.

De telles coutumes remontent au temps de Zarathoustra, alors que les princes, sous certaines conditions, pouvaient épouser leur sœur. Depuis la plus haute antiquité, un tel incestueuse était parfois pratiqué, parfois interdit. On en trouve aussi la trace dans l'Ancien Testament, dans les Codes mésopotamiens, tout comme dans les chroniques des pharaons et de l'Empire romain.

 

La persécution des zoroastriens

Bien que la civilisation perse nous soit largement documentée du point de vue archéologique, la dimension religieuse de cette culture nous demeure très mystérieuse, en grande partie à cause du génocide humain et culturel perpétré par les Arabes islamisés. Du 7e au 9e siècle, ces derniers éradiquèrent toute trace des traditions mystiques préislamiques.

« Dans la mesure où le feu joue un rôle central dans la religion mazdéenne - bien qu'un tel culte n’ait mentionné nulle part - ni dans les Gathas, ni même dans le reste de l'Avesta, les zoroastriens furent systématiquement persécutés comme « adorateurs du feu », et cette idolâtrie fut attribuée à Zarathoustra. Ibn Khaldoum écrit notamment que le deuxième calife, Omar [l'un des plus proches compagnons du prophète Mahomet], ordonna qu'on brûle les textes zoroastriens et la combustion de ces milliers d'écrits permit de chauffer les bains publics de toute la Perse pendant six mois. L'ampleur de cette destruction, connue sous le nom de « deux siècles de silence » (du 7e au 9e siècle) fut telle qu'il ne restait plus, au final, que deux ou trois copies de l'Avesta – qui incorporait les Gathas. Les zoroastriens qui refusèrent de se convertir à l'islam furent forcés de fuir vers l'Inde, emportant avec eux les rares exemplaires épargnés et formant la communauté, aujourd'hui très prospère, des Parsis. Ils expédièrent en retour certaines des copies de l'Avesta qu'ils avaient effectuées à leurs quelques frères restés en Iran. » K. K. Pardis, Les Gathas.

En Inde, où les zoroastriens fidèles à leur culte avaient fui, la persécution fut la même, bien que plus tardive : « En 1709, Ibrahim le Ghaznévide se vante d'avoir exterminé des zoroastriens installés à Dun (ville au nord de Delhi) » (J. Varenne, Zarathushtra et la Tradition mazdéenne).

Les Perses ayant fui la Perse pour continuer à pratiquer leur culte furent dès lors, nommés « Parsis ». Installés dans un premier temps aux alentours de Bombay, ils occupèrent des emplois de bijoutiers, usuriers et commerçants. Cette communauté s'est organisée en caste pour s'intégrer à la société indienne. Alors que l’islam et le christianisme n'ont jamais cessé de créer la dissension en Inde, alors que le judaïsme ne s'y est jamais trouvé à son aise et quitta définitivement le pays vers le milieu du 20e siècle, les zoroastriens y ont parfaitement trouvé leur place. L'Inde est en effet un pays tolérant envers les communautés qui souhaitent participer à son destin commun sans chercher pour autant à subvertir le modèle hindou de référence (qui n'est autre que le ciment social du sous-continent depuis plus de 3000 ans).

Selon K.K. Pardis, les Parsis, c’est-à-dire les Perses zoroastriens émigrés hors de l'Iran, sont aujourd’hui 100 000 dans le monde, dont 70 000 en Inde, 6500 aux États-Unis, 4500 au Canada, 4000 en Grande-Bretagne et 3000 au Pakistan.

Ceux qui restèrent au pays furent contraints de fuir les villes pour continuer à pratiquer leur culte dans les villages. Ils furent surnommés les « Guèbres. » Population pauvre, agricole et rurale, les Guèbres subissent depuis plus de mille ans une ségrégation systémique de la part de la majorité musulmane. Le terme « Guèbre » fait d'ailleurs transparaître le mépris que ressentent les musulmans à leur égard : dérivé du vocable « gaur », il signifie « adorateur d'idole », ou encore « mécréant ».

Les Gaures sont aujourd'hui répandus en plusieurs endroits de la Perse, principalement dans le Kerman. Cette province étant la plus mauvaise et la moins fertile de toute la Perse, les Mahométans, qui ne se soucient pas d'y demeurer, y laissent les Gaures vivre et jouir paisiblement de l'exercice de leur religion. Partout ailleurs les Perses Mahométans les traitent avec beaucoup de mépris.

B. Picart, Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde.

Selon le recensement iranien de 2012, les zoroastriens ne seraient de nos jours que 25 271 en Iran, un pays dans lequel ils sont considérés comme des citoyens de seconde zone, ne disposant que d'un siège sans pouvoir à l'Assemblée iranienne. De plus, du fait de leur statut de mécréants, ils sont frappés de l’interdiction d'occuper des postes dans la fonction publique ou d'exercer une quelconque responsabilité politique. En 2013, un zoroastrien fut pourtant élu comme sénateur (un poste qui lui fut immédiatement retiré par les gardiens de la révolution islamique).

La secte khorramite

À la suite d'un empire sassanide corrompu, faible et injuste, s'érigea un califat pan-arabe tout aussi tyrannique. Se trouvent en effet dans le Coran, de très nombreuses injonctions à traiter telle une bête le mécréant qui « refuse de croire ».

Aussi, à la suite des conquêtes militaires puis commerciales des Arabes, les populations iraniennes n'eurent d'autre choix que de se convertir, sous peine d'être réduites en esclavage ou d'être considérées comme des citoyens de seconde zone. Souvent d'ailleurs, ils se convertirent de leur plein gré, afin de profiter de la nouvelle manne commerciale offerte par les musulmans à ceux qui adopteraient leurs coutumes et leur religion.

Vers 800, le seigneur de guerre Babak (v. 795 - 838) se revendique de l'héritage de Mazdak et Zarathoustra pour lutter contre le califat abbasside.

Si, comme le préconisent certains, nous retenons -1700 comme date de rédaction des gathas de Zarathoustra, cela faisait donc quelque 2500 ans qu'Ahura-Mazda était vénéré dans ces contrées en tant que principale divinité. Durant, 2500 ans ce culte se diffusa depuis la Perse et inspira la plupart des courants théologiques mondiaux, y compris l'orphisme, le pythagorisme, le védisme, le judaïsme et le christianisme (ce dernier fut particulièrement influencé par le mystère mithriaque).

Babak est le dernier héros de cette tradition millénaire, qui après lui ne fut plus que l'anachronique croyance d'une très petite communauté d’expatriés réfugiés en Inde et aux États-Unis.

Né dans une famille de hauts dignitaires du mazdéisme originaire de Ctésyphon, la ville de naissance de Mani (par ailleurs haut lieu du zoroastrisme), Babak avait émigré avec sa famille dans la campagne iranienne (Azerbaïdjan actuel) afin de fuir la persécution qui frappait les cultes préislamiques.

Une nuit, en quête d'un refuge et d'un peu de nourriture pour ses hommes, le héros de la résistance mazdéenne Javidan, demanda l'hospitalité chez Babak. Fortement impressionné par le charisme de son invité, Babak devint dès lors un partisan de la lutte armée contre l'envahisseur et un des protagonistes de la secte khorramite. Il se fit connaître comme Babak Khorramdin. Javidan l'employa comme mercenaire et lui versa même un gros salaire en considération de son extrême dévouement.

La rencontre entre un chef spirituel et son successeur lors d'une visite fortuite et nocturne est un thème commun de la mystique perse. De la même manière, Baha'u'llah rencontra le Bab ; le maître trouvant donc l'hospitalité chez celui qui deviendra son successeur.

Il s'agit du mythe de la visite divine. Sous la forme d'un ange ou d'un avatar, le messager céleste est poursuivi et cherche à se réfugier chez un disciple de Dieu. Une fois en sécurité, le vagabond se révèle être un maître du verbe, un puissant inspirateur, un « éveillé », qui éveille celui qui l'a accueilli et caché. On retrouve ce mythe dans le christianisme car c'est bien Jésus qui va au-devant de ses disciples, et non l'inverse. L'idée d'un dieu voyageur qui s’incarne à travers une figure marginale et ténébreuse, celle en particulier du vagabond, se retrouve aussi dans le mythe d'Odin, le dieu de la métamorphose, le dieu-voyageur qui visite ses créatures incognito. Par ailleurs, l’hospitalité était une valeur commune au monde antique, et plus particulièrement en Mésopotamie. Le visiteur est alors considéré comme une sorte de métaphore morale : en chaque voyageur qui demande l'hospitalité, Dieu peut se cacher.

Le fondateur de la doctrine khorramite, portée par Javidan puis Babak, est Sunpadh, un seigneur de guerre originaire du Khorassan. À la suite de l'assassinat par le califat du leader gnostique d'origine zoroastrienne Abu Muslim al-Khurasani (718 - 755), Sunpadh entre en résistance armée et fait le serment de ne cesser de se battre avant d'avoir éradiqué le dernier arabophone du Khorassan. Ses victoires militaires sont nombreuses, amplifiées encore par la légende. Laquelle dit de lui qu'il menaçait même de ravager La Mecque, et de remplacer « le soleil noir de la Kabbah » par le « véritable soleil du ciel ». Si sa légende dépasse de loin le danger réel qu'il représentait pour l'Empire arabo-musulman, Babak se rendit tout de même maître de Nishapur, la ville sacrée des zoroastriens. Suite à ses victoires, Sunpadh se proclama le mahdi, c’est-à-dire le messie des musulmans chiites. Cette identification d'un chef mazdéen à une figure mythologique musulmane ne doit pas étonner outre mesure, car le mahdi est une version chiite du mythe de Saoshyant, le Sauveur des zoroastriens, le chef militaire de la fin des temps (semblable au Kalki des hindous). Le mouvement khorramite s'inspirait même fortement de l'islam car depuis de longues décennies, Allah et Ahura-Mazda s'étaient unifiés et le chiisme iranien, version perse de l'islam, était alors en vogue dans les contrées situées au nord-est de l'Arabie sunnite.

Babak était lui-même fortement inspiré par le courant chiite et soufi de l'islam. Dans ces courants hétérodoxes et parfois qualifiés d'impies par le sunnisme plus classique, Allah est moins le dieu des Arabes et du Coran, que le dieu des Anciens Perses, proposé dans une version actualisée et qui est celle du Coran. Allah est donc une version « moderne », « arabisée », d'Ahura-Mazda, l'origine du Bien, le Grand sage, le seigneur du ciel, la seule divinité digne de louange à laquelle les plus anciens chants de l'Avesta font mention. Si Babak était opposé à l'établissement en Perse des Arabes et de la religion musulmane, tout comme il s'opposait militairement à l'ingérence et à la colonisation arabe, il n’était pas opposé en principe à l'islam. Il participa même à la construction d'une mosquée en territoire perse.

Quant à son maître spirituel, Abu Muslim, il ne s'agissait pas d'un mazdéen typique, mais d’un saint gnostique musulman. Babak lui-même ne se convertit pas à l'islam, mais professait l'unité de Dieu. Pour lui, quels que soient leurs noms et leurs différences, les prophètes et messagers de Dieu n'étaient qu'une seule et même entité, celle de Dieu fait homme (on trouve dans la Bagavad Gita un principe semblable). Gnostique plutôt que converti, Babak n'adopta pas non plus les coutumes coraniques. Le vin était consommé lors des célébrations rituelles khorramites ainsi que d'autres boissons utiles à l'initiation ou à l'état de transe (la prise d'excitants par les castes guerrières était commune en ces temps-là, comme en témoigne l'usage de l'opium par les Rajpoutes et du cannabis par les Haschischins.)

Comme leurs chefs Sunpadh, Javidan et Babak, les combattants khorramites avaient juré de ne laisser aucun arabe vivre en Perse, mais leur combat n'était pas tant religieux que nationaliste ; leur adversaire n'était pas l’islam, mais l'ingérence politique et l'acculturation arabe.

Maître d'une grande partie de la route des épices et de la soie, le califat arabe était alors la première puissance économique mondiale. S'apparentant bien souvent à la spoliation des « mécréants », le commerce arabe semait lui aussi la terreur. À l'instar des innombrables massacres perpétrés par les troupes arabo-musulmanes en Inde, la colonisation arabe de la Mésopotamie et de la Perse ne s'était pas faite sans entraîner son lot de calamités. L'esclavage et le viol des jeunes filles étaient la règle, la castration des hommes et la redistribution des femmes entre combattants d’Allah aussi. Les harems d'Arabie et de Mésopotamie grossissaient à mesure que se dépeuplaient les villes qui osaient résister à l'envahisseur.

Vainqueur sans partage, l'islam supprimait toute trace d'un passé et d'une culture locale chez les peuples qui lui étaient nouvellement soumis. Temples du feu sacré et bibliothèques furent détruits pour construire aux mêmes emplacements et avec les mêmes pierres, mosquées et garnisons.

 

Babak

 

Babak, chef spirituel

Babak succéda à Javidan à la tête de la secte mystico-guerrière des khorramites. De 817 à 837 (date à laquelle il fut capturé), ce seigneur de guerre, fils d'une longue famille de chefs et de guerriers, représenta le principal opposant au califat abbasside. Profitant de la guerre civile qui frappait le califat, Babak s'empara de nombreuses villes du Khorassan et de Perse.

Outre ses qualités militaires et stratégiques, Babak était aussi un mystique. Sa doctrine reprenait d'ailleurs celle de Mazdak (altruisme, refus des richesses), laquelle ne faisait que rejoindre dans une même gnose les enseignements de Mazdak l'ancien (jouissance, hédonisme), du Christ (amour, bonté), de Mani (dualisme), de Mohamed (justice sociale) et bien sûr de Zarathoustra (générosité, justice).

En mazdéen, Babak croyait à la survivance de l'âme. À la fin d'une vie, selon ce que cette vie contient de bonnes ou de mauvaises actions, elle sera incarnée à nouveau en enfer ou au paradis. Après ce nouveau séjour dans cette nouvelle dimension de l'existence, l'âme s'incarnera une nouvelle fois sur terre, ou au paradis, car elle aura été purifiée. Pour Babak, ce sont les actions et les devoirs religieux qui importent le plus. Son combat pour la libération de la Perse est donc aussi une guerre religieuse. En chef religieux, Babak imposait à ses hommes un code moral strict : sous son administration, les veuves et les enfants étaient pris en charge par l’État révolutionnaire indépendantiste, le pillage et le meurtre des civils interdits. Autre exemple, Babak imposait à ses hommes de suivre scrupuleusement les rituels de purification à base d'eau douce, une pratique héritée du mazdéisme.

Le premier objectif de la secte khorramite était de chasser militairement l'occupant arabe du Khorassan et de Perse. Naîtrait ensuite une société nouvelle, juste et parfaite, inspirée à la fois du mazdéisme ancestral et des théories révolutionnaires et égalitaires mazdakistes. Sous la direction de Babak, les Khorramites se proposaient de :

- Mettre fin au système oppressif des castes. Les paysans ne doivent plus souffrir de l'incurie ou de la corruption des castes nobles que sont les soldats (administrateurs, rois, notables) et les prêtres.

- Mettre fin à la tyrannie et à l'occupation arabe. Il s'agit d'une lutte armée afin de sauver la culture perse, le culte mazdéen et l'héritage aryen.

- Spolier les biens des occupants. Cela inclut la guérilla et le racket des colons arabes et de leurs alliés. Sauf dans le cadre de la révolte militaire contre l'occupant, le meurtre était strictement interdit par Babak, y compris celui des colons ou des musulmans dans leur ensemble. Le vol et le racket étaient organisés, mais le viol et le meurtre interdits.

- Redistribuer selon l'idéal mazdakiste les terres reprises aux envahisseurs. Des réformes agraires socialistes sont alors mises en place dans les territoires pris à l'ennemi ; parcellisation des grandes propriétés et redistribution des terres agricoles.

- Établir l’égalité légale entre les sexes. La légende raconte qu'alors que Babak était capturé et fut livré à la torture puis à la mort, les Iraniennes pleurèrent longtemps et très fort, et sans aucune réserve. Sous Babak, il semblerait que la liberté sexuelle était assurée aux femmes, lesquelles pouvaient disposer de leur propre corps. Babak était en effet un héritier spirituel de Mazdak le jeune, mais aussi de Mazdak l'ancien, dont la théorie libertaire se retrouve chez Babak. L'hédonisme était encouragé, ainsi que les plaisirs et la jouissance, sauf si ces pratiques mettaient en danger la vie ou la sécurité d'autrui.

- Respecter les principes fondamentaux du mazdéisme et du mazdakisme, que sont le pacifisme, la bonté, etc. Les prisonniers de Babak étaient bien traités et ceux-ci pouvaient être libérés s'ils promettaient de ne plus prendre les armes pour combattre Babak ou la religion d'Ahura-Mazda.

De tels principes moraux tranchaient nettement avec les pratiques arabo-musulmanes alors en vogue. En effet, les razzias débouchaient généralement sur la déportation et l'esclavage des civils, ainsi que sur l’exécution de tous les soldats prisonniers.

Après vingt ans de combats, à la suite d'une défaite militaire qui eut pour conséquence sa capture, Babak fut exécuté le 4 janvier 838 à Samarra, à 125 km au nord de Bagdad.

On alla chercher Babak, et on l'amena au palais monté sur un éléphant, afin que le peuple pût le voir. Le calife lui fit ensuite couper les mains et les pieds par des chirurgiens, ouvrir le ventre et couper la gorge. Le corps mutilé fut pendu au gibet, dans Samarra, et la tête, après avoir été promenée dans toutes les villes de l'Irak, envoyée dans le Khorassan, où Abd-Allah la fit exposer également dans toutes les villes ; elle fut ensuite plantée sur un poteau, à Nishapur. Le frère de Babak, fut envoyé à Bagdad, où le gouverneur, le fit exécuter de la même manière.

Tabari, La Chronique, vol. 2.

Suite à la mort de Babak, ses partisans furent massacrés, dont ses principaux amis et lieutenants. Ceux qui suivaient encore la doctrine khorramite se firent passer pour des musulmans chiites et pratiquèrent la taqiya, c’est-à-dire la dissimulation sociale de ses propres pratiques, afin de ne pas être l’objet de ségrégations.

Après la mort de Babak, aucune révolution d'ampleur ne remettra plus en question l'hégémonie arabo-musulmane en Perse. Très vite, la population en recherche de stabilité va se convertir à la religion de l'envahisseur. Les élites perses se convertiront à l’islam, ou émigreront. Le pays se transformera : la Perse deviendra l'Iran.

 

 La révolution mazdakiste

Né à Istakhar, sur les hauteurs de Persépolis, vers 450 apr. J.-C., et mort exécuté vers 528, Mazdak (ou Mazdek) est un réformateur iconoclaste du mazdéisme.

Appartenant à une caste de prêtres zoroastriens, Mazdak officie d'abord comme grand pontife des mages de la ville de Nishapur (Khorassan, au nord-est de l'Iran), un titre équivalent à celui d’évêque.

 

Mazdak, discutant avec un paysan au travail

 

Son maître spirituel et initiateur se nommait Zaradust-e Khuragen, aussi nommé Mazdak-l'ancien. Celui-ci professait les bases du zoroastrisme, avec une emphase sur l'hédonisme et la générosité. Mazdak- l'ancien enseignait à ses disciples à jouir de la vie, tout en refusant de se laisser aller à la consommation abusive des plaisirs. Ascétisme et hédonisme, jouissance intellectuelle et contrainte physique empreint d'ascétisme, tels étaient les éléments de cette doctrine étrange et hétérodoxe, dont Mazdak-le-jeune fut le plus célèbre des partisans.

Décrit ne portant qu'une grossière tunique de laine épaisse et vivant seul, à l'écart de tous, plongé dans la méditation et la prière, ce Mazdak incarne sa propre doctrine. Il est l'exemple à suivre pour ceux qui veulent se purifier et attendre la sainteté. Même à la fin de sa vie, Mazdak portera la même simple tenue et rejettera les biens matériels. Se sachant proche de la mort, il redistribuera lui-même ses biens et ses concubines.

Doté d'une personnalité charismatique et d'une véritable verve, Mazdak s'attira les faveurs du prince Kavad (473 - 531), le futur empereur de la Perse sassanide (premier règne de 488 à 496, second règne de 499 à 531). Outre le prince Kavad (ou Kobad), on dit que Mazdak eut un nombre immense de disciples.

Recevoir la protection d'un roi est un destin pour le moins commun aux prophètes de la Perse. Zarathoustra sut intéresser le roi Vistashpa, tout comme Mani sut trouver protection chez Shahpur. Cependant, la relation entre les maîtres spirituels et leur protecteur n'est pas sans difficultés. Zarathoustra perdit la confiance de Vishtaspa et finit en prison. Mani perdit lui aussi sa protection et fut assassiné. Quant à Mazdak, après avoir conseillé le roi Kavad, il tomba de même en disgrâce.

On raconte que le roi Kobad mit une condition à sa conversion à la doctrine de son gourou. Il demanda un miracle à Mazdak. Celui-ci, selon les sources dont nous disposons, aurait alors organisé lui-même cette mise en scène : il demanda à Kobad de le suivre au temple local du feu, afin d'assister, comme il le souhaitait à un miracle. Grâce à un ingénieux système mécanique actionné par un complice, Mazdak s'était en effet assuré que, bien qu’il fût seul avec le roi et éloigné de la flamme sacrée, celle-ci s'éteignait tout de même au son de sa voix.

Les chroniques mentionnant Kobad 1er font état d'un roi faible, inconstant et efféminé. Sa légèreté l'aurait mené à accorder trop d'importance à la moindre doctrine excentrique. Le fréquentant depuis son adolescence et ayant été familier de sa doctrine avant même son couronnement, Kobad tomba en effet sous la totale influence de Mazdak. Ce dernier profita de l'occasion pour acter ses intuitions politiques. Ce sont ses fameuses réformes agraires et religieuses que les universitaires considèrent comme l'une des toutes premières mises en pratique du communisme socialiste.

Réprouvant l'action des puissants, condamnant l’enrichissement des commerçants, considérant comme inutiles à la fois les guerriers et les prêtres, Mazdak se mit à dos les castes les plus puissantes, tout en s'alliant les classes défavorisées et laborieuses, en quête de justice sociale. À la suite de ses réformes révolutionnaires, Mazdak réussit sans peine à focaliser la haine des notables et des prêtres zoroastriens. Ceux-là voyaient leur condition et leur culte menacés par cette doctrine nihiliste et subversive appliquée au plus haut sommet de l’État par un jeune roi sous influence. Ils diabolisèrent à leur tour Mazdak, le considérant dès lors comme un sinistre magicien, un illusionniste manipulateur, un sorcier. Par ailleurs, les grands prêtres du zoroastrisme le déclarèrent hérétique.

Les chroniqueurs qui parlent de Mazdak sont soit des auteurs musulmans, qui comme Tabari (839 - 923) le considèrent comme un sorcier païen et fou, soit des compilateurs zoroastriens qui le considèrent comme subversif. Mazdak fut donc la cible de toutes les accusations habituelles dont on affuble les sectes et leurs gourous.

C'est donc sans surprise que Mazdak et Kobad furent accusés de relation interdite. Mazdak fut accusé d'avoir non seulement troublé l'esprit du jeune roi, mais aussi sa sexualité. La famille du roi, concernée par sa santé mentale et sexuelle, fit même enfermer Mazdak afin que celui-ci cesse de pervertir leur souverain. Grâce à l'entremise de la reine, la femme de Kobad qui s'était convertie à sa doctrine, le malin Mazdak réussit cependant à s'enfuir de prison (caché dans un matelas, que la reine avait fait sortir du donjon à dos de porteurs).

Considérant son évasion comme un miracle, ses partisans se firent encore plus nombreux, ce qui fut la cause d'un renouveau du mazdakisme. Dès lors, Mazdak se fit connaître comme « le Signe », « la Preuve » ou encore « le Rédempteur », « le Sauveur de l'Univers » (A. Al-Rihani, The descent of bolshevism), reprenant ainsi à son compte le mythe du Saoshyant, l'héritier de Zarathoustra, le « Sauveur de la fin des temps ».

 

Ameen Al-Rihani, dans son essai sur le crypto-socialisme et l'origine du communisme The descent of bolshevism, identifie « trois points cardinaux » à la doctrine de Mazdak :

1. La loi engendre la colère et les inégalités. En supprimant la loi, on supprime la transgression. Ameen Al-Rihani trouve dans ce point de doctrine une influence certaine du christianisme de Saint Paul.

2. Tous les hommes naissent égaux et peuvent prétendre à ce droit toute leur vie. La société sassanide était très hiérarchisée et gangrenée par les inégalités, lesquelles reposaient sur un système de castes ethniques et professionnelles. La revendication de l'égalité parfaite et permanente entre les hommes était donc considérée comme une dangereuse doctrine révolutionnaire.

3. Tout appartient à Dieu et ce serait se conduire en mécréant que de s’approprier quelque chose pour soi-même. Dieu est la source directe de toute chose.

 

Pour Mazdak, Angra-Mainyu, n'est pas un concept ou une divinité, mais il s'incarne dans chacun des dignitaires corrompus de l'élite perse, qu'il juge à juste titre comme responsables des immenses inégalités de l'Empire. Tout en reconnaissant l’opposition classique du mazdéisme entre le bien et le mal, entre la lumière et l'obscurité, Mazda proclame sans équivoque la victoire de la lumière, annoncée par sa propre venue sur Terre en tant que prophète.

En reprenant les bases du monothéisme dualiste mazdéen, Mazdak s'en éloigne complètement car il prétend réconcilier deux tendances contraires. Mazdak prêche la fusion des principes binaires : le bien doit donc s'allier au mal, l'ombre doit disparaître au contact de la lumière. Pour lui, Dieu est la source directe et immaculée de toute chose : aucun esprit mauvais n'est en mesure de vaincre sur terre, ni même de faire obstacle à l’établissement de la lumière. Dieu n'est donc pas seulement un créateur, mais la source directe et permanente de toute existence, de toute créature. L'empreinte d'Ahura-Mazda est si complète sur la terre, qu'Angra-Mainyu n'est même pas mentionné dans les textes rapportant la doctrine de Mazdak.

Selon la doctrine mazdéenne, à la fin des temps, le bien englobera le mal, et fera disparaître en lui. Ahura-Mazda détruira une bonne fois pour toutes Angra-Mainyu. Le ministère de Mazdak est donc celui d'un prophète de la fin des temps. Défenseur des pauvres, protecteur des déshérités, ennemi des puissants, dénonciateur des usurpateurs, Mazdak se considère comme le champion du bien, celui qui est envoyé sur terre pour réaliser la fin des temps, c’est-à-dire pour réaliser la victoire totale du bien sur le mal.

Le mazdakisme n'est pas seulement une métaphysique, ou une sagesse, c'est aussi un programme politique. Devenu le conseiller des puissants, le gourou du roi, Mazdak mettra en œuvre ses idées révolutionnaires. Cependant, il ne subsiste aucun texte de la main de Mazdak ou de ses disciples et comme les chroniqueurs qui le mentionnent semblent tellement le détester qu'ils en perdent toute impartialité, nous ne savons pas en quoi consistaient exactement ses fameuses réformes.

Nous pouvons cependant établir les grandes lignes de la doctrine mazdakiste :

L'objectif d'une existence humaine est d'aider à faire triompher la lumière sur la terre. Pour ce faire, il faut mener une vie ascétique et observer une très haute rigueur morale. Cette rigueur morale consiste à être bon, gentil, généreux et magnanime envers ses ennemis. La conduite comme la morale d'un mazdakiste doit être irréprochable. Le respect est une valeur essentielle.

La charité doit être pratiquée. Chacun doit aider les nécessiteux. Mazdak ouvrira des hospices. Un mazdakiste ne doit pas chercher à s'enrichir. En particulier aux dépens des siens. La cupidité est un péché majeur. Le désir des biens matériels est un péché majeur.

Un mazdakiste doit être tolérant envers les croyances étrangères. Un mazdakiste ne doit pas entrer en conflit. Le pacifisme est une valeur essentielle.

Un homme ne tue pas, ni ne mange de la chair. Cela inclut un strict régime végétarien. La vie animale est sacrée et elle doit être l'objet de sincères méditations. Ni pour s'en nourrir, ni pour pratiquer la chasse sportive, jamais un animal ne doit être tué. « Un mazdakiste pouvait tuer un homme qui avait reçu de la vie plus que sa part, aux yeux de Mazdak, il s'agissait là d'une vertu. Mais si un homme tuait ne serait-ce qu'un insecte, il s'agissait là d'un crime. » (A. Al-Rihani, op. cit.)

L'homosexualité ne semble pas interdite par la doctrine mazdakiste. Des allégations d’homosexualité planent même sur Mazdak et Kobad. Dans la doctrine mazdakiste, les pratiques sexuelles ne semblent pas souffrir de tabou ni d'interdiction particulière. Les femmes ne semblent pas dotées d'un statut inférieur à celui des hommes et une des réformes les plus iconoclastes de Mazdak se proposait même de libérer la femme du joug du mari et de faire sortir les courtisanes des harems où elles étaient retenues.

 

D'autres points de la doctrine mazdakiste ressemblent en tous points à un programme politique que nous pourrions qualifier de communiste :

- Encouragement de la fraternité et suppression des causes de la jalousie et de l'envie : instauration de la communauté des biens et des femmes.

- Transformation des règles du mariage ; si une femme le souhaite, elle peut coucher avec le partenaire de son choix.

- Démantèlement des harems et redistribution publique des concubines et compagnes des puissants.

- Égalité entre les hommes (et les femmes). Abolition des castes, de la hiérarchie sociale.

- Refus des inégalités de richesse, confiscation des biens des puissants. Les riches et les possédants sont spoliés, les terres des propriétaires terriens redistribuées à la communauté et aux paysans sans-terre.

À la fin de l'expérience mazdakiste, qui fut catastrophique à en croire les annales de l'époque, les biens, les femmes et les terres furent rendus à leur premier possédant. À cause de ces réformes, la famine, l'anarchie et la maladie dévastèrent l'Empire perse.

Tout devait être mis en commun : « les biens, les femmes, les enfants et le reste. » Et pour plus de 50 ans, il n'y eut aucun relâche dans l'instauration de telles pratiques. Celles-ci furent accompagnées de pillages et de bains de sang. En vérité, tout ce qui est engendré par l'anarchie et le non-respect des lois, frappa le pays. Partout, ses disciples enlevaient les femmes, les filles et volaient les biens des autres. Le roi ne pouvait pas punir ces crimes, car il était lui-même un de ces mazdakistes.

A. Al-Rihani, op. cit.

Comme nous l'avons déjà suggéré, la ruine de l'empire perse et la décadence de son aristocratie, seront les causes certaines, les plus évidentes de l'islamisation rapide du pays. Fatigué d'une administration injuste, effrayé par les réformes communistes, qui eurent comme principales conséquences la peste et la famine, le peuple perse vit dans l'islam un moyen inespéré de connaître la paix, la stabilité, la justice sociale et surtout de renforcer la famille mise à mal par les réformes mazdakistes.

- Dénonciation permanente des élites corrompues du pays et dénonciation particulière de la vénalité des magistrats et des ministres de l'empire. Le zoroastrisme étant alors religion d’État, les attaques de Mazdak contre les notables étaient donc aussi dirigées à l'encontre des prêtres du mazdéisme. Mazdak considérait d'ailleurs les prêtres comme inutiles. Selon Mazdak, un homme bon qui pratique le bien remplace aisément un prêtre. Des temples du feu furent fermés et blasphème ultime pour les zoroastriens, la flamme du feu sacré fut éteinte.

La doctrine mazdakiste ne concentra pas sa persécution sur les seuls zoroastriens. L'historien juif Heinrich Graetz décrit les persécutions à l'encontre des israélites et chrétiens :

« Les Juifs furent assaillis en Perse, sous le règne de Kobad, par de nouveaux malheurs. Kobad, qui ne manquait pas de qualités, était très faible de caractère ; sous l’influence de quelques fanatiques, il persécuta tous les hérétiques. [...] Le roi Kobad protégea Mazdak et préconisa ses réformes, il décréta que tous les habitants de la Perse étaient tenus d’adopter les nouvelles doctrines et d’y conformer leur conduite. Les basses classes de la population, sans fortune, sans éducation et sans moralité, suivirent avec empressement la nouvelle religion de Mazdak ; elles s’approprièrent les biens des riches et s’emparèrent des femmes qui leur plaisaient. Il en résulta qu’à cette époque on ne savait plus distinguer entre le vice et la vertu, la propriété et le vol. Les grands du royaume détrônèrent Kobad et le jetèrent en prison, mais il fut délivré et replacé sur le trône avec l’aide des Huns, et, de nouveau, il fit mettre en pratique les doctrines de Mazdak. Juifs et chrétiens eurent à souffrir de ces folies ; on les dépouilla de leurs biens et on leur prit leurs femmes. » Histoire des Juifs (Tome 3).

 

La chute de Mazdak

Coupable de la gestion calamiteuse de l’Empire, en particulier à cause des réformes agraires ayant mené à la famine, le roi Kobad dû quitter le trône une première fois. Il fut remplacé brièvement par son frère. Kobad se réfugie et s’exile chez les Huns, alors ennemis des Perses. Mazdak s'était quant à lui exilé en Inde (vraisemblablement dans le Sindh, dans la vallée de l'Indus). Les chroniques racontent à ce sujet que Mazdak avait été accueilli en Inde en maître spirituel de première importance.

Kobad sera vite remis sur le trône par les Huns, qui avaient profité de l'affaiblissement de l'Empire perse pour l’envahir. Mais ceux-ci ne voyaient pas pour autant d'un bon œil le retour au palais de Mazdak, qui entra alors en dissidence, avant de revenir en force auprès de Kobad une fois les Huns retirés des affaires perses. Son retour à la tête de l’État perse, après un exil glorieux en Inde, augmenta encore le nombre de ses partisans.

Des décennies passèrent, la révolution mazdakiste se poursuivit, ne cessant de ruiner l'empire, de favoriser les disciples de Mazdak au détriment des anciens seigneurs et prêtres. Le peuple avait très faim et très peur. Enfin, le roi Kobad décéda.

Son fils, le prince Khosrow, délivra en son honneur une élégie funèbre, durant laquelle il vanta aussi les mérites de son plus fidèle gourou, Mazdak. Mais ce discours était un piège tendu : Khosrow avait réuni Mazdak et ses disciples, il leur avait offert un banquet, et lorsque la fête battait son plein, on ferma les portes et l'on mit le feu aux convives.

Une autre version de la chute de Mazdak :

Lorsque Khosrow succéda à son père Kobad, il fit examiner, dans une assemblée de ministres d’État et de la religion, la doctrine de Mazdak, qui avait eu pour résultat de faire de la Perse un pays où tous les liens naturels étaient brisés, toutes les ressources épuisées, les rangs sociaux renversés, et où la moitié des terres, faute de bras, était en friche. D’après le récit de Ferdowsi, Mazdak, convaincu d’imposture, fut livré à Khosrow, qui le fit attacher à un arbre, tuer à coups de flèches et livra au supplice de cent mille de ses sectateurs.

P. Larousse. Grand dictionnaire universel du XIXe siècle.

Suivirent de longues années de purge. Dorénavant sans la protection du roi Kobad, les mazdakistes avaient à craindre les pires répressions. Certains émigrèrent à Byzance, d'autres créèrent des ordres en Syrie. Beaucoup retournèrent à une pratique plus classique du zoroastrisme. La plupart furent tout simplement massacrés.

De nouveaux édits royaux amendèrent les sinistres lois promulguées par Kobad sous l'influence de Mazdak et tous les biens des mazdakistes furent alors redistribués à ceux qu'ils avaient volés. La famille fut rétablie dans son droit, ainsi que les propriétaires dans les leurs. L'autorité des castes guerrières et religieuses fut réaffirmée. Les femmes qui avaient été volées à leur famille pour entrer au service des partisans de Mazdak, furent libérées. On leur donna alors le choix de se remarier, de retourner dans leur ancienne famille ou de vivre seule.

Malgré la grande persécution contre les mazdakistes qui dura cinq ans (probablement de 524 à 529) l'étrange tradition survivra. Nous en trouvons des traces jusqu'au 8e siècle et nous retrouvons l’influence de Mazdak jusqu'en Europe médiévale et gnostique. En Perse, éradiqué des villes, le mazdakisme survivra dans les campagnes isolées et sa doctrine inspirera les révoltes nationalistes mazdéennes contre les envahisseurs arabo-musulmans.

Le yézidisme

Au tournant du premier au second millénaire, de nombreuses inquisitions furent menées en Perse, afin d'en déloger les derniers zoroastriens, qui s’exilèrent au Gujarat. En Mésopotamie furent aussi éradiqués les manichéens, dont les quelques patriarches survivants durent s’exiler à Samarcande. Cette retraite ne fut que temporaire, car à la suite de l'occupation de la Route de la soie par des puissances musulmanes, les manichéens émigrèrent encore, cette fois-ci vers la Mongolie, puis vers la Chine.

Après avoir été des milliers d'années durant un terreau de traditions et de mythologies, la Mésopotamie devint une terre d'islam. N'y était plus toléré que le culte d'Allah et de son prophète Mohamed, dont le Coran, et parfois les Hadiths (commentaires) étaient les seules sources autorisées.

Vers 1100, soit quelque 500 ans après l’essor de l'islam au Moyen-Orient, apparut pourtant le yézidisme. Face à l'arabisation de la Mésopotamie, face à sa standardisation religieuse, un peuple indo-européen d'Irak, descendant des lointains ancêtres Hittites, tentait de proposer une alternative intellectuelle, culturelle et théologique à l'hégémonie arabo-musulmane.

À part cette tentative yézidie de créer un culte dissident en terre islamique, nous ne relèverons dans l'Histoire aucune autre tentative réussie de s’affranchir du culte mahométan avant le milieu du 19e siècle.

La prochaine religion qui réussira à naître en Perse malgré l'interdiction islamique, sera le culte babiste (annonciateur du bahaï), créé par le Bab au 19e siècle, soit 700 ans après la naissance du yézidisme.

Inspiré des religions locales archaïques, comme le mazdéisme, mais aussi le manichéisme et le christianisme, le yézidisme fut combattu dès son origine par un islam refusant toute implantation sur son territoire d'une foi nouvelle ou étrangère (se conformant en cela aux versets du Coran imposant au calife de combattre la mécréance). Tout au long de son existence, le yézidisme a subi 47 meurtres de masse, dont le dernier en date fut perpétré par l'État islamique (Daesh), qui n'hésita pas à affamer, puis à violer et déporter sa population. La mort par le suicide et le déshonneur furent l'horizon quotidien de cette communauté près d'une décennie durant, dont le siège du mont Sinjar fut le paroxysme de la violence (3 août 2014 au 13 novembre 2015).

 

Des Yézidis de la région de Mardin, en Turquie (carte postale de la fin du 19e siècle)

 

Les yézidis possèdent une trinité : Malek Taus, cheikh Adi et sultan Ezid. Chacune de ces figures est une incarnation du Dieu unique et créateur, tout puissant. Les yézidis attribuent à cheikh Adi le témoignage de leur culte et du personnage divin de Malek Taus. Cheikh Adi est par ailleurs un saint musulman soufi, célèbre et respecté dans sa communauté d'origine. Recherchant un pays désertique pour méditer, il se serait installé en pays yézidi et aurait alors adopté les codes de la théologie locale pour transmettre sa sainte parole. C'est à lui qu'est attribué ce que l'on croit reconnaître comme le livre saint des yézidis : Le livre Noir (Mechef Rech). Ce livre, mais aussi la Révélation de Malek Taus (Qu'ret al-Yezid), ou le Livre des Révélations (Kiteba Cilwe ou Kitab el-Je1wah) trouveraient leur origine dans l'enseignement du cheikh Adi, mais il demeure un grand débat autour de l'authenticité de ces textes. Pourtant, si la communauté musulmane considère les yézidis comme des adorateurs d'une fausse religion, le contenu de ces livres n'a pas été démenti par la communauté yézidie elle-même. Celle-ci reste par ailleurs extrêmement secrète à propos de ses traditions, ce qui ne facilite pas la compréhension de ses dogmes et coutumes. Comme il est interdit en terre islamique de faire la publicité d'un autre culte que l'islam ou de s'en revendiquer en public, les yézidis peuvent même être amenés à se prétendre musulmans, afin de garder leur culte secret (taqiya).

Pour les yézidis, Dieu est le créateur du monde mais il n’en est pas le conservateur. C'est Malek Taus accompagné de sept anges qui est chargé de cette tâche. Malek Taus est donc une sorte d'archange. Si les cultures indiennes donnèrent naissance à de très nombreux dévas, dans le monde perse, on leur a préféré des anges, des archanges, toute une foule de divinités subordonnées à un dieu unique, central et créateur. Malek Taus est donc l'oiseau de vérité, le premier avatar de Dieu, celui qui s'est incarné sur la Terre pour sauver les hommes et leur apporter la sagesse. Les yézidis considèrent que Malek Taus visita le monde entier pour apporter sa bonne nouvelle, mais personne ne l’aurait écouté si ce n'est les yézidis et leur personnalité historique et légendaire : cheikh Adi et sultan Ezid, deux avatars parmi les yézidis de Dieu et de Malek Taus.

En kurde, Tawus signifie « ange paon », tandis qu'en arabe Melek signifie « roi ». L'étymologie de Malek Taus représente la double origine de son culte, lequel s'inspire à la fois de la structure du monothéisme abrahamique (dieu unique entouré d'anges), mais aussi du socle indo-européen (principe de l'avatar). Si Malek Taus est un paon, c'est que cet animal représente l'immortalité, tout comme les plumes représentent la diversité, la beauté et le pouvoir. En Inde, le paon est l'animal-véhicule de Kartikeya, dieu de la guerre, et cet animal est souvent représenté à côté de Krishna, l'avatar de Vishnou.

Il existe une véritable polémique entretenue par les musulmans à l'égard de la figure mythologique de Malek Taus. Une légende yézidie raconte que pour le tester, Dieu demanda à Malek Taus de s'agenouiller (de se soumettre) devant Adam, sa création. Or, Malek Taus refusa de s'abaisser devant un homme, la créature du créateur, car il avait juré à Dieu de ne se soumettre qu'à lui, le créateur. Le refus de s'agenouiller devant Adam est interprété par les yézidis comme la preuve de la fidélité de l'oiseau de vérité envers son unique créateur et maître. Ceci n'empêche pas certains musulmans de mauvaise foi de présenter Malek Taus comme une figure démoniaque. En désobéissant à Dieu, Malek Taus serait donc devenu Iblis, l'ange déchu inspiré par le diable (Sheitan) pour semer la discorde et les tentations. C'est lui que Dieu aurait rejeté au plus bas de l'Univers.

Les spiritualités PERSES (zoroastrisme, manichéisme, mazdakisme, khorramisme, yézidisme)

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