Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

RÉINCARNATION et KARMA (croyances universelles)

Dans les Vedas proprement dits, peu ou point de traces de croyance en des renaissances indéfinies, non plus que de tendances pessimistes. Les chantres des hymnes n’ont pas, du reste, de conceptions aussi transcendantes : pour eux, le culte des morts n’en est qu’à ses premiers développements, et s’ils ne sont pas indifférents au redoutable problème de la fin des êtres, ils n’ont pas encore, à ce qu’il semble, assez de puissance d’abstraction pour donner un corps aux spéculations que leur suggère le souci des choses d’outre-tombe.

P. Regnaud, Le pessimisme brahmanique.

Représentation tibétaine de la roue du Karma

Représentation tibétaine de la roue du Karma

Théorie centrale de l'hindouisme, la réincarnation n'est pas mentionnée dans le corpus des quatre Vedas initiaux (-1500 à -800), mais elle est omniprésente dans la couche plus tardive des Vedas, qui est celle des Upanishads et des commentaires (v. -500).

« Ce sont les Upanishads ou les parties philosophiques des livres védiques, parties très postérieures aux recueils des hymnes, et dont les plus anciennes ne remontent peut-être qu’à 7 ou 800 ans avant Jésus-Christ, qui nous offrent pour la première fois, et souvent sur le même plan, la théorie de la transmigration et de la délivrance considérées, celle-là comme la condition générale et plus on moins malheureuse de tous les êtres vivants, celle-ci comme un moyen héroïque pour l’âme individuelle d’échapper au triste servage de la matière en s’identifiant pour jamais à l’âme universelle. Depuis l’époque où ces précieux documents ont été composés, les brahmanes en général n’ont plus cessé de faire de la métempsychose la base de leur pessimisme, et toutes leurs préoccupations religieuses ont été dirigées vers le soin de s’en affranchir. » P. Regnaud, Le pessimisme brahmanique.

Commençons nos lectures par la Bhagavad Gita, que nous compléterons d'une citation de Shankara, le maître de l'Advaita Vedanta :

« Les sages ne pleurent ni les vivants ni les morts ; car jamais n’a manqué l’existence, ni à moi, ni à toi non plus, ni à ces princes ; et jamais nous ne cesserons d’être, nous tous, dans l’avenir. Comme dans ce corps mortel sont tour à tour l’enfance, la jeunesse et la vieillesse ; de même, après, l’âme acquiert un autre corps. Tout cela le sage le sait et ne s'en trouble pas.

Les rencontres des éléments qui causent le froid et le chaud, le plaisir et la douleur, ont des retours et ne sont point éternelles. Supporte-les, Arjuna. L’homme que ces interactions entre les éléments ne troublent pas, l’homme ferme dans les plaisirs et dans les douleurs, devient participant de l’immortalité.

Celui qui n’est pas ne peut être, et celui qui est ne peut cesser d’être ; ces deux choses, les sages qui voient la vérité en connaissent la limite. Sache-le, il est indestructible. Celui par qui a été développé cet univers : la destruction de cet Impérissable, nul ne peut l’accomplir. Les corps qui finissent procèdent d’une Âme éternelle, indestructible, immuable. Combats donc, Arjuna.

Celui qui croit que cette âme peut être tuée se trompe : elle ne peut pas être tuée, pas plus qu'elle ne peut tuer. Elle ne naît, ne meurt jamais. N'étant jamais née, elle ne renaîtra jamais ; sans naissance, sans fin, éternelle, antique, elle ne naît pas quand on tue le corps. Comment celui qui la sait impérissable, éternelle, sans naissance et sans fin, pourrait-il tuer quelqu’un ou le faire tuer ?

Comme l’on quitte des vêtements usés pour en prendre de nouveaux, ainsi l’Âme quitte les corps usés pour revêtir de nouveaux corps. Ni les flèches ne la percent, ni la flamme ne la brûle, ni les eaux ne l’humectent, ni le vent ne la dessèche. Inaccessible aux coups et aux brûlures, à l’humidité et à la sécheresse, éternelle, répandue en tous lieux, immobile, inébranlable, invisible, ineffable, immuable, voilà ses attributs. À présent que tu connais sa véritable nature, ne pleure donc plus.

Quand bien même tu la croirais éternellement soumise à la naissance et à la mort, tu ne devrais même pas pleurer sur elle : car ce qui est né doit sûrement mourir, et ce qui est mort doit renaître ; ainsi ne pleure pas sur une chose qu’on ne peut empêcher.

Le commencement des êtres vivants est insaisissable ; on saisit le milieu ; mais leur destruction aussi est insaisissable : y a-t-il là un sujet de pleurs ? » Bhagavad Gita, 2.

 

« Le corps grossier est composé de sept substances particulières : la moelle, les os, la graisse, la chair, le sang, les muscles et la peau. Il est formé de différents membres et des parties de ces membres : les jambes, les cuisses, la poitrine, les bras, le dos et la tête. Ce corps est le siège de l'égarement. L’usage est de le nommer « moi » et « mien », les sages le nomment le corps grossier.

L'éther, l'air, le feu, l'eau et la terre : voilà les essences subtiles qui le constituent. Se combinant entre elles, ces essences se dégradent et composent les corps grossiers. A l'état pur, les essences subtiles forment les objets des sens. Ces sens en deux groupes de cinq, contribuent, chacun, au plaisir du sujet sensible et de l'âme individualisée. [...]

Ce corps physique, produit par nos actions antérieures, est un agrégat d'éléments grossiers, eux-mêmes formés par la combinaison d'éléments subtils dont les parties se sont mélangées les unes aux autres. C’est lui l'instrument que l’esprit utilise pour ses expériences et avec lequel, dans l'état de veille, Il perçoit les objets grossiers. [...]

Sache que ce corps grossier est pour toi ce que la maison est pour le locataire ! » Shankara, dans B. Journe, Le plus beau fleuron de la discrimination, interprétation pour le troisième millénaire, d'après la trad. Sauton (Viveka-Cuda-Mani, le plus beau fleuron de la discrimination) et Chatterji Mohini (Viveka Chudamani).

 

Par ailleurs, nous savons que les Celtes, les Ligures, les partisans daces de Zalmoxis, les orphiques et les pythagoriciens croyaient eux aussi fermement en l'immortalité de l'âme. Dans son Charmide, Platon annonce que certains Thraces croient en l’âme immortelle. La réincarnation d'une même âme individuelle et éternelle d'un corps à l'autre, était une idée commune dans les cercles initiatiques européens. Comme en témoigne le chant de Taliesin, composé à l'origine vers 400 à 600, les Celtes, adhéraient tout à fait au concept de réincarnation.

Le Seigneur n'est pas d'une nature ardente : ce n'est ni de mère ni de père que j'ai été créé. Mon créateur m'a créé de neuf éléments, du fruit des fruits, du fruit du Dieu du commencement, des primevères et des fleurs de la colline, de la fleur des arbrisseaux, de l'argile de la terre […] J'ai été enchanté par le sage des sages, avant que le monde n'existât ; lorsque j'étais dans l'existence, lorsque j'étais une petite chose.

Combat des Arbrisseaux. Trad. Guyonvarc'h, Textes Mythologiques Irlandais, Celticum, Rennes, 1980.

Dans un de ses poèmes, Lucain (39-65) adresse des louanges aux druides en les décrivant ainsi :

Vous habitez sous de grands arbres dans des bois sacrés et situés au loin. Selon vous, les ombres ne gagnent pas les demeures silencieuses de l'Erèbe, ni le royaume du pâle Dis pater. Le même esprit gouverne un corps nouveau dans un autre monde. S'il faut en croire la doctrine que vos chants enseignent, la mort est le milieu d'une longue vie.

À propos de la littérature celtique, l'historien Henri Hubert écrit d'ailleurs que « l'homme est souvent un réincarné et il arrive qu'il s'en souvienne » (Les Celtes).

Ainsi, de même que les rishis indiens commencent leurs recueils d'aphorismes en rappelant à leurs disciples leurs vies passées, Taliesin mentionnent ses incarnations précédentes avec lyrisme :

 

« J'ai été sous de nombreuses formes avant que je ne sois libre.

J'ai été une épée étroite et bariolée. [...]
J'ai été larme dans l'air.
J'ai été la plus brillante des étoiles.
J'ai été mot parmi les lettres.
J'ai été livre à l'origine.
J'ai été une langue brillante pendant un an et demi.
J'ai été un pont jeté sur soixante estuaires.
J'ai été route, j'ai été aigle, j'ai été coracle sur la mer.

J'ai été l'effervescence de la bière.
J'ai été goutte dans l'averse, j'ai été épée dans la main.

J'ai été bouclier au combat.
J'ai été corde de la harpe d'enchantements, neuf années.
Dans l'eau j'ai été l'écume, j'ai été éponge dans le feu.
J'ai été bois dans le buisson. […]

J'ai joué dans le crépuscule.
J'ai dormi dans la pourpre.
J'ai été dans la forteresse avec Dylan, fils de la mer, [...] entre des genoux de prince.
J'ai été deux lances sans désir quand elles tombaient du ciel : elles brilleront dans l'abîme. [...]
J'ai été serpent tacheté sur la colline, j'ai été vipère dans le lac, j'ai été l'esclave de Kynbyn, j'ai été pâtre aussi.[...]
Je conquiers le champ de bataille sur neuf cents guerriers.
Mon diadème est de pierres rouges, d'or est la bordure de mon bouclier. [...]
Longs et blancs sont mes doigts.
Il y a longtemps que j'ai été pâtre.
J'ai traversé la terre avant d'être lettré.
J'ai dormi dans cent îles, j'ai habité dans cent villes. […] »

 

Le karma et le destin

Karma signifie « action » en sanskrit. On comprend habituellement le terme comme étant la somme des actions des vies passées. Le karma est donc composé de l'ensemble des actions bonnes ou mauvaises, d'un individu. Un karma plutôt mauvais, engendrera une nouvelle incarnation moins agréable, moins noble, moins parfaite. À l'inverse, un karma plutôt positif, engendrera une vie suivante plus agréable, plus belle, plus proche de la perfection.

Par suite de son union avec la matière, le principe vivant est assujetti au karma, c’est-à-dire aux actes avec leurs conséquences. [...] Le karma est donc pour l’âme une cause d’esclavage. Il resserre en quelque sorte les liens qui unissent l’âme à la matière et provoque ainsi, d’une façon indéfinie, la production de nouveaux actes. Cette condition est douleur. Aussi le sage qui s’est rendu compte des causes de la douleur doit-il s’appliquer sans cesse à en diminuer l’action, à en combattre les effets. Il doit maîtriser ses sens et détruire en lui les passions : il doit, en un mot, supprimer l’activité. De la sorte il empêche le karma de se reformer, il en anéantit les conséquences.

A. Guérinot, Essai de Bibliographie jaïna.

Les doctrines jaïnes, vishnavites et bouddhiste, se proposent de purifier le karma en pratiquant la bonté, la justice et l'austérité (dont la non-violence et le non-attachement, cause de mauvais karma). Il est aussi possible pour un individu de « court-circuiter » son karma en l'ignorant. Ignorer les fruits des actions, c'est ignorer leurs causes, comme leurs conséquences, et ainsi être libéré du poids du karma.

Cependant, les spiritualités hindoues ne sont pas des nihilismes ; si les causes comme les conséquences des actions sont remises en question, voire ignorées, une solide hygiène de vie et une maîtrise parfaite du yoga (la maîtrise de soi) sont exigées dans toutes les doctrines. Si le karma peut être ignoré, le Dharma ne peut l'être et reste toujours au centre de toutes les attentions.

De telles conceptions, auxquelles s'ajoute la notion d'un destin préétabli et indéniable, se retrouvent dans l'Avesta :

« Les lois données au monde primitif régissent toute chose. Le méchant sera puni et le bon récompensé. Le sage qui demande la science des lois et du culte divin et les biens promis aux justes, offre en contrepartie tout son être au ciel.

Tout s'accomplit ici-bas selon les lois qui ont été données au monde primitif et selon un enchaînement très juste d'actions, et qui se réaliseront pour le méchant comme pour le juste. En conséquence de sa fourberie, le premier sera puni, et en raison de sa droiture, le second sera récompensé.

À celui qui fait obstacle au mal, par la pensée, par la parole ou par l'action, de même qu'à celui qui protège le bien dans l'univers, il sera donné une généreuse récompense, qui sera décidée par Ahura lui-même. Si quelqu'un est pour la justice un maître, un serviteur, un client parfait ou s'il soigne le bétail avec diligence, Ahura le fera vivre dans le champ de la vérité et du bon esprit. » Yasna 32.

On trouve la même idée en Europe, notamment chez Solon et son Élégie aux Muses (un des très rares textes que nous possédions du plus célèbre des sept sages de la Grèce antique) :

Si quelque méchant nous semble d’abord échapper à sa destinée, elle n’en est pas moins certaine ; elle arrive toujours. La punition méritée par les pères retombe même sur les enfants et leur postérité.

… mais aussi chez Platon...

« L’âme en effet n’a rien de plus avec elle, quand elle se rend chez Hadès, que sa formation morale et son régime de vie, dont justement, selon la tradition, c’est ce qui sert ou nuit le plus à un trépassé dès le début de la route qui le conduit là-bas. Voici quelle est cette tradition :

Tous les trépassés ayant été individuellement, durant leur vie, attribués par le sort à un Génie, celui-ci se charge de les mener en un certain lieu, celui où ils sont rassemblés pour se faire juger. Après quoi ils doivent se mettre en route vers les demeures d’Hadès, en compagnie du guide en question, auquel mission a été donnée de faire faire route jusque là-bas à ceux qui viennent d’ici. Mais, quand ils y ont eu le sort qu’ils y devaient avoir et qu’ils y sont restés le temps qu’ils devaient y rester, c’est un autre guide qui les ramène par ici ; ce pour quoi il faut de multiples et longues révolutions du temps. » Phédon, 107, d et e.

… et surtout chez Plotin. Plotin aborde l’épineuse question de la réincarnation dans un corps animal :

Demandons-nous enfin ce qu'est dans les animaux le principe qui les anime. S'il est vrai, comme on le dit, que les corps d'animaux renferment des âmes humaines qui ont péché, la partie de ces âmes qui est séparable n'appartient pas en propre à ces corps ; tout en les assistant, elle ne leur est pas à proprement parler présente. En eux, la sensation est commune à l'image de l'âme et au corps, mais au corps en tant qu'organisé et façonné par l'image de l'âme. Pour les animaux dans le corps desquels ne se serait pas introduite une âme humaine, ils sont engendrés par une illumination de l'Âme universelle.

Les Ennéades, 1, 1.

C'est une croyance universellement admise que l'âme commet des fautes, qu'elle les expie, qu'elle subit des punitions dans les enfers et qu'elle passe dans de nouveaux corps. […] Les dieux donnent à chacun le sort qui lui convient et qui est en harmonie avec ses antécédents dans ses existences successives.

Les Ennéades, 1, 1.

Quelques siècles plus tard, Némésius (v. 350 – v. 420, converti au catholicisme) définit l'âme en disciple de Plotin et de Platon, c'est-à-dire en la reconnaissant immuable et éternelle :

Les corps, n’ayaient en eux rien d’immuable, ils sont naturellement sujets au changement, à la dissolution, et à des divisions infinies; il leur faut nécessairement un principe qui les contienne, qui en lie et en affermisse les parties : c’est ce principe d’unité que nous appelons âme.

De la Nature de l’homme, 2. Trad. Thibault.

Au début du premier millénaire, le territoire de la Roumanie actuelle fut peuplé par les colons romains. Ils emportèrent avec eux le néoplatonisme qui était alors en vogue à Rome, à Alexandrie ou à Athènes. L'influence de cette doctrine fut telle, qu'au 19e siècle, on retrouvait encore dans le folklore roumain des croyances inspirées de Plotin. Dans son introduction à l'ouvrage de V. Alexandri (Ballades et Chants populaires de la Roumanie), l'historien Abdolonyme Ubicini (1818–1884) rapporte des croyances roumaines qui rappellent étrangement la notion « occidentale » du karma :

[Le Roumain] croit que la destinée de chaque homme est liée par une chaîne mystérieuse et invisible à celle d’une étoile qui reflète et indique du sein du firmament les phases et les accidents de sa vie terrestre. Ainsi, lorsqu’un Roumain est menacé de quelque malheur, son étoile se voile, se intuneca, et elle tombe dans l’espace au moment où il expire. D’autres astres, couleur de feu, lorsqu’une grande catastrophe est sur le point de fondre sur un peuple, apparaissent dans le ciel comme un signe précurseur et fatal. Il croit de même à cette fatalité du crime qui a inspiré les anciennes légendes d’Oreste et d’Œdipe. " Le crime, dit un vieux dicton populaire, cherche toujours le criminel. "

RÉINCARNATION et KARMA (croyances universelles)
RÉINCARNATION et KARMA (croyances universelles)

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article