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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

DIONYSOS (divinité grecque)

Mangeur de chair crue, danseur furieux, conducteur des orgies, flamboyant, tu cours sur les montagnes vêtu de peaux de cerfs. Porteur de la lance d’or, couronné de raisins, habillé de lierre, Dieu-phallus !

Hymne à Dionysos, Hymnes orphiques, 49.

De toutes les divinités ancestrales, Dionysos est celle qui est le plus souvent rapprochée de Rudra. Dans Shiva et Dionysos : la religion de la Nature et de l'Éros (1979), Alain Daniélou s'est brillamment penché sur leurs troublantes similitudes.

Avertissons cependant le lecteur : Dionysos n'est pas Shiva, et le Dionysos grec n'est pas directement inspiré du Rudra-Shiva indien. Ce qui explique leurs nombreux points communs, c'est plutôt une origine commune. Or, cette origine commune, n'est pas nécessairement indo-européenne, car tant en Inde aryenne qu'en Grèce, Shiva-Dionysos semble une divinité « empruntée » à des traditions voisines ou plus anciennes. Les auteurs grecs ne cessent de prêter à Dionysos une origine orientale ou égyptienne, tandis qu'en Inde, la figure du Shiva-Pashupati semble bien plus populaire dans la vallée de l'Indus et en pays dravidien que dans la vallée du Gange et en pays aryen (Cachemire mis à part).

Pourtant, Rudra-Dionysos n'est pas une divinité importée dans les panthéons indo-européens. Elle y eut toujours sa place. Au plus loin que nous puissions remonter, sa silhouette était déjà présente à Mycènes (-1650 à 1100) ainsi que dans le Rig-Veda, dont la composition ne se fit pas en Inde mais probablement au nord de l'Oxus, en Asie centrale (donc hors de la zone d'influence du Shiva dravidien ou du Pashupati de l'Indus).

Listons à présent quelques similitudes évocatrices entre les différents mythes :

Dieu de l'ivresse, maître de ce qu'il y a d'animal en l'homme, maître aussi du règne végétal, Dionysos est appelé Dandritès « le protecteur des arbres », de la même manière que Rudra est Pashupatinath, le « père et le maître de la nature. »

Ceux qui ne témoignent ni amour, ni confiance envers « le maître de la nature », qu'ils soient hommes, rois, ou dévas, périssent aussitôt. Tout comme l'ambivalent Rudra-Shiva, Dionysos peut être l'ami, le pourvoyeur du nectar, celui qui apaise les souffrances, ou au contraire le destructeur des ennemis, le massacreur d'armées, l'assassin des rois, le satyre des nymphes.

Dionysos comme Rudra sont des divinités colériques qui ne supportent pas de ne pas être honorées à leur juste mesure. Dionysos cause la mort du roi Penthée, puni de ne pas lui avoir témoigné le respect dû à son rang divin. Et en semant le chaos lors du rituel que les dieux célébraient en l’honneur de Brahma, Rudra punit les dévas d'avoir tenu un sacrifice sans l'avoir invité et donc sans lui redistribuer une partie des offrandes. Dieu des mystères nocturnes, des initiations, des orgies et de la nuit, Dionysos rappelle aussi le sinistre Mahakala, l'avatar noir de Shiva, le monstre du temps, le grand destructeur.

Enfin, Shiva comme Dionysos sont deux divinités de la fertilité des hommes et des femmes, des champs, mais aussi du bétail, dont ils sont les gardiens1. Tout comme Shiva est toujours accompagné d'un bœuf, Dionysos est souvent représenté avec des cornes sur la tête. Il s'agit d'un symbole caprin ou bovin mais aussi lunaire, évoquant l'agriculture et le renouveau printanier. Par analogie, Dionysos est donc aussi une divinité psychopompe, capable d'offrir à ses fidèles la résurrection après leur mort, c’est-à-dire la permanence de l'âme, malgré les changements d'états successifs.

Ce fut Dionysos qui le premier attela des bœufs à la charrue ; car auparavant les hommes travaillaient la terre avec leurs mains. Il inventa plusieurs autres choses utiles à l'agriculture, et qui soulagèrent beaucoup les laboureurs de leurs fatigues. C'est pourquoi les hommes, n'oubliant point ces bienfaits, lui décernèrent les honneurs divins et lui offrirent des sacrifices. Les peintres ou les sculpteurs représentent Bacchus avec des cornes [...] pour indiquer de quelle utilité a été aux hommes l'invention de faire servir le bœuf au labourage.

Diodore, 3, 64.

Sabazius [Dionysos thraço-phrygien] avait, dit-on, l'esprit très inventif ; il attela le premier des bœufs à la charrue pour ensemencer le sol. C'est pourquoi on le représente cornu.

Ibid, 4, 4.

Les nombreux Dionysos

Dionysos est une des divinités les plus complexes mais aussi les plus universelles de l’Antiquité méditerranéenne.

Le chemin qui conduit à Dionysos fuit l'artificialité des villes, il débouche dans la montagne sur le mystère des arbres et des bêtes. Revêtu de la peau du faon, enivré de musique, l'homme entre dans ronde de la nature. Il danse et la terre danse avec lui, accède à l'extase, il s'abat sur le sol dans la vision du dieu qui l'appelle.

A. Bonnard, Civilisation grecque.

Tout comme Shiva qui possède autant de noms que d'attributs, Dionysos se décline en une infinité de versions : Iacchos, Bacchus, Lénaios, Protogonos... sans oublier les nombreuses autres divinités qui lui étaient associées, comme l’Égyptien Osiris ou le Thrace Sabazios.

Si Dionysos a longtemps fait figure de puissance venue de l'étranger, alors que, nous le savons aujourd'hui, il est d'aussi bonne souche que d'autres divinités grecques, c'est que ce dieu a vocation pour l'Étrange. À la fois présent au-dehors et au-dedans de la cité, Dionysos se plaît au jeu rituel de l'hospitalité, où, citoyen du Panthéon et Olympien à part entière, il est reçu et accueilli par l'ensemble de la communauté politique comme une puissance étrangère. Dans l'espace clos de la cité comme dans son au-delà, il fait à volonté surgir la forme de l'Autre, portant le masque qui le découvre mais toujours le dérobe, là surtout où le dieu semble offrir le visage le plus familier. 

M. Détienne, Dionysos mis à mort.

Dionysos se trouve dans Bromios, le cri initial, mais aussi dans Bacchus, le chef des bacchantes, dans les satyres Silène et Pan, ainsi que dans Priape l'homme-phallus. Il s'agit du même élément mystico-théologique, de type shivaïte, mais adapté à des formes appropriées.

Ces variations autour de Dionysos évoquent le système indien des avatars ; un terme qui signifie « descente [divine] » en sanskrit. Par exemple, Parvati, Sati, Kali, Durga, sont une seule et même divinité mais dotée d'une multitude de légendes différentes, donnant naissance à différents attributs donc différentes dénominations. Dans le contexte shivaïte, une seule et même divinité s'incarne dans différentes dimensions de l’existence : le bon et doux Shiva est aussi le lunatique Rudra et le terrible Bhairava. De même que le Dionysos céleste et primordial s'incarne dans les nombreux Dionysos terrestres.

Le mythe de Dionysos est très hétérodoxe, mais nous pouvons le résumer à deux grandes tendances antagonistes. Soit Dionysos est une divinité mineure qui incarne l'ivresse et l’initiation mystique, soit Dionysos est une divinité majeure, à la fois démiurge et roi idéal, sacrifié puis démembré. Le monde gréco-romain diffusera largement la première tendance du mythe, l’Égypte, la Libye et la Mésopotamie, diffuseront la seconde version. En Inde, le Rudra védique correspondrait au Dionysos mineur, tandis que le Shiva hindou correspondrait au Dionysos majeur.

Plus précisément, s’observent en Grèce deux traditions dionysiaques. L'une, classique, faisait de Dionysos le fils de Zeus. Il était alors une divinité importante mais secondaire par rapport à celle de Zeus, Poséidon, Athéna ou Hermès. L'autre tradition, que l'on qualifie d'orphique, existait en parallèle et faisait de Dionysos à la fois Iacchos (Bacchus) le grand prêtre des orgies, mais aussi Bromios, l'entité qui poussa le cri initial décidant de la naissance de l'Univers. Au ciel, Dionysos est l'être primordial dont le sacrifice donna naissance à l'Univers. Sur Terre, il est la figure prophétique, l'avatar qui montre la voie au genre humain.

Iacchos offre l'ivresse, déclenche la folie et la violence, pour finalement délivrer l'initié de ses pulsions dominatrices et malsaines. De même que Rudra serait une émanation d'Agni, le divin feu, Iacchos le porteur de feu serait l'incarnation terrestre du Dionysos Céleste, le Bromios des mystères dionysiaques.

Tout comme Agni est l'agent actif qui permet la réussite des rituels et la consommation des sacrifices et des offrandes, Iacchos-Bacchus est le grand prêtre des initiés, celui qui mène le cortège des bacchantes en transe. Iacchos et Agni sont les gardiens des rituels, ils sont la condition indispensable à la réussite d'une cérémonie rituelle. Ils sont les garants de la montée de la fumée nourrissante vers les dieux.

« Dès qu’il est question de Dionysos, toute la mythologie devient obscure et indécise ; les distinctions des types disparaissent et s’effacent, Rhéa est identifiée avec Déméter, Coré (Perséphone), sous le nom de Brimo, avec Hécate, qui elle-même n’est pas distincte d’Artémis. Bientôt Rhéa, Déméter et Coré semblent se confondre, et toutes puissances multiples de la nature sont absorbées dans la vague unité du panthéisme. Si on possédait encore les anciens poèmes dionysiaques, on pourrait suivre dans ses transformations ce culte étrange qui sert de passage entre le polythéisme grec et les religions unitaires de l’Orient ; mais les poésies orphiques que nous possédons appartiennent à une époque où déjà la confusion est complète. Le dieu qui frappe ses ennemis de vertige semble avoir traité de même ses adorateurs ; l’orphisme est le délire de l’ivresse et de l’extase ; la pensée humaine est entraînée comme la nature entière dans la grande orgie. » L. Ménard, Du polythéisme hellénique.

 

Bromios, le hurleur

« Bromios » est le nom de Dionysos tel que prononcé dans ses cultes. Bromios signifie « bruyant », « rugissant », « turbulent » ou « tapageur ». Il est le « cri initial » des orphiques, le ôm des hindous et le verbe des premiers chrétiens. Semblable au Zurvan des Perses, assimilé au Phanès des orphiques, il est le temps avant que le temps lui-même n'existe. Il est le point de départ de toute la création. Il est le Dionysos « Protogonos », « premier né », une appellation semblable à celle de Shiva Prathamaja « premier né » (Daniélou). Avant lui, avant ce cri, rien ne fut. Et ce sera un cri de ce type qui détruira les mondes pour les recréer à nouveau, vierge de tout péché.

J’invoque le rugissant Dionysos, premier-né, aux deux sexes, trois fois revenu, le roi Bacchus, farouche, ineffable, caché, aux deux cornes, aux deux formes, couronné de lierre, ayant la face du taureau, guerrier, prophétique, vénérable, qui mange de la chair crue, triennal, qui porte des raisins, ayant un vêtement de feuillage, plein de sagesse, conseiller de Zeus et de Perséphone. 

Parfum de Dionysos, Hymne orphique, 29

Viens, bienheureux Dionysos, né par la foudre, doté de corne de taureau,
Bacchus, aux mille noms, qui dompte tout,
Qui te réjouis des épées, du sang et des chastes ménades,
Qui pleure sur l’Olympe, qui rugis avec force,
Bacchus furieux, porteur de thyrse, qui te souviens des injures,
Vénérable aux mortels comme aux immortels,
Viens, Dieu bondissant, et donne à tous le bonheur.

Parfum de Dionysos, Hymnes orphiques, 57

En sanskrit, Rudra signifie « celui qui crie, le colérique. » Le phonème « rud » donnera en français les mots « rugueux, rude ». On retrouve donc chez Rudra cet attribut du cri primordial :

 Salutations à celui qui est dans le « AUM », le son qui traverse l'univers ainsi que la vie et la mort.

Sri Rudram, 1, 8.

 Nous saluons le chef des légions, le premier des fantassins, celui qui de son cri tonitruant fait vibrer l’univers tout entier. 

Sri Rudram, 1, 2.

Avec très peu de variations, et presque mille ans plus tard, Nonnos propose les mêmes métaphores :

Bacchus [...] jette un grand cri dans la mêlée. Sa voix va retentissante comme une armée de neuf mille hommes, qui fait sortir à la fois une seule clameur de ses gosiers bruyants.

Dionysiaques, 17.

Au passage de Dionysos ou pour l'invoquer, ses disciples crient « évohé », une sorte de cri de ralliement à la signification mystérieuse. La racine grecque « euoî » (latin evoe, ovo) signifie « ovation ». Dans le Sri Rudram, on retrouve abondamment « Namma », un terme comparable qui signifie en sanskrit « salutation ». Dionysos comme Rudra sont donc des dieux que l'on invoque, que l'on salue et que l'on chante. « Ôm Namah Shivaya », tout comme « Évohé », sont des mantras, c'est-à-dire des paroles magiques pouvant agir sur le réel. Dans le mythe de Dionysos, celui qui n'y répond pas manque de respect au dieu, qui le frappe aussitôt de folie.

En outre, « Évohé » est une salutation mystique que l'on pourrait alors rapprocher de l'expression indienne « Hare Ôm ». « Hare Ôm » remplace dans le sous-continent indien le bonjour ou le bonsoir. Plutôt qu'un simple et naïf « bonjour », ou qu’une interjection dénuée de sens, comme « hello » ou « hi », « Hare Ôm » est une salutation à l'Univers. Cette expression, que l'on traduirait difficilement par « Gloire à Hari » (un des noms de Vishnou), peut nous aider à comprendre le sens de « évohé ». Cette mystérieuse interjection, que les fidèles crient au passage de leur maître, signifierait tout simplement « gloire à Dionysos ».

 

Bacchus-Iacchos, le porteur de feu

Qui peut se faire une idée juste de la grandeur du Seigneur ? Qui peut apprécier sa profondeur et sa force ? Il est la mystérieuse flamme sans nom, dont l'origine est inconnue et dont il est aventureux d'entreprendre la description.

Tirumantiram

Il existe donc un Dionysos céleste, nommé Bromios, et un avatar terrestre, nommé Iacchos, en charge de transmettre aux hommes la mystique.

Iacchos est Dionysos à la tête du cortège dionysien. Malgré son apparente jeunesse, il est le chef des rituels d'initiation. Porteur de lumière, porteur de la torche rituelle, il est celui qui mène les cérémonies qui se déroulent dans les cavernes et les cryptes (encore un point commun avec la tradition aryenne zoroastrienne et mithriaque). C'est lui qui est en charge des rituels, et qui devient donc le gardien du feu sacré.

Je t’invoque, ô Bienheureux, aux mille noms,
Frénétique Bacchus, couronné de cornes de taureau,
Toi qui répands le feu, toi qui portes une férule,
Prince des mystères, nocturne, prudent,
Coiffé d’une mitre, armé du thyrse,
Prêtre sacré des mystères, trois fois né, né le premier
Semence cachée de Zeus, père et fils des Dieux,
Mangeur de chair crue, danseur furieux,
Conducteur des orgies, flamboyant,
Tu cours sur les montagnes vêtu de peaux de cerfs.
Porteur de la lance d’or, couronné de raisins, habillé de lierre, Dieu-phallus !
Viens, Bienheureux, et sois propice à ceux qui enseignent tes mystères. »

Parfum de Bacchus, Hymnes orphiques, 59

L'origine de Iacchos est tout aussi mystérieuse que les autres mythes dionysiens. Iacchos et Bacchus posséderaient la même étymologie, qui renvoie au vacarme que fait le cortège du dieu en se déplaçant. Selon les traditions, Iacchos serait une appellation de Dionysos ou bien son fils. Dans ce dernier cas, il serait né d’Aura, la nymphe de la lumière et du vent frais du matin. En Inde, une telle généalogie se retrouve dans le mythe de Skanda, le fils de Shiva et Parvati ; Parvati elle-même étant une incarnation de Uma, la Déesse-Mère, par ailleurs déesse de la lumière et avatar d'Ushas, déesse de l'aube et de la lumière du matin.

La figure mythologique de Iacchos ressemble à celle de Zarathoustra. Tout comme le prophète des Aryens perses voue un culte quasi exclusif envers Ahura-Mazda, qu'il retrouve sur Terre dans les flammes du foyer sacré, Iacchos voit dans le feu l'image de son père : Bromios, le Dionysos cosmique.

Le ministère de Zarathoustra en Bactriane le mena dans les geôles du roi Vishtaspa, de même que c'est à la suite d'une campagne d’« évangélisation » que Iacchos subjugua les royaumes indiens puis grecs, avant de se laisser volontairement emprisonner par Penthée, et de connaître à nouveau la vie et la liberté, et enfin la mort et la résurrection.

Dionysos est en effet une des rares divinités grecques à entrer en enfer mais surtout à en ressortir ; un honneur qu'il partage avec Hercule et Orphée, un de ses plus fidèles disciples. Bromios-Iacchos est donc une association qui unit le dieu céleste et créateur, et son avatar terrestre, porteur d'une parole, d'un rite, d'une morale. En un mot : d'une initiation.

Iacchos, le porteur du thyrse enflammé, est une sorte de grand prêtre du feu, qui par sa baguette magique, par son spectre royal, décide de la vie et de la mort de ses sujets. Dionysos est l'absolu roi du monde terrestre, c'est-à-dire matériel, soumis à la destruction et régi par l'impermanence. Il est « le seigneur de la Terre », une figure mythologique qui chez les chrétiens inspirera celle du diable, « le seigneur de ce monde ». Cependant, l'idée d'une divinité diabolique toute-puissante sur Terre n'est pas typiquement chrétienne. On la retrouve dans le manichéisme et elle trouve son origine dans le mazdéisme le plus basique : Zurvan créa la vie et l'Univers, ainsi que les frères Ahura-Mazda et Ahriman. Ahura Mazda est l'esprit du bien, qui règne sur les domaines éthérés et célestes. Ahriman, son jumeau maléfique, est le « seigneur de la Terre », le souverain de tout ce qui s'incarne dans un corps soumis à la mort.

Sans surprise, le mazdéisme ne comporte donc aucune figure qui soit comparable à celle de Shiva (il existe pourtant un pendant au Rudra védique dans l'Avesta, il s'agit du dive (deava) Sarva. Sarva est le démon de la colère, c'est une des créatures les plus néfastes créée par Ahriman, l'esprit du Mal.) Par ailleurs, le shivaïsme ne comporte quant à lui aucune divinité diabolique se rapprochant d'Angra Mainyu, l'Esprit du Mal mazdéen.

Nous voyons là s'opposer deux visions du monde : la vision mazdéo-chrétienne et la vision shivaïte. Pour le premier cas, dont le plus clair exemple se trouve dans la doctrine manichéenne, la Terre est considérée comme l'unique domaine du Mal, du vice et de la mort. Le ciel, par contre, est immaculé, éternel, promis aux justes. La vie est donc soumise au Mal, tandis que la mort voit le juste s'unir au Bien.

L'autre vision, que nous pourrions qualifier de Shivaïte ou Dionysiaque, considère la Terre comme la toile immense sur laquelle s'expriment les innombrables personnalités du divin. Dépassant la notion du Bien ou du Mal, le dionysisme-shivaïsme propose la simple adoration du principe non dualiste de la fertilité, de la force, de la lumière, du feu, du clan, de l'arbre et du félin sauvage.

 

 

Crosse, thyrse et baresma, les bâtons sacrés

Le plus célèbre mythe de Rudra le présente en colère alors qu'il vient de réaliser que les autres dieux ne l'ont pas invité au sacrifice qu'ils s'apprêtaient à adresser à Brahma. La colère de Rudra est alors si grande qu'elle provoque une bagarre générale autour du feu sacré, et plusieurs dévas seront blessés.

Finnalement, les dévas reconnaissent la puissance de Rudra et conviennent de lui redistribuer les offrandes de la cérémonie rituelle.

Dionysos est lui aussi un personnage marginal, mal-aimé, et capable d'une grande violence pour se faire respecter. Comme nous l'indique les funestes destins de Dériade, Penthée ou Midas, ceux qui ne l'adorent pas ou qui ne reconnaissent pas son pouvoir, sont punis de mort, de folie ou de sortilège.

Pour se faire respecter des dévas, les fils et les petits-fils de Brahma qui le snobent, Rudra est armé d'une crosse longue et fine. Dans l'hindouisme traditionnel, ce bâton sera assimilé à un trident, l'attribut de Shiva. Le trident est cependant une création symbolique tardive, représentant un concept postvédique : la Trimurti. Si le trident évoque Neptune, le dieu tutélaire des marins, c'est surtout la crosse de Rudra que nous rapprocherons du thyrse de Dionysos.

Ce bâton, aussi appelé thyrse, crosse ou gourdin, n’est pas encore une massue, ni un marteau, ni une lance. Son origine remonte à la Préhistoire. Il s'agit d'une branche longue et solide, terminée par un nœud dans le bois ou par le départ d'une autre branche, laquelle est alors arrachée. Aucune technique particulière n’est nécessaire, ni sidérurgie ni sculpture pour créer ou se servir du gourdin. Contrairement au maniement d'un arc ou d'une épée. Celui qui manie le gourdin utilise la nature elle-même comme une arme, et se passe complètement de technique. La crosse en bois brut est donc l'arme des hommes des cavernes, c'est-à-dire des rishis et des yogis.

La civilisation occidentale et moderne, à l’inverse des traditions primordiales, considère l'Histoire comme une longue course vers le progrès. La pensée traditionnelle est tout autre : l'âge d'or est au début du cycle, puis la vie sur Terre ne cesse de se déprécier en avançant vers la fin de son cycle de vie. Ainsi, pour un ancien Grec ou un Indien, une divinité tenant dans ses mains une arme archaïque, ou vêtue à la manière d'un homme des cavernes, n'est pas une représentation « barbare » ou méprisante, mais au contraire un hommage à ce que la vie a de plus beau, de plus glorieux : c’est-à-dire l'âge d'or de son commencement, alors que ni les besoins ni les désirs n'existaient dans le cœur des hommes, ni l'argent, ni les techniques. L'homme vivait alors dans une condition semblable à celle des dévas et autres dieux de l'Olympe (lesquels apparaissent nus, armés de massue ou de trident, chevelus et barbus, tels l'idée que l'on se fait des hommes préhistoriques).

Shiva comme Dionysos sont représentés les hanches ceintes d'une simple peau de léopard, un animal jadis présent en Inde, dans le Caucase et les montagnes du Zagros. Tout comme Hercule se pare de la peau du lion de Némée après l'avoir vaincu, Shiva et Dionysos affichent leur dimension de maître de la nature et maître de la sauvagerie humaine et animal. Portant un pagne rudimentaire, armées d'un gourdin, ces divinités évoquent pour leurs adorateurs un âge d'or durant lequel l'homme parlait à la nature, vivait dans des cavernes et craignait les bêtes sauvages. Cependant, plutôt que de craindre ces monstres primitifs, Shiva-Dionysos s'en fait un habit et une couche, c'est-à-dire qu'il récupère leur puissance et la fait sienne.

En somme, si Dionysos et Rudra-Shiva peuvent nous sembler des divinités archaïques et barbares, il n'en est rien pour leurs adorateurs. Pour eux, Shiva-Dionysos rappelle l'âge d'or de l'humanité. C'est une divinité saine et puissante, qui a dompté les dangers, dépassé les obstacles et qui incarne une vie ascétique exemplaire.

Il n'est donc pas surprenant que Shiva vive dans une grotte ou que Dionysos ait grandi dedans. Le mythe de la grotte comme lieu de vie des sages est même un poncif : Zarathoustra, Pythagore, Parashurama, Sun Wukong, Mithra, Jésus, innombrables sont les personnages mythologiques ayant vécu, ou étant nés dans une grotte.

Par ailleurs, les sommets enneigés où la vie elle-même ne peut plus subsister, sont considérés comme le domaine de dieux, car ils sont les seules entités capables d'y résider.

L’obsession du feu des zoroastriens est d'ailleurs un autre lointain souvenir des temps obscurs où l'homme ne savait pas encore manier le feu et où la moindre flamme devait être entretenue nuit et jour, au risque de voir les grottes et les campements attaqués par des bêtes sauvages.

Les zoroastriens respectent ainsi la règle de ne jamais laisser s’éteindre le foyer du feu sacré, sous aucun prétexte. C'est pour cette raison que, symboliquement, les zoroastriens se cachent le nez et la bouche tandis qu'ils s'approchent de l'autel, afin de ne pas souffler sur la flamme sacrée.

 

 

Dans le contexte mazdéen, le thyrse dionysiaque rappelle le baresma ou barsom, le « bâton sacré ». Le baresma est l'ancêtre de la baguette magique. De même que le thyrse n'est qu'une branche encore verte, parfois identifié au pied de vigne et au lierre, le baresma des Aryens est un fagot de branches d'amandier (un arbre sacré pour les Perses). Il sert à montrer les objets du culte et à théâtraliser la réception des énergies venant de ces mêmes objets. En clair, le prêtre zoroastrien se sert du bâton du baresma pour pointer l'offrande qu'il désire offrir à Ahura-Mazda, puis il tend le baresma dans une autre direction, vers un autre objet.

J'honore par ce culte le zaothra [l'offrande].
J'honore par ce culte le baresma [le bâton sacré].
Par ce culte, j'honore le bâton sacré ;
Par ce culte j'honore l'offrande.
Par ce culte, j'honore l'offrande unie au bâton sacré ;
J'honore le bâton sacré uni à l'offrande.
Avec cette offrande, j'honore d'un culte le bâton sacré ;
Avec le bâton sacré, j'honore d'un culte l'offrande.
Avec l'offrande, j'honore d'un culte le bâton sacré.
J'honore ce bâton uni à l'offrande et au cordon sacré,
Tel qu'il doit être formé selon les rites.

Yasna, 2

Le bâton sacré du baresma n'est pas un objet phallique symbolisant le pouvoir et la force, la fertilité et la souveraineté, mais plutôt un « pont » entre celui qui offre et celui qui reçoit ; entre l'homme qui adresse ses offrandes à une divinité, et cette divinité qui lui renvoie ses offrandes sous la forme d'une bénédiction particulière. Le baresma est l'objet qui permet au prêtre du feu de consacrer les offrandes, tout en étant le réceptacle qui lui permet de recevoir la grâce d'Ahura-Mazda. Extraire, envoyer, recevoir, distribuer, voilà toutes les actions rituelles qui ne pourraient être possibles sans l'emploi du bâton sacré. Strabon remarque en effet :

Tout le temps que durent les incantations (et d'habitude elles sont fort longues), ils tiennent à la main de menues tiges de bruyères réunies en faisceau au moyen d'un lien.

Strabon, 15, 3.

Vers le milieu du premier millénaire de notre ère, le monothéisme inquisiteur ayant remplacé le panthéisme goguenard, le bâton de feu de Iacchos, le baresma de Zarathoustra, le bâton de vie de Bacchus et le trident de Shiva, devinrent la fourche du diable, la baguette magique ou le balai des sorcières. Les bois de cerfs de Cernunnos devinrent les cornes de Satan. Dans le contexte moral judéo-chrétien, ces divinités shivaïtes furent assimilées à des calamités démoniaques. En terre islamique, les dévas devinrent des djinns (esprits malfaisants). En Europe, telle une caricature du dieu celte cornu, Belzébuth (Satan) prit son apparence classique : celle d'un bouc assis en tailleur.

 

Baphomet

 

Dionysos et Skanda

Outre entre Dionysos et Rudra-Shiva, des rapprochements peuvent être faits entre Dionysos et Skanda, le dieu de la guerre indien, fils aîné de Shiva. Dionysos, pour que sa gestation soit menée à son terme, dut être pris par Zeus dans sa cuisse. Sa naissance fut donc retardée. Il en va de même pour la naissance de Skanda :

Afin d'accomplir une prophétie et de faire naître un fils qui serait le seul à pouvoir vaincre un démon, Shiva rompit sa méditation et fit l’amour à Parvati après des millénaires d’abstinence. Après une si longue abstinence, la semence de Shiva risquant d'être trop puissante, Indra confia à Agni, le dieu du feu, la tâche d’interrompre leur union et d'en recueillir le fruit. Agni interrompit aussitôt les deux amants, recueillit la semence de Shiva, puis la jeta dans le Gange d'où naquit quelques temps plus tard Skanda, qui deviendra le dieu de la guerre. Encore enfant mais déjà capable de tenir le javelot que son père lui avait offert, Skanda se dirigea sans attendre de grandir vers le démon, puis l'élimina d’un seul coup de lance. Cette lance était nommée Vel, et possédait une existence propre, étant à la fois la sœur et la shakti de Skanda.

En ce qui concerne la naissance de Dionysos :

Jupiter étant dans les bras d'Alcmène tripla la durée de la nuit, indiquant ainsi la force de l'enfant à naître, par la longueur du temps qu'il mettait à l'engendrer. Ce ne fut point pour satisfaire une passion amoureuse qu'il rechercha Alcmène, comme il avait recherché toutes les autres femmes, mais seulement pour en avoir un enfant. 

Diodore, 4, 9.

« Garder Dionysos (ou Skanda) dans sa cuisse » ou dans ses bourses, serait donc un gage, pour la divinité la plus haute, Zeus ou Shiva, d'une naissance divine et parfaite. La pratique qui consiste à retenir le sperme le plus longtemps possible est une pratique tantrique de base, pratiquer depuis la nuit des temps par les yogis indiens. Les premières représentations du Pashupati de la vallée de l'Indus nous le présentent d'ailleurs le sexe en érection, mais sans que l'éjaculation ne soit jamais visible. Une telle pratique, censée assurer une descendance généreuse, doit être comprise comme une énième manière de pratiquer l'abstinence, ou plutôt, le contrôle de soi (yoga en sanskrit).

Par ailleurs, Dionysos et Skanda sont à la tête d'une armée qui ne connaît pas d'obstacle. Ils sont tous les deux habituellement représentés sous les traits d'un adolescent, éternellement jeune, sans barbe, à l'allure efféminée. Skanda est armé de Vel, sa lance qui est aussi sa sœur, et qui lui fut offerte par son père. Dionysos est armé de son fameux thyrse, une arme magique qui est à la fois une lance et une baguette magique. Dionysos, de son thyrse, frappe la terre, de la même façon que Rudra enfonce son sexe dans la terre pour la féconder, ou manie la crosse pour terrasser les dévas.

Enfin, même si leur véhicule n'est pas le même, Dionysos et Skanda sont représentés chevauchant un animal sauvage. Dionysos est souvent présenté à dos de panthère, Skanda chevauche quant à lui un paon, un animal réputé pour sa beauté et ses parades nuptiales.

Est-il quelque oiseau sous les cieux / Plus que toi capable de plaire ? »

Le Paon se plaignant à Junon, La Fontaine, Fables, 2, 17)

Dans la tradition vishnavite, le paon est aussi un animal sacré, dont les plumes d'un bleu sombre évoquent la couleur de la nuit, donc de Krishna (« le Sombre » en sanskrit) et de Vishnou (qui comme Shiva est représentée avec une pigmentation bleutée, semblable à la couleur symbolique de l'océan primordial).

Skanda, dieu de la guerre, n'est donc pas présenté comme un féroce guerrier en armes et en armure, chevauchant un éléphant ou un lion, mais plutôt sous les traits d'un jeune éphèbe, torse nu, chevelu, monté sur un animal que l'on qualifie de grotesque sous nos contrées.

 

La campagne de Dionysos en Inde

Outre son lieu de naissance, le mythe le plus souvent rapporté afin d'établir l'analogie entre Shiva et Dionysos est la campagne de ce dernier en Inde.

Ayant atteint sa puberté, le jeune Dionysos se mit à traîner dans les rues, se livrant en permanence aux excès de la pire ivrognerie. Roulant dans les chemins, foulé du pied par les chevaux, celui qui n'était qu'un enfant buvait, hurlait, criait, pleurait. « Je suis fils de Zeus » criait-il dans la nuit, au grand dam de ceux qui voulaient dormir. C'est alors que Zeus apparut devant lui et lui intima l'ordre de conquérir l'Inde. Soumettre les Indiens récalcitrants, devenir le roi des Indes, établir son culte dans cette contrée éloignée, voilà qu'elles étaient donc ses travaux à accomplir, s'il voulait entrer dans l'Olympe. La conquête de l'Inde est donc présentée par Zeus comme la condition essentielle à l'admission de son fils dans le cercle très fermé des dieux de l'Olympe.

Bien que très souvent mentionné, ce mythe est peu documenté. Il ne fut que très tardivement mis sous forme écrite. Diodore dans sa Bibliothèque, bien que bavard, n'en donne aucun détail, tout en la mentionnant très souvent. La seule œuvre qui lui soit entièrement dédiée, est les Dionysiaques (v. 450 à 470) de Nonnos de Panopolis, écrivain égyptien de culture grecque du premier millénaire.

Né dans la ville qui se nomme de nos jours Akhmim, en Haute-Égypte, le mystérieux Nonnos (ou Nonnus), dont on ne sait presque rien, pourrait être l’ homonyme évêque syrien d’Édesse. Les chercheurs débattent encore pour savoir si Nonnos était chrétien, converti au christianisme ou même païen ayant renié le christianisme. Son œuvre est la seule à nous donner de nombreuses informations sur les connexions indiennes du mythe de Dionysos. Nonnos est même le seul à avoir légué à l'Histoire une épopée complète concernant les aventures de Dionysos en Inde. Mais rédigé trop tardivement, son témoignage ne doit être envisagé qu'avec circonspection : tandis que Nonnos rédigeait les aventures de Dionysos dans le Caucase ou dans le Sindh, il se rendait surtout responsable d'une énième réécriture du mythe d'Alexandre le Grand. Il n'en demeure pas moins que ses Dionysiaques sont le texte le plus complet et le plus riche concernant le célèbre mais si mystérieux voyage de Dionysos en Inde.

Avant d’entrer plus en détail dans la conquête de l'Inde par Dionysos, il convient de rappeler qu'il existe en Inde un mythe similaire faisant de Shiva le conquérant des terres occidentales. Shiva, dans sa conquête de ce qu'il convient donc d'appeler la Mésopotamie et l'Europe, fonde des villes, subjugue des rois, détruit des armées. Son aventure est donc semblable à celle de Dionysos.

Une fois souverain du monde, Shiva revient en Inde. Il se retire au sommet du mont Kailash, sa demeure à la fois géographique (une montagne du plateau tibétain occidental) et céleste (l'axe du monde des shivaïtes). De même, une fois maître des Indes, Dionysos revient en Grèce à travers le Caucase et la Syrie, il s’unit à des princesses et donne naissance à des enfants. Honorant ses exploits, Zeus et les dieux lui offrent alors une place au sommet de la montagne sacrée de l'Olympe.

La campagne de Dionysos en Inde est le principal motif pictural concernant cette divinité. Il est présenté chevauchant un jaguar, un cogne (gourdin) à la main, des couronnes de fleurs sur la tête, du lierre et de la vigne entremêlant ses membres. Jeune, beau, imberbe, il est le chef d'une troupe d'homme-bouc, les satyres, et de femmes ivres et folles, les bacchantes (ou ménades). Dionysos se transforme très souvent, perdant ses adversaires par la folie ou l'ivresse plutôt que par la force strictement physique. Le travestissement, l'ivresse salvatrice, la métamorphose, la lutte, le combat viril entre deux champions, le viol des nymphes, tous ces thèmes sont alors récurrents dans sa campagne indienne.

Dès les premières batailles en territoire indien, Nonnos ne manque pas d'assigner au dieu adolescent une présence féminine à ses côtés :

Déjà la pernicieuse Bellone des Indes aux cris barbares, a suspendu le combat.

Nonnos, 17.

C'est elle, divinité étrangement implantée dans le récit et qui ne fait pas partie du panthéon gréco-romain, que Bacchus doit alors ses victoires. Nonnos la nomme bien justement « Bellone indienne », Bellone étant la divinité celto-italique de la guerre, dont la figure se rapprochait de l’Athéna Niké (Victoire).

« Bellone indienne » est une divinité barbare et violente, qui décide du succès d'une entreprise militaire, et donc évoque très certainement Anahita-Sarasvati, la déesse aryenne des combats, mais surtout la Durga-Kali des hindous (qui jusqu'au début du second millénaire de notre ère, était priée des steppes de Transoxiane jusqu'au golfe du Tonkin). Bellone, ou Durga, il s'agit de la déesse-mère, mais dans sa dimension vengeresse et débridée. C'est la déesse-mère, généreuse et juste, mais fâchée au point de pouvoir détruire le Mal (ou les démons) sans que celui-ci n'oppose de résistance. Dès son entrée en Inde, Dionysos se voit donc assigner une divinité locale et furieuse, tout comme Shiva est systématiquement associé à Parvati lorsqu'il est en position de dominant, et à Kali lorsqu'il est en position de dominé. Et de même que le doux Shiva est le partenaire de la terrible « Kali la noire », Bromios est le partenaire de la Nuit initiale, Nyx, la reine du chaos primordial.

Après avoir subjugué Dériade le roi des Indiens, Dionysos fait demi-tour, car sa conquête des Indes n'est que métaphorique. Il s'agit de l'épopée d'un héros civilisateur, qui apporte à une contrée barbare la lumière d'une nouvelle doctrine. Envoyé par Zeus pour « convertir » l'Inde, Dionysos semble faire comme Alexandre, c'est-à-dire qu'il s'approche de l'Inde, qu'il domine son chef le plus en vue, puis qu'il se retire aussitôt. Après avoir battu Porus sur la rive orientale de l’Indus, Alexandre s'en revient en Perse, de même que Dionysos, après avoir vaincu Dériade, s'en revient vers la Grèce par le Caucase.

Son voyage retour sera marqué par quelques-uns de ses mythes les plus célèbres. Dans un épisode que nous raconte Nonnos, Dionysos, vainqueur de l'Inde, fait une halte chez un berger du Caucase.

« Là, comme il continuait à pied sa marche, et, accompagné des satyres aux cornes de taureau, traversait ces roches qui recèlent des trésors, un homme des champs reçut le dieu dans sa cabane solitaire. C’est Brongos, citoyen de ces montagnes où ne s'élève aucun toit ; sur ces limites incertaines qui le séparent du domaine des géants, il habite une demeure qui n'est pas une maison. Le berger hospitalier mêle l'eau de la neige au lait de ses chèvres, et offre pour tout régal, au dieu qui donne la joie, cette boisson laiteuse dans de rustiques écuelles, et quelques vils aliments. Puis il amène du bercail une de ses brebis à l'épaisse toison, pour en faire un sacrifice à Bacchus. Mais le dieu s'y oppose : le vieillard, obéissant à d'immuables volontés, épargne la brebis, et ne présente à Bacchus, suivant ses désirs, que les mets des bergers. [...] Brongos apporte en abondance la joie de l'automne, l'olive nageant dans le sel, puis un fromage arrondi, tout frais, humide encore sur son éclisse. Le dieu sourit à la vue de la modeste nourriture des cultivateurs ; ensuite, jetant un regard favorable vers le berger hospitalier, il se place à l'humble table et y mange d'un insatiable appétit, fidèle au souvenir de ces festins modiques, privés de toute chair, que sa mère Cybèle livrait à son enfance au sein des montagnes. Il admira les âpres et informes vestibules de ce palais circulaire, comment la nature industrieuse avait su creuser une habitation, et comment, en dépit des règles de l'art, les roches se courbaient d'elles-mêmes en édifices. » Dionysiaques, 17.

Le Pays d'Alybe, ou Alibé, dont est originaire le berger que rencontre Dionysos, est probablement le pays des Chalybes, un peuple de Géorgie. Plus qu'un berger, le protagoniste est un ermite, qui est semblable à la figure du brahmane, présent dans les Upanishads et fréquemment sujet de récits paraboliques. Vivant seul ou en famille rapprochée, possesseur d'une vache et vivant sous un rocher ou dans une cabane, les brahmanes ascétiques sont des personnages typiques de l'Orient ancien. Les Grecs les appelaient les gymnosophistes, ce qui veut dire littéralement « les savants nus » et que l'on pourrait traduire plus justement par « les savants du sport », en référence à leur pratique du yoga. La pratique du yoga réclame en effet le calme et la vie la plus sainte possible, donc la plus éloignée des hommes. En s'isolant ainsi, vivant dans les montagnes, domaine des dieux, le brahmane se rapproche du Brahman.

En visitant le berger-ermite du Caucase, Dionysos fait œuvre civilisatrice, mais non pas en inventant une technique, en fondant une cité ou en gagnant une bataille, mais en dévoilant à un ascète le secret du juste et correcte sacrifice. Le végétarisme était alors prôné non seulement par l'orphisme, mais aussi par le pythagorisme et la plupart des sagesses antiques, du druidisme aux traditions égyptiennes.

Les anciennes traditions juives mais aussi mésopotamiennes témoignent de véritables génocides animaliers lors de cérémonies religieuses orchestrées par une caste de prêtres. Ces rituels étant bien souvent des débauches. La corruption des élites, associée à celle de la caste sacerdotale, favorisa l’émergence de cultes marginaux. Subversives, ces sectes prônèrent non pas la débauche d'offrande en échange de la promesse de pardon, mais plutôt la recherche individuelle et gnostique du salut. Associé à l'interdiction de sacrifier les animaux, le végétarisme permet une relation à la divinité plus intérieure, plus métaphorique. À l'agneau égorgé au pied des idoles, succèdent les galettes de riz et les colliers de fleurs. En réaction à la religion des rituels, se construit une religion de la métaphysique et de la prière intérieure, donc de l'initiation. Les dieux élémentaires, le Vent, le Feu, la Pluie, l'Eau, le Soleil, cèdent alors la place à des demi-dieux héroïques, tels Héraclès, Dionysos, Rama, Krishna...

Les sectes esséniennes du Moyen-Orient, le manichéisme, le jaïnisme et le bouddhisme, peuvent être considérés comme les principales doctrines ayant influencé et perpétué des coutumes végétariennes, et dans une large mesure popularisé le concept de la non-violence envers l'ensemble du vivant (« ahimsa » en sanskrit). Plus encore que de sauver la vie animale, l'ahimsa propose simplement à l'homme de ne plus impacter le vivant. En s’abstenant de tuer et donc de manger, ce qui a « un père et une mère, ou qui peut être un père et une mère » (Vedas), l'homme freine sa principale et plus impérieuse pulsion : la faim et la gourmandise. En agissant ainsi, il prend sa place dans le cycle de la vie et n'impacte plus négativement son équilibre. Bien qu'inspirées par le respect de la condition animale, ces doctrines ont surtout pour objectif de laver les péchés de leurs adeptes. La promesse de l'initiation orphique et dionysiaque se retrouve alors dans le régime alimentaire : celui qui s'y soumet souhaite purifier son karma, c’est-à-dire se libérer du poids de ses actes bénéfiques comme négatifs.

La doctrine dionysiaque du salut de l'âme par la domestication de ses passions, par la pratique de la catharsis, inspirera l’orphisme, mais aussi le pythagorisme, le mithraïsme européen, et bien sûr le christianisme. Jésus, prophète sacrifié, homme dieu, « roi des Hébreux et rois de la Terre », est en effet une figure dionysiaque. Né en exil, subversif par ses actes, infidèle aux coutumes juives orthodoxes, chasseur à coups de bâton des marchands du temple, rabbin dissident, créateur d'une doctrine du salut à travers l'amour de dieu et non les rituels ou les offrandes, marcheur du désert, emprisonné volontaire, faiseur de miracles, héros populaire méprisé des élites, fils de Dieu ressuscité, Jésus possède en effet de nombreux points communs avec Dionysos.

 

Midas et Penthée : la naissance de la tragédie (mythe grec)

Arrivé en Syrie, Dionysos viole une nymphe. Puis il apprend que son plus fidèle disciple, le chanteur et poète Orphée vient de se faire massacrer par des femmes jalouses que le poète thrace ait refusé leurs avances (cet événement est une allégorie du refus du poète de continuer à écouter les muses). Sa tête, qui chante encore, est à présent balayée par les eaux de la mer Méditerranée. Contrarié, Dionysos se rend auprès de celles qui l'ont fait périr et les massacre toutes.

Loin d'être calmé, Dionysos retarde son passage en Grèce et cherche encore un moyen d'assouvir sa colère. S'approchant de Midas, le roi de Phrygie, il constate que celui-ci est imbu de sa souveraineté et qu'il a perdu de vue les valeurs essentielles de l’existence. Dionysos l'ensorcelle à son tour. Tout ce qu'il touchera se changera à présent en or… Et bientôt le pauvre Midas se voit rejeté de la communauté des hommes, car après sa femme, ses filles et ses proches, voilà que tous les hommes qu'il touche se changent en pépites et meurent.

Le mythe du roi Midas n'est pas sans rappeler celui de Shiva et Kubéra. Dans le mythe indien, Kubéra, roi des voleurs, est consacré dieu des richesses par Shiva. Dans le mythe de Midas, Dionysos punit un puissant de la Terre, tandis que dans le mythe de Kubéra, Shiva couronne un démon. Mais dans ces deux mythes, Shiva-Dionysos est le garant des richesses, l'accélérateur des gains, le pourvoyeur de la fertilité. Une fertilité telle, une puissance telle, qu'elle est fatale pour Midas et qu'elle transcende Kubéra. La richesse offerte par Shiva-Dionysos n'est donc pas une richesse matérielle, mais la transfiguration de l’âme, le moksha (illumination) des hindous ou le satori du bouddhisme zen (« connaissance », « illumination » en japonais).

Comme une ivresse, une maladie ou un poison, Dionysos s'instille dans le corps de ses disciples. Pour un initié bien préparé, pour un disciple fidèle, cette transfiguration est bénéfique, elle élève l'âme, la purifie et la transforme. Mais pour un être ignorant tout de sa véritable nature et des secrets dionysiaques, une telle transcendance est en revanche fatale. Le sacrifice des bacchantes, leur geste cruel et fanatique, doit donc être compris comme une variation autour du thème de l'abnégation, du salut par l'oubli de soi et par le dévouement à Dionysos.

Entrant enfin en Grèce, Dionysos rencontre Penthée, le roi de Thèbes. Celui-ci ne le respecte pas, s'en moque, nie son caractère divin et ses exploits indiens. En somme, il refuse de lui vouer un culte, donc de reconnaître sa nature divine. Dans ce qui demeure son mythe le plus célèbre (adapté au théâtre par Euripide vers -450) Dionysos se laisse dans un premier temps emprisonner, puis il ensorcelle les femmes du royaume, qui finissent par massacrer leur roi à mains nues. Associé aux femmes, à la folie, au meurtre, Dionysos devient un personnage tragique par excellence et c'est sous son patronage que le théâtre athénien se développe.

« Par ses origines, [la tragédie] se reliait étroitement aux fêtes d'une des divinités les plus populaires de l'Attique, Dionysos, le dieu de la vigne. La principale et la plus récente de ces fêtes était celle des Grandes Dionysies, célébrées dans [Athènes], sous la présidence de l'Archonte, au neuvième mois de l'année (mars-avril) ; beaucoup plus anciennes étaient les Dionysies rurales, qui se déroulaient en février-mars. Les Grandes Dionysies comprenaient d'abord une procession : un brillant cortège, où figuraient les prêtres, les magistrats et les cavaliers, suivait la statue de Dionysos, somptueusement parée ; puis venaient les libations, les sacrifices et de copieux banquets. Enfin, dans l'orchestre du sanctuaire du dieu, des chœurs de satyres, vêtus de peaux de bouc, faisaient entendre des chants qui rappelaient les mythes, douloureux ou glorieux, de Dionysos ; en outre, par leur agitation, d'abord violente et désordonnée, mais qui sera peu à peu disciplinée, ils s'efforçaient d'imiter les compagnons du dieu. Tels furent les débuts de la tragédie. Un jour vint où elle ne consista plus uniquement en chants du chœur : le chef de ce dernier, le coryphée, se détacha de ses compagnons, et un dialogue s'engagea entre eux et lui ; avec le temps, ses réponses à leurs questions gagnèrent en importance ; finalement, il cessa d'être un simple répondant pour devenir un « acteur » : la tragédie était née. » P. Cloché. Le Siècle de Périclès.

Dans son Histoire de la littérature grecque, Alexis Pierron rapproche la tragédie archaïque du rituel du bouc émissaire :

« Ce qu’on appelait déjà tragédie, avant Thespis [v. -580], n’était autre chose que le dithyrambe, le chant en l’honneur de Bacchus. Ce chant, tantôt triste et plaintif, tantôt vif et joyeux, libre dans son allure, dégagé de presque toutes les entraves métriques, était une sorte d’épopée, où se déroulait le récit des aventures du dieu. Le chœur dithyrambique dansait, en chantant, une ronde continue autour de l’autel de Bacchus. Sur cet autel on immolait un bouc ; et le nom de la victime, ράγος [bouc émissaire], fait comprendre comment le chant du sacrifice a pu recevoir le nom de tragédie, ργῳί, c’est-à-dire chant du bouc. [...] Suivant quelques-uns, le mot tragédie vient de ce que les chanteurs du dithyrambe se déguisaient en satyres, avec des jambes et des barbes de bouc, pour figurer le cortège habituel de Bacchus. »

Lénaios et le vin

Un autre avatar de Dionysos est Lénaios (ou Lénéus) : « le dieu » ou « le maître du pressoir ». Homère utilise l'adjectif « délirant » pour qualifier ce dieu civilisateur. Diodore de Sicile le nomme aussi Catapogon, c’est-à-dire « le barbu ». Il est le dieu des forêts, le dieu sauvage et lunatique, celui qui incarne l'ivresse gaie et inspirante, ou bien l'ivresse mauvaise et violente.

Qualifié d'Indien, ce Lénaios serait vraisemblablement originaire du Caucase, que les Anciens associaient à l'Himalaya et où furent retrouvées les premières traces de vinification (6000 à 8000 ans av. J.-C.) Lénaios rappelle aussi par certains côtés Sucellos, le dieu celte tenant dans ses mains un gobelet et un marteau. Dionysos a un thyrse, Sucellos un marteau, mais les deux divinités sont présentées barbues, chevelues, arpentant seuls un monde dans lequel ils n'ont qu'une fonction, mais essentielle : celle de distribuer le nectar d'ivresse. C’est-à-dire qu'ils enseignent aux hommes le travail de la vigne, donc de la terre.

Loin de se limiter à la culture de la vigne, Lénéus est en fait le premier des agriculteurs, le maître de la nature, celui qui ne se limite plus à la dominer, mais qui la dompte et la façonne. Lénaios, c'est l’origine du mythe du vin en tant que nectar scellant l'union sacrée entre l'homme et la divinité. Si Dieu crée la vigne, c'est l'homme qui la cultive, et si Dieu fait croître la branche, germer le bourgeon et mûrir le raisin, c'est l'homme qui transforme le nectar, qui le distille et qui s’enivre avant de rejoindre son créateur dans une transe sensorielle : l'ivresse. C'est ainsi que Lénaios est aussi connu comme « Lyaios », celui « qui délivre des soucis ».

On retrouve ces thèmes dans le christianisme et le manichéisme. Durant la Cène, Jésus fait boire à ses disciples le sang de dieu, qu'il présente comme le sien. Pour les religions qui se revendiquent du Christ, le vin est donc un élément essentiel du culte ; le vin de messe se substituant au haoma des prêtres de Zoroastre.

Composé en Égypte vers 297, soit 20 ans après la mort de Mani, le Psautier manichéen copte présente le même vocabulaire, les mêmes références et les mêmes symboles que le mythe dionysien du vin. Tout comme Dionysos Protogonos, Jésus est aussi surnommé « le premier né », et tout comme le sauvage hurleur Bromios domine et ordonne le chaos, le nom du Galiléen calme la tempête.

Jésus, mon veilleur véritable, puisses-tu veiller sur moi.
Premier-né du Père des Lumières, puisses-tu veiller sur moi.
Tu es le vin vivant, le fils de la vraie vigne.
Donne-nous à boire un vin vivant de ta vigne.
Au milieu de la mer, Jésus, sois mon pilote.
Ne te détourne pas de nous, que les flots ne nous enlèvent.
Que je gémisse ton nom sur la mer, elle calme ses flots.
Qui ne se réjouit de voir le soleil se lever sur lui ?
Tu es un jour achevé, semblable à ton Père dans les cieux. [...]
Tu nous as appelés, tu as ouvert pour nous un vin nouveau.
Ils boivent ton vin : leur cœur se réjouit en lui.
Ils sont ivres de ton amour : la joie se répand... 

Extrait du Psaume à Jésus (trad. Tardieu)

Une fable d'Ésope rappelle aussi le caractère sacré du vin, qui permet de mener à bien les sacrifices et les rituels :

Au temps où la vigne jette ses pousses, un bouc en broutait les bourgeons. La vigne lui dit : « Pourquoi m’endommages-tu ? N’y a-t-il plus d’herbe verte ? Je n’en fournirai pas moins tout le vin nécessaire, lorsqu’on te sacrifiera. » Cette fable confond les gens ingrats et qui veulent voler leurs amis.

Le bouc et la vigne.

Au retour de sa campagne en Inde, Nonnos raconte la rencontre entre Dionysos, Botrys et sa mère Méthé. Ces derniers souffrant de l'atroce chagrin d'avoir perdu un père et un mari, le dieu leur offre du vin afin de les soulager :

« Le dieu en a pitié ; il verse dans une coupe ce vin qui fait évanouir les soucis, et tend le bienfaisant breuvage au fils et à la mère affligée. Ils burent tous deux le jus mielleux et enchanteur de la vendange. Méthé apaisa ses soupirs, et Botrys son chagrin. Elle dit alors au dieu qui charme l'esprit : « Cher Bacchus, vous venez à moi comme· une précieuse lumière. Plus de tristesse ; votre vin consolateur a séché mes larmes. Je ne gémis plus sur la destinée d'un père, d'un époux. Je pourrai même, si vous l'exigez, me séparer de Botrys ; Bacchus me tient lieu d'époux, de fils et de père. Si vous y consentez, je vous suivrai dans votre demeure aux yeux de tous ; j'y serai la compagne des bacchantes ; je porterai votre thyrse ou votre fruit délicieux. J'approcherai mes lèvres de la flûte qui vous est consacrée. Mais ne m'abandonnez pas dans mon veuvage ; n'ajoutez pas, à mes regrets de la mort de Staphyle, mes regrets de votre départ. Botrys devient votre serviteur. Qu'il s'exerce à vos danses, à vos thyrses, à vos cérémonies, et même à votre guerre des Indes, si vous le souhaitez ; que je le voie sourire auprès du pressoir généreux, et fouler sous ses pieds votre féconde vendange ! Souvenez-vous aussi du vieux Pithos ; qu'il ne reste pas étranger à votre culte, et privé de votre douce boisson. »

[Bacchus rassure Méthé et répond à la nymphe :]

« Ô femme, dont les bienfaits égalent ceux de la charmante Vénus, ô vous dispensatrice de la joie, mère éternelle des amours, soyez à jamais la compagne des festins de Bacchus. Vos fleurs et vos feuillages embaumés lui donneront, comme à Vénus, ses couronnes. Les guirlandes de vos cheveux rivaliseront avec les palmes de la victoire. Vous verserez le vin, comme Hébé à la chevelure dorée ; vous serez l'étoile satellite du dieu de la vigne, vous ne le quitterez pas, et vous préparerez sa coupe. On donnera votre nom à cette satiété du vin qui fait la joie des hommes. J'appellerai Botrys ce fruit de ma vendange qui fait oublier le chagrin, la grappe qui le produit prendra le nom de Staphyle, et se gonflera du jus de mon arbuste chéri. Point de banquets pour moi sans Méthé ; sans Méthé pour moi point de joie. Venez, [faisons la fête et organisons des concours de poésie.] J'offrirai au vainqueur ce taureau engraissé, et au vaincu, ce bouc à la robe épaisse. » Nonnos, Dionysiaques, 19.

Le tragédien Euripide reprend le thème du vin qui délivre du malheur :

Il y a deux divinités, ô jeune homme, qui tiennent le premier rang chez les hommes. L'une est la déesse Déméter, ou la Terre, donne-lui le nom que tu voudras ; c'est elle qui d'aliments solides nourrit les mortels. L'autre s'est placée de pair avec elle : c'est le fils de Sémélé ; il a trouvé un breuvage, le jus de la grappe, et l'a introduit parmi les mortels pour délivrer les malheureux hommes de leurs chagrins en les abreuvant de la liqueur de la vigne. 

Euripide, Les Bacchantes.

Dans le registre lyrique, Anacréon (-550 à – 464) compose des vers en l'honneur de la reine des boissons :

 

« Quand ce fils de Jupiter,

Ce riant Bacchus qui délivre les soucis,

Vient s’emparer de mon âme,

Sa douce liqueur m’enseigne à danser. »

Sur Bacchus,

trad. Falconnet

« Quand j’ai bu ta liqueur aux vertus souveraines,
Beau Lyæus, je vois le chagrin s’endormir.
À quoi bon les soucis, les labeurs et les peines ?
Pourquoi tenter la vie aux routes incertaines ?
Que je veuille ou non, il me faudra mourir !
Buvons donc, oublions la mort inévitable !
Loin de nous son ombre obscurcis !
Dans la coupe au flot délectable,
Amis, noyons les noirs soucis ! »

Sur le Vin, trad. Lacaussade

« Les flèches du jour dispersent la nuit ;
Où paraît Bacchus le chagrin s’enfuit.
Dès qu’il verse en moi ses jeunes ivresses,
Soucis et regrets, tout s’évanouit :
De Crésus je crois tenir les richesses,

Je crois d’Apollon posséder la voix.
Mollement couché, le front ceint de lierre,
Je ris en mon cœur du sceptre des rois,
Je foule à mes pieds leur tristesse altière.
Libre et radieux, je chante et je bois,
Et des noirs soucis s’éloigne la troupe.
Volez aux combats, je vole à ma coupe !
Enfant, remplis-la de vin jusqu’au bord.
Il vaut mieux cent fois être ivre que mort ! »

Les effets du vin, trad. Lacaussade

Outre en Grèce, à Sumer ou dans le Caucase, où le vin était essentiel dans les rituels religieux et les échanges sociaux, le vin est aussi un objet culturel dans l'Himalaya. Le Kafiristan, pays des Kailashas polythéistes, fut de tout temps réputé pour sa production de vin et malgré les interdits de l'islam, différentes variétés de vignes y sont encore cultivées. Diodore relie donc sans difficulté le mythe de Bacchus, le thème du vin et l’Inde :

« [Ceux qui] prétendent qu'il y a eu trois Bacchus ayant vécu à des époques différentes, et qui attribuent à chacun d'eux des actions particulières, assurent que le plus ancien était Indien de nation, que son pays produisant spontanément la vigne, il s'avisa le premier d'écraser des grappes de raisin et d'inventer ainsi l'usage du vin. Il eut également soin de cultiver les figuiers et d'autres arbres à fruits ; enfin il fut l'inventeur de tout ce qui concerne la récolte. C'est pourquoi il fut appelé Lénaios, « le maître des pressoirs ». On lui donne aussi le nom de Catapogon [« à la longue barbe »], parce que les Indiens ont la coutume de laisser croître leur barbe jusqu'à la fin de leur vie. Ce même Bacchus parcourut toute la terre à la tête d'une armée, et enseigna l'art de planter la vigne et de presser le raisin, ce qui lui fit donner le nom de Lénéus. Enfin, après avoir communiqué aux hommes plusieurs autres découvertes, il fut mis, après sa mort, au rang des immortels par ceux qu'il avait comblés de ses bienfaits. Les Indiens montrent encore aujourd'hui l'endroit de sa naissance, et ils ont plusieurs villes qui portent dans leur langue le nom de ce dieu. Il nous reste encore beaucoup d'autres monuments remarquables qui attestent que Bacchus est né chez les Indiens : mais il serait trop long de nous y arrêter. » Bibliothèque, 3, 63.

L'ivresse causée par le vin est une thématique commune. Hercule célèbre ainsi sa victoire contre Cacus :

Soyez donc, ô Troyens, de cette fête d’Hercule ; et, pour redire avec nous les hauts faits du héros, couronnez vos têtes de feuillage, prenez la coupe en main, invoquez ce dieu, notre dieu tutélaire et le vôtre, et faites couler le vin à flots.

Virgile, Enéide, 8.

Rostam, le héros perse, se repose ainsi après la guerre :

Buvons donc du vin jusqu'à minuit, célébrons la mémoire des braves, rendons grâce au Maître du monde, au Maître de la victoire, de qui viennent la bravoure, le bonheur et les hauts faits ; et n'attachons pas, au milieu des soucis et des peines, notre cœur à ce séjour passager. Les grands le bénirent, disant : Puissent le diadème et le sceau n'être jamais privés de toi !

Le Livre des rois, 3, 2.

À propos de la Scythie, Hérodote rapporte :

Chaque gouverneur donne tous les ans un festin dans sa contrée, où l'on sert du vin mêlé avec de l'eau dans un cratère. Tous ceux qui ont tué des ennemis boivent de ce vin : ceux qui n'ont rien fait de semblable n'en goûtent point ; ils sont honteusement assis à part, et c'est pour eux une grande ignominie. Tous ceux qui ont tué un grand nombre d'ennemis boivent, en même temps, dans deux coupes jointes ensemble. 

Histoires, 4, 77 à 7, 80.

Des Gaulois inspirés ont composé d'innombrables chansons en l'honneur du vin. Les Bretons avaient jadis coutumes de ne pas cultiver la vigne, mais de voler directement le vin aux Gallo-Romains, comme en témoigne cette chanson (répertoriée et traduite par Théodore Hersart de La Villemarqué, dans Barzaz Breiz) :

Mieux vaut vin blanc de raisin que de mûre ;
Mieux vaut vin blanc de raisin. [...]
Mieux vaut vin nouveau que bière ; mieux vaut vin nouveau.
Mieux vaut vin brillant qu’hydromel ; mieux vaut vin brillant.
Mieux vaut vin de Gaulois que de pomme ; mieux vaut vin de Gaulois. [...]
Vin et sang mêlés coulent ; vin et sang coulent.
Vin blanc et sang rouge, et sang gras ; vin blanc et sang rouge.
Sang rouge et vin blanc, une rivière ! sang rouge et vin blanc.
C’est le sang des Gaulois qui roule : le sang des Gaulois.
J’ai bu sang et vin dans la mêlée terrible ; j’ai bu sang et vin.
Vin et sang nourrissent qui en boit ; vin et sang nourrissent.

Le vin des Gaulois

Nous retrouvons dans l'Edda la mention du « festin d'immortalité » :

« Le paradis des héros est le Valhala : on y arrive par cinq cents portes, et quatre cent trente-deux mille guerriers y sont réunis. Leur joie est de renouveler, dans l’espace éthéré, les combats qu’ils ont soutenus dans ce monde. Ils se revêtent de leur armure, et s’élancent l’un contre l’autre avec ardeur. Mais ceux qui sont blessés dans ces joutes célestes ne souffrent pas, et ceux qui tombent morts sous le poids des glaives se relèvent aussitôt. Quand la bataille est finie, on dresse les tables du festin, les élus s’assoient, sur des sièges d’honneur, à côté des dieux. On leur verse dans de grandes coupes le lait de la chèvre Heidrun et la bière la plus pure : on leur sert chaque jour les membres fumants d’un sanglier qui, chaque soir, se retrouve intact. Odin est au milieu d’eux, mais il ne fait que boire et ne mange pas : il donne les mets qu’on lui présente à deux loups qui le suivent fidèlement, et porte sur l’épaule deux corbeaux qui lui disent à l’oreille les nouvelles du monde. » X. Marmier. Lettres sur l’Islande.

« Le repas abondant et les libations non moins abondantes créaient un état d'euphorie physique et spirituelle qui élevait l'homme au-dessus des limitations de son existence journalière. Si l'organisateur du sacrifice n'avait pas prévu assez à manger et à boire, il commettait par-là une faute très grave tant envers les dieux qu'envers la communauté. Ce sacrifice était en quelque sorte la contrepartie du « festin d'immortalité » des dieux ; la boisson consommée bière ou hydromel — n'était que le symbole de cette boisson mythique qu'Odin lui-même avait conquise sur les géants. Tout comme les dieux devaient leur force à l'hydromel cosmique, l'homme se fortifiait spirituellement à ce banquet auquel assistaient les dieux eux-mêmes. L'organisation de ces repas sacramentels se faisait par district et communauté, la direction étant aux mains d'un fermier riche ou d'un chef puissant. Quant au choix des animaux, il était sans doute déterminé par le caractère spécial de la divinité à qui le sacrifice était destiné. Si le sanglier ou le verrat est l'attribut de Frey, il va de soi que c'est cet animal qui lui sera sacrifié en premier lieu. C'est d'ailleurs en rapportant ce détail que Snorri ajoute : « Pendant le sacrifice les hommes présents posaient la main sur l'animal et prononçaient des vœux. » Dans leur état d'euphorie ces hommes se sentaient capables de prouesses et d'actes de bravoure qu'ils n'auraient peut-être pas entrepris sans cela. Il y a en tout cas des histoires où le participant à un sacrifice regrette après coup la promesse faite dans la salle de banquet. » R. Derolez, Les Germains.

Tacite nous renseigne sur le type d'alcool que buvaient les Germains :

La boisson des Germains est une liqueur faite d’orge ou de froment, à laquelle la fermentation donne quelque ressemblance avec le vin. Les plus voisins du fleuve ont aussi du vin, que leur procure le commerce. [...] Si vous encouragez l’ivresse en leur fournissant tout ce qu’ils voudront boire, leurs vices les vaincront aussi facilement que vos armes.

Les Germains, 23.

Si les Aryens boivent de l'alcool de palme, comme tous les résidants des tropiques, et si les Méditérranéens boivent du vin, ou plutôt de la mélasse de raisin fermentée, les Celtes et les Germains sont friands de cervoise. La passion de la bière lie d'ailleurs encore les Belges, les Flamands, les Allemands, les Anglais et les Irlandais à cette boisson que l'on peut boire sans soif et sans risquer d'ivresse trop violente.

C'est donc fort à propos que Havamal, le poème sacré composé des aphorismes d'Odin, condamne l'ivresse tout autant que l'alcoolisme :

Il n'est fardeau meilleur à porter sur sa route que n'est grande sagacité. Mais il n'est pire viatique à transporter par la plaine qu'un trop grand appétit de bière.

Havamal, 11

Et :

N'est pas si bonne la bière, pour les fils des hommes. Car plus il boit, moins l'homme garde le contrôle de ses esprits.

Havamal, 12.

L'historien Romain Justin (v. 300), dans son Histoire universelle, fait le même constat à propos des Gaulois. Il relate une victoire qui échappa aux Celtes en Grèce, une fois que les soldats furent enivrés.

Les soldats gaulois, trouvant, après de longues privations, un pays rempli de vin et de vivres, dans la joie de leur succès et de cette abondance nouvelle, avaient quitté leurs étendards : épars dans la campagne, ils se répandaient partout en vainqueurs. Les Delphiens gagnèrent ainsi du temps. A la nouvelle de l'arrivée des Gaulois, l'oracle avait, dit-on, défendu aux paysans d'enlever de leurs fermes les vins et les récoltes ; on comprit enfin la sagesse de cet ordre, quand on vit les Gaulois, arrêtés par le vin et l'abondance de toutes choses, laisser aux peuples voisins le temps d'accourir à Delphes. Les habitants, aidés de leurs alliés, mirent la ville en état de défense, avant que les Gaulois, retenus par le vin, comme par une riche proie eussent rejoint leurs étendards.

Histoire universelle, 24, 7.

Ernest Renan, breton lui-même, observe cependant que :

Les Bretons cherchaient dans l’hydromel ce qu’Owenn, saint Brandan et Pérédur poursuivaient à leur manière, la vision du monde invisible.

La Poésie des races celtiques.

L'amour de la bière ne se limite pas au nord de l'Europe. Les Égyptiens la préparaient, de même que Strabon rapporte la consommation par les Ligures d'une boisson à base d'orge. Enfin, fabriquée avec de l'alcool de riz, une boisson fermentée et pétillante est consommée en Assam et à travers l'Indochine et les îles indonésiennes : il s'agit du célèbre arak. Si le terme désigne en Arabie et en Indonésie une boisson claire et forte semblable à l'eau-de-vie, l'arak assamais se rapproche totalement de la bière, tant dans le goût que dans l'apparence (il est servi dans des grosses jarres recouvertes d'un linge, qui évoquent les chopes bavaroises à couvercle).

Enfin, mentionnons les Slaves qui ne sont pas en reste, comme en témoigne ce qu'aurait répondu le héros Vladimir à ceux qui voulaient le convertir à l'islam :

Boire est le plus grand plaisir des Russes, et nous rejetons toute religion qui voudrait nous enlever ce plaisir.

Par ailleurs, si la documentation est abondante en Occident concernant les boissons alcoolisées, c'est en partie grâce à la place de choix que lui conserva la théologie chrétienne. À l'inverse, l'alcool est interdit dans le monde musulman, tandis qu'il est tabou en Inde. Il ne faut cependant pas en conclure trop vite que cela fut toujours le cas. Comme nous le rappelle Strabon (15,1) :

Quels pays trouve-t-on par-delà l'Euphrate ? Une bonne partie de l'Arménie, la Mésopotamie tout entière, voire, à la suite de la Mésopotamie, la Médie jusqu'aux confins de la Perse et de la Carmanie ; or tout le monde sait que chacun de ces pays est à peu près partout couvert de vignes, et de vignes excellentes donnant les meilleurs vins

Et Photius :

Les Indiens ont aussi des vins exquis et des fromages excellents.

Le vin serait même loué par les saintes écritures hindoues. Selon Alain Daniélou, le Ramayana appelle Asuras ceux qui s'abstiennent de boire du vin, un préjugé commun parmi les populations pré-aryennes :

Ceux qui burent le vin (sura) sont appelés des Dieux (Suras) tandis que les fils de Diti qui refusèrent de boire sont des Anti-dieux (A-sura-s).

Ramayana, 1, 45, cité par Daniélou, dans Mythes et Dieux de l'Inde.

 

Divinités de l'ivresse

védique

Varuni – Rudra - Soma

hindoue

Shiva

sogdienne

Veshparkar (Shiva Mahadeva)

kailasha

Bulimain, Indr (vigne)

mycénienne

Dionysos mycénien

grecque

Dionysos (Shiva), Silène

romaine

Liber Pater - Bacchus (Dionysos)

folklore français

Gargantua

germanique

Mandragore, Alrune

scandinave

Beyla

lituanienne

Rugutis (fermentation)

 

 

Dionysos
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Dionysos

DIONYSOS (divinité grecque)

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