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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

Les spiritualités INDIENNES (hindouisme, bouddhisme, jaïnisme, sikhisme, polythéisme kailasha)

Généalogie du panthéon hindou
Généalogie du panthéon hindou
Généalogie du panthéon hindou
Généalogie du panthéon hindou
Généalogie du panthéon hindou
Généalogie du panthéon hindou
Généalogie du panthéon hindou

Généalogie du panthéon hindou

L'hindouisme

L'hindouisme est un terme anglophone auquel les Indiens eux-mêmes préfèrent celui de Sanatana Dharma, que l'on pourrait traduire comme « la tradition éternelle ». De tous les courants religieux dharmiques issus de la base culturelle védique, l’hindouisme est le plus populaire depuis deux mille ans. Il est lui-même composé de plusieurs courants. Par ordre d'importance démographique, ce sont le vishnavisme (fédérant les adeptes de Vishnou, Rama et Krishna), le shivaïsme (Shiva), le shaktisme (Dévi, Parvati Durga, Kali) et le tantrisme (Shiva, Shakti, Ganesh). L'immense majorité des hindous vivent de nos jours en Inde, mais avant l'islamisation de l'Asie centrale, ce culte comprenait des adeptes et des temples de Perse jusqu'en Chine continentale.

Quel que soit son courant doctrinaire, l'hindouisme n'est pas une religion prosélyte. Contrairement aux doctrines catholiques ou musulmanes qui leur accordent une place prépondérante, les notions d'universalité ou de baptême n'ont pas cours dans l'hindouisme, qui préfère les notions de devoir, de race, de caste et de famille. Le plus important pour un hindou n'étant pas de correspondre à un idéal illusoire de justice ou de bonté, mais plutôt d'être pleinement conscient de la place qu'il doit occuper sur Terre, et ainsi remplir sa tâche existentielle correctement (c'est-à-dire en accord avec le Dharma, qui est l'équilibre cosmique, la loi universelle).

 

L'hindouisme dans le monde

traditions

nombre d'adeptes

hindouisme dans le monde

1 100 000 000

hindouisme en Inde

966 000 000

hindouisme aux États-Unis

2 270 000

hindouisme en Australie

440 300

hindouisme en France

121 312

hindouisme à la Réunion

45 000

hindouisme en Guyane française

4 650

hindouisme hors Inde

60 000 000 à 70 000 000

I.S.K.O.N aux États-Unis (« Hare Krishna »)

50 000 à 100 000

Wikipedia (hindouisme dans le monde), Census of India 2011, US Public Religion Research Institute 2016, Australian census 2016, Wikipedia (hindouisme en France, dont Réunion), globalreligiousfutures.org (hindouisme en Guyane), Pew Research (hindouisme hors Inde), I.S.K.O.N et religionlink.com (I.S.K.O.N).

 

Si la religion védique se distingue nettement de l'hindouisme, ce dernier reprend cependant l'essentiel de la tradition védique, non pas tant au niveau du panthéon, que des concepts-clés, tels le Brahman, l'Atman, le Karma, la Moksha, etc. En effet, le védisme n'est pas un culte à idoles, ni à récits, mais plutôt un culte à rituels, où les dieux ne sont que les incarnations de forces élémentaires, tels le vent, le tonnerre, la pluie ou le feu. Les planètes jouent aussi un rôle important dans le Védisme, Surya, le soleil, et Chandra, la Lune, étant des divinités majeures, tandis qu'elles ne seront que très secondaires dans l'hindouisme classique.

Si le védisme n'est plus pratiqué de nos jours de la manière dont il l'était il y a 4000 ans, ses rituels sont encore très largement utilisés par les courants plus récents de l'hindouisme. Ainsi, le feu, les libations, les ablutions mais aussi les offrandes et les techniques de yoga, toutes ces pratiques sont l'héritage du védisme et du brahmanisme.

De nos jours, sur une population totale de 1,3 milliard d'Indiens, les pratiquants du strict védisme, brahmanes et locuteurs du sanskrit, comme première ou seconde langue, peuvent être estimés à moins de trois millions d'individus.

Les spiritualités INDIENNES (hindouisme, bouddhisme, jaïnisme, sikhisme, polythéisme kailasha)

L'hindouisme est-il un monothéisme ?

Culte de la déesse Mère dans le sud du pays, de Shiva pour les sectateurs du shivaïsme, ou de Vishnou-Krishna pour les vishnavites, la préférence envers une divinité comme unique source et raison d'être de l'Univers, est une des pratiques remettant le plus en cause la présentation de l'hindouisme en tant que polythéisme. Dans le cas du culte de la déesse Mère et de Krishna en particulier, l'hindouisme se rapprocherait même bien plus du monothéisme, dans le sens où une seule divinité est adorée, et est considérée comme seule responsable de tout ce qui fut, qui est et qui sera.

 

Nous voyons déjà dans les anciens hymnes, c’est-à-dire en 1500 avant J.-C., les premières traces de cette recherche inquiète d’un seul Dieu. Les dieux, quoique constituant des individualités distinctes, ne sont pas représentés comme limités par d’autres dieux, mais chaque dieu est, pendant un certain temps, implore comme le dieu suprême ; c’est une phase de la pensée religieuse que l’on a nommée hénothéisme, pour la distinguer du polythéisme ordinaire.

M. Muller, Introduction à la philosophie Vedanta.

En Inde cependant, l'adoration prioritaire, voire exclusive d'un dieu n’entraîne pas l'interdiction, pour soi ou pour autrui, de croire ou de prier d'autres divinités. De plus, il n'existe en Inde ni interdiction ni tabou concernant la représentation du divin, et donc, tout en pensant qu'il n'existe qu'une seule et unique source à l'Univers, les hindous sont tout à fait autorisés à imaginer un maximum de représentations, afin de s'en faire une idée juste et familière. S'il doit exister une ségrégation dans le choix des divinités, celle-ci se fait à l'échelle individuelle et de caste, mais ne s'applique pas de manière universelle à la collectivité.

Le chapitre 7 de la Bhagavad Gita est très clair sur le sujet ; derrière un polythéisme d'apparat, qui est d'ailleurs déploré, le vishnavisme est un monothéisme assumé et revendiqué :

« Ceux dont l’intelligence est en proie aux désirs se tournent vers d’autres divinités ; ils suivent chacun son culte, enchaînés qu’ils sont par leur propre nature. Pourtant, quelle que soit la divinité à laquelle un homme offre son culte, j’affermis sa foi en ce dieu. Tout plein de sa croyance, un tel homme s’efforce de servir son déva, obtenant ainsi de lui les biens qu’il désire… Mais c'est moi qui en suis le distributeur. Mais leur récompense est limitée, car en s'adonnant aux dévas ils prennent leur chemin et ne se dirigent pas vers moi, qui pourrais leur offrir bien plus.

Les ignorants me croient visible, moi qui suis invisible : c’est parce qu’ils ne connaissent pas ma nature supérieure, inaltérable et suprême. Je ne me manifeste pas à tous, enveloppé que je suis dans l'illusion que le yoga dissipe. Le monde plein de trouble ne me connaît pas, moi qui suis exempt de naissance et de destruction.

Je connais les êtres passés et présents, Arjuna, et ceux qui seront ; mais nul d’eux ne me connaît. Par le trouble d’esprit qu’engendrent les désirs et les aversions, tous les vivants en ce monde courent à l’erreur.

Ceux qui, par la pureté de leurs actes, ont effacé leurs péchés et ont échappé au trouble de l’erreur pour m'adorer avec persévérance, ceux-là peuvent se réfugier en moi et chercher en moi la délivrance de la vieillesse et de la mort. Ils connaissent Dieu, l’Âme suprême, et l’Acte dans sa plénitude. Ils savent que je suis le Premier Être, la Divinité Première, et le Premier Sacrifice, ceux-là, au jour même du départ, unis à moi par la pensée, ne m'oublient pas. » Bhagavad Gita, 7.

Les mêmes idées sont exprimées dans le payiram du Tirumantiram de Tirumular :

Tout d'abord il y eut donc l'unité. Puis le 3, le 5, le 9, puis le zénith et la Terre. Ceci établi, le tissu de l'existence s'est alors déployé sur l'Univers comme la toile d'une tente. Mais en vérité il n'y a qu'une seule et même entité, dotée de plusieurs noms, dont le plus glorieux est Shankara, « le tout puissant. » Ainsi, le Grand Créateur est-il un ? Est-il multiple ? Est-il seul ? Sont-ils trois ? En vérité, c'est la division qui permet à l'univers de se propager. Dès les premiers instants de la création, la lumière s'est divisée en trois flammes, puis en cinq. Il est donc tout à fait inutile de perdre son temps à deviser dans quel ordre Shiva, Vishnou et Brahma doivent être ordonnés et honorés.

Il ne s'agit pas véritablement d'un polythéisme, ni d'un culte à rituel, comme pouvait l'être le védisme, mais simplement d'un chemin spirituel non dogmatique :

« Il est vrai que Dieu peut se manifester à ses dévots dans des formes variées. Mais il est pareillement vrai encore que Dieu est sans forme. Il est l'Indivisible (Satchitananda) : Existence-Connaissance-Félicité-Absolue. Il a été décrit dans les Vedas à la fois sans forme et pouvant prendre forme. Il est décrit également avec des attributs ou sans attributs. Comprenez-vous ce que je veux dire ? Satchitananda est comme un Océan infini. Le froid intense transforme l'eau en glace qui flotte sur l'eau en blocs de différentes formes. De la même manière, sous l'influence de la bhakti (amour) on peut apercevoir des formes de Dieu dans l'Océan de l'Absolu. Ces formes ont une signification pour les passionnés de Dieu. Mais quand le soleil de la Connaissance se lève, la glace fond, elle redevient de l'eau comme auparavant. L'eau par-dessus, l'eau par-dessous, partout c'est la même eau. » Ramakrishna, dans S. Lemaitre, Ramakrishna et la vitalité de l'hindouisme.

À la grande différence du védisme, du bouddhisme ou du jaïnisme, l'hindouisme prétend qu'il est possible de rejoindre Dieu dans sa félicité éternelle. La véritable connaissance de Dieu, qu'il soit Shiva ou Vishnou-Krishna, devient alors le Brahman lui-même. Cependant, et c'est là la puissance de l'hindouisme, si Dieu est accessible, la doctrine enseigne aussi qu'il existe différents chemins pour le rejoindre.

« Dieu est sur le toit. Il s'agit d'y grimper. Les uns prennent une échelle, les autres une corde, ou un escalier de pierre, une perche en bambou, d'autres escaladent à leur manière. Ce qu'il faut c'est arriver sur le toit. Peu importe que vous ayez choisi telle ou telle voie. Ce qu'il ne faut pas c'est employer à la fois plusieurs manières, prenez-les successivement. Lorsque vous avez trouvé Dieu, vous êtes sur le toit... et vous comprenez alors qu'on peut prendre différents chemins pour l'atteindre. Vous ne devez en aucun cas considérer que les autres chemins ne mènent pas à Dieu. Ce sont d'autres voies vers le même toit. Laissez chaque être suivre son propre sentier. Celui qui, sincèrement et ardemment, cherche Dieu, que la Paix soit sur lui. Sûrement il Le trouvera. Vous aurez beau dire qu'il y a bien des erreurs et des superstitions dans une autre religion, je répondrai : « Supposons que ce soit. Chaque religion comporte des erreurs. Chacun pense que sa montre seule donne l'heure correcte. Il suffit d'avoir un amour ardent de Dieu. C'est assez de l'aimer et de se sentir attiré vers Lui. Ne savez-vous pas que Dieu est notre guide intérieur ? » Ibid.

Même s'il en possède certaines caractéristiques, l’hindouisme n'est pourtant pas un monothéisme, dans le sens ou l'adoration d'une divinité n’entraîne pas automatiquement l'éradication de toute autre forme de mysticisme ou de théologie. On observe encore dans l'hindouisme moderne la trace persistante d'un animisme pré-védique qui remonterait au Paléolithique supérieur, de même que les enseignements des maîtres spirituels contemporains, sont plus inspirés par la pratique quotidienne du yoga que par l'interprétation, plus ou moins libérale ou rigoriste, d'un quelconque livre saint, fussent les Vedas.

La parole du gourou, quelle qu'elle soit, n'est jamais qualifiée de blasphème ni de sacrilège, et s'il arrive d'aventure, qu'un gourou professe des insanités ou des théories dangereuses, ses disciples se détourneraient aussitôt de lui, ce qui serait une juste punition qui le mènerait à la pauvreté (ses seuls moyens de subsistance étant leurs dons).

Pour l'hindou, il n'existe pas de mécréants, ni d’infidèles, mais juste une humanité libre de choisir la divinité qui lui permettra de suivre la « voie juste » du dharma. Or, le dharma n'est pas un règlement, ni un Code, mais une manière d'accepter la vie comme elle est, et d'y trouver une juste place à l'intérieur, le temps d'une existence.

On retrouve en Égypte ancienne cette même tolérance religieuse systémique. C'est ce que résume très justement Jules Bois, lorsqu'il traite du culte antique d'Isis : « Le peuple était et croyait tout ce qu’il voulait. Hors du premier degré d’instruction et d’éducation professionnelles, hors du culte des ancêtres, rien ne lui était imposé, bien que tout lui fût accessible suivant sa volonté » (Les Petites Religions de Paris).

De telles notions se retrouvent à l'identique en Grèce, dont le peuple était à la fois pieux, tolérant, mais aussi superstitieux. Jean-Louis Backès, dans sa préface à l'édition Folio des poèmes d'Hésiode et des hymnes homériques, nous livre ces quelques lignes qui résument toute une tradition : celle du polythéisme et du panthéisme européen antique :

On ne damnera personne pour avoir prétendu qu'Aphrodite était fille de Zeus, comme le dit Homère, ou qu’elle est née de l'écume, comme le raconte Hésiode. Les poètes se contredisent, sans la moindre gêne, semble-t-il. Il n'y a pas de vérité révélée. Il n'y a pas de vérité imposée. L'aède apporte des variantes inattendues. Et le public se réjouit.

C'est cette possibilité de broder autour d'un thème ouvert à l'interprétation qui fera naître tant de mythes et tant de divinités en Grèce et en Inde. L'absence de doctrines autoritaires, comme le zoroastrisme en Perse, l'islam en Arabie ou le christianisme en Europe, permit à l'Inde et au monde méditerranéen antique de mêler culture théâtrale, musicale, liturgique et magique en une seule même croyance universelle. Cette croyance reposait alors sur un dieu principal (Zeus, Varuna) et sur une pléthore de divinités auxiliaires aux attributs particuliers et adaptée aux différentes castes sociales et aux différents clans et cités (Athéna, Apollon, Dionysos, Priape, Mithra, Aryaman, Indra, Surya)

J.-L. Backès nous met en garde : l'absence de doctrine stricte n’entraîne pas nécessairement un relâchement dans la valeur et l'authenticité du message sacré : 

Nous aurions tort pourtant d'imaginer que l'aède invente ce qui lui plaît. Il est homme de tradition. Il est gardien de traditions. Il possède un immense savoir. Il ne se préoccupe pas d'abord de maîtriser un système théologique.

De nos jours, alors que l'Histoire ne comprend plus mais déconstruit, il est de bon ton de prétendre que les Grecs ne pouvaient pas croire en des dieux que nous ne comprenons plus. J.L. Backès est cependant catégorique :

Les dieux existent. Qui en doute à cette époque ? On ne sait guère leur nombre, on ne connaît pas tous leurs desseins. Il peut toujours en surgir un nouveau, qui réclamera des sacrifices. Chacun honore les dieux de sa cité. Il leur fait leur part, pour que l'économie du monde soit saine.

Le polythéisme hindou

L'idée que l’hindouisme est un ensemble touffu de croyances, composé de trop nombreux dieux pour être dénombrés, n'est absolument pas correcte. Le panthéon hindou contemporain, hérité du brahmanisme postvédique, et qui règne en Inde depuis près de 3000 ans, peut se réduire en vérité à moins d'une dizaine de divinités irréductibles.

Il y a la Trimurti, composé de Brahma, le créateur, Vishnou le sauveur et Shiva le destructeur, à laquelle on ajoutera Devi, ou Shakti, le principe féminin, Ganesh, la chance et la prospérité et Indra, la pulsion de mort et de vie, la vigueur. Nous obtenons là cinq dieux et une déesse. En comprenant leurs milliers d'avatars, ils peuvent être considérés comme une juste composition du panthéon hindou entier, qui se résout alors à sept figures tutélaires récurrentes, si on ajoute à cette liste Hanuman, divinité extrêmement populaire.

Il est rare qu'un hindou consacre son adoration à plus d'une ou deux divinités en même temps. L'hindouisme, dans les faits n'est donc pas tant un polythéisme qu'un panthéisme à tendance unificatrice, dont la pratique s’apparente à un monothéisme peu structuré, centralisé non pas autour d'un livre saint ou d'un prophète, mais plutôt autour d'une idole permettant la pratique méditative et ouvrant sur tout un corpus de textes appelé tantra.

L'hindouisme est une forme développée de l'animisme, qui considère chaque chose, être vivant comme végétal et minéral, doté d'une dimension holistique, dont le sage doit être averti. Si la science profonde et initiatique des textes védiques ne considère les éléments que pour ce qu'ils sont, c’est-à-dire des pièces essentielles d'un puzzle cosmique, la superstition populaire en a fait des divinités, qu'ils nommèrent « dévas », afin qu'elles s'incarnent dans une réalité palpable. Ainsi, le feu est Agni, tout comme les fleuves sont Ganga, Yamuna, ou Brahmapoutra.

L'hindouisme est donc une religion de symboles, de même que l'islam ou le christianisme, à travers l'omniprésence de leurs livres saints respectifs, sont des religions de mots.

La Timurti, triade sacrée hindoue
La Timurti, triade sacrée hindoue

La Timurti, triade sacrée hindoue

La spiritualité dravidienne

Dans la mythologie dravidienne, Shiva et Mayon (Vishnou) sont des dieux tout-puissants et omniscients dont les cultes distincts sont semblables à des monothéismes, car où Shiva est adoré, nulle autre divinité ne rivalise d'importance avec lui, et inversement, quand Vishnou est central, aucune autre divinité ne lui dispute sa puissance. Il existe trois traditions d'agamas (tradition littéraire mystique non-védique), celle de Shiva, celle de Vishnou et celle de Dévi-Amman, la Déesse mère.

Outre Shiva et Mayon-Vishnou, les Dravidiens adorent les fils de Shiva, Ayapan et Murugan, le dieu de la guerre nommé Skanda par les védiques, ainsi qu'Amman, la Déesse mère. Ayainar est aussi largement vénéré, il est le gardien des villages, mais son culte est absent du nord de l'Inde. De même, la figure féminine d’Amman est également absente de la mythologie védique, dont la principale déesse est Ushas (Aube), une divinité non pas secondaire, mais dotée d'attributs moins grandioses que ceux de la Déesse mère dravidienne.

La culture dravidienne a donc donné naissance aux deux tiers de la Trimurti, mais aussi au couple divin Shiva-Parvati, qui serait une adaptation védique du couple mère-fils, que composent Amman et Murugan. Cette union des divinités, l’une féminine et l’autre masculine servit de modèle au couple Shiva-Parvati, qui donnera lui-même naissance à la tradition de Shiva-Shakti.

À part pour la parèdre Brahma-Sarasvati, qui est une pure création védique, ce sont donc les couples de divinités dravidiennes qui serviront de modèles aux nombreuses parèdres de la mythologie hindoue comme Vishnou-Lakshmi, Ganesh-Ganeshi, Krishna-Radha, ou encore Rama-Sita.

Plus on cherche à opposer les cultures dravidiennes et aryennes, plus on se trouve dans l'incapacité de les différencier sans difficulté. Ainsi, si le Murugan dravidien semble apparenté au Skanda védique, car tous les deux sont les fils de Shiva et des dieux de la guerre, ils ne sont pas adorés de la même manière au nord ou au sud du pays. En pays dravidiens, Murugan est une divinité centrale, dont le culte est ancestral et dépasse parfois en popularité celui de Shiva ; tandis que Skanda, son correspondant nordique, est une divinité mineure et plutôt récente, son nom n’apparaissant pas une seule fois dans le Rig-Veda.

Valmiki, l'auteur du Ramayana, et Vyasa, l'auteur présumé du Mahabharata, sont deux personnalités dont l’origine dravidienne ne fait aucun doute pour les savants : Vyasa était un fils de pêcheur à la peau noire et Valmiki était un homme des bois, décrit comme un indigène, ce qui les présente tout à fait comme des Dravidiens. Pour autant, la tradition nous montre aussi Vyasa comme un brahmane, c’est-à-dire appartenant à la plus haute caste aryenne et Valmiki comme l'avatar du dieu védique de la création, Brahma.

Ainsi, Aryens et Dravidiens ne doivent pas être opposés, mais reliés, afin de comprendre que l'hindouisme est un creuset, un sillon (« sita » en sanskrit), où se sont mêlées toutes les tendances du sous-continent depuis plus de 4000 ans.

L’art aristocratique et plus abstrait du Nord, bien qu’on y puisse retrouver les traces des civilisations méditerranéennes, de la Chaldée et de l’Égypte à l’Europe féodale et néo-païenne, reste au fond aussi foncièrement indien que l’art des Dravidiens méridionaux

Faure, op. cit

Un ascète et prêtre jina

Un ascète et prêtre jina

Le jaïnisme

Le bouddhisme et le jaïnisme se sont tous les deux développés ensemble. Les enseignements de Mahavira se présentaient comme la continuité d'une tradition ancestrale, tandis que la parole du Bouddha se voulait réformatrice et nouvelle. Si le jaïnisme demeura toujours ultra-minoritaire, le bouddhisme connut un véritable essor durant le Moyen-Âge indien (-500 à 800 apr. J.-C.)

Tandis qu'avec le bouddhisme tombaient les interdits alimentaires et la ségrégation des castes, le jaïnisme incarna plutôt un retour à la dimension strictement mystique de la vie sur Terre. Leur clergé vivait nu et ne se déplaçait pas sans balayer devant eux pour être sûr de ne pas tuer d'insectes sur leur passage. Leur respect de la vie (ahimsa) les obligeait à un régime strict, mais aussi à se recouvrir le visage d'un tissu afin de ne pas respirer de microparticules vivantes.

Dans un paysage religieux dominé par le brahmanisme aryen, ces deux mouvements voulurent incarner un retour à la justice et à la vertu. Le jaïnisme et le bouddhisme peuvent être compris comme des efforts pour remettre l'homme au centre de ses préoccupations métaphysiques et holistiques. La quête de la libération individuelle remplace l'adoration des divinités symboliques. À la famille, aux castes, ces deux courants réformateurs opposent le détachement envers toute chose, tout sentiment et toute émotion.

Mahavira et Bouddha sont deux ascètes, mais aussi deux membres de la caste des guerriers. Or, l’initiation védique était avant tout destinée aux membres de la caste brahmane.

« Suivant les prescriptions de la religion brahmanique, l’état d’anachorète comptait parmi les quatre ashramas ou stades successifs de l’existence humaine. Au début donc, les ascètes errants, les sannyasins, comme on les appelait, se recrutèrent dans la caste la plus cultivée, celle des Brahmanes. Mais de quelque supériorité que cette classe sociale s’attribuât, elle ne pouvait revendiquer comme un monopole la recherche de la Délivrance. Au même titre qu’un brahmane, les membres des autres catégories possédaient la faculté de devenir anachorètes, ascètes ou mendiants. Peu à peu des maîtres qui n’étaient pas des brahmanes apparurent, annonçant la bonne nouvelle et montrant le chemin de la Délivrance. Ainsi se constituèrent des ordres tels que ceux des jaïns et des bouddhistes, qui s’adressaient de préférence aux kshatriyas et se recrutaient dans cette caste des princes et des guerriers. Encore ne faisaient-ils preuve d’aucun exclusivisme et acceptaient-ils volontiers dans leur sein des représentants des classes inférieures. On imagine sans difficulté que ces communautés non brahmaniques furent regardées avec dédain et tenues à l’écart par les ascètes appartenant à l’orgueilleuse caste des brahmanes. La scission ne tarda sans doute pas à s’effectuer, et ces communautés se posèrent en sectes indépendantes à côté des ordres brahmaniques. » A. Guérinot, Essai de bibliographie jaïna.

Le jaïnisme connut un réel succès pour ensuite se cantonner à quelques centaines de milliers de dévoués ne cherchant pas à convertir mais seulement à faire perdurer l'enseignement de leurs treize tirthankaras. Le dernier tirthankara fut Mahavira, contemporain du Bouddha (v. -600 à -500), mais la tradition jaïne insiste sur le fait que Mahavira fut un réformateur, mais non l'inventeur de la doctrine.

 

le symbole du jaïnisme

 

Les grands thèmes de l'hindouisme tels que l'ascétisme, la nudité, le yoga, la non-violence, le végétarisme, les notions de karma, de réincarnation, de nirvana, sont très clairement des concepts jaïns adaptés à la culture védique, qui n'en possèdent pas de semblables dans les Vedas les plus anciens. La mythologie jaïne est aussi à l'origine de l'hindouisme vishnavite, et non l'inverse.

Le jaïnisme, dont la généalogie remonte jusqu'à la civilisation de l'Indus (voir les travaux de Vilas Adinath Sangave), pourrait donc être le chaînon manquant entre le védisme et l'hindouisme. En effet, quelle est donc l'origine des héros Rama et Krishna, figures centrales de l'hindouisme mais par ailleurs absolument absents des Upanishads et des Vedas ? Le Manu védique, qui est à l'origine le premier homme, comment est-il devenu le roi du monde, l'immortel gardien des Vedas de la tradition hindoue ?

Vishnou est présent dans le Rig-Veda, il entre aussi en résonance avec le monothéiste dravidien, mais ses avatars Rama et Krishna sont adaptés de références purement jaïnes. Le Chakravartin, le « roi des rois », le roi du monde, le « tourneur de roue », mais aussi le Vasudeva, le protecteur de l'Univers armé d'une massue, ou encore le Tirthankara, le saint illuminé, sont toutes des figures mythologiques et théologiques inspirées du jaïnisme et présentes dans toute la littérature épique indienne.

Il existe cependant une différence de taille entre les deux courants : à l'inverse de l'hindouisme, le jaïnisme n'est pas créationniste et n'admet pas de déluge. Les deux phases du temps cyclique, l'une ascendante, l'autre descendante, s’enchaînent à jamais, sans commencement et sans rupture. Les dieux, s'ils sont présents dans la doctrine jaïne, n'ont aucun pouvoir pour infléchir le cycle du temps, ni pour sauver les hommes de leur destin. Ils ne sont donc pas priés et à peine honorés. Seule l'application de la doctrine du non-attachement prônée par les jinas (tirthankaras) permet de trouver le salut.

Les jaïns croient à la réincarnation et pensent que s'ils enchaînent plusieurs vies vertueuses (sur Terre comme dans d'autres dimensions), ils connaîtront la libération du samsara. Idéalement, les cinq piliers du jaïnisme sont la chasteté, la non-violence, le refus des possessions et des acquisitions et l’interdiction du mensonge. Pour connaître l'éveil, il convient aux jaïns de respecter les « trois joyaux », que sont la foi juste, la connaissance véritable et la conduite correcte.

La doctrine jaïne repose essentiellement sur la non-violence à l'égard du vivant, l'Ahimsa. Selon elle, chaque existence se vaut et toutes doivent coopérer pour vivre en harmonie. Aucun dieu n'est au-dessus de la vie des hommes, des animaux et des plantes, et chaque existence possède en elle les moyens de sa propre libération. L'homme est donc libre de sa destinée, qu'il doit vivre affranchi des divinités pour n'observer que sa propre élévation morale et spirituelle. Les idoles, les divinités, mais aussi les castes, sont considérées comme des obstacles à la juste compréhension du vivant. Le jaïnisme est un enseignement transcendantal et rigoureusement ascétique, il ne reconnaît donc pas le système des castes, mais en accepte tout de même la base védique.

Ce courant religieux ne connaît pas moins de 84 sectes différentes, perdurant parfois depuis plusieurs millénaires. Il existe deux traditions principales, celles des Digambaras et des Shvetembaras. Le courant des digambaras est constitué de moines nus, qui ne possèdent rien d'autre qu'un balai, pour balayer devant eux les insectes qu'ils pourraient gêner dans leurs déplacements. Quant au courant des svetambaras, ils sont revêtus de toges blanches, la couleur du deuil en Asie et portent sur leur visage un masque de protection pour ne pas avaler les microparticules du vivant.

Les dénominations des sanyassims jaïns sont nombreuses : les sadhus sont les moines ascètes, les Upadhyayas, les professeurs, les Arihantas, les êtres non-attachés, les Acharyas, les chefs d'ordre religieux et les Siddhas, les libérés.

Les collines de Shatrunjaya (Gujarat) sont un complexe de temples, le plus important du pèlerinage jaïn, ainsi qu'une des cinq montagnes sacrées du jaïnisme, la principale étant le mont Méru, situé par-delà l'Himalaya sur le plateau tibétain (le Méru étant considéré comme l'axe du monde par les traditions védiques, hindous, bouddhistes et bons). C'est dans une grotte environnant le Kailash (Tibet), que le premier grand sage de la tradition jaïne trouva l'Illumination. Le mont Kailash et le lac Manrosvar qui le borde, sont donc deux autres lieux saints.

Afin qu'ils restent purs, c'est-à-dire vierges de toute agression contre les animaux, les temples jaïns sont interdits aux chrétiens, musulmans et athées, mais les hindous et les bouddhistes, qui pour la plupart respectent l'ahimsa et le végétarisme, peuvent y entrer. Il s'agit là d'une interdiction de forme, car dans la pratique, quiconque faisant preuve d'un véritable intérêt pour le jaïnisme et adoptant une attitude humble et respectueuse, se verra sans difficulté introduit dans l'enceinte des lieux de culte.

 

Au cours de ses 3000 ans d'Histoire, le jaïnisme ne s'est jamais constitué en nation, n’a converti aucun peuple de force et ne colonisa aucun lointain rivage. Mais au long du second millénaire, les jaïns furent victimes d'un génocide humain et culturel de la part des envahisseurs musulmans. Jadis présents tout au long de l'Indus et jusqu'au Cachemire, les jaïns furent chassés par les musulmans qui les considérèrent comme des adorateurs d'idoles.

Les jaïns sont aujourd'hui moins de cinq millions d'Indiens, soit 0,4 % de la population totale du pays. L'immense majorité d'entre eux fait partie des classes sociales prospères (selon le census 2011, 94,3 % des jaïns appartiennent à la « general class »). La population jaïne se concentre surtout dans les États du Gujarat et du Rajasthan, même si on la trouve partout présente dans le pays.

À l'échelle mondiale, ils seraient de 6 à 10 millions, dont près de 100 000 aux États-Unis, 70 000 au Kenya, 35 000 au Royaume-Uni et un millier en Irlande comme en Belgique.

Les jinas Rishabanatha et Neminatha
Les jinas Rishabanatha et Neminatha

Les jinas Rishabanatha et Neminatha

Quelques concepts typiquement jaïns

« L’univers, c’est-à-dire l’ensemble des mondes et tout ce qu’ils renferment, est incréé et éternel. Il est constitué par deux sortes de substances : d’une part jiva, le principe vivant, l’âme ; d’autre part l’ajiva, qui se subdivise en cinq espèces :

1° Le dharma, la loi religieuse, le mérite, la droite conduite ;

2° L’adharma, ou principe contraire au précédent, soit le démérite, le péché ;

3° Le temps, kala, qui se déroule suivant deux modes : l’utsarpini ou période de croissance et de développement progressif, et l'avasarpini ou période de décroissance ;

4° L’espace

5° La matière : Les atomes matériels, en s’unissant, forment quatre éléments : la terre, le feu, l’eau et le vent. De la combinaison des éléments résultent enfin les corps et les êtres qui se classent selon les catégories suivantes : particules élémentaires de terre, de feu, d’eau et de vent ; plantes, habitants des enfers, animaux inférieurs, animaux supérieurs, hommes et dieux.

Le principe vivant a pour attribut caractéristique la connaissance, jnana. Il est répandu dans tout l’univers. Chaque être, chaque objet, chaque particule, si infime soit-elle, possède une âme. Ces âmes sont indépendantes les unes des autres. Dans les corps et objets inférieurs, elles sont inintelligentes, inconscientes ; leur attribut, la connaissance, est comme voilé ; il n’existe qu’à l’état de puissance. Chez les êtres supérieurs, au contraire, elles parviennent à la conscience. » Guérinot, op. cit.

 

Les trois joyaux du jaïnisme sont la foi authentique, la connaissance véritable et la morale juste.

« 1, La foi. : Le Jaïnisme est une religion athée. Un jaïn ne croit pas à un dieu suprême et personnel. Il accorde sa foi à un jina [être éveillé = tirthankara]. Le jina seul a trouvé et réalisé la voie de la Délivrance. C’est en lui qu’il faut chercher refuge et salut. Qu’est-ce donc qu’un Jina ? À l’origine ce fut un homme en proie comme les autres aux misères et à la douleur de ce monde. Mais de ses propres efforts, par sa volonté constante, il s’est affranchi des liens du karman ; il a découvert et enseigné le chemin de l’émancipation. [...]

2, La connaissance : [la vraie connaissance comporte cinq degrés :]

1° La perception directe. C’est la connaissance que nous obtenons à l’aide de nos sens et qui nous renseigne sur les propriétés des choses, les couleurs, les odeurs, les sons, etc.

2° De ces données sensibles nous pouvons tirer, par inférence, d’autres éléments de connaissance : c’est la connaissance claire, dite sruta.

3° L’avadhi, ou connaissance déterminative, constitue un degré déjà supérieur. Les sens n’y jouent aucun rôle. L’âme seule, de son propre pouvoir et sans aucun intermédiaire, connaît des objets qui occupent une situation définie dans le temps et dans l’espace. C’est grâce à l’avadhi, par exemple, que les sages savent ce qui s’accomplit en des lieux éloignés, ont la notion d’événements futurs, etc.

4° La connaissance du quatrième degré est d’un genre analogue. C’est le manaḥparyaya, qui permet de saisir la pensée d’autrui.

5° Enfin le degré suprême est l’omniscience, kevala. C’est la connaissance absolue et parfaite, sans limitation, à laquelle n’échappent ni le présent, ni le passé aussi reculé qu’il puisse être, ni l’avenir le plus lointain. Cette science est celle que possèdent les jinas.

[3, La morale et les vœux.] » Guérinot, op. cit.

 

Anekantavada, la réalité relative

 « En ce qui concerne la métaphysique de la connaissance, les Jaïns ont élaboré un système d’une très vive originalité [...] C’est la doctrine du « peut-être », qui s’oppose au dogmatisme absolu du Brahmanisme, comme à la théorie du vide ou du néant (sunyata) des Bouddhistes. D’après cette doctrine, tout prédicat n’est que l’expression d’une simple possibilité. Il est donc permis, à un seul et même moment, d’affirmer ou de nier le prédicat par rapport au sujet. Aussi sept modes d’assertion sont-ils légitimes.

Nous pouvons en effet :

1° Affirmer l’existence d’une chose à un point de vue.

2° Ou bien la nier à un autre point de vue.

3° Affirmer et nier à la fois l’existence d’une chose relativement à des époques différentes.

4° S’agirait-il d’affirmer à la fois l’existence et la non-existence d’une chose sous le même rapport et au même moment, alors on ne saurait parler de cette chose. De même on ne saurait, dans certaines circonstances, dire d’une chose :

5° Ou qu’elle existe,

6° Ou qu’elle n’existe pas,

7° Ou enfin qu’elle existe ou n’existe pas tout à la fois » Guérinot, op. cit.

 

La fable des aveugles et de l'éléphant

La fable des aveugles et de l’éléphant illustre parfaitement l'Anekantavada :

« Six Indiens, très enclins à parfaire leurs connaissances, allèrent voir un éléphant, bien que tous fussent aveugles, afin que chacun, en l'observant, puisse satisfaire sa curiosité.

Le premier s'approcha de l'éléphant et perdant pied, alla buter contre son flanc large et robuste. Il s'exclama aussitôt :

« Mon Dieu ! Mais l'éléphant ressemble beaucoup à un mur ! »

Le second, palpant une défense, s'écria :

« Oh ! qu'est-ce que cet objet si rond, si lisse et si pointu ? Il ne fait aucun doute que cet éléphant extraordinaire ressemble beaucoup à une lance ! »

Le troisième s'avança vers l'éléphant et, saisissant par inadvertance la trompe qui se tortillait, s'écria sans hésitation :

« Je vois que l'éléphant ressemble beaucoup à un serpent ! »

Le quatrième, de sa main fébrile, se mit à palper le genou. « De toute évidence, dit-il, cet animal fabuleux ressemble à un arbre ! »

Le cinquième toucha par hasard l'oreille et dit :

« Même le plus aveugle des hommes peut dire à quoi ressemble le plus l'éléphant ; nul ne peut me prouver le contraire : ce magnifique éléphant ressemble à un éventail ! »

Le sixième commençait tout juste à tâter l'animal, lorsque la queue qui se balançait lui tomba dans la main.

« Je vois, dit-il, que l'éléphant ressemble beaucoup à une corde ! »

Ainsi, ces Indiens discutèrent longuement, chacun faisant valoir son opinion avec force et fermeté. Même si chacun avait partiellement raison, tous étaient dans l'erreur. » John Godfrey Saxe. La fable des aveugles et de l’éléphant, fable inspirée du Tattvartha Sutra (100 à 500 apr. J.-C.)

 

Douze réflexions

« Douze pensées intérieures [du jaïnisme] sont exprimées dans les lignes suivantes. Cependant, si l'approche traditionnelle de ces réflexions nous les présente plutôt comme sombres et tristes, le maître spirituel Chitrabhanu [1922-2019] nous les a présentées sous une forme plus positive. Pour le texte qui va suivre, les deux approches seront donc mélangées (voir Mardia K.V. 2002.)

1/ L'impermanence : tout est impermanence, tout ce qui nous entoure est impermanent. Cependant, à l'intérieur d'un corps soumis au changement, il existe une âme qui ne change pas.

2/ L'impuissance : nous sommes impuissants face à la mort, mais la force intérieure invisible ne cesse jamais de vivre.

3/ Le cycle de la renaissance : la libération du cycle de la naissance et de la mort est possible.

4/ La solitude : alors qu'il traverse ce cycle, chaque individu est absolument seul. Ainsi, il ne doit compter que sur lui-même.

5/ Au-delà du corps : l'âme et le corps sont séparés et nous sommes bien plus que notre simple enveloppe corporelle. Nous devons chercher la véritable nature de l'existence en prenant en compte l'existence de l'âme.

6/ Même le plus séduisant des corps contient des impuretés.

7/ Le karma : il faut comprendre comment se déclenchent les influx karmiques, de même qu'il faut savoir s'en tenir à l'écart et les observer [passivement].

8/ Le bouclier karmique : il faut comprendre comment se déplace le flux karmique afin de fermer la fenêtre à temps quand s'approche l'orage, lequel se présente sous la forme des Quatre Passions.

9/ Il faut savoir comment retrancher de l'âme sa matière karmique pour la purifier et lui permettre ainsi de continuer son voyage vers la réalité permanente.

10/ L'Univers est éternel et incréé. Chaque personne est donc responsable de son propre salut, car il n'existe aucun dieu qui puisse intervenir [dans son existence].

11/ La vérité intérieure est rare et rarement atteinte, car son enveloppe corporelle et ses attributs, empêchent l'homme d'atteindre le rare privilège qui est de connaître la mokia [sanskrit : moksha, illumination].

12/ La pertinence de la voie jaïne : la vérité qui est délivrée par l'enseignement des Tirthankaras mène à l'objectif ultime, qui est la paix éternelle à travers la compréhension de notre véritable nature. » Texte distribué aux pèlerins et aux visiteurs du temple de Shri Digambar Jain Shreyansnath (Sarnath, Uttar Pradesh), 2014.

Les Quatre Passions dont fait mention ce texte, sont appelées dans la tradition jaïne les Kashayas, ce sont les obstacles à l'épanouissement de l'âme. « Il s'agit de krodha (la colère), mana (l'ego), maya (la tromperie), lobha (l’avidité). Ces quatre catégories peuvent être elles-mêmes divisées en deux sous-catégories : 1) rag (l'attachement) et 2) dwesh (la haine). Rag est formé de maya et lobha, et dwesh est formé de Krodha et Mana » (Premchand B. Gada pour l'Université du Michigan).

Le bouddhisme

L'historicité du Bouddha n'est pas remise en doute. Celui qui se nommait Siddhartha Gotama Shakyamouni aurait donc vécu entre 1000 (selon la chronologie hindoue) et 460 avant notre ère (pour les estimations historiques les plus récentes). Le prince Siddhartha était l’héritier du clan des Shakyas, un humble royaume situé au pied de l'Himalaya et à l'entrée de la plaine gangétique. Siddhartha refusa cependant de prendre la relève de son père et se consacra plutôt à la recherche du bonheur (c’est-à-dire l'absence de souffrance).

Tout comme Jésus, Bouddha est un personnage historique qui n'en demeure pas moins légendaire. De son vivant, le Bouddha ne se prétendait pas divin, mais après sa mort, son école fit de lui l'égal d'abord d'un saint, puis d'un dieu. La vie du Bouddha, dans ses étapes essentielles, est classique pour un moine errant, mais au fil du temps, elle fut affublée de toute une série de paraboles, de miracles ou de fables, associés artificiellement au canevas d'origine. Colportée du Tibet en Indonésie, au gré des ajouts que lui apposaient les différentes écoles et leurs différents bonzes, la vie du Shakyamouni devint absolument légendaire.

Avant qu'il ne devienne l'objet d'un culte fanatique, et que des statues soient sculptées à son effigie et érigées en son honneur, le Bouddha et sa parole se diffusèrent avant tout sous la forme de fables. C'est ainsi que le prince Siddhartha Gotama Shakyamouni est devenu le protagoniste de tant de récits merveilleux et de tant de miracles. Par exemple, absent des premières recensions indiennes, l'épisode fantastique de Bouddha voyageant en mer puis chavirant, pour ensuite être mangé puis régurgité par un poisson, est un ajout thaïlandais tardif.

La triade bouddhiste repose sur l'unique figure du Bouddha, mais déclinée sous trois formes différentes. Il s'agit tout d'abord de Bouddha Amitabha, l'être cosmique, créateur et omniscient, sans commencement ni fin, lequel s'est incarné en Bouddha Siddhartha Gotama Shakyamouni pour enseigner aux hommes le moyen de se libérer du samsara. Bouddha Maitreya clôt le cycle en figurant le Bouddha du futur, l'annonciateur de la fin des temps, donc du renouveau du cycle de la vie (Maitreya étant une figure tout à fait proche de Kalki, le cavalier de la fin des temps des traditions vishnavites).

 

Bouddha du Gandhara

 

La représentation idolâtre de Bouddha

La représentation idolâtre de Bouddha le présente invariablement seul, assis en tailleur, en position de méditation (souvent la position du Lotus), sous l'arbre de la Bodhi, « l’arbre de l'intelligence », sous lequel il atteignit l'Illumination (Moksha en sanskrit). Il ne porte qu'une toge orange, couleur des renonçants. Il a les mains ouvertes, en position d'enseignement ou de compassion. Il ne tient pas d'arme. Sa maigreur témoigne de ses années d'abstinence. Il sourit, mais ses yeux ne sont pas ouverts comme ceux d'un chasseur ou d'un guerrier, mais mi-clos, à la manière de Shiva méditant. Auréolé de lumière, Bouddha est présenté la peau dorée, signe de son intelligence.

Le culte idolâtre de Bouddha est relativement tardif. Pour les premiers bouddhistes, Bouddha n'est pas une divinité, mais un exemple, celui qui a trouvé un moyen de rejoindre le nirvana et qui l'a partagé à ses disciples. Ce n'est que plusieurs longs siècles après sa mort que s'érigèrent les premières statues en l'honneur de Bouddha, dont le culte était avant cela strictement non figuratif, à la manière des coutumes juives ou musulmanes actuelles. Les premières statues du Bouddha furent l’œuvre de la civilisation gréco-bouddhique, qui importa de Grèce le style soigné et glorieux des statues en pied (technique que les Grecs empruntèrent, en la magnifiant, aux Égyptiens).

À la fin du premier millénaire, entrant au Tibet, le bouddhisme se mêle aux cultures locales primitives et chamaniques, pour lesquelles le totem et les circonvolutions représentent un aspect essentiel de la pratique du culte. Plus d'un millénaire après sa mort, la figure du Bouddha devient donc celle qui orne les temples dorés du haut plateau tibétain, mais aussi de Mongolie ou des états indo-européens outre Himalayens de Sogdiane et de Bactriane. Sont alors érigées des statues de Bouddha dépassant allégrement les dix, vingt, voir trente mètres et plus, comme pour la colline sculptée de Leshan en Chine (71 m) ou les fameux bouddhas de Bamiyans en Afghanistan (dynamités par les Talibans).

Dans le bouddhisme tibétain, le culte de Bouddha reconnaît non seulement toute une lignée de bouddhas terrestres, mais aussi de nombreux bouddhas cosmiques, lesquels sont attachés à une vertu (compassion, générosité, etc.) ou à une dimension particulière (passé, présent, etc.) Le Bouddha historique n'est alors plus qu'un Bouddha parmi tant d'autres.

La tradition tibétaine distingue cinq bouddhas primordiaux, qui sont Vairocana Amitabha, l'être cosmique originel, Akshobhya, Amoghasiddhi et Ratnasambhava. Les bouddhas du passé sont Sumedha et Vishvantara, tandis que le bouddha du futur est Maitreya.

 

Depuis, la position du bouddha en méditation est devenue une icône pop occidentale, et ses statuettes ornent même les centres commerciaux et les jardins d'Occident. Plus qu'une simple idole à vénérer, car Bouddha n'agit pas sur la Création et ne peut donc pas répondre aux prières, les statues de Bouddha sont des supports, permettant de focaliser l'attention en vue de mieux méditer. En somme, rien ne différencie vraiment le rôle d'une icône de Bouddha du rôle d'une icône de Shiva ou de Krishna, seul change la symbologie et la méthode, que choisira le dévot pour se rapprocher du divin, qui lui-même est sans nom, sans apparence, ni état.

Si les temples tibétains peuvent héberger des trésors d'offrandes entourant des statues de bouddhas pailletés d'or qui dépassent parfois les cinq mètres de haut, la tradition indienne du Bouddha ne suggère même pas un prasad (offrande sucrée) ni une offrande à Bouddha, mais simplement une prière appliquée et généreuse.

 

La représentation chinoise du Bouddha

Dans la tradition chinoise, marquée par le zen et la débonnaireté typique de la culture han, Bouddha est représenté obèse, hilare, les mains levées au ciel en signe de salut, apparaissant visiblement saoul (il est le « dieu de la joie »). Il s'agit pour les Chinois de vénérer la dimension jouissive du Bouddha, qui est celui qui, après s'être infligé tant de souffrances, accepta de jouir à nouveau de la vie, en se nourrissant, donc en acceptant de vivre. Les Chinois, peuple débonnaire, trouvent dans Bouddha une figure qui leur est plus familière que celle du rachitique yogi qu'affectionnent tant les Indiens, marqués par l'ascétisme de l'hindouisme plutôt que par le pragmatisme du zen.

 

La doctrine bouddhiste

La doctrine bouddhiste se résume à ce que l'on nomme les quatre nobles vérités, qui sont quatre observations que le Bouddha a pu faire à travers ses années d'ascétisme.

La première des quatre vérités est que la vie est souffrance. La seconde est que l'attachement des êtres aux choses et aux êtres est à l'origine de cette souffrance. La troisième vérité est qu'il est possible de s'affranchir de cette souffrance. La quatrième est qu'il existe un chemin vers la libération, que propose d'emprunter la doctrine du Bouddha.

Les principes essentiels du bouddhisme sont la non-violence (ahimsa), sauf en cas d'autodéfense, mais aussi l'absence de jugement envers les pensées ou les actes d'autrui et la pondération dans les actes, les paroles et les opinions.

Bouddha est présenté comme un modèle de vie ; il est charitable, compassionnel, humble et capable de compromis. Si le Bouddha est souvent prié comme une idole, surtout au Tibet, sa divinisation n'était pas encouragée de son vivant. Bouddha n'est en effet pas un dieu, mais un homme qui a su trouver la paix intérieure et qui enseigna sa doctrine afin qu'un plus grand nombre en profite.

Les spiritualités INDIENNES (hindouisme, bouddhisme, jaïnisme, sikhisme, polythéisme kailasha)

Le bouddhisme n'est pas tant une religion, qui interdit, tolère ou encourage, mais plutôt une philosophie qui accompagne l'individu dans sa quête du bonheur. Pour le bouddhisme le bonheur se définit comme l'absence de joie et de peine.

Bouddha ne s'est pas présenté, ni n'a jamais été adoré comme un prophète, ou comme le porte-parole d'une divinité quelconque. Au contraire, il refusa souvent de qualifier les dieux (dévas), et même de se prononcer sur leur existence. Pour Bouddha, qui eut maintes fois l'occasion de s'entretenir de ce sujet avec ses disciples, l'origine du monde et la nature des dieux, étaient des problématiques qui dépassaient l’entendement humain et qu'il était donc préférable d'ignorer. Ne pas se focaliser sur ce qui est vain est en effet à la base de la doctrine bouddhiste.

 

Bouddha est-il un dieu ?

Bouddha est le sage parfait car il est capable de tolérance, d'absolution et même de doute et d'erreur. Ce n'est en aucun cas un prophète, dans le sens où il n'est le messager d'aucune divinité qui lui serait supérieure. Plus encore, le prince Siddhartha Gotama a atteint, par la méditation et le dépassement de soi, un statut qui dépasse celui des dieux.

La doctrine du Bouddha naît dans un contexte de doute croissant envers les pratiques superstitieuses védiques. Tout comme le jaïnisme ou la secte matérialiste Charvaka, la doctrine bouddhiste récuse les dieux, qu'ils soient Dévas (Indra, Varuna, Agni, etc.) ou Mahadeva (Shiva), pour préférer une recherche individuelle de la sagesse. Les dieux ne sont plus considérés comme des médiateurs, mais plutôt comme des obstacles à l’épanouissement de l'âme humaine.

C’est la dissolution totale que recherchent les pratiquants de ces sectes révolutionnaires et non les faveurs d'une divinité particulière. Les rituels védiques sont donc abandonnés par les pratiquants du bouddhisme et du jaïnisme, qui leur préfèrent la méditation, ou la vie ascétique et strictement végétarienne. L'Ahimsa (non-violence envers le vivant) remplace le devoir d’entretenir le feu sacré ou de saluer le soleil lors de son passage dans le ciel.

Dans le bouddhisme, les dieux, même très puissants, sont aussi assujettis au cycle des kalpas et des yugas et s'ils sont pour la plupart éternels, tous s'incarnent, se désincarnent, et se transforment, ce qui fait d'eux aussi des sujets de la matrice universelle, au même titre que les êtres humains ou les animaux. Les dieux ne sont pas exempts de souffrance, de doute, ni de responsabilité, ce qui peut faire de leur existence même une pénitence. Un bouddha est donc celui qui a compris que la position des dieux n'est pas enviable, et que seul un détachement complet et absolu envers toutes les dimensions de l'existence peut être une quête digne d'être menée en vue du bonheur, c’est-à-dire, en d'autres termes, l'absence du sentiment de la souffrance.

Siddhartha Gotama incarna une alternative à l'omniprésence brahmanique dans les pratiques religieuses et dans les débats théologiques, philosophiques et ésotériques. Bouddha fut la preuve vivante qu'il était possible à un être humain non-brahmane d'accéder par lui-même et sans l'aide des brahmanes, ni de leurs dieux, à la véritable nature de l’existence (le Brahman, le sunyata, le para-nirvana.) Le Bouddha enseigna comment trouver le salut sans même l'intervention d'un rituel ou d'une prière védique, mais seulement grâce à une introspection impeccable et à l'adoption de quelques principes de base théologiques et philosophiques.

Dans le bouddhisme, le samsara est un cycle de malheurs et de souffrances. À la place des mille dieux, Bouddha ne voit qu'une multitude de souffrances, qu'il se propose de remplacer par un immense vide intersidéral. Ce vide n'est rien d'autre que le Brahman, l'âme cosmique de l'Univers : l'objectif de tous les sages d'Orient depuis la nuit des temps. Au lieu de coopérer au maintien de l’Univers par les rituels et l'adoration des dieux, Bouddha prône une fuite individualiste vers la dissolution totale de l'âme humaine. Contrecarrer le cycle du samsara, voilà quelle était la méthode bouddhiste pour atteindre le bonheur, c’est-à-dire le détachement absolu.

Incarnation propre à l'ère qui l'a vu naître (Kali Yuga) Bouddha est particulièrement adapté au dernier âge de l’humanité, celui qui précède le déluge et dans lequel règnent l'inversion, l'oubli des traditions, l'anarchie et la décadence. Bouddha est à l'image de ceux qui composent cette ère culturelle cyclique ; il ne reconnaît ni l'autorité intemporelle des dieux védiques, ni celle temporelle des brahmanes.

 

Grandeur et déclin du bouddhisme

Les divinités Rama et Krishna placeront à jamais l'hindouisme dans le cœur des habitants de l'Inde, mais avant que ne soient largement diffusées leurs épopées, le védisme était une religion de dieux titanesques et élémentaires, dont la personnalité n'était perceptible qu'aux initiés. Les brahmanes détournant souvent les deniers du culte, les princes et monarques de l'Inde du Nord furent séduits par le bouddhisme ; une sagesse qui, pour être comprise, ne réclamait ni le rituel, ni la naissance, ni la caste.

Depuis le premier prêche du Bouddha à Sarnath, le bouddhisme connut un essor foudroyant à travers le sous-continent. Ce qui plaisait particulièrement dans cette nouvelle religion, c'était qu'elle n'acceptait ni comme bénéfique ni comme fondamental le système des castes. Si le Bouddha historique ne s’était jamais prononcé en faveur du système des varnas et jatis, hérité du brahmanisme, il ne l'avait pas non plus dénoncé.

Comme en de très nombreux sujets, le bouddhisme avait adopté une position humble, pleine de compromis et de non-dits, permettant à chacun de vivre à sa manière, et donc de faire les réformes qu'il juge nécessaires à l'évolution de sa morale et de sa société. Ce qui était particulièrement séduisant pour les nouveaux adeptes du bouddhisme, c'était que la figure tutélaire n'était ni un concept, ni une divinité fondamentale, mais un homme, semblable à n'importe quel autre homme, mais qui aurait été assez sage, assez inspiré, pour rompre ses attaches et montrer le chemin du détachement absolu.

S'il ne critiquait pas ouvertement les traditions brahmaniques et en particulier le système des castes, le Bouddha ne les encourageait pas non plus. La doctrine bouddhiste se voulant plus une réflexion sur la condition humaine, qu'un cadre défini de règles divines et de rituels à respecter. Cette doctrine ne pouvait que séduire les lettrés, en quête d'une métaphysique que les rituels védiques ne proposaient pas. Les populations les plus pauvres étaient aussi attirées, car la doctrine bouddhiste leur proposait une libération qui ne passait ni par la rétribution des brahmanes, ni par l'intermédiaire des dieux brahmaniques.

Enfin, né sur un terreau hindou, le bouddhisme ne souhaita pas s'en défaire, ni créer aucun schisme violent, gardant les grandes lignes du Sanatana Dharma (« Loi éternelle ») en se contentant de faire de la moksha, (« Illumination »), un but premier à atteindre, ou au contraire un but à ne plus chercher à atteindre. De fait, la caste des brahmanes n'avait pas jugé bon de se dresser contre cette nouvelle secte, qui, en bien des points, était fidèle à sa propre tradition.

Durant les siècles qui suivirent la mort du Bouddha, sa parole trouva un écho très favorable chez les castes nobles comme les kshatriyas et les vaishyas car celles-ci étaient barrées dans leur quête de la sérénité par une caste brahmanique qui se considérait comme l'unique dépositaire du culte, et donc de ses mystères.

Après le passage d'Alexandre le Grand, l'empire fédérateur des Maurya (-321 à 187 apr. J.-C.), inspiré des méthodes politiques d'Alexandre, domine l'Inde et fédère autour de lui des conglomérats de royaumes alliés, ce qui ne s’était encore jamais vu depuis la civilisation de l'Indus. Sous le règne des Gupta (320 à 600 apr. J.-C.), l'Inde du Nord vit deux siècles de paix totale et de prospérité. Au fil du temps et en fonction des rois qui se convertirent, les royaumes hindous devinrent bouddhistes. Le bouddhisme s'étend bientôt des prémices de la route de la soie aux îles de Sumatra et Java.

Le Bouddhisme a pu pénétrer l’Iran oriental dès le 2e siècle avant notre ère, c’est-à-dire dès que les Gréco-Bactriens, en descendant dans les régions indiennes, eurent ouvert une voie de civilisation de l’Indus à l’Oxus. En fait, au 1er siècle avant notre ère, il était établi en Bactriane. Alexandre Polyhistor, qui écrit vers l’an 80-60 avant le Christ, donne aux prêtres de la Bactriane le nom de Samanéens (Samanaioi) : c’est le nom vulgaire des prêtres bouddhiques. Samana, altération palie et bouddhique du Shramana brahmanique ; c’est déjà le Shaman de la littérature postérieure, destiné à une telle fortune dans toute l’Asie centrale. Le Bouddhisme, une fois installé dans ces régions, devait y subsister longtemps : il n’en fut extirpé que par l’Islam.

J. Darmesteter, Le Zend-Avesta

Le plus célèbre d'entre les rois Gupta fut l'empereur Maurya Ashoka, qui se convertit au bouddhisme vers -250, après trente ans de guerres sanguinaires. Le choix d'Ashoka se portant sur le bouddhisme n’entraîna cependant pas de persécutions hindoues ou jaïnes. Ashoka, plein de zèle, fera ériger aux quatre coins de son empire des stèles faisant l'apologie de la philosophie bouddhiste, non violente et avant tout centrée sur le respect de la vie, de l'ordre établi, et de la paix. Ces édits seront rédigés non seulement en sanskrit dans la vallée du Gange, mais aussi en grec et en araméen dans les régions les plus occidentales de l'empire, comme la Bactriane où sont installées de nombreuses colonies grecques, mais aussi levantines. L'édit numéro un d'Ashoka, datant de -260 et retrouvé aux alentours de Kandahar est un de ces textes. Gravé sur un large rocher et rédigé en version grecque et araméenne, il aborde des thèmes tout à fait bouddhistes :

 

« Au bout de dix ans de règne, le roi Ashoka

Fit instruire les gens dans la piété,

Et comme il les a rendus plus pieux,

Tout prospère à présent dans chaque province.

Le roi s'abstint de faire mourir les animaux,

Et d'autres gens, fussent des chasseurs ou des pêcheurs du roi,

Cessèrent leur chasse et leur pêche.

Et si certains intempérants commençaient,

Dans la mesure du possible, à s'abstenir de

L’intempérance et à obéir à leur père et mère et aux aînés,

En dépit du passé, pour l'avenir,

En agissant conformément à tout cela,

Leur vie deviendrait meilleure et plus belle. »

 

À l'image des autres royaumes bouddhistes, l'empire d'Ashoka se disloqua très vite après sa mort. Le brahmanisme, né de la réforme du védisme, reprit alors son rôle de religion fédératrice du sous-continent. De sorte que, quand au début de notre ère (v. 50) les Kushans venus du nord du sous-continent firent la conquête de l'Inde du Nord et s’y installèrent, ils adoptèrent très vite non pas le bouddhisme, mais la religion locale brahmanique-shivaïte, tout en tolérant que perdurent les autres sectes qui s'étaient construites sur ses bases, comme le jaïnisme ou le bouddhisme.

Après la mort d'Ashoka, l'attrait pour le bouddhisme reflue des plaines du sous-continent pour dépasser les Himalayas et s'installer sur ce qui allait devenir la route de la soie, de la Bactriane (Afghanistan actuel) au bassin du Tarim, dans la province chinoise actuelle du Xinjiang. La civilisation du Gandhara sera aussi la terre de prédilection du bouddhisme, qui se mélange alors avec la mythologie grecque en faisant intervenir dans la vie légendaire du Bouddha des figures comme Zeus ou Héraclès. Certaines traditions bouddhistes, comme celle du Mahayana, considèrent même un roi grec de Bactriane, Ménandre (Milinda), comme un des trois grands protecteurs du bouddhisme, au même titre qu'Ashoka.

Le Milindapanha, dont le rayonnement n'a probablement pas dépassé les pays voisins de l'Inde, nous montre clairement une élite grecque parfaitement au courant de la pensée bouddhique. Nous y voyons en effet le roi Milinda (Ménandre) s'entretenir avec le moine Nagasena des éléments fondamentaux de cette religion comme par exemple la cessation de la douleur, le nirvana et éprouver quelques difficultés à admettre la négation de l'existence du « moi ». Nagasena en disant son nom, ajoute : « c'est là seulement une appellation, une notion vulgaire, une expression courante, un simple nom : il n'y a pas là-dessous d'individu.

M.-P. Delaygue, Les Grecs connaissent-ils les religions de l'Inde à l'époque hellénistique ?

Cependant, les Grecs du Gandhara ne se convertirent jamais en masse au bouddhisme et encore moins au brahmanisme. Et de même, les Indiens ne firent que peu de cas des Grecs, même si leur influence fut certaine et notable.

On sait que les contacts avec le monde gréco-romain ont laissé des traces dans le monde indien : ainsi, dans le Mahabharata, les villes de Rome et d'Antioche sont nommées (II, 28, 49 : en ce passage, les cinq Pandava conquièrent le monde ; Sahadeva s'empare du Sud de l'Inde et de Rome et d'Antioche, que l'on met donc au sud du monde), des termes grecs sont empruntés (par exemple surunga (tunnel, passage secret) proviendrait de syrinx en grec (flûte). Pour désigner les grecs le mot de Yavana (Ionien) existe, même si l'on sait que ce terme est générique et peut s'appliquer à des Scythes, des Perses, des peuples barbares. Mais de l'avis de tous l'influence grecque s'observe dans l'astronomie et le théâtre (le terme de yavana y sert à désigner le rideau). »

G. Vincent, L'ombre d'Alexandre dans le Mahabharata

La culture gréco-bouddhiste, encore trop méconnue de nos jours, dura tout de même 800 ans, et s’étala des plateaux baloutches jusqu'au sommet du Pamir. Mais à la suite du départ des Grecs de Bactriane et du Gandhara, chassée au début du premier millénaire de notre ère par les Huns, les Turcs et les Perses, cette civilisation s'oublia bien vite.

La statue grecque hâtivement imitée par les premiers sculpteurs fut aussi vite oubliée qu’apprise. L’élégance inquiétante des œuvres qu’elle inspira n’était que le prélude aux revanches prochaines d’une sensualité impossible à contenir : l’Inde, un moment séduite par tant de grâce et de raison y réservait son immense domaine dans le sourire errant des bouches, la flamme étouffée, l’énervement, l’ascétique maigreur des corps. La colonne pure qui soutenait les frontons lumineux sur toutes les acropoles d’Occident et que le nord de l’Inde introduisit jusque dans le sud avec le prosélytisme religieux, alla se noyer dans le pullulement démesuré des forêts de pierre vivantes.

É. Faure, L'art médiéval (1, 4).

Les spiritualités INDIENNES (hindouisme, bouddhisme, jaïnisme, sikhisme, polythéisme kailasha)

Quelques siècles après la mort du Bouddha, un mouvement réformateur, le Theravada, propose de retrouver la parole et la voix la plus pure du Bouddha. Pour cela, des textes sont écrits, compilés, classés, afin de proposer une version plus conservatrice et rigoriste des traditions qui suivirent la mort du Bouddha. La langue utilisée est alors le palit, un dérivé du sanskrit. Ces anthologies de textes sont les Cannons palits, dont l'autorité est aujourd'hui encore reconnue en Indochine.

Le bouddhisme suivit alors la vallée de l'Indus, rejoignit ses sources et s'installa pacifiquement en Gandhara, Sogdiane et Bactriane, pays à partir desquels le bouddhisme put se diffuser vers l'est, la Mongolie et la Chine, et vers l'ouest et le Caucase.

C'est en Asie centrale que le bouddhisme s'ancre le plus durablement et influence particulièrement les sociétés qui l’accueillent. Autour du désert du Taklamakan, que doivent contourner les caravanes venues du Moyen-Orient pour rejoindre la Chine, les villes de Kashgar, Khotan et Hami figurent comme les plus prospères étapes de la route de la soie naissante. Mieux, il s'agit des places les plus sûres et les plus sécurisées.

Au début du 3e siècle de notre ère, les Vedas et les Upanishads sont traduits en Chinois, puis sont importés au Japon, où ils connaîtront un grand succès et influenceront durablement la culture locale. Le bouddhisme suit alors l'hindouisme et colonise culturellement l'Asie tout entière.

De -126 à 500 après J.-C., le royaume bouddhiste et indo-européen de Shanshan, et de 56 à 1006 (une période incroyablement longue pour une cité-état indépendante) le royaume bouddhiste et indo-européen de Khotan, firent du bassin de Turpan l'un des centres internationaux du bouddhisme. Des caravansérails et des écuries sont alors installés dans des grottes, de même que des dortoirs que l'on met à disposition des voyageurs (comme à Dunhang, dans le site des grottes des mille Bouddhas, en activité de 400 à 1000 après J.-C.) Aux murs de ces grottes sont peintes des fresques représentant la vie du Bouddha. À chaque passage, les caravaniers laissaient un pourboire plus ou moins élevé, ce qui permettait aux congrégations de moines de vivre de leurs passages et de diffuser leur doctrine au-delà du désert et des murailles de roches qui les entouraient.

Depuis ce creuset géographique, situé entre la Sibérie, l’Himalaya et le Taklamakan, le bouddhisme va ensuite rayonner jusqu'en Chine, en Corée et au Japon, où il inspirera les doctrines Tao et Zen, et influencera le shintoïsme. En 300 de notre ère, toute la Chine est soumise à l'influence bouddhiste. Cette doctrine, ainsi que les Vedas, grâce à leur traduction, pénètrent le Japon et se mélangent aux croyances locales. Ganesh, le Vinayaki des Tamouls, devient alors Kangiten et Shiva devient Daikokuten.

Au Vietnam, la fédération de Champa qui elle aussi fut incroyablement stable en perdurant presque deux millénaires (192 à 1832), adopte l'hindouisme d'abord, puis le bouddhisme à partir de 978.

Au début du second millénaire, le bouddhisme s'est installé dans les plaines eurasiennes, de même que dans le Caucase. Des rives de la mer Noire à celle de la mer de Chine, le bouddhisme est pour quelques siècles une des religions les plus présentes et les plus importantes.

Vers le milieu du premier millénaire de notre ère, la progression du bouddhisme marque un frein à l'ouest. En 500, la Sogdiane n'est plus bouddhiste, en 700 c'est l’Afghanistan qui s'islamise de même que toutes les peuplades turques d'Asie centrale, comme les Kazakhs, les Ouïgours et les Mongols. À l'est, par contre, le bouddhisme continue de séduire, bien qu'il ait été pour toujours relégué au rang de secte dans le sous-continent. En Indochine, le Dvaravati (500 à 1000), est un royaume bouddhiste, de même que celui des Khmers. Tous ces peuples resteront jusqu'à nos jours fidèles au bouddhisme.

En Indonésie, le royaume de Kalingga (600) à Java, l'empire de Srivijava (600 à 1200) et les congrégations bouddhistes à Bali, assurent la bonne santé de la doctrine du Bouddha. Vers 800 est construit le temple de Borobudur à Java.

Bien que largement présent aux quatre coins de l'Asie, le bouddhisme décline tout à fait en Inde. Dans un dernier mouvement d'expansion, il s'installe au Tibet, où il se mélange avec la culture bön et le lamaïsme. Dans la vallée du Gange et dans l'ensemble du sous-continent indien, le bouddhisme a disparu, tombé en désuétude. En 1050, il n'y avait pour ainsi dire plus de bouddhistes en Inde.

Que dura le bouddhisme aux Indes ? Sept ou huit siècles peut-être, une heure dans la vie de ces multitudes dont l’évolution historique dans le passé et l’avenir paraît aussi infinie et confuse que leur pullulation dans l’étendue. L’Inde, insensiblement, revint aux dieux védiques, le brahmane, appuyé sur le prince, reconstruisit la pyramide sociale et balaya de la terre des hommes l’espoir du paradis. Le bouddhisme se réfugia dans l’âme de quelques cénobites, et, par delà les frontières de l’Inde, alla conquérir l’Asie. Ainsi le christianisme, né de l’idéal sémitique, devait vaincre tout l’Occident, sauf les Hébreux. Une révolution ne conquiert pas l’instinct fondamental du milieu qui l’a provoquée.

É. Faure, L'art médiéval, 1, 1.

Le haut plateau tibétain qui s’ouvre alors au bouddhisme est sous la domination d'un clergé, les lamas. Le Livre tibétain des morts, le Bardo Todol est consigné en 1400.

Durant plus d'un millénaire, le Tibet restera un territoire interdit, où tout voyageur qui ne serait pas invité par les lamas était immédiatement mis à mort. Le commerce y fut soit interdit, soit très fortement réglementé et à part quelques caravanes envoyées par l'Empire du Milieu, nul n'y passait. Il y fait extrêmement froid, les glaciers, l'altitude, l'aridité et la sécheresse de l'environnement empêchaient toute installation permanente. Pauvre en richesses naturelles, que les conditions climatiques empêchaient d'exploiter, le Tibet n’intéressa pas les envahisseurs, qui dévasteront l'Iran, l'Inde, la Chine, mais ne s'aventureront pas aussi haut, sachant ne rien y trouver.

Les spiritualités INDIENNES (hindouisme, bouddhisme, jaïnisme, sikhisme, polythéisme kailasha)

La fin du bouddhisme en Asie centrale

Au début du second millénaire, les invasions musulmanes en Asie centrale et l'influence de l'islam en Indonésie, auront raison du bouddhisme, qui se voit rayé de la carte en quelques siècles. Aujourd'hui, les derniers pays à majorité bouddhiste sont concentrés en Indochine, il s'agit de la Birmanie, du Laos, du Cambodge et du Vietnam. La Mongolie, le Bhoutan et le Sri Lanka sont d'autres pays enclavés ou insulaires dont la majorité de la population est bouddhiste.

Où le bouddhisme ne règne pas comme religion dominante, il est victime de persécutions. En Chine communiste, il est interdit, puis rendu à l'état de curiosité culturelle, tandis que dans le monde musulman, on s'évertue encore à effacer son ancestrale présence.

En mars 2001, selon la doctrine islamique condamnant la représentation humaine, les talibans détruisent les bouddhas de Bamiyan après un mois de bombardement d'artillerie. Il s'agissait du plus beau vestige qu'avait laissé le bouddhisme en Asie centrale : des statues de 35 et 53 mètres de haut, gravées dans la roche et jadis peintes avec brillance.

Même suite au départ des talibans et malgré de nombreuses propositions récentes de reconstruction financées entièrement par des fonds étrangers, l’Afghanistan refusera à chaque fois de donner suite à ces offres, étant donné qu'il est impensable qu'un État musulman favorise la reconstruction d'un monument hérité du passé préislamique, et donc considéré comme barbare et idolâtre. Au contraire, en 2015, alors que les talibans ne sont officiellement plus au pouvoir et que le pays entame une ouverture libérale, une mosquée et une école coranique sont construites sur les lieux des statues, afin que plus rien ne subsiste, pas même le vide, de ce qu'avait pu être l’Afghanistan d'avant les conquêtes arabo-turques.

La plupart des zones bouddhistes historiques, comme l’Afghanistan, les îles indonésiennes et malaises, ont donc été nettoyées ethniquement et culturellement depuis mille ans pour que n'y subsiste plus que l'islam. Le culte de Bouddha, jadis largement diffusé tout à travers l'Asie, se fait donc aujourd'hui plus rare. La Chine communiste, le déclin de l'Empire japonais et la christianisation de la Corée n'ont pas favorisé la perpétuation de la tradition bouddhiste en Asie du Nord-Est.

 

Le bouddhisme en Inde aujourd’hui

De nos jours, le bouddhisme représente une part négligeable de l'immense population indienne : 0,8 % de la population totale, soit tout de même 8,4 millions d'adeptes. À l'échelle mondiale, les bouddhistes indiens ne représentent que 1,5 % de la population bouddhiste totale.

7,3 millions des bouddhistes indiens sur les 8,4 que compte sa population nationale totale, sont des dalits (Intouchables) convertis et donc très peu considérés socialement et ne possédant aucun point politique. La plupart sont originaires du Maharashtra (6,5 millions), où se convertirent de nombreuses familles lors de la vague de renouveau bouddhiste initié au milieu du 20e siècle par B. R. Ambedkar.

Les autres communautés bouddhistes sont de races sino-tibétaines et habitent sur les contreforts de l’Himalaya. Elles sont peu nombreuses, peu développées et relativement coupées du reste de l'Inde, comme au Sikkim où elles représentent 27 % de la population, en Arunachal Pradesh (12 %), ou au Ladakh. Dans ces États, les populations bouddhistes habitent plutôt les villages d'altitude, tandis que les hindous occupent les villes et les vallées.

La communauté tibétaine est particulièrement présente en Inde. Des réseaux de passeurs acheminent chaque année des centaines de Tibétains qui font le choix de quitter leur pays occupé pour intégrer une des nombreuses colonies tibétaines du sous-continent indien. Depuis les années 1960, l'obtention des permis de séjour pour fuir la dictature chinoise leur est même facilitée.

Les plus importantes communautés de la diaspora tibétaine sont à Delhi, à Bodhgaya (qui connut longtemps un camp de réfugiés) et bien sûr à Dharamshala, la ville de l'Himalaya où vit le Dalaï-Lama et où siège le gouvernement du Tibet en exile depuis 1960, à la suite de l'invasion chinoise de 1950.

 

L'héritage du bouddhisme

Vu d'Inde, à part durant quelques siècles avant notre ère, le bouddhisme n'a jamais été autre chose qu'une énième doctrine anti-dévique. S’opposant frontalement au brahmanisme, le bouddhisme tomba vite en désuétude. Contrairement au jaïnisme, qui prônait un ascétisme élitiste et seulement réservé aux hommes en fin de vie, donc ne s'opposant pas à la famille ni à la prospérité, la doctrine du Bouddha proposait pour tous, et donc les laïcs aussi, une philosophie du renoncement total et immédiat.

Si une telle doctrine fanatique ne prit pas en Inde, elle se transforma, devint un culte à totem et sut charmer les Tibétains. Il faudrait alors citer Milarépa (v. 1100), adoré de nos jours par 6 millions de Tibétains. Milarépa est le héros, le sage et le fondateur de l'entité culturelle et théologique tibétaine. Tsongkhapa (1357 - 1419) est le fondateur de la secte guéloukpa, connue sous le nom de « secte des bonnets jaunes ». Un à six millions de Tibétains le vénèrent aujourd'hui.

Emmené dans les bagages des shivaïtes tamoules, le bouddhisme saura prendre ancrage en Indochine et en Indonésie. Mais ce n'est que des milliers d'années après la mort du Bouddha, que l'Occident eut la chance d'entendre parler du Shakyamouni. Depuis, il semble évident que sa doctrine est bien plus populaire en Occident que n'importe laquelle des nombreuses doctrines typiquement indiennes, y compris le vedanta, le tantrisme ou même le yoga classique.

Bodhidharma (v. 500), le moine indien qui prêcha en Chine fut le premier instigateur de la doctrine subversive du Zen. Reprise plus tard par Dogen (1200 - 1253).

Selon la tradition, le zen eut comme premier maître Bodhidharma venu de Ceylan, au début du 6e siècle, et qui initia son célèbre disciple chinois Eka. De Chine, où il s'implanta à travers une lignée de patriarches le zen devait gagner le Japon. Il y colorera tout un art de vivre : l'art des jardins de méditation, des bouquets, du thé, le tir à l'arc, le judo, relèvent d'influences zen.

Le zen, né en Chine sur les bases du confucianisme et du bouddhisme, ne propose donc pas à l'homme d'atteindre le bonheur par la méditation transcendantale ou l'ascétisme, mais par la parfaite conscience de chacun de ses gestes, même les plus simples. Le zen ne propose donc aucun autre mystère que celui de « boire le thé » en toute intelligence, c’est-à-dire en savourant ce qui peut être savouré, tout en magnifiant l'instant. Les principaux maîtres du zen, à l'image du plus grand d'entre eux, Maître Dogen, étaient des vagabonds et des irrévérencieux, qui pouvaient jouir d'orgie, de vin, voire de rapine, et des plus simples plaisirs, comme, justement, de boire le thé. En cela la représentation du Bouddha, gros et riant aux éclats, ne peut que parfaitement convenir à la culture jouissive chinoise.

Depuis les premières traductions des sutras qui se diffusèrent sur la route de la soie, les religions dharmiques ne cessèrent d'inspirer les maîtres chinois ou coréens. C'est ainsi que Li Hongzhi (né en 1951), le fondateur du Falun Gong (10 à 60 millions de pratiquants) doit être considéré comme un héritier de la pratique du zen, donc du bouddhisme.

Les deux plus grands maître du zen donnèrent une définition de leur doctrine. Citons ainsi Bodhidharma :

Si vous cherchez le Bouddha, vous devez voir en votre propre Nature, car cette Nature est le Bouddha lui-même. Si vous n'avez pas vu en votre propre Nature, à quoi sert-il de penser au Bouddha, de réciter les sutras, d'observer un jeûne ou de suivre les préceptes ? Le Bouddha est votre propre Esprit, ne commettez pas la faute de vous prosterner devant les Objets extérieurs. « Bouddha » est un terme indien, qui signifie « nature illuminée ». Par « illuminée » on entend « spirituellement illuminée ». Cette Nature est l'Esprit, et l'Esprit est le Bouddha, et le Bouddha est la Voie, et la Voie est le zen [...] Voir directement dans sa Nature originelle, voilà ce qu'est le zen.

Bodhidharma, cité par D. T. Suzuki, Essai sur le bouddhisme zen, 1944.

et maître Dogen :

Apprendre le Zen, c'est nous trouver. Nous trouver c'est nous oublier. Nous oublier, c'est trouver la nature de Bouddha. Notre nature originelle.

Tout comme les fondateurs de cultes coréens et chinois, le Vietnamien Ngo Van Chieu (5 millions de fidèles) s'inspira lui aussi du bouddhisme. Citons pour les mêmes raisons Ch'oe Che-u et Son Pyong-Hi, les fondateurs du Donghak, la religion nationale coréenne (qui est une sorte de syncrétisme abrahamique, dharmique et local). Ce courant donnera naissance au cheondoisme et au suungyo, suivis de nos jours par 8 millions de Coréens. Citons aussi Gang II Sun et Cha Gyeong-seok, des sectes schismatiques et apparentées au jeungsanisme et du bocheonisme (2 millions de fidèles dans les deux Corées).

En Inde, le récent renouveau du bouddhisme est marqué par la personnalité de Bimrao Ramji Ambedkar (1894-1947), converti au bouddhisme et fondateur du courant navayana (« Nouveau Véhicule »). Prônant l'absolu rejet des castes et de l'héritage aryen védique, ce mouvement est à la fois religieux et social, et compte dans ses rangs plus de 7,3 millions d'anciens parias.

Le sikhisme

En 1469 naît Guru Nanak, le fondateur de la doctrine sikhe. Après avoir voyagé dans le monde indien puis dans le monde arabe, il enseigne une doctrine qui se propose de dépasser les différences entre les différentes traditions religieuses, pour favoriser une étude œcuménique du divin.

« [Le sikhisme] a surgi au milieu de l’Hindouisme ; l’idée du grand fondateur, le Gourou Nanak (1469 - 1539), étant de réunir les Hindous et les Musulmans dans une ligue d’amour envers Dieu et de serviabilité envers les hommes. La pensée de Gourou Nanak, telle qu’elle est exprimée non seulement par ses paroles, mais surtout par sa vie, c’était de faire converger ces éléments hostiles du peuple hindou, vers un centre que tous pussent accepter. Ce centre, c’est avant tout l’amour de Dieu, Bhakti, la dévotion — Bhakti envers Dieu et aussi envers le Gourou, le Maître, car le mot même de Sikh vient du mot Shishya, disciple, et cette idée de l’amour de Dieu et du Maître est la base même, la vraie racine du Sikhisme. C’est donc, originairement, un mouvement de dévotion. La philosophie est la même que celle des Hindous, mais le mouvement est réformateur dans sa nature, en lutte contre le formalisme du temps, contre le cérémonial, afin de trouver la vie cachée sous les formes, l’essence de la vérité qui a inspiré les cérémonies. À l’époque de Gourou Nanak, ainsi que cela se présente trop souvent dans l’histoire du monde, une grande religion était devenue de plus en plus formaliste et les hommes dépérissaient en mangeant l’enveloppe du grain au lieu de se nourrir du grain lui-même. Le Gourou Nanak s’efforça de trouver le grain et, en agissant ainsi, il rejeta, en grande partie, l’enveloppe ; il s’efforça d’amener les hommes à voir la réalité de la religion, la vie, l’essence de cette religion, et à trouver cette vie et cette essence dans l’amour de Dieu et du Gourou, dans l’amour des hommes considérés comme les enfants d’un même Dieu. […] Lorsqu’il mourut, après soixante-dix ans d’une noble vie et d’un enseignement sans prix, ses disciples se disputèrent sur la question de savoir à quelle religion il appartenait réellement ; fallait-il le brûler comme un Hindou, ou l’enterrer comme un Musulman ? Tandis qu’ils se disputaient, quelqu’un souleva le linceul qui recouvrait le cadavre ; le corps avait disparu, il ne fut donc ni brûlé, ni enterré. » A. Besant, Des religions pratiquées actuellement dans l’Inde.

 

Guru Nanak

 

Le sikhisme n'est d'abord pas une religion à part entière, mais juste une tradition qui ne souhaite pas faire sécession ni se présenter comme un nouveau culte.

Né dans un contexte de guerre de religions entre hindous et musulmans, le sikhisme proposa de surmonter les différences de culte pour ne s’intéresser qu'à l'enseignement divin de chacune d'elles. L'étude du Coran, comme de la Bible ou des Védas est encouragée, mais c'est le Guru Grand Sahid qui est considéré comme le livre le plus saint des sikhs. Il raconte la vie de Guru Nanak, le fondateur de la tradition, ainsi que des neuf autres successeurs qui suivirent à la tête de ce culte, à la fois indépendants de l'hindouisme et jugés hérétiques par l'islam. Le sikhisme considère comme une perte de temps de comparer les religions et les dieux entre eux. L'unité de Dieu, malgré ses représentations, ses prophètes supposés et ses incarnations, est placée au-dessus de tout et est considérée comme une valeur suprême de cette religion. « Il n'y a pas de musulmans, pas d'hindous, il y a des sikhs ! » clamait Guru Nanak.

Avant de mourir, Nanak désigne un second gourou pour perpétuer la tradition. Neuf autres gourous suivront, et chacun ajoutera son enseignement en complétant celui de Nanak. L'édition d'un livre fédérateur, semblable à une bible ou un coran, est l’œuvre du cinquième gourou, Guru Arjun. Celui-ci instaurera aussi un baptême sikh, ce qui en fera une religion à part quelque 160 ans après la mort de Guru Nanak.

En 1708, Guru Gobind Singh, le dernier et ultime gourou canonique, refuse de se convertir à l'islam. En conséquence de quoi, il est assassiné par les autorités musulmanes. Dès lors, les sikhs se révoltent et créent l'État indépendant sikh du Penjab. La puissante cavalerie sikhe empêchera dans un premier temps une reconquête, puis suite à la prise de Lahore, l'Empire sikh est fondé.

De 1799 à 1849, il ne cessera de s'étendre du Penjab aux pieds de l'Himalaya et du Cachemire. L'ennemi musulman perdant de la puissance, les sikhs tourneront alors leurs efforts de guerre contre la présence colonisatrice des Anglais. Depuis ce combat pour défendre la terre indienne contre les envahisseurs, les sikhs et leur religion jouissent parmi les Indiens de toutes confessions d'un très grand respect.

 

Le sikhisme refuse les idoles et prône un dieu unique, semblable à celui tout puissant et omniscient du monothéisme abrahamique. Mais il reprend aussi à son compte les principes essentiels de l'héritage védique, tels que le karma, les avatars et les réincarnations.

Dans le sikhisme, une vie intègre et honnête permet de se rapprocher de Dieu et de connaître la mukti, c'est-à-dire la libération de l'âme. Par ailleurs, l'ascétisme ou le retrait du monde ne sont pas nécessaires pour parfaire l'élévation spirituelle. Les richesses matérielles ne sont pas non plus condamnées, mieux : elles sont une récompense à celui qui agit comme il plaît à Dieu.

Un autre concept védique, la maya, c'est-à-dire le caractère illusoire de la réalité est repris par les sikhs. Il s'agit d'un mur érigé entre Dieu et ses créatures, et que seules l'étude et la prière peuvent faire tomber. Sikh est un terme qui veut d'ailleurs dire « étudiant ».

Comme les hindous, les bouddhistes et les jaïnes, les sikhs respectent l'ahimsa (refus de la violence envers le vivant). Le sikhisme bannit la viande (avec cependant une rigueur relative), et l'ensemble des activités qui maltraitent ou encouragent la maltraitance animale, car « Dieu est en toute existence ».

De même, les vices comme les jeux de hasard et l'alcool sont interdits. Afin de marquer leur respect envers tout ce que Dieu fait pousser, les sikhs ne se coupent ni la barbe, ni les cheveux. Les sikhs initiés, plus âgés, ou faisant partie des classes les plus nobles, s'entourent donc les cheveux d'un turban et portent la barbe. Entre autres, leur panoplie distinctive comprend un petit couteau, qui se porte cérémonieusement mais quotidiennement à la ceinture, afin de symboliser la lutte contre les forces du mal, mais aussi le courage que donnent la prière et l'adoration de Dieu (qu'ils appellent indistinctement Satnam, « le véritable Nom »).

Bien que lui ressemblant, le sikhisme se distingue nettement de l'hindouisme : il ne reconnaît pas les idoles ni le caractère divin des gourous, prophètes et avatars, tout en acceptant leur existence, et refuse théoriquement le système des castes et les mariages arrangés (le mariage sikh est plutôt le couronnement d'une union spirituelle et mystique entre deux personnes, qui se rapproche du tantrisme).

Le principal lieu sacré du sikhisme est le temple d'or de Amritsar, à quelques kilomètres de la frontière pakistanaise, au Penjab indien. Bien qu'ils représentent 60 % de la population de cet État, où leur culte trouve ses origines, les sikhs ne sont que 1,7 % de la population nationale indienne, soit quelque 21 millions. Jadis très présents dans la vallée de l'Indus, mais en raison de plusieurs siècles de persécutions religieuses, les sikhs ne sont plus aujourd'hui que quelques milliers au Pakistan et en Afghanistan. En outre, une diaspora prospère de commerçants et d'hommes d'affaires sikhs, mais aussi de chauffeurs de taxi, est installée à Singapour, au Canada, aux États-Unis, en Australie et à Londres. En France, les sikhs seraient 10 000, concentrés particulièrement aux alentours de la ville de Bobigny, en banlieue parisienne.

La religion kailasha, le dernier polythéisme ancestral

Les pratiques rituelles sont classiques pour un peuple Indo-européen. Les divinités sont adorées grâce à des piliers de bois sculpté ou à des monolithes, ainsi que le faisaient les Celtes ou les Slaves. Ces totems sont anthropomorphiques, avec des pierres blanches pour figurer les yeux.

Le sacrifice animal est pratiqué. À chacune des divinités du panthéon kailasha correspond alors un animal : des vaches sont sacrifiées à Imra, des bœufs et des béliers à Gish, des moutons et occasionnellement des chèvres ou un bœuf à Bagish. Des chèvres sont offertes à Mahadeo (et parfois un bœuf) et aux autres dieux. La vache est l'animal qui représente le plus grand sacrifice, car cet animal coûte bien plus cher qu'un mouton ou qu'une chèvre. De ces deux derniers animaux, le bélier a plus de valeur que la chèvre. Le bélier peut être sacrifié sur les toits plats des maisons. À la manière des sacrifices aryens décrits par exemple dans le sacrifice royal du cheval (ashvameda), les sacrifices se pratiquent par décapitation, le sang est alors offert en libation, puis le corps est démembré, coupé en lamelle de chaire et jetés dans le feu sacré. De telles pratiques se déroulaient déjà de la même manière en 6500 av. J.-C., le site de Merhgarh, plus ancien site néolithique indien, nous en témoignant (sacrifice de bélier et dispersion du sang).

On sacrifie aussi pour finir une querelle ou acter une alliance. On forme alors des galettes avec le sang des victimes, mêlé à de la farine, à du vin et à de l'eau pure, puis on les entrepose dans l'autel du temple. Comme il est coutume dans tout le monde himalayen, du bois de santal est brûlé lors des cérémonies. Symboliquement, la fumée s'élève vers le ciel en emportant avec elle les offrandes qui sont adressés aux divinités.

Les prêtres forment une caste dont la profession est héréditaire. Ceux-là doivent maîtriser les chants sacrés, ainsi que le font les brahmanes védiques, et sont dotés du pouvoir de percevoir les fées lors des rituels. Ce sont des poètes et des chamanes qui durant les rituels n'hésitent pas à mimer leur contact avec l’indescriptible. Ils pratiquent l'astronomie et interprètent les prophéties.

Les Kailashas ne pratiquent pas le sacrifice humain et entèrent leur mort dans des cimeterres, une coutume qui les rattache au monde scyto-kourgan et qui les différencie nettement des pratiques védiques ou mazdéennes. Cependant, à la manière des peuples antiques et indo-européens, les kailashas ne prient pas, mais invoquent et célèbrent les divinités.

Malheureusement, les cimetières et monolithes, de même que les temples kailashas sont régulièrement détruits par des fanatiques musulmans. De fait, sans que l’on ne sache s'il s’agit d'une pratique ancestrale ou d'une adaptation aux conditions difficiles de leur culte, les Kailashas n'élèvent pas de temple imposant ni de lieux de culte en l'honneur de leurs divinités. Plutôt, ils leur préfèrent des brasiers, sur le modèle des brasiers mazdéens et védiques, essentiels et centraux dans la pratique du culte (libations et oblations). De même qu'en Inde, le brasier est alors alimenté avec différents types de bois, dont les essences sont sacrées et appropriées. Les Kailasha pratiquent aussi la circonvolution autour de leurs idoles et autels. La circonvolution est une pratique courante en Eurasie, qui se pratiquait jadis en Celtie, et de nos jours ainsi en Inde, au Tibet, mais aussi dans tous les pays de tradition bouddhistes (Chine, Japon, Indochine).

De très nombreux festivals parsèment le calendrier kailasha. Nous citerons le festival du printemps, « Zosi», le festival des moissons, « Uchao », la fête du vin, « Pu ». Le plus important des festivals est celui de Chaumos, célébrant le solstice d'hivers. Durant ce festival, les villageois allument des foyers animés par le feu sacré au sommet des montagnes, sur le toit des maisons, dans les lieux de culte. On offre alors en offrande des fruits secs, des noix, du fromage, du vin et les animaux que nous avons déjà cités. Les festivités incluent des danses folkloriques et des chants entonnés par les femmes, amenées à se promener en bande en ne cessant pas de chanter. De telles pratiques rappellent à la fois les bacchanales dionysiaques mais aussi les danses en l'honneur de Krishna décrites par la poétesse dravidienne Andal. Les femmes, quel que soit leur âge ou leur condition, sont alors encouragées à se maquiller, à se faire belle, à danser et chanter, car elles sont celles qui assureront aux clans une prospérité à la fois alimentaire, en travaillant aux champs, mais aussi démographique, en donnant naissance à de vigoureux et nombreux enfants. Durant ce festival, les femmes prennent de très nombreux bains rituels de purification.

Enfin, les Kailashas accordent une grande importance aux auspices, ce qui induit toute une suite de superstitions qui attribuent des caractéristiques de pureté ou d'impureté à chaque tâche quotidienne et à chaque domaine de l'existence. Si ces domaines purs et impurs se croisent, se mêlent, alors l’équilibre de la vie est rompu, et le Mal en résultera. De telles superstitions se retrouvent de manière extrêmement similaire tout à travers le sous-continent indien, antique comme moderne.

L’obsession de l’impureté pousse les Kailashas à ségréguer leurs femmes quand elles ont leurs règles. Des bashalis, c’est-à-dire des maisons en bordures des villages, étaient alors réservées aux femmes qui saignent ou qui enfantent, afin qu’elles ne polluent pas le reste de la communauté (par exemple en cuisinant). Dans cette pièce exclusivement réservé aux femmes et depuis laquelle les femmes qui ont leur règle ne peuvent pas sortir, était entreposée une statue de la déesse Disni (Diziane), la protectrice des femmes enceinte, déesse de la fertilité.

De cette vision binaire de l'existence découle aussi la vision kailasha qui sépare nettement les vallées, peuplées de barbares, et l'altitude, que peuplent les Kailashas. Les Kailashas attribuent à la montagne le domaine du divin, la nature sauvage et immaculée, la vie pastorale et les lieux saints, tandis que dans la vallée se trouvent les cimetières, les femmes qui ont leurs règles et leur bashali, ainsi que les musulmans qui vivent dans les vallées environnantes. Cette vision d'une montagne pure et divine, les Kailashas la partage avec les shivaïtes et le mythe du Mont Kailash, mais aussi avec les cultures aryennes. Pour celles-ci, la montagne représente le lieu le plus pur, le plus inspirant et le plus sage sur Terre. Il s'agit de la montagne sacrée Hara pour les Aryens perses, du mont Mérou pour les Indiens, devenu Sumérou chez les Bouddhistes. Le roi Brighu, bon nombre de rois de la dynastie Ishkavaku, Zarathoustra, mais aussi le tirthankara jaïn Adinath, c'est dans les montagnes que les personnages des mythologies indo-perses vont chercher l'illumination, c'est-à-dire le repos en se préparant à la mort.

L'Univers kailasha est composé de trois dimensions: le paradis, domaine décomposé en sept mondes supérieurs, la Terre, et les mondes inférieurs infernaux. Soit : l'immatériel, le matériel, et le non-existant, ou encore la négation. La représentation du monde traditionnelle et mythologique des Kailashas est donc classique pour un peuple indo-européen, à ceci près que les Kailashas ne se perçoivent pas comme originaires du nord, mais seraient venue depuis le sud jusqu'au Chitral. Ce pays méridional ancestral est appelé Tsiyam.

Quand au panthéon Kailasha, il est composé de Imra (ou Imro), le dieu créateur et central, de Gish et Bagish, et de Mahadeo (version kailasha de Shiva Mahadeva). Ensemble, les dieux forment un groupe semblable aux dévas védiques et aux arses nordiques, ce sont les Dévalogs. De nombreux mythes kailashas, sans être bien sûr identiques à leurs lointains cousins védiques possèdent cependant de nombreux points de résonance, tel que le mythe de purucha l'être cosmique démembré pour créé la vie, ou encore les aventures d'un dieu qui libère un soleil prisonnier.

Par ailleurs, les chefs kailashas étaient jadis portés sur des « trônes d'honneur » au-dessus des épaules de leurs partisans. Une telle pratique rappelle les banquets de l'aristocratie sogdienne mais aussi les parades des chefs de clan celtes sur un bouclier cérémonial.

 

Le festival de Chaumos

Nous reproduisons la prière au corbeau sacré chanté et le programme du festival de Lagaur (Pakistan), inclus comme annexe de l'étude Pagan Christmas, Winter Feasts of the Kalasha of the Hindu Kush, de Augusto S. Cacopardo (de l'Université de Florence) :

 

Préparations du festival de Chaumos – 10 décembre 2006

Les garçons encore vierges font les préparations au temple de Praba. De vieux paniers sont brûlés, on chante et on danse autour d'un feu de camp, des chansons dédiées au festival de Chaumos.

 

Le festival de Chaumos – 14 au 20 décembre 2006

14 décembre : purification du terrain à l'aide de la fumée des branches de genévrier que l'on brûle. Lutte rituelle et grande effervescence. Rituels effectués à l'aide de gui et en entonnant des prières secrètes. La journée se termine par une danse effectuée par des hommes parés de gui. Cette danse s'appelle la danse du markhor, une sorte de bouquetin aux cornes impressionnantes.

20 décembre : danse et chant durant la journée, juste à l'extérieur des temples. Les jeunes filles font le rituel de la quête des haricots en dansant d'un village à l'autre. Des rites effectués avec du gui marquent la fin de la période de réclusion des novices. Les plus jeunes se réunissent dans le temple afin de surveiller la cuisson des haricots

 

Le chant des haricots

7e jour de Chaumos. Milieu d'après-midi. chanté par des jeunes filles qui font la tournée des villages en demandant des haricots secs et des lentilles :

 

« Que les haricots et leurs graines croissent !

Que le markhor [sorte de bouquetin aux cornes impressionnantes] grandisse !

Que les flageolets [haricots mouchetés] et leurs graines croissent !

Que le markhor grandisse !

Que les haricots et leurs graines croissent !

Que les lentilles blanches et leurs graines croissent !

Que le markhor grandisse !

Que les chèvres et leur progéniture grandissent !

Que le markhor grandisse !

Que les chevreaux et leurs graines grandissent !

Que le markhor grandisse !

Que le bétail et leur progéniture grandissent !

Que le markhor grandisse !

Que les veaux et leur graine grandissent !

Que le markhor grandisse !

Que ce qui a trait aux femmes s'accroisse !

Que le markhor grandisse !

Que ce qui a trait aux hommes s'accroisse !

Que le markhor grandisse !

Que la force virile s'accroisse !

Que le markhor grandisse ! »

 

Après le festival de Chaumos

21 décembre : les haricots cuits sont distribués entre les foyers.

6 jours plus tard : les têtes et les membres des animaux sacrifiés sont mangés

 

La prière au corbeau

Les Kailashas considèrent le corbeau comme un signe de prospérité et d'abondance. Le corbeau représente les ancêtres et il est nourri de la main gauche, c’est-à-dire de la main réservée aux tâches hygiéniques et malpropres. On retrouve dans cette chanson le thème de la paternité et l'espoir en la naissance d'un enfant mâle, cher aux sociétés patrilinéaire :

 

« Rends-nous prospère grâce à une grande progéniture, viens à nous ô petit corbeau

Pourvois-nous du plus grand des bonheurs, viens ô petit corbeau

Donne-nous la satisfaction, viens ô petit corbeau

Apporte-nous le bouc sacrificiel, viens à nous, viens ô petit corbeau

Multiplie la population de notre village, viens ô petit corbeau

Apporte l'altar en métal et son trépied, viens à nous, ô petit corbeau

Apporte-nous la mâle énergie, viens ô petit corbeau

Le fils de ma sœur ne peut plus marcher, viens ô petit corbeau

Tiens la souffrance éloignée de nous, viens ô petit corbeau

Apporte-nous la santé, viens à nous, viens ô petit corbeau

Prie Allah pour nous, viens ô petit corbeau

Apporte les graines d'orge en aval des rivières, viens ô petit corbeau

Augmente notre population, viens ô petit corbeau

Tiens éloigné de nous l'anxiété, viens ô petit corbeau

Faits que nos vies soient longues, viens ô petit corbeau

Faits que nos enfants soient des gens bons, viens ô petit corbeau

Pourvois nos frères d'un premier né qui soit un garçon, viens ô petit corbeau

Satisfais les aspirations des âmes, viens ô petit corbeau. »

 

Le panthéon indo-européen des Kailashas

Les Kailasha possèdent donc le dernier panthéon polythéiste indo-européen encore en activité. Si en Inde les Dévas ne sont plus que des figures mineures de l'hindouisme moderne, les kailashas croient encore aux Dévalogs de la même manière qu'ils le faisaient déjà plusieurs siècles et millénaires en arrière. Il est cependant vrai que le culte kailasha évolua et que le panthéon actuel ne représente non pas une seule couche homogène de divinités, mais plusieurs.

La divinité la plus ancienne est Imra, aussi appelé Dam Raj. C'est le dieu le plus central, créateur du monde et père des autres dieux, mais son culte est tombé en quelque sorte en désuétude. De nos jours, les figures de Gish, Bagish et Mahadeo sont plus populaires. Enfin, le dernier groupe de divinités est celui des déesses, dont Disni est la plus célèbre. S'ajouteraient encore un quatrième groupe, constitués des divinités domestique gardiennes des familles et des villages.

En comptant les formes principales mais aussi les formes secondaires de leurs incarnations, le panthéon kailasha compterait 16 divinités selon les études du célèbre anthropologue George Scott Robertson, le premier ethnographe à nous avoir fait découvrir cette culture au seuil du 20e siècle. En 1986, l'anthropologue de l'Université de Kent, Peter Parkes, dénombre quant à lui plus de 40 noms de divinités différentes. Aux principales divinités tutélaires universellement vénérées par la communauté kailasha, s'ajoute en effet une divinité gardienne par village. Imra, Gish, Moni et Disni possèdent leur propre temple tandis que les autres divinités logent dans les guérites des principaux temples.

Si les appellations des dieux Kailasha rappellent celles des divinités aryennes védiques ou perses, ces dieux ne sont ni des variations, ni des adaptations, et possèdent un caractère qui leur est propre. On a donc bien du mal à reconnaître Shiva dans la figure de Mon (Mahadeo), tandis que Balimain rappelle autant Indra que Shiva, tout en ayant sa propre mythologie.

Autre exemple, Yama, le dieu de la mort et figure tutélaire secondaire du védisme, est difficilement comparable à Yam Raj, « le roi Yama » des Kailashas, qui est une figure centrale et essentielle de leur culte. Yama est souvent mis en scène dans la littérature brahmanique comme une divinité gardienne des secrets de la vie, toujours prête à conseiller ou à enseigner le dharma aux mortels. Yama n'est pas sinistre ni néfaste comme pourrait l'être un Hadès. Ce n'est que sous l’influence du bouddhisme, que Yama deviendra le principal obstacle à l'illumination du prince Siddhartha, qu'il deviendra jaloux et méchant. Au long du premier millénaire, sous l'influence puranique, Yama deviendra enfin le gardien des enfers, le maître redouté des yamadutas (diablotins sadiques). Autre similitude, tout comme chez les védiques Yama est le père de Manu, le premier homme, le Yam Raj kalaisha est le père de l'humanité et en particulier du premier homme, Baba Adam (« Adam-le-père »). On peut donc en conclure que les kailashas adorent une forme ancestrale de Yama, en tant que gardien de la vie et créateur-destructeur de l'Univers, et pas seulement comme simple gardien des enfers.

Le nom « Adam » est un emprunt au culte islamique que les Kailashas ont consenti, étant donné que la figure mythologique monothéiste d'Adam n'est pas éloignée de la leur. Il en va de même pour Imra, qui devient Allah dans les chansons populaires. Imra, dieu tout-puissant et supérieur à toutes les autres divinités kailashas, créateur de l'univers comme des hommes, gardien et pourvoyeur de la mort, est en effet une figure tout à fait comparable au dieu unique des monothéismes abrahamique. Ainsi, en adoptant, de gré ou de force, les codes de l’envahisseur musulman, les kailasha tentèrent d'éviter les persécutions.

Les Yézidis du Moyen Orient adoptèrent eux aussi la même attitude, nommée taqiya dans le monde musulman, et qui consiste à cacher sa véritable croyance pour ne pas s'attirer les foudres d'une société opposée à de telles croyances. Habituellement la Taqiya est pratiquée par les musulmans dans les pays non islamiques, mais elle peut aussi être pratiquée par des adeptes d'un culte non islamique en terre d'islam.

 

Imra, Yama Raj

Imra (ou Imro en kamviri), Dezau (« le créateur »), Khodaii (en perse), Yama Raj (« le roi de la mort » en sanskrit), ou encore Mara (« la mort » en nuristani), est le dieu créateur, père des autres dieux et du premier homme, « Père Adam. » les autres dieux lui sont subordonnés. La déesse Disni, aussi appelé Dezalik (« la sœur de Dezau ») est présenté comme sa sœur, mais ils ne possèdent pas de père ni de mère en commun, étant tous deux des divinités primordiales. À l'image du Vishnou Narayana allongé sur un serpent au-dessous de l'océan primordial, dont toute création trouve son origine, Imra est le maître de ce qui est, et de ce qui n'est pas. C'est-à-dire de ce qui est créé et incréé, de ce qui est périssable et impérissable. Il est donc le maître du monde souterrain comme du ciel. Les autres dieux vivent de son souffle.

Le culte d’Imra est moins exubérant que celui de Gish ou de Disni. Si chaque village possède une guérite ou une petite chapelle en son honneur, abritant une idole en bois ou monolithe, ces espaces sont humbles et ne distinguent en rien Imra d'une autre divinité. Il en va de même pour le dieu créateur des hindous, Brahma, qui ne possède en Inde que de très rares temples et qui, malgré son rôle majeur dans la mythologie, est une divinité à la modeste envergure comparée à celle de Shiva ou Vishnou.

De nos jours, alors que les Kailashas vivent leur dernière décennie d'existence, le culte d'Imra est tombé en désuétude. Autrefois son plus grand temple se situait à Kushteki, au milieu de la vallée. Après la colonisation du Peristan par les musulmans afghans, Kushteki devint l'unique centre religieux et le principal site de pèlerinage des Kailashas des vallées environnantes. Le temple fut depuis détruit. Il n'en demeure plus rien si ce n'est dans la mémoire kailasha et dans l'œuvre de G. S. Robertson (qui visita le temple à la fin du 19e siècle et fut assez chanceux pour l'approcher et le décrire fidèlement).

 

Gish

Gish est de loin la divinité la plus populaire des Kailashas. Chaque village possède un sanctuaire en son honneur, voire deux. Il est le dieu de la guerre, devenue une divinité après une vie héroïque passée sur Terre à incarner la justice et à massacrer les ennemis des Kailashas. Gish est le héros mythique qui affronta les musulmans et massacra la plupart de leurs chefs (que la mythologie kailasha enregistra comme démons). De même que Héraclès était particulièrement populaire chez les jeunes grecs et les guerriers de Sparte, Gish attire la faveur et la dévotion des jeunes Kailashas. Semblable à Rama, le dieu parfait de l'hindouisme, Gish représente le type même du Kailasha juste et courageux qui n'hésite pas à massacrer ses ennemis.

 

Bagisht

Bagisht est le dieu des richesses et de l'élément aquatique. Il règne sur les rivières, les lacs et les sources. Il est célébré dans les festivals liés à l'agriculture. Les monolithes qui lui étaient consacrés étaient situés à côté de lacs. Les animaux qui lui sont sacrifiés sont jetés à l'eau. En sacrifiant à Bagisht, les kailashas pensent attirés à eux la richesse.

« Dieu des richesses » signifie pour un peuple comme les kailashas, qu'il s'agit d'une divinité qui veille sur le bétail et les divers troupeaux. Les Védas présentent eux-aussi les vaches comme étant à la fois un symbole de toutes les richesses dispensé par la Terre-Mère, mais aussi comme les principaux animaux qu'un brahmane se doit d'avoir près de lui pour vivre. Une vache donne en effet du lait, utile aux nourrissons, mais elle engendre aussi des bœufs, utiles au travail des champs. Les Védas ou l'Avesta décrivent les vaches comme étant l'objet du désir des guerriers aryens. Ceux-là étaient spécialisés non pas dans la conquête de territoire ou leur administration, mais dans le rapt de femmes et le vol du bétail, deux gageurs indispensables à la prospérité d'un clan ou d'une tribu. De telles pratiques se retrouvent dans le mythe de la fondation de Rome et le célèbre épisode de l'enlèvement des Sabines. L’enlèvement de femmes pouvait être un moyen efficace de relancer la croissance démographique d'une société en perte de vitesse, de même qu'un efficace moyen de lutter contre la consanguinité. Ce dernier fléau touche principalement les lieux reculés, particulièrement les vallées de hautes altitudes.


 

Mon (Mandy ou Mahadeo)

Mon semble la plus ancienne des divinités mineures. Mon, aussi appelé Mandy ou Mahadeo par les Kailashas, est connu dans d'autres langues sous le nom de Mahadeva (« le grand dieu » en sanskrit). Il s'agit la plupart d'un qualificatif consacré à Shiva, l'un des membres de la Triade Indienne (Trimurti). Shiva est le dieu destructeur, et il en va de même pour Mon, qui est traditionnellement la divinité choisit par Imra pour combattre les démons. Mon est comme Shiva le dieu des champs dotés d'attributs liés à la fertilité. Comme le Shiva indien, Mon est aussi le « gardien des traditions », celui qui veille au respect des coutumes et à tout ce qui relève de la pureté et de la parole donnée. Ainsi, gardien des promesses, et favori du dieu créateur pour accomplir des missions de destruction du Mal, Mon est aussi à rapprocher du Mithra de l'Avesta. Par ailleurs, Mon est la divinité messagère, qui passe du monde divin au monde terrestre, afin d'amener aux dieux leurs offrandes et aux hommes la bénédiction des dieux en retour. Une nouvelle fois, une analogie peut être faite avec Rudra-Shiva, qu'un mythe nous présente comme perturbant la cérémonie des rishis et dévas, en s'imposant comme un élément indispensable à tout culte véritable. C'est en effet Mon qui fait donc le lien entre les festivités du festival de Chaumos et les Dévalogs auxquels elles s'adressent.

Populaire et adoré quotidiennement parmi les Kailashas, Mon ne connaît pas pour autant la ferveur que connaît Gish, ni l'importance que pu avoir Imra. Les brasiers qu'on lui consacre sont composés de quelques brindilles et de quelques branches, que l'on allume sous une grosse pierre. Il ne s'agit cependant pas d'un signe de la moindre importance de ce dieu, car pour les peuples panthéistes et héritiers du chamanisme, le plus beau temple pour pratiquer un sacrifice est bien la nature elle-même.

 

Indr

Indr, aussi appelé Shura ou encore Shura Verin, est une figure reliée à Verethragna et à Indra, associée à la boisson divine et au vin. Les Kalashas lui offrent une libation avant chaque dégustation. Sous la forme de Verin (Waren, Warendr ou Warin), il est le dieu le plus puissant et le plus redoutable du panthéon kailasha. Plus encore que Gish ou Mon, Indr est le principal protecteur des vallées et du bétail. Tout comme l'Indra védique, il est le maître des pluies du printemps. Un temple lui est dédié dans la vallée du Rumbur, c'est le « Sajigor », un terme souvent confondu avec l'appellation même du dieu (les derniers patriarches kailashas définissent pourtant le Sajigor non pas comme la divinité, mais comme le lieu où son culte est célébré). Indr possède un alter ego démoniaque : Jestan, le chien des enfers. Jestan est combattu par les Dévalogs qui lui jettent des pierres : ce sont les étoiles filantes.

 

Balumain

Présenté parfois comme le frère d'Indr, parfois comme un de ses avatars, le cavalier étincelant Balumain (« celui qui partage les richesses ») est un héros de la mythologie kailasha. Il est particulièrement adoré lors du festival de Chaumos, dont le mythe nous raconte que c'est Balumain, visitant chaque année le pays Kailash, qui apporte le renouveau du printemps. Il apporte aussi aux Kailashas la prospérité et la bonne santé. On adresse à Balumain des offrandes et des invocations en même temps qu'à la déesse Kushumai, déesse de la fertilité. Un des mythes de Balumain et Kushumai est d'ailleurs tout à fait similaire à au mythe indien de Shiva et Parvati : Kushumai quitte Balumain pour s'en aller rejoindre ses propres montagnes, laissant son partenaire seul. Celui-ci, se tournant alors en lui-même, occupa la place qu'avait laissée vacante Kushumai. Or, selon la tradition shivaïte et shaktiste, le Grand Dieu et la Grande Déesse occupent tous les deux le même trône, et donc le même corps. Autre similitude avec la mythologie shivaïte, Balumain est parfois représenté doté des deux sexes, qu'il peut incarner à sa guise. Nous retrouvons alors Shiva Ardhanarishvara, « le seigneur androgyne », présenté comme l'alliance de Shiva et Parvati dans un même corps, et donc le dépassement du principe de bipolarité ou de différenciation ; Ardhanarishvara étant la forme ultime du divin.

Tout comme Shiva, Balumain est un héros civilisateur, c'est lui qui enseigna aux hommes les recettes des gâteaux sacrificiels à base de sang de caprins et c'est lui qui est à l’origine du premier festival de Chaumos, qu'il célébra avec les Kailashas.

 

Disni et les déesses kailashas

Dezalik, ou Disini est la déesse de la fertilité. Comme les déesses tutélaires grecques, elle est la force de destruction qui est au service de la conservation de la vie. Elle est la protectrice des enfants, des femmes qui accouchent et du genre féminin en général. Disni est la version kailasha de la Grande Déesse, aussi déesse de la Terre. Présentée alternativement comme la fille ou la création d'Imra, Diziane forme avec lui un couple qui rappelle celui de Brahma et Sarasvati. Diziane est aussi à rapprocher de l'Aphrodite céleste. À la différence près que celle-ci est née des flots de la mer primordiale tandis que Disni est né dans un lac.

À l'instar des autres divinités, le culte de Disni est en voie de disparition. Selon les témoignages recueillis par les ethnologues qui documentèrent leur culture, si on danse encore en son honneur lors de festival qui lui est adressé, les paroles des chansons ont été oubliées.

En tant que déesse de la terre, les vaches lui étaient associées. Elle était leur gardienne et la distributrice de leur lait (ses statues étaient couvertes de libations de beurre). Tout comme la grande déesse hindoue, son mythe la rattachait à l'arbre de vie (dans lequel elle s’était réfugié). À chaque fois qu'un garçon naissait, on lui offrait un bouc. D'importants festivals lui étaient consacrés, que les musulmans surnommaient l' « Aïd des mécréants », tant les sacrifices qui lui étaient adressés étaient nombreux.

Nous proposons un hymne à Disni extrait de The Statue KK II A and Its Circumstances, de Lennart Edelberg, un article paru dans A Kafir Goddess, d'Ahmad Ali Motamedi (Arts asiatiques, Vol.  18, Issue 18, 1968.) :

 

Ô Disni, tu es la protectrice des portes de Dieu

Et plus encore, tu possèdes les 18 niveaux :

Gardienne du temple,

Pourvoyeuse du lait aux êtres humains,

Protectrice des enfants,

Bienfaitrice du genre humain,

Porteuse de toutes les grâces de Dieu,

Tu laisses ouverte la manne du lait,

Tu apportes la sensualité à l'humanité,

Tu fais croître ce qui fut créé,

Tu es celle auquel Dieu permet d'agir,

Et tu es la gardienne des neuf portes du salut.

 

Disni est la déesse à laquelle est consacré le bashali, le lieu dédié aux femmes qui ont leurs règles ou qui accouchent. On lui adresse alors des offrandes et des prières, comme celle-ci :

 

Ô Dezalik, maîtresse du bashali,

Fais-la vite accoucher,

Place dans ses bras une nouvelle fleur,

Ne rends pas les choses difficiles,

Voici pour toi de quoi manger et boire

Ô ma Dezalik, maîtresse du bashali,

Elle est venue se placer sous ta protection,

Apporte-lui donc la santé, place dans ses bras une fleur,

Tu peux manger et boire

On raconte au sujet d'une statue de Disni un fait divers très représentatif. Lors des campagnes afghanes de conversions massives du début du 20e siècle, les Kailashas, pris de panique à l'idée de voir leur idole brûlée, déplacèrent la grande statue de Disni et l'installèrent en guise de banc dans une cuisine, le côté sculpté de la statue face au mur, afin qu'elle ne soit pas découverte. Celle-ci fut ressortie puis érigées plus de 80 ans plus tard, par ceux qui avaient gardé la foi intacte en les anciennes coutumes et traditions kailashas. Elle était alors en bon état, et portait même les traces d'un culte entretenu secrètement 80 ans durant avec des libations de beurre. Entre-temps, la plupart des Kailashas s'étaient convertis, et un des petits-fils de celui qui avait caché puis redécouvert la statue, était un hadj, c’est-à-dire un musulman zélé qui avait fait son pèlerinage à La Mecque. Or, celui-ci prit sur lui de brûler la statue, signe selon lui d'un paganisme intolérable. Heureusement, le gouvernement pakistanais pris la défense des Kailashas, et interdit que la statu soit détruite.

Cette statue représentait Dezalik assise, le sexe caché par une tête de bélier dont elle tenait les cornes. Un autre totem à Disni la présente assise, tenant dans ses mains une sorte de lance et pourvu de corne sur la tête. Les cornes, attribuées au bouc, à la vache, ou au bélier, étaient dans le monde antique un symbole de fertilité.

 

Krumai, Jestak, Nirmali, Kotsomaiush et Saranji

Krumai est une déesse qui possédait son temple du côté afghan de la frontière, à Badawan, sur la montagne Tirich Mir (par ailleurs la montagne aux fées de la mythologie kailasha). C'est là que lui étaient offerts boucs et chèvres. Représentée sur une chèvre, Krumai partagent des mythes en commun avec Disni. C'est la mère de Mon, à qui elle donna naissance après avoir été imprégnée de l'urine d'un démon alors qu'elle s'était cachée dans un tronc d'arbre. Son aspect cornu est imité par la coiffe des femmes. Les cérémonies kailashas se termineraient par des danses comiques en son honneur.

Jestak (Jeshtak) est la déesse du foyer, de la vie domestique, de la famille et du mariage. Le soir du nouvel an, une cérémonie lui est consacrée dans tous les foyers. Au printemps, on lui sacrifie un taureau. Du pain et du fromage sont sa nourriture spirituelle (offrande). Voici une prière qui lui est adressée :

 

Nous venons d'offrir en offrande le taureau du printemps

Afin que nous vivions en paix

Et que nous obtenions de nombreux enfants

À présent, mangeons de cette nourriture rituelle

Toi, Jeshtak, gardienne du foyer,

Mange donc ta part des offrandes et accorde-nous la paix,

Garde les problèmes et la souffrance éloignés de nous.

 

Nirmali, « l'immaculée » est la déesse gardienne des femmes qui accouchent et de leur bébé, rôle qu'elle occupe avec Disni.

Kotsomaiush est la déesse de la féminité, qui intima l'ordre aux femmes kailashas de prendre soin d'elle et de se parer de perles, de colliers et de parures diverses. C’est elle qui éloigne les mauvais esprits des champs, des vergers et des enfants.

Enfin, Saranji est la déesse tutélaire du village de Pontzgrom, dans la vallée de Bashgul.

 

Les fées kailashas

La mythologie kailasha comprend des fées des montagnes, les Peris (mot perse signifiant apsara en sanskrit, ou nymphe en latin). Elles aident les chasseurs en permettant à leurs armes de toucher leur cible. Elles sont aussi les protectrices des animaux sauvages, car elles décident de les livrer aux chasseurs (ou de bien de dévier leur flèche). Le bouquetin (markhor) est leur animal totem. Elles sont honorées afin que les récoltes de céréales soient abondantes. Possesseurs de pouvoirs magiques, elles peuvent aussi doter les hommes de pouvoirs spéciaux.

Il existe différents types d'esprit de la nature : les Suchi, qui aident les chasseurs, les Varoti, leurs partenaires masculins, et dans un autre registre les Jach, qui sont les fées des champs et des pâturages d'altitude.

Les fées résident dans les lacs, les sommets et les glaciers. Avant le début de l’hiver, elles redescendent dans les prairies, c'est pourquoi on leur demande d'épargner le bétail. Le mont Tirich Mir (7708 m), dans le Chitral, est surnommé « la montagne des fées », car la tradition prétend qu'elles vivraient sur son sommet. Le mont Tirich Mir pourrait être l'illustre mont Méros, visité par Alexandre la Grand alors de passage dans le pays des kailashas. Pouvant être confondu avec le Mont Kailasha du Tibet Occidentale, la montagne sacrée des Kailashas partage avec le mont tibétain homonyme la même silhouette pyramidale. La vallée de Rumbur, toujours dans le Chitral, est un autre lieu censé abriter la vie elfique.

On offre des offrandes aux fées. Certaines possèdent des autels à travers les vallées, sur lesquels on dépose des offrandes de fromages. Le sacrifice de caprin est lui aussi pratiqué en leur honneur. Robertson nous rapporte que les villageois de la tribu des Kam sacrifiaient des boucs et des enfants à certaine fée nommée Charmo Vetr. En retour, « cette fée était d'une grande aide quand il s'agissait d'éradiquer les ennemis des Kam. » George Scott Robertson, The Kafirs of the Hindu Kush.

Les spiritualités INDIENNES (hindouisme, bouddhisme, jaïnisme, sikhisme, polythéisme kailasha)

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