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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

L'ENFER (mythe indo-européen)

Le Livre d'Arda Viraf

Dans cette partie, afin de proposer des illustrations inédites, nous avons puisé dans le Livre d'Arda Viraf. Il s'agit d'un texte mineur et tardif du mazdéisme, mais qui possède l'immense intérêt d'être clair dans sa narration et précis dans ses descriptions.

Le titre orignal est Arta Viraf-Namak. « Arta » signifie la justice, c'est le pendant perse au « Rta » védique. Il s'agit de l'ordre cosmique assurant la stabilité de l'Univers. « Viraf » est un prénom. « Namak » signifie livre. Littéralement, « Arta Viraf-Namak » se traduirait donc par « Le Livre de Viraf le juste. »

Récit de la visite d'un zoroastrien auprès d'Ahura-Mazda, le Livre d'Arda Viraf fut probablement composé en moyen perse (pahlavi) sous l'empire sassanide (224 à 651 apr. J.-C.) mais sa rédaction définitive est bien plus tardive (v. 900 à 1100).

Dans son introduction au Livre d'Arda Viraf, Charles F. Horne (1870-1942), prévient :

De son auteur nous ne savons rien, exempté ce que nous en dit le livre lui-même. Il est parfois attribué à un religieux érudit qui a écrit des commentaires de l'Avesta sous l'Empire Sassanide. [...] Il est bon de noter que, selon la religion zoroastrienne, l'enfer n'est pas un châtiment éternel, mais ne dure que jusqu'à la rénovation du monde.

Ceux qui ignorent les spiritualités indiennes retrouveront dans le Livre d'Arda Viraf l'influence du christianisme. Ceux qui dénient au texte d'avoir été composé sous les Sassanides, y trouveront l'influence de l'islam. Les familiers des anciennes spiritualités panthéistes trouveront quant à eux quelques thèmes chers à la culture indo-européenne, tels que l'enfer, le pont qui traverse une rivière infernale, ou encore les morts qui souffrent éternellement d'une peine liée aux fautes qu'ils ont commises sur Terre, etc.

Quant aux indianistes et hindous, ils trouveront dans ce texte une version perse de ce que certains puranas décrivent comme le naraka : un enfer divisé en une infinité de petites grottes qui sont autant de salles de torture. Ce naraka est aussi nommé Yamaloka, c’est-à-dire le domaine de Yama, le dieu de la mort. Cependant, Yama n'est ni Ahriman, l'Esprit du Mal mazdéen, ni Satan son pendant abrahamique. Yama est plutôt un juge, un fils du soleil, un monarque qui n'est pas cruel mais juste. Si les yamadutas, les monstres des enfers, sont sous ses ordres, lui-même est une figure paternelle et sereine. Yama est celui qui punit les morts, mais il est aussi le gardien de la vie. C'est lui qui défia Bouddha afin que la stabilité de l’Univers ne soit pas perturbée par l'accès au para-nirvana du Shakyamouni.

Au contraire, Ahriman est un monstre. Il est le plus cruel, le plus actif, le plus violent de tous les monstres de l'enfer. Il correspond parfaitement au Sheitan des musulmans. Ahriman n'est cependant pas le Lucifer des chrétiens, il n'est pas tombé du ciel. Jumeau en négatif d'Ahura-Mazda, Ahriman n'a jamais été bon et n'a jamais porté la lumière. Dans le mazdéisme, le porteur de flambeaux est Mithra, la plus belle des créatures d'Ahura-Mazda.

Par ailleurs, on trouvera dans le Livre d'Arda Viraf une possible source d'inspiration du poète italien Dante Alighieri (1265-1321). Des universitaires ont en effet observé des similitudes laissant à penser que le poète italien s'inspira directement du Livre d'Arda Viraf pour composer sa Divine comédie (v. 1305). Plus qu'aucune autre, la vision infernale de Dante influencera la mythologie chrétienne de la Renaissance jusqu'à nos jours.

Le pont de Chinvat

Le pont de Chinvat

Illustrations perses du Livre d'Arda Viraf
Illustrations perses du Livre d'Arda Viraf

Illustrations perses du Livre d'Arda Viraf

Un démon (illustration perse)

Un démon (illustration perse)

L'enfer

Ne sois pas comme ces fous qui sont ignorants d’eux-mêmes et qui, jetés dans l'enfer du naraka, y souffrent sans fin. 

Shankara, Baja-Govinda.

Nommé naraka chez les Indiens, les Scandinaves appellent l’enfer Niflheim :

C’est un lieu ténébreux, relégué au fond du Nord, traversé par neuf fleuves qui ne roulent qu’une eau noire et bourbeuse. Une nuit éternelle l’environne, et on y arrive par des chemins obscurs. Quand Honnodr y descendit pour chercher son frère Balder, il traversa, pendant neuf nuits, des vallées sombres et silencieuses. 

X. Marmier. Lettres sur l’Islande.

Après le Ragnarok, alors que le monde renaît, l'Edda mentionne la présence de deux édifices. L'un est destiné aux braves, l'autre aux méchants :

Un édifice [...], plus rayonnant que l’éclat du soleil ; il porte le nom de Gimle, et c’est là la demeure pleine de félicité des vertueux. Mais s’il y a un endroit de béatitude, il doit bien y avoir aussi un endroit de correction pour les méchants ; cette sombre demeure s’appelle Nastrond. Les portes de l’édifice donnent sur le nord ; le toit en est couvert de serpents tournant les têtes en dedans, et vomissant leur venin dans la salle. Les parjures, les assassins, les séducteurs, ceux qui ont calomnié leur prochain marchent dans ces torrents immondes.

Vision de la voyante Vala, Edda (cité par Ricard, Précis de la mythologie scandinave).

La demeure des morts (l'enfer)

védique

Yamaloka

hindoue

Naraka - Yamaloka

jaïne

Les narakas - Asurya « le pays où le soleil ne brille pas. »

perse

Le domaine d'Ahriman (sous le pont de Chinvat)

kailasha

Imr'o (Yama)

hittite

« Enfer »

ossète

Kurys

géorgienne*

Kveskneli

hittite-hourrite

« La Terre sombre »

gréco-romaine

Hadès - prés d'Asphodel – Limbes - Tartare

celte

Sidh

celte galloise

Annwn

frisonne

Île de Brittia

scandinave

Niflheim (monde de glace) – Muspellheim (monde de feu) - Helheim, Nibelheim

slave

Vyrii (« le pays où il fait chaud »)

estonienne*

La demeure de Vanatuhi

égyptienne*

Duat, Tiaou

 

Le roi des enfers

Un dieu de la mort, règne sur cet empire infernal peuplé des morts et des ancêtres, situé bien souvent au plus profond de la Terre, ou, comme c'est le cas pour les cultures slaves et celtiques, sur une île aux confins de la Terre, située sous une latitude différente de l'Europe, qui peut être soit le grand nord arctique, soit les chaudes mers du sud. La mort du roi Arthur, qui quitte le rivage de la vie pour rejoindre une île fantomatique qui s'avance vers lui sur un lac, est une des multiples légendes qui perdurent dans le folklore et qui est issue d'une culture remontant au début du premier millénaire avant notre ère.

En Grèce, si l'Hadès est le lieu infernal où règne le seigneur de la mort, il n'est pas compartimenté en salles de punitions et de tortures comme le Yamaloka indien, mais plutôt en différentes aires géographiques qui conviennent aux différentes catégories d'âmes mortes. Il y a ainsi les Champs Élysées (Champs de Mars pour les Romains), où résident les braves morts au combat, les près d'Asphodel pour les âmes ordinaires et enfin les limbes pour les enfants décédés en bas âge.

« L'enfer fut créé comme une exacte copie négative du paradis céleste, et comprit donc lui aussi trois étages. Le premier niveau était rempli de trous, d'où s’échappaient des serpents venimeux, des chauves-souris, des araignées et des scorpions, ainsi que des exhalations de poussières toxiques. Le second étage des enfers est le véritable enfer, où dans les ténèbres les diables et vampires demeurent, rôtissant les pêcheurs au-dessus d'une flamme éternelle, alors même que des goules leur sucent le sang. Le troisième enfer est le lieu où se trouve le palais aux mille colonnes de Shayta, au côté duquel se tiennent les quatre démons principaux que sont : Thor, le maître de la glace et de la mort, Tyarmal, le responsable des guerres et des tremblements de terre, Shtrigun, le chef des tempêtes et du tonnerre et Orkuûl, le maître des naufrages et des noyades. » Le serpent aux cent têtes, 1ère légende de la Vaeya, A. Fortis, Voyages en Dalmatie.

Tout comme Hadès est le souverain de l'Hadès (Tartare), Yama est le souverain de Yamaloka. Yama est le premier homme, le fils du Soleil, l'arrière-petit-fils de Brahma. Premier à mourir, il est le premier à entrer en enfer, il prit dès lors son nom : Yamaloka, « le domaine de Yama. »

Depuis son palais situé à l'entrée de son royaume, il attrape ses victimes à l’aide d’un lasso, puis juge les âmes des morts. De même, dans le récit de Virgile, Énée et la Sibylle rencontrent peu après leur entrée en enfer le sombre palais de Rhadamanthe, le juge des enfers (si Hadès est le souverain des mondes souterrains, il n'est pas à proprement parler son juge ni son procureur).

Rhadamanthe de Crète étend son dur empire sur ces lieux, il châtie les coupables, et se fait dérouler leurs trames criminelles : il force chacun à avouer les forfaits cachés dont il a vainement joui sur la terre, et dont il a différé l'expiation jusqu'à l'heure tardive de la mort. Aussitôt la furie Tisiphone, armée d'un fouet vengeur, frappe les coupables en insultant à leur douleur ; et de la main gauche agitant devant eux ses terribles serpents, elle appelle à son aide l'effroyable cohorte de ses sœurs.

Enéide, 6.

Une fois jugées en fonction de leur karma, les âmes sont orientées vers la prochaine étape dans le cycle du samsara, qui peut être soit un long séjour dans le naraka, soit un retour à la vie à travers une nouvelle incarnation dans l'existence.

Les âmes qui doivent demeurer dans Yamaloka afin d'être purifiées et purgées de leurs vices sont alors prises en charge par les yamadutas, qui sont les assistants et les messagers de Yama. Ce sont des monstres anthropomorphes à têtes d'animaux qui accompagnent les âmes d'une vie à l'autre. Dans chacune des nombreuses cavernes de l'enfer, les auxiliaires de Yama torturent les âmes selon leurs vices, en les noyant, en les écorchant, en les sodomisant avec du fer rougi, en leur sciant la tête à vif, en leur roulant dessus avec un char...

Ces serviteurs démoniaques de Yama se saisissent des âmes quand elles sont déversées par le Vaitarna au pied des murailles de Yamaloka. Si ces âmes ont fauté durant leur incarnation terrestre, les yamadutas les jettent dans les gouffres du naraka. Au contraire, si elles furent vertueuses, les yamadutas les placent à nouveau dans le cycle de la vie, appelé Samsara, afin qu'elles puissent continuer leur transmigration. À terme, toutes les âmes se réincarneront sur Terre, en être humain, en animal, en plante ou même en minéral, considérant la qualité de leurs actions passées (Karma).

« Les âmes, après la mort, se rendaient dans un carrefour, d’où partaient deux chemins, l’un à droite et l’autre à gauche ; le premier conduisait à l’Élysée, le second au Tartare. Ceux qui avaient obtenu un arrêt favorable passaient à droite, et les coupables à gauche. Cette fiction sur la droite et sur la gauche a été copiée par les Chrétiens dans leur fable du grand jugement, auquel Christ doit présider à la fin du Monde. [...] Cette distinction de la droite et de la gauche est aussi dans Virgile. On y voit également le fameux carrefour aux deux chemins, dont l’un c’est celui de la droite, conduit à l’Élysée, et l’autre celui de la gauche, conduit au lieu des supplices ou au Tartare. [...] C’était dans ce carrefour que se rendaient les âmes des morts pour comparaître devant le grand-juge. À la fin des siècles, la terrible trompette se faisait entendre et annonçait le passage de l’Univers à un nouvel ordre de choses. Mais il y avait aussi un jugement à la mort de chaque homme ; Minos siégeait aux enfers et remuait l’urne fatale. À ses côtés étaient placées les furies vengeresses, et la troupe des Génies malfaisants, chargés de l’exécution de ces terribles arrêts. On associa à Minos deux autres juges, Éaque et Rhadamanthe, et quelquefois Triptolème, fameux dans les mystères de Cérès, où l’on enseignait la doctrine des récompenses et des peines. » Ch.-F. Dupuis, Abrégé de l’origine de tous les cultes.

Le concept d'un juge souverain des enfers est par ailleurs commun aux mythologies chinoise (qui reprend le personnage de Yama) et égyptienne.

Quant au tribunal divin qui juge les pécheurs, sache qu'il n'est pas indulgent envers eux. À l'heure du jugement, malgré sa sagesse, celui qui a fauté sera jugé coupable.

L'Enseignement de Khety (12e dynastie, v. -1800).

Le dieu de la mort et des souterrains infernaux

védiques

Yama – Nirti (déesse de la tristesse)

hindous

Yama - Putana (démone des maladies infantiles)

bouddhiste

Mara (« mort »)

perse

Ahriman, Angra Mainyu

kailashas

Marat, Desow, Khodai (Yama) - Yush

hittites

Utu - Agni (dieu de la dévastation)

anatolien

Kallikantzaros (gobelin souterrain)

arméniens

Sandaramet - Angel

ossètes

Barastyr (juge des enfers) et Aminon (gardien des enfers) - Sydon

vainakh*

Hela, Ishtar-Deela

albanaise

Kallikantzaros

mycéniens

Arès mycénien - les Erinyes (Furies)

grecs

Hadès - Perséphone – Thanatos - Kallikantzaroï

chypriote

Kallikantzaros

gréco-égyptienne

Sérapis (Osiris)

romains

Pluton, Orcus (envoyé, messager), Proserpine, Mors, Furies

étrusques*

Aita et Phersipnei, Calu

latins

Morta – Orcus (ogre)

sicilien

Proserpine (reine des saisons et des enfers)

dace

Heros

thrace

Pleistor

gète

Zalmoxis

gaulois

« Dis Pater » (Pluton)

breton

Ankou

celte insulaire

Elcmar

gallois

Arawn – le petit peuple souterrain

lusitanien

Endovelicus

germanique

Chéserquine (sorcière de la chasse et de la mort) - Grendel (Satan,

Ahriman)

alsacien

Le Malin, le diable

(maître des richesses de la terre et des souterrains)

scandinave

Hel

normand

Mère Horpine (démone nocturne responsable des maladies)

slaves

Vélès (dieu du monde souterrain) - Marzanna (Mara)

- Tuoni et Manala

serbe

Kallikantzaros

bosniaque

Kallikantzaros

bulgare

Kallikantzaros

tchakaviens

Shayta (Satan) – Thor (dieu de la glace et de la mort)

balte

Vélès, Velvia

lituaniens

Aitvaras - kaukas (fantômes)

estonien*

Vanatuhi

mongol*

Erlik

égyptiens*

Osiris - Seth

 

La reine des enfers

Le seigneur de la mort, qui est le maître des enfers, est secondé par une sinistre déesse, souvent affiliée à la rancœur, à la haine et à la tristesse, comme Nirti, la déesse védique qui réside en enfer. Elle est la personnification de l'amertume et la gardienne des foyers funéraires. C'est elle qu'il faut prier pour faciliter le passage des âmes d'une vie à l'autre. Dans la mythologie slave, Marzanna, est la déesse des saisons et du cycle de la vie des Slaves, comme l'est la déesse nordique Hel, la grecque Perséphone ou la romaine Proserpine. Autre habitante des enfers, Samara est la mère védique des animaux sauvages, et c'est elle qui préside à la sortie des âmes de l'enfer vers la vie nouvelle.

Dans l'épopée sumérienne de Gilgamesh, qui contient de nombreux mythes qui seront développés par les civilisations de l'Antiquité plus tardives, la sorcière Sidouri est à rapprocher de Nirti déesse des tristesses et des plaintes. C'est elle qui accueille le héros mésopotamien en enfer et son discours blesse le héros bien plus profondément qu'une arme aurait pu le faire.

Si tu es vraiment Gilgamesh, celui qui a tué le gardien de la forêt, qui a vaincu Houmbaba le gardien des cèdres, qui a tué les lions dans les passages des montagnes, qui a saisi et tué le taureau du ciel, pourquoi tes joues sont-elles flétries et ton visage si sombre ? Pourquoi le chagrin est-il dans ton cœur ? Pourquoi la fatigue et l'épuisement marquent-ils ton visage défait, pareil au visage de celui qui a fait un long voyage ? Pourquoi la grande chaleur et le grand froid ont-ils frappé ton visage pourquoi vas-tu errant dans le désert ?

A. Azrié, L'épopée de Gilgamesh.

Nous retrouvons tous ces thèmes dans Voluspa, le chant de la voyante, un des rares témoignages littéraires dont nous disposons à propos de la mythologie nordique. Celle qui raconte ses voyages dans le temps et dans l'espace est une volva, c’est-à-dire une sorte d'oracle nordique inspirée de la figure ancestrale du chamane. Son équivalent gréco-romain serait une pythie. Ainsi, chante-t-elle :

J'ai aussi visité les enfers. Là pataugent des hommes tourmentés par un flot épais. Faux témoins, monstres criminels, ils ont abusé celles qui en eux avaient placé leur confiance, alors Nidhogg, le serpent géant qui tient sur lui les racines d'Yggdrasil, leur suce tout le sang du corps, tandis qu'un loup les dépèce. À l'est de cet enfer, une vieille femme est assise, dans la forêt de fer : c'est là qu'est élevée la famille de Fenrir, le loup monstrueux, qui finira par dévorer le Soleil. Cette vieille femme est la géante qui a engendré avec Loki le loup Fenrir, lui qui se goinfre de la chair des hommes promis à la mort, et ensanglante le siège des dieux.

Voluspa, Codex Regius. Trad. inspirée de R. Boyer.

Le jugement des morts

L'idée d'un jugement, qui se déroulerait après la mort et qui récompenserait ou sanctionnerait la vie d'une existence passée sur Terre, se retrouve dans la Bhagavad Gita (16)...

C'est Vishnou qui parle :

Je prends les hommes haineux et cruels, les hommes du dernier degré, et à jamais je les jette aux vicissitudes de la mort, pour renaître misérables dans des matrices de démons. Tombés dans une telle matrice, s’égarant de génération en génération, sans jamais m’atteindre, ils entrent enfin dans la voie infernale. L’enfer a trois portes par où ils perdent la volupté, la colère et l’avarice. Il faut donc les éviter. L’homme qui a su échapper à ces trois portes de ténèbres est sur le chemin du salut et marche dans la voie supérieure. Mais l’homme qui s’est soustrait aux commandements de la Loi, pour ne suivre que ses désirs, n’atteint pas la perfection, ni le bonheur, ni la voie d’en haut.

… chez Platon :

« Voilà les trépassés parvenus au lieu où chacun d’eux est amené par son Génie. Ils s’y sont tout d’abord fait juger, et ceux qui ont eu une belle et sainte vie tout comme les autres. Les uns alors, s’il a été reconnu que leur existence fut moyenne, sont mis en route sur l’Achéron, montés dans les barques qui leur sont destinées et sur lesquelles ils parviennent au lac. C’est là qu’ils résident et là qu’ils se purifient, aussi bien en se déchargeant, par les peines qu’ils en paient, des injustices dont ils ont pu se rendre coupables, qu’en obtenant pour leurs bonnes actions des récompenses proportionnées au mérite de chacun.

Il en est d’autres dont l’état aura été reconnu sans remède à cause de la grandeur de leurs fautes : auteurs de vols sacrilèges répétés et graves, d’homicides en foule, injustes et sans légalité, et de tous les forfaits de ce genre qu’il peut bien y avoir encore ; le lot qui convient à ceux-là, c’est d’être lancés dans le Tartare, d’où plus jamais ils ne sortent.

Quant à ceux dont les fautes ont été reconnues pour des fautes qui, malgré leur gravité, ne sont pas sans remède (ainsi ceux qui, sous l’empire de la colère, ont usé de violence à l’égard de leur père et mère et qui s’en sont repentis le restant de leur vie, ou qui, dans d’autres conditions semblables, sont devenus homicides), pour ceux-là c’est bien une nécessité d’être précipités dans le Tartare ; mais, lorsqu’après y être tombés ils ont en ce lieu fait leur temps, la montée du flot les rejette. Une fois qu’ils ont été transportés à la hauteur du lac Achérousias, là ils appellent à grands cris, les uns ceux qu’ils ont tués, les autres ceux qu’ils ont violentés ; après les appels, les supplications : ils réclament d’eux qu’ils les laissent passer sur le lac et qu’ils les accueillent. Réussissent-ils à les fléchir, ils passent et c’est la fin de leurs peines. Dans le cas contraire, ils sont de nouveau portés au Tartare et de là ramenés aux fleuves, et telle est, sans trêve, leur condition jusqu’à ce qu’ils aient pu fléchir ceux qu’ils ont injustement traités ; car voilà la punition que les Juges ont ordonnée pour eux.

Ceux enfin dont il aura été reconnu que la vie fut d’une éminente sainteté, voilà ceux qui, de ces régions intérieures de la terre, sont en fait, ainsi que de geôles, libérés à la fois et dégagés ; ceux qui, parvenus aux hauteurs du pur séjour, s’établissent sur le dessus de la terre ! Et, parmi ceux-là mêmes, ceux qui par la philosophie ce sont, autant qu’il faut, purifiés, ceux-là vivent absolument sans corps pour toute la suite de la durée, et ils parviennent à des demeures plus belles encore que les précédentes. » Phédon, 113, 114. Trad. Robin.

Ainsi qu'en Scandinavie, après le Ragnarok :

Du haut des airs viendra alors le tout-puissant qui décidera de tout, et prononçant les jugements décisifs, il assoupira les querelles et fera émaner des lois qui dureront éternellement.

Ricard, Précis de la mythologie scandinave

Les pécheurs

Tels que répertoriés dans le Livre d'Arda Viraf, ceux qui peuplent l'enfer zoroastrien ressemblent tout à fait à ceux qui peuplent l'enfer de Virgile. Le fidèle d'Ahura-Mazda qui visite l'enfer y découvre :

- Le dépravé sexuel, le sodomite, le séducteur sodomite, l’exhibitionniste, le séducteur des femmes mariées.

- La compagne distante, la mauvaise compagne, la femme qui s'est trop plainte, la séductrice, la femme fardée, celle qui dépense l'argent de son mari pour un autre, la femme qui ne prête pas attention à ses règles, la femme qui n'a pas respecté l'interdit des menstruations, la femme qui cuisine malgré ses règles, celui qui eut des rapports avec une femme qui avait ses règles, la femme adultère, infidèle, insoumise, insolente, rebelle et sorcière, la fabricante et la vendeuse d'opium.

- La mère indigne qui se prostitue, la femme qui avorta, même d'un enfant illégitime, la femme infidèle qui nia sa grossesse des enfants non reconnus par leur père, le père indigne, la mère indigne, la mère de lait indigne, l'enfant qui affligeait ses parents, la femme avide qui négligeait son enfant.

- Le mauvais chef, le mauvais patron (l'exploiteur), le mauvais riche, les escrocs, l'administrateur corrompu, le juge corrompu, les commerçants malhonnêtes.

- L'assassin, les pilleurs et les cambrioleurs, l'irrespectueux, le calomnieux et le fauteur de troubles, le vaniteux, l’égoïste, le paresseux, celui qui ne planta pas ses graines mais les mangea, le menteur, le parjure, les traîtres, celui qui ne tient pas ses promesses, les infidèles, celui qui manqua de charité, les inhospitaliers.

- Les fraudeurs en religion, l'apostat, les ingrats incroyants.

- Les inattentifs à l'eau et au feu sacré, le pollueur des eaux publiques, l'impur, le malpropre (qui s'adonne à la coprophilie).

- Le négligent envers son animal, celui qui agresse les animaux et les bêtes domestiquées, le cruel envers les animaux de trait, le meurtrier d'animaux et d’animaux sacrés.

 

 

Les rivières infernales

hindoue

Vaitarna

jaïne

Vaitarani – Kadambavaluka (rivière de feu)

grecque

Styx - Achéron - Lethe – Phlegethon – Cocytus

 

Le fleuve de la mort et son passeur

Selon les traditions dharmiques, après la mort physique, les âmes demeurent dix jours au pays des fantômes, Petra-Loka, avant de continuer leur migration vers le fleuve Vaitarna, qui les conduira tout droit au royaume de Yama. Durant ces dix jours d'attente, la nourriture nécessaire aux âmes ayant tout juste quitté leur corps sera pourvue par l'énergie cosmique. Durant cette période, leurs familles feront sur Terre les rituels nécessaires afin que leur âme ne reste pas indéfiniment dans le pays des fantômes. Les cadavres, ces enveloppes charnelles de l'âme immortelle, devront alors être brûlés, ou laissés aux vautours et insectes qui en disposeront et les feront disparaître. Le passeur des âmes, mène les hommes d'une existence à l'autre, il est Pushan en Inde, le dieu des bergers, le protecteur des chemins et le gardien des saisons. En Grèce, c'est Charon, le vieillard qui fait passer les âmes sur sa barque, d'une rive à l'autre de l'existence. Il se nomme Aminon chez les Ossètes.

« Là s’ouvre le chemin qui mène à l’Achéron, gouffre vaste et bourbeux, rapide torrent, qui vomit en bouillonnant sa fange immonde dans le Cocyte. Ces eaux et ce fleuve sont gardés par un horrible nocher : c’est Charon à l’air hideux et effroyable ; sur son menton s’épaissit une barbe blanche et inculte, ses yeux flamboient : de ses épaules tombe, retenu par un nœud, un sale manteau. Lui-même gouverne sa barque avec l’aviron, et tend la voile ; lui-même passe les morts d’une rive à l’autre dans son noir esquif : il est vieux ; mais sa vieillesse est celle d’un dieu, verte et vigoureuse. Là se précipitait, en se répandant sur la rive, toute la foule des morts : c’étaient des mères, des époux, les vaines ombres des héros magnanimes délivrés de la vie, des enfants, des vierges qu’attendaient l’hymen, et des jeunes gens mis au bûcher sous les yeux de leurs parents ; aussi nombreux que les feuilles qui tombent dans les forêts au premier froid de l’automne, ou que les oiseaux voyageurs qui, venant de la haute mer, s’abattent par milliers sur la terre, aussitôt que les frimas les chassent par-delà les eaux, et les envoient vers de plus doux climats. Les premiers arrivés sur le bord étaient là, demandant à passer le fleuve, et tendaient les mains en implorant l’autre rive. Mais le triste nocher reçoit dans sa barque tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là, et, repoussant les autres, il les chasse loin du rivage. » Virgile, Enéide, 6.

Quelques vers plus loin, c'est Charon lui-même qui avertit Énée du péril de son voyage :

Qui que tu sois qui t'avances armé jusqu'aux rives de notre fleuve, dis pourquoi tu viens, et arrête ici tes pas. C'est ici le séjour des ombres, l'empire du Sommeil et de la Nuit. Il m'est défendu de recevoir des vivants dans la barque stygienne.

Avec un humour certain, Virgile fait de Charon un homme désabusé et retors, que seul le pouvoir de persuasion de la Sibylle pourra faire changer d'avis :

Je n'ai pas eu à me réjouir d'avoir autrefois reçu Alcide, Thésée, Pirithoos, tout enfant des dieux et tout invincibles qu'ils étaient. Le premier osa bien de sa main enchaîner le gardien du Tartare, et l'arracher tremblant du trône même de Pluton. Les deux autres entreprirent d'enlever de sa couche nuptiale l'épouse du dieu des morts.

Le héros ossète Soslan descend lui aussi en enfer. Il y rencontre effectivement un portier peu compréhensif, mais, comme à son habitude, il parvient à ses fins grâce à son immense force physique et à son impulsivité légendaire.

Je suis arrivé devant la porte de fer du monde des morts. Le portier ne m'a pas ouvert, disant qu'un vivant ne saurait y pénétrer. Alors j'ai enfoncé la porte et je suis entré de force. La porte franchie, j'ai vu venir une foule d'hommes en armes. Ils se sont jetés sur moi, proférant des menaces, criant que je ne leur échapperais pas. Mais leurs mains n'ont pas pu m'atteindre et moi, sans dire un mot, comme si je ne m'apercevais de rien, j'ai poursuivi mon chemin. 

G. Dumézil, Le Livre des héros.

Le voyage en barque est un des mythes égyptiens les plus célèbres. Il est à la base du cycle du soleil et de la nuit, mais aussi du cycle de la vie et de la mort.

La barque du Noun arrive sur le funeste rivage du domaine du serpent Apophis. J'embarque sans troubler son équilibre. Je me hâte, car je suis pressé de voir mon père, Osiris, le seigneur des bandelettes qui repousse les démons aux gueules dévorantes. Je traverse le monde d'Apophis, la flamme du soleil me protégeant comme elle protège ceux qui voyagent en Égypte.

Livre égyptien des Morts, 99.

Ce fleuve infernal est présent à Sumer, aussi loin que nous puissions remonter dans le temps en considérant les témoignages accessibles. Dans l’Épopée de Gilgamesh, la sorcière Sidouri, dont le rôle n'est autre que celui de la Pythie et de la femme de Soslan, enseigne au héros Gilgamesh le moyen d'entrer en enfer. Il lui faut pour cela rencontrer Uta Napistim, le sage qui habite les contrées lointaines (un euphémisme pour l'au-delà). Uta Napistim est le vénérable immortel gardien de la Terre, celui que Ea choisira pour construire une arche et sauver l’humanité du déluge. Pour rencontrer celui que l'on surnomme le Super-Sage, Gilgamesh doit passer une mer.

Au milieu de la vaste mer, à sa limite extrême, les eaux de la mort se divisent en deux branches... Cependant, puisque cela te tient à cœur, adresse-toi à Ur-Shanabi. C’est le pilote de Shamash. Va, coupe avec lui un cèdre dans la forêt à l’aide d’un instrument de pierre. Une fois qu’il t’aura vu, tu passeras avec lui, si cela se peut, sinon, tu reviendras sur tes pas.

Trad. Azrié

Dans les cultures indo-européennes, la réalité est séparée de la mort par un fleuve symbolique. Ce fleuve symbolise la vie qui coule de la naissance vers la mort, de sa source vers la mer. Dans la symbologie védique, le cours d'eau représente l'esprit individuel qui au terme de son initiation se jette dans l'océan du brahman, qui est la conscience du cosmos.

J’aperçus un large fleuve, sombre et triste comme l'enfer. Sur les rives de cette rivière, se trouvaient de nombreuses âmes et des anges-gardiens. Certains d'entre eux ne passaient sur l'autre rive qu'avec de grandes difficultés tandis que d'autres passaient facilement. [...] Ce fleuve est formé des larmes qui proviennent des yeux des hommes, qui pleurent et se lamentent sur leurs morts. Ces larmes indues ont coulé jusqu'ici et ceux que tu vois incapables de franchir le gué sont ceux qui ont été trop pleurés à leur décès, tandis que ceux qui le franchissent sont ceux que l'on a moins pleurés. Quand tu seras de retour à la vie, n'oublie pas de dire aux hommes de ne pas se plaindre ni de pleurer indûment, car plus ils souffriront, plus l'âme de leur proche connaîtra d'obstacle au départ.

Arda Viraf, 16.

Dans la mythologie grecque, cinq fleuves séparent les enfers du continent de la vie. Il s'agit du Styx, de l'Achéron, du Léthé, du Phlegethon et du Cocytus. Charon est le passeur qui, grâce à sa barque, effectue le transfert des âmes d'une rive à l'autre. Les Grecs se faisaient d'ailleurs enterrer avec une pièce dans la bouche, afin de payer à Charon le prix de leur voyage. Cette coutume, reprise dans l'orphisme, se retrouve à travers l'ensemble de l'Eurasie.

Selon Virgile, Éridan est le fleuve Pô. Il coule sur la Terre et existe en version céleste, entourant les Champs Élysées pour les séparer du reste des enfers.

Vaitarna (Vaitarani chez les jaïnes) est l'équivalent hindou du Styx de la mythologie grecque. C'est un fleuve situé entre la surface de la Terre et Yamaloka, le royaume infernal et souterrain. Après la mort du corps, les âmes doivent suivre cette rivière qui les mène à Yama, qui les jugera et les enverra vers l'enfer du naraka, ou vers la suite de leur transmigration et la réincarnation. Les justes ne verront en Vaitarna qu'un fleuve rempli de nectar ou d'eau pure, tandis que les pécheurs le verront rempli de sang, de pus et de chair en putréfaction.

Le Gange lui aussi mène vers Yamaloka, car, comme les fleuves Sarasvati et Yamuna, il s'agit d'un fleuve tridimensionnel, il coule à la fois au sommet du mont Méru, au Brahmaloka, mais aussi sur Terre et dans les mondes souterrains des patalas et des narakas. S’enroulant autour du Méru, l'axe du monde, les fleuves-déesses balaient donc de leurs flots l'ensemble des trois mondes, afin de permettre à chaque créature de chacun des mondes, de se purifier, d'obtenir la grâce et la rémission de ses péchés.

C'est sur les bords du fleuve de la mort que se décide « l'avenir » du défunt. Pour lui, le fleuve se transforme en torrent de lave ou de parfum, tandis que le passeur accepte, ou pas, de l'amener d'une rive à l'autre. Une âme qui ne peut continuer son chemin vers l'Hadès ou Yamaloka devient un fantôme et hante la Terre et donc sa famille, sa caste, sa tribu et son lieu de naissance.

Dans l’orphisme, comme dans le Livre égyptien des morts, une fois de l'autre côté de la vie, le défunt se doit de prononcer les bonnes paroles. En témoignent ces lamelles qui étaient introduites dans la bouche du défunt et qui étaient adressées aux divers adjuvants du monde d'après la mort (passeur, fantômes, divinités) :

« Ceci est consacré à Mnémosyne : quand tu seras sur le point de mourir, tu t'en iras vers les demeures bien construites d'Hadès. À droite, il y a une source près de laquelle se tient un cyprès blanc. C'est là que les âmes des morts descendent et qu'elles s'y rafraîchissent. De cette source surtout ne t'approche pas car tu en trouveras une autre, en face, d'où s'écoule l’eau fraîche qui vient du lac de Mnémosyne. Au-dessus d'elle se trouvent les gardiens, ils te demanderont du plus profond de leur cœur, ce que tu fais, et où tu vas, cherchant, dans les ténèbres du sombre Hadès. Dis : je suis fils de Terre et de Ciel étoilé, mais je suis desséché par la soif et je meurs. Donnez-moi vite l'eau fraîche qui s'écoule du lac de Mnémosyne. Alors par le vouloir du roi des enfers, ils te traiteront avec bienveillance et te laisseront boire à la source de Mémoire. Alors tu chemineras sur la voie sacrée, parmi les autres Mystes, dans la gloire de Dionysos. » Lamelle découverte dans la nécropole d'Hipponion, Italie du Sud, dans G. Pugliese Carratelli, Lamelles d'or orphiques : instructions pour le voyage d’outre-tombe des initiés grecs.

La boisson de l'oubli est l'étape ultime du séjour en enfer. Elle permet de poursuivre le cycle de la réincarnation, sans que l'âme ne souffre du souvenir de toutes les épreuves qu'elle a endurées pour être purifiée. Les eaux du Léthé remplissent cette fonction.

Lorsque le temps marqué pour l'épreuve a achevé d'effacer des âmes l'empreinte invétérée de leurs désordres, elles redeviennent de simples et pures essences éthérées, un feu subtil et céleste. Après mille ans révolus, un dieu les appelle toutes, et conduit leur foule immense vers le Léthé, afin qu'ayant savouré l'oubli dans ses eaux, elles aillent revoir la voûte des cieux, et que le désir leur vienne de retourner dans de nouveaux corps. 

Enéide, 6.

Le chien des enfers

De l'autre côté de la rive de la vie, l'enfer est gardé par un monstre, souvent un chien : Cerbère, le molosse gréco-romain à trois têtes.

Après avoir infligé tant de mal, le diable fut puni par Dieu, qui le transforma en chien noir, qui constamment aboierait, enchaîné à un arbre. 

Le serpent aux cent têtes, légende de la Vaeya, dans A. Fortis, Voyages en Dalmatie.

Le rapprochement symbolique entre la mort et le chien est commun aux peuples du Néolithique et de l'Antiquité. Sur le modèle du dieu égyptien Anubis, gardien et juge de la Mort, la mythologie étrusque propose un syncrétisme intéressant : Cabu (maître des enfers) a l'aspect d'un loup.

Dans la mythologie nordique, c'est le duo de chiens Gioll et Garmr.

Dans la mythologie védique c'est Sarvara, le loup affamé de Yama. Sarvara garde l'entrée de Yamaloka. Deux autres chiens-loups vivent en enfer, ce sont les fils de Sarama, la mère de tous les animaux sauvages. Comme un appel à le rejoindre, Yama lance ses chiens à la recherche des âmes de ceux qu'il décide de faire sombrer dans la mort. Bien évidemment, les chiens de Yama sont invincibles et inarrêtables. Seul Hanuman, qui dans le Ramayana protège Rama, semble en mesure de les tenir éloignés d'un mortel.

Tu trouveras deux chiens qui ont le pelage d'un tigre et quatre yeux. Ce sont les enfants de Sarama, la mère de tous les animaux sauvages. Ces chiens appartiennent au roi Yama dont ils sont les fidèles défenseurs. Ce sont aussi ses messagers. Ils ont de larges naseaux, une respiration forte, une grande vigueur et élancés à travers le monde, rien ne peut les arrêter. Tout ce que nous espérons, c'est qu'ils nous permettent de voir le soleil un jour de plus et de respirer sous lui sans difficulté.

Hymne à Yama et aux Piters, Rig-Veda, 7, 6, 9. Trad. Langlois.

De même, dans la mythologie gréco-romaine, seul Hercule est capable de vaincre Cerbère. Orphée ne fut capable que de l'endormir quelques instants avec les mélodies enchanteresses de sa harpe, ce qui lui permit d'entrer en enfer afin d'y rejoindre sa femme Eurydice. La Sibylle qui accompagne Énée donnera au chien un gâteau d'opium, qui le terrassera d'une langoureuse fatigue :

Couché dans son antre qui s'ouvre à l'entrée même de ces tristes royaumes, l'immense Cerbère les fait retentir des aboiements de sa triple gueule. La prêtresse, voyant déjà se dresser sur son cou ses serpents hideux, lui jette un gâteau soporifique qu'elle a composé de miel et de pavots. Le monstre affamé ouvre ses trois gueules, saisit le gâteau, le dévore, et, laissant fléchir son dos immense, se couche dans son antre, qu'il remplit de toute sa masse répandue.

Enéide, 6.

Les chiens des enfers

védiques

Sarvara (le chien de Yama) - Les deux loups des enfers, fils de Sarama (la mère des animaux sauvages)

gréco-romain

Cerbère

celtes

Les chiens du cavalier noir - Les chiens d'Arawen -

Le chien de Sucellos

aquitains

La meute du roi Artus, lou rey neugue (Arthur, Arawen)

scandinaves

Giöll et Garmr

égyptien

Anubis

 

Le pont des enfers

Dans la mythologie mazdéenne, le pont de Chinvat passe au-dessus des enfers pour rejoindre le paradis du Garonmana.

Selon les livres zends, quand l'âme, délivrée du corps, arrive près du pont Chinvat, qui sépare notre monde du monde invisible, elle est jugée par deux anges, dont l'un est Mithra, aux proportions colossales, aux dix mille yeux, et dont la main est armée d'une massue.

M.-N. Bouillet, commentaire des Ennéades de Plotin.

Ce Mithra n'est autre que le Vasudeva jaïn et hindou ; c'est le garde armé de l'Univers. Mithra est pour Ahura-Mazda ce qu'est Mitra pour Varuna, Vasudeva pour Narayana, Balarama pour Krishna et enfin Krishna pour Vishnou. Ce Mithra céleste, gardien et juge des morts, est l'agent actif et défenseur dans lequel l'agent passif et créatif de l'Univers s'incarne.

« La largeur du pont du Chinvat est redevenue de neuf portées de javelots [225 mètres]. Avec l'aide de Srosh le pieu et de l'ange Adar, je passais cependant facilement, heureusement, courageusement et triomphalement le pont du Chinwad [...] Ensuite, Srosh et Adar me saisirent les mains et me transportèrent à Chakat-i-Daitih, situé sous le pont de Chinwad. C'était un désert et je vis l'enfer au milieu de ce désert. Les cris d’agonie d'Ahriman, des démons, des démones et des âmes des pécheurs provenaient de là et ces hurlements m'effrayèrent car je les crus capable d'ébranler les sept régions de la Terre. Je suppliai donc Srosh et Adar de rebrousser chemin, mais ils me dirent : « n'aie pas peur, puisqu'il n'y a pour toi aucun danger à craindre. » Alors, à la suite de Srosh le pieu et de l'ange Adar, moi, Arda Viraf, je me suis enfoncé sans peur dans les profondeurs infernales. » Arda Viraf, 5 et 53.

Ce pont infernal du Chinvat évoque par ailleurs, en négatif, le pont arc-en-ciel1 de la mythologie nordique. Celui-ci est décrit au chapitre 13 du Voyage de Gylfe :

Ganglere demanda : " Quel chemin faut-il prendre pour aller de la terre au ciel? " Har répondit en sou­riant : " Tu ne m’adresses pas cette fois une question raisonnable. N’as-tu pas ouï dire que les dieux ont fait un pont pour unir la terre au ciel ? Ce pont se nomme Bæfrœst ; tu l’as vu, et lui donnes peut-être le nom d’arc-en-ciel. Il est de trois couleurs ; on a employé pour le construire plus d’art et de force que pour tout le reste "

L'arc-en-ciel a toujours été senti comme un « pont » entre notre monde et le « ciel », un intermédiaire impalpable mais charmeur participant du créé et de l'éthéré où résident toutes nos espérances.

R. Boyer, « Le Grand Serpent » dans le Dictionnaire des mythes littéraires.

Pour communiquer avec le monde, les dieux ont bâti, en forme de pont, l’arc-en-ciel. Au milieu est un sillon de feu, pour empêcher les géants d’y passer. Chaque jour, la troupe divine monte et descend par cette route aérienne. Thor, lui seul, est obligé de la suivre à pied, car il est si gros et si lourd, qu’aucun cheval ne pourrait le porter.

X. Marmier. Lettres sur l’Islande.

La vision infernale

Le concept d'enfer que l'on trouve dans le christianisme et l'islam ne trouve donc pas son origine dans le substrat sémite ou mésopotamien, car la gnose judaïque ne connaissait alors ni enfer, ni paradis, mais simplement un trou, la « shéol », dans lequel étaient jetés les morts en attendant le jour final de leur résurrection aux côtés de Dieu, suite à la venue du Messie.

C'est plutôt du naraka dont s'est directement inspirée la tradition monothéiste des enfers, dont Dante se fit le plus grand narrateur dans son Enfer (Divine Comédie, 1321). De même que Dante présente sept anneaux des enfers, la tradition védique propose sept enfers souterrains, dont chacun des étages correspond à un vice de plus en plus néfaste et répréhensible. Cependant, à l’inverse des enfers chrétien et musulman qui s'en inspireront, l'enfer des hindous n'est que temporaire, et il n'est en lui-même qu'une étape rédemptrice dans le cycle de la transmigration, menant invariablement d'une naissance à une autre. Le séjour au naraka n'est donc pas éternel, et même si une âme peut y demeurer pendant des centaines de milliers d'années, ce n'est pour elle qu'une étape dans sa transmigration, car toutes les âmes doivent obligatoirement se réincarner, car rien ne peut échapper au cycle de la vie (Samsara).

« Srosh et Adar me prirent la main pour que je puisse passer plus en avant sans en souffrir. De cette manière, je pus éviter le froid et la chaleur, la sécheresse et la puanteur qui régnaient en enfer et qui atteignaient des niveaux qui seraient inédits sur Terre. Continuant d'avancer, je vis les mâchoires affamées de l'enfer, semblables aux plus effrayants des trous insondables, qui s'enfonçaient vers un étroit et horrifique goulot. Là, les ténèbres étaient si épaisses que nous devions nous tenir la main pour ne pas nous perdre. Une odeur pestilentielle flottait dans l'air et cette odeur était une telle abomination que quiconque l'aurait respirée aurait aussitôt convulsé pour tomber inanimé. Dans de telles conditions, aucune vie n'est possible, alors les âmes se morfondent, se pensant seules dans cet enfer. Une fois que trois jours et trois nuits se sont passés, elles se disent : « 9000 ans se sont passés, mais on ne me libère toujours pas ! » Partout grouillaient des créatures, dont les moins nocives étaient des monstres [khrafstras] aussi hauts que des montagnes qui déchiraient de leurs griffes les âmes, qui s'en saisissaient et les malmenaient d'une manière indigne même d'un chien. Cependant, aux côtés de Srosh le pieu, le grand, le triomphant et de l'ange Adar, je passais sans encombre. » Arda Viraf, 18.

Le brasier se retrouve dans l'enfer mazdéen :

Je vis alors le plus noir des enfers, et il était terrible, fatal, douloureux, malin et puant. Après quelques instants d'observation, j'aperçus une fosse que des milliers de coudées n'auraient pas sondée. Tout le bois du monde brûlait là, mais pourtant aucune odeur ne s'en échappait pour couvrir la putrescence des enfers. Ici aussi, aussi proches que peut l'être le nez de l'oreille, aussi nombreux que les crins de la crinière d'un cheval, se tenaient entassées les âmes des damnées. Cependant ils ne peuvent ni se voir, ni s'entendre, de sorte que chacun se croit seul. C'est pour eux que rayonne la noirceur des enfers et à qui sont destinés ses ignobles châtiments de toutes sortes. [...] « Quand me libéreront-ils de cet enfer ? » s'écrient-ils. »

Arda Viraf, 54.

Dans l'hindouisme, plus bas encore que Yamaloka est le naraka, le plus horrible de tous les enfers. De même, dans la mythologie grecque, plus bas encore que l'Hadès est le Tartare :

« Il est un chemin dont la pente, ombragée par des ifs funèbres, conduit aux demeures infernales à travers un profond silence. Là, des vapeurs s’exhalent des eaux dormantes du Styx ; c’est par là que descendent, au sortir de la vie, les ombres des mortels qui ont reçu les honneurs du tombeau. La Pâleur et le Froid habitent ces déserts incultes, où l’on voit errer les mânes nouveaux, incertains de la route qui mène à la cité des morts, au palais terrible du noir Pluton ; des avenues sans nombre et des portes ouvertes de tous côtés conduisent à cette cité immense : semblable à l’Océan qui, de tous les points de la terre, reçoit les fleuves dans son sein, elle donne accès à toutes les âmes. Jamais elle n’est trop étroite pour la foule qui s’y presse : elle ne la sent pas même approcher. On voit errer çà et là de pâles fantômes, sans chair et sans os ; les uns accourent au Forum, d’autres dans le palais du souverain des ombres ; plusieurs se livrent à divers travaux, image de ceux qui occupèrent leur vie. […] Ce lieu se nomme le séjour du crime. Là Titye, dont le corps s’étend sur neuf arpents de terre, présente ses entrailles au vautour, qui les déchire ; là, Tantale, l’onde t’échappe sans cesse, et l’arbre fuit ta main prête à le saisir ; et toi, Sisyphe, tu cours après ton rocher qui tombe, ou tu le roules pour le voir retomber encore ; là, Ixion tourne sur sa roue, et se poursuit et s’évite sans cesse ; là, pour avoir osé donner la mort à leurs époux, les filles de Bélus puisent sans relâche des ondes qui s’écoulent toujours. ». Ovide, Les Métamorphes.

Revenons à la tradition aryenne :

« Je vis les âmes des pécheurs souffrir ici encore après leur mort, dans ce lieu effrayant où se déroulaient des châtiments de toutes sortes, telle que la marche forcée dans la neige, l'exposition au froid intense, à la chaleur brûlante, aux odeurs pestilentielles, aux chutes de pierres et de cendres, à la grêle, à la pluie [...]. Alors que je demandais quel péché avait commis ce corps pour que son âme souffre une si sévère punition, on me répondit : " Voici l'âme de ceux qui commirent un péché mortel, qui éteignirent le feu sacré du temple, qui démolirent le pont d'une rivière tumultueuse, qui parlaient avec fausseté et irrévérence, ou qui apportaient des fausses preuves. Parce que leur désir était l'anarchie, à cause de leur avidité, de leur avarice, de leur convoitise, de leur colère et de leur envie, l'innocent et le juste sont morts. En conséquence de leur méfait, ils souffrent à présent de sévères tourments. " » Arda Viraf, 55.

 

Les narakas

Comme il existe de nombreux vices en l'homme, naraka est composé de plusieurs types d'espaces différents, réservés à des catégories de péchés bien particuliers, comme le meurtre, la consommation de viande, la luxure, le vol ou la séduction des femmes qui ne sont pas libres. Le naraka est donc composé d'une série de galeries et de grottes situées au plus profond de l'Univers, encore plus bas que les mondes souterrains du Patala. La tradition sino-védique ajoute à cela que le naraka se diversifie et s'agrandit au fur et à mesure que les sociétés humaines se développent et se pervertissent à travers le progrès. La tradition chinoise ajoute aussi au mythe de Yamaloka d'autres yamas, qui sont autant de juges, de sorte que l'enfer chinois évoque plus une cour de justice composée de nombreux juges et greffiers affairés, qu'un véritable séjour des damnés.

De même que Yama, le naraka est présent tout à travers l'Asie, suivant les zones de diffusion de la culture sanskrite, d'Inde au Japon, en passant par la Chine et l’Indochine. Tout comme le jaïnisme reprend à son compte le naraka, en lui donnant une fonction semblable mais en en faisant une description géographique différente, le bouddhisme reprend lui aussi la notion du naraka, en les divisant en deux types : les narakas froids, les plus proches de la surface terrestre, et les narakas chauds, qui sont les plus profonds.

Bien qu'il existe théoriquement plus d'une centaine de milliers d'enfers, 28 d'entre eux sont donc répertoriés par les Puranas et 18 sont habituellement cités en résumé par la tradition bouddhiste.

 

Les narakas puraniques

L'enfer le plus élaboré de toutes les mythologies indo-européennes est sans aucun doute le naraka indien. Le naraka est une variation sur le thème du Yamaloka, c’est-à-dire du domaine de Yama, qui y réside avec Nirti, la déesse des regrets et de la peine.

Les traditions puraniques mentionnent de nombreux narakas, dont certains punissent les mauvais comportements sociaux.

Ainsi, le Tamisra est le naraka où les pécheurs qui se sont livrés au

banditisme sont passés à tabac. Le naraka Taptasurmi renferme quant à lui les voleurs de biens précieux, d'or et de bijoux, qui y sont brûlés vifs dans un four à combustion. Le naraka Sarameyadana punit les criminels envers la société, c’est-à-dire les crimes contre l'humanité que sont l'empoisonnement de la nourriture, le massacre et le pillage. Là, des milliers de chiens attaquent les damnés et les mordent sans lâcher prise. Quant au naraka Ayahpana, c'est un enfer où sont plongés les alcooliques ; lesfemmes y boivent du métal fondu et les hommes de la lave, à raison d'une gorgée par verre bu dans leur vie.

De nombreux narakas punissent plus particulièrement les comportements malsains au sein du couple.

Dans la caverne du naraka Andhatamisra, réservé aux époux qui ne se servent que par intérêt et à ceux qui négligent leur femme et leur mari sans raison justifiée, les pécheurs sont brutalisés alors qu'ils ont les pieds et les poings liés. Les vicieux et les lubriques sont envoyés dans le naraka Lalabhaka. Les hommes qui font boire leur sperme à leur femme se retrouvent là dans une rivière de sperme. Les parents qui ont pratiqué l'inceste sont envoyés dans le naraka Poute.

L’adultère est puni dans le naraka Salmali, où les fautifs sont forcés d'embrasser une icône de fer rougie tandis que les yamadutas leur fouettent les fesses et le dos. Il est aussi puni dans le naraka Vaitarani, où sont aussi envoyés ceux qui abusent de leur autorité. Dans le Vaitarni, coule une rivière d'excréments, d'ossements, d'ongles, de chairs, et de toutes sortes de substances. Depuis ses rives, des monstres y précipitent les damnés dans ses flots, où pour l’éternité ils suivront le courant attaqué de toute part par d'autres monstres. Enfin, le naraka de Puyoda est le lieu où souffrent ceux qui agissent sans responsabilité et qui font l'amour avec des femmes sans avoir l'intention de les épouser. Il s'agit d'un puits d'excréments, d'urine, de sang et de suppuration dans lequel ne peuvent que se débattre ceux qui se sont rendus coupables de tels agissements.

De très nombreuses cavernes et salles de torture sont aussi allouées à ceux qui, durant leur existence, ont manqué de solidarité et de générosité.

Ainsi, le naraka Asipatravana correspond à ceux qui n'ont pas fait ou qui n'ont pas accepté leurs devoirs. Ils sont alors attachés, la tête en bas et fouettés par des yamadutas. S'ils essaient de s'enfuir, les damnés tombent sur leur tête et tout recommence alors, les yamadutas les rattachant immédiatement à leur potence. De même, le naraka Andhakupa est consacré à ceux qui n'ont pas aidé leur prochain, même s'ils en avaient les moyens. Il est réservé à ceux qui font du mal aux gens bien. Ils sont alors jetés dans un puits, pour y subir les attaques constantes des fauves, des serpents et des scorpions.

Le naraka Paryavartana est spécialement dédié à ceux qui refusent de donner à manger à ceux qui ont faim et qui, à la place, abusent d'eux. Leurs yeux sont alors percés par des aigles et des corbeaux.

Le naraka Viasana convient aux riches qui snobent les pauvres et qui ne dépensent leur argent que dans l'apparence, la vantardise, le luxe. Ceux-là sont irrémédiablement battus à mort par les yamadutas. Une fois qu'ils se sont écroulés sous leurs blessures, les yamadutas leur redonnent contenance puis recommencent leur sinistre besogne. Le naraka Ksharakardama concerne les vantards et ceux qui insultent les gens honnêtes, ils y sont pendus à l'envers et battus à mort. Les pauvres qui n'ont pas accepté leur condition, ainsi que les parvenus connaissent eux-aussi un naraka, il s'agit du Sucimukha. Là, les pauvres qui furent trop fiers et qui cherchèrent à s'enrichir en économisant sur les choses les plus nécessaires de la vie, au détriment de leur famille, ainsi que les avaricieux et ceux qui ne paient pas leurs dettes, sont percés par des aiguilles.

Le naraka Krmibhojana enferme quant à lui ceux qui n'honorent pas correctement leurs invités ou qui utilisent les gens pour leurs propres intérêts. Ces manipulateurs sont livrés aux vers, aux insectes, aux serpents, qui les dévorent alors qu'ils sont en état de pleine conscience.

Enfin, le naraka Sukaramukha est le lieu infernal où croupissent les chefs corrompus qui ont opprimé leur peuple en refusant d'assumer leurs devoirs et leurs responsabilités. Réunis dans une large et sombre grotte, enchaînés à des rochers, ils sont pour des centaines de millénaires, battus à mort par de zélés yamadutas.

D'autres narakas punissent la maltraitance des animaux et le non-respect du vivant représenté par le concept d'Ahimsa. Le naraka Kumbhipaka est donc consacré à ceux qui tuent des animaux pour le plaisir, comme les chasseurs par loisir. Ceux-là sont alors plongés dans un bain d'huile bouillante. Le naraka Vajrakantaka est quant à lui consacré aux zoophiles, qui y sont forcés d'embrasser une image de fer rougi tandis que des aiguilles leur transpercent le corps.

Le naraka du Vatarodham est lui consacré à ceux qui font du mal aux animaux qui vivent dans les endroits reculés, comme les hauts sommets, les jungles, les arbres. Torturés par le feu, ils avalent des poissons aux écailles aiguisées comme des couteaux, tout en étant perpétuellement piqués par diverses armes et hameçons. Ceux qui, d'une manière générale, font du mal aux animaux, quelle que soit leur espèce, sont envoyés dans le naraka Dandasuka, où ils sont la proie de prédateurs qui les dévorent vivants. Ceux qui gardent les animaux en détention, comme les montreurs d'animaux ou les gardiens de zoo, ainsi que ceux qui les chassent et les tuent pour se nourrir, sont réduits dans le Dandasuka à l'état de bétail, gardés par les ignobles yamadutas, qui les réunissent, puis les égorgent et les découpent, pour être servis au repas de quelques créatures encore plus infernales et cruelles.

Enfin, dans le Raksobjaksam, se retrouvent les anthropophages ainsi que ceux qui se sont livrés aux sacrifices humain ou animal et qui ont mangé la chair des animaux sacrifiés. Leurs victimes s'incarnent auprès d'eux et unissent alors leurs efforts vengeurs pour les mordre, les transpercer, les écraser, etc.

En bordure des narakas, avant que ne soit la limite de l'Univers, c’est-à-dire le corps écailleux de Sesha le serpent cosmique qui en est son gardien, un dernier naraka désertique s'éloigne jusqu'aux frontières de l'Univers : c'est le Pratyeka.

Quant à l'espace entre les différents narakas, il est composé d'un plasma depuis lequel s'échappent d'infinis cris de souffrance dont la moindre écoute tuerait de peur n'importe quel auditeur. Il est appelé Lokantarika. Un guide, ou une autorisation de Yama, est nécessaire au passage à travers les narakas et le Lokantarika. Sans cela, aucun passage entre les enfers n'est possible.

 

Les narakas bouddhistes

Il s'agit de huit narakas froids et de huit narakas chauds.

Les huit narakas froids sont les suivants :

- Le naraka d'Arbuda est un désert de glace, où les pécheurs marchent nus dans le vent.

- Le naraka de Nirarbuda est semblable au précédent, mais encore pire, car le vent y est tellement froid, qu'il glace la peau et provoque des saignements.

- Le naraka Atata est le domaine du frisson, les pécheurs qui y végètent y claquent des dents pour l'éternité.

- Le naraka Hahava est le domaine des lamentations. Les pécheurs y coulent des larmes d'une tristesse et d'une douleur éternelles.

- Le naraka Huhuva est quant à lui si froid, que ses pitoyables habitants claquent des dents jusqu'à ce qu'elles se brisent, puis repoussent en un instant pour se briser à nouveau quelque temps après.

Plus bas dans les profondeurs du cosmos, s'étendent ensuite les domaines des lotus, comprenant les narakas d'Utpala, de Padma et de Mahapadma. Il s'agit d'immenses forêts de lotus gigantesques de différentes couleurs, que les pécheurs doivent traverser afin de purifier leur âme de toutes les souillures que l'incarnation terrestre leur a infligées. Le naraka d'Utpala est le domaine du Lotus bleu, car les pécheurs qui y errent ont la peau bleuie par le froid. Dans le naraka de Padma, leur peau craque et tombe, laissant leurs nerfs à vif. Enfin, dans le naraka de Mahapadma, leurs muscles et leur chair craquent et tombent, laissant les organes à nu.

Au plus profond des profondeurs abyssales de l'Univers, alors que disparaissent les espaces glacés infinis des narakas du lotus, se trouvent les cavernes infernales des huit narakas chauds, que dévore jusqu'à la fin des temps une chaleur intenable qui fait pousser des hurlements de douleur aux âmes qui ont le malheur d'y être jetées par les yamadutas.

Dans le naraka de Sanjiva, le sol lui-même est en fer rougi. Alors qu'ils sont attachés à des plaques de ce même matériau, les pécheurs reçoivent dans leur gosier du métal liquide. Ils vivent là dans la peur des yamadutas qui les torturent et leur infligent d'infinis tourments.

Dans le naraka du Kalasutra, où la chaleur est en elle-même la pire des souffrances, les mêmes souffrances leur sont infligées, mais en plus, les yamadutas gravent sur leur peau des lignes au couteau, que plus tard ils utiliseront pour découper, à l'épée ou à la hache, chacune des parties du corps du pécheur. Écorché vif, le pécheur ne perdra pas connaissance et devra subir les douleurs de sa torture. Le Kalasutra est réservé à ceux qui ne respectent pas leurs aînés, surtout quand ceux-ci ont, tout au long de leur vie, fait leur devoir et accepté leurs responsabilités. Quand ils ne sont pas torturés, les pécheurs sont forcés de courir jusqu'à en mourir de fatigue et de déshydratation.

Plus bas encore, le naraka de Samghata est une cuvette entourée de falaises. Outre qu'il règne dans ce cirque une chaleur qui brouille la vue et fait bouillir le sang, des rochers s'effondrent éternellement sur les damnés qui ne peuvent s'en échapper.

Plus bas encore, c'est le naraka de Raurava, où il fait si chaud, que l'air a été changé en flammes. En boucle, les damnés cherchent à fuir l'incendie et trouvent refuge dans un abri qui se referme sur eux et les étouffe. Raurava est consacré pour les voleurs. Là, les gens qui ont volé s'incarnent en serpents qui les attaquent sans relâche.

Semblable au Raurava, le naraka suivant, Maharaurava, ajoute aux souffrances des damnés des démons qui les dévorent. Le Maharaurava est la punition que reçoivent ceux qui vivent en agressant les autres. Dans le Maha-raurava, les fautes ayant été plus graves, les serpents sont encore plus agressifs et puissants, certains prenant la forme de dragons pour les persécuter. Sont envoyés dans le Maha-raurava les voleurs ainsi que ceux qui refusent la part d'héritage à leurs proches, et ceux qui séduisent les femmes ou les amants des autres.

Dans l'antépénultième naraka, Tapana, les yamadutas empalent des barres incandescentes dans la gorge des damnés jusqu'à ce que leur bouche prenne feu. Dans le pénultième naraka du Pratapana, le même sinistre exercice se mène avec un trident.

Enfin, le naraka Avici, « l'interminable souffrance » est le plus bas et le plus terrible des niveaux de l'enfer. Les âmes qui ont le plus péché y sont réincarnées. La durée de leur séjour correspond à un Maha-kalpa, soit 311 040 milliards d'années, ce qui correspond à la durée de vie de chaque incarnation de Brahma entre deux périodes de repos de l'Univers. En Avici, certains damnés sont brûlés vifs dans un four à combustion, quand d'autres sont jetés du haut de falaises pour être réduits en poussière une fois écrasés au sol. Dans leur chute, des couteaux et des lames installés sur les parois des précipices les lacèrent. Même les arbustes grimpant aux falaises sont couverts de lames effilées et de pics, qui ne leur permettent aucune échappatoire.

L'Avici est la punition pour le matricide et parricide, ainsi que pour l’homicide d'êtres illuminés, comme un brahmane, un bouddha (maître spirituel illuminé de la tradition bouddhiste) ou un membre de la communauté monastique. Provoquer un schisme dans la tradition entraîne de même les sectateurs responsables dans l'Avici, où sont aussi jetés ceux qui professent faux témoignages et mensonges.

 

Le Naraka jaïn

Les tortures de l'enfer sont décrites dans la tradition jaïne. Dans un dialogue avec le disciple Sudharma, Mahavira décrit ainsi les diverses tortures et souffrances infernales :

" [Les âmes] traversent l'horrible fleuve Vaitarani, forcées d'avancer parce qu'on leur tire dessus des flèches et qu'elles sont transpercées par les lances et les pointes de leurs bourreaux. Ils embarquent ensuite sur un bateau alors que leur mémoire s'efface. D'autres bourreaux les projettent alors au sol en les perçant de pieux et de tridents. Des âmes dont au cou est nouée une corde accrochée à une grosse pierre, sont jetées dans les flots bouillonnants. D'autres encore roulent dans la rivière de feu, Kadambavaluka, pour y brûler.

Elles arrivent ensuite au grandiose et impassible enfer, qui est empli d'agonies. Ce lieu s'appelle Asurya. Le soleil n'y brille pas et par conséquent il n'y règne qu'une immense ténèbre éclairée seulement par des torches accrochées en haut, en bas et tout autour. Là, dans cette grotte, les âmes sont rôties sur des bûchers, tout à fait conscientes de leur souffrance mais incapables de se remémorer le souvenir de leurs péchés. Les punisseurs ont ainsi allumé quatre misérables brasiers, qui sont toujours prêts à immoler, tels des poissons encore vivants jetés sur des braises, les pécheurs pour qui la douleur jamais ne s’apaise.

Les prisonniers de l'enfer passent ensuite dans un lieu effrayant nommé Santakshana. Là, les cruels bourreaux leur attachent les mains et les pieds, les attachent sur une planche et à coups de hache, ils leur séparent les membres. Puis, tels des poissons jetés encore vivant dans la friture, ils les plongent dans un chaudron et les cuisinent dans leur propre sang, bouillonnant dans leurs excréments, la tête fracassée. En enfer, les êtres vivent un nombre incalculable d'années et ne meurent pas facilement, même s'ils subissent de graves tortures. Quand bien même ils mouraient, ils s'incarneraient immédiatement au même endroit et subiraient à nouveau le même sort.

Malgré tout, ils ne sont pas réduits en cendre et ne meurent pas, mais leur douleur perdure afin que les misérables souffrent de leurs mauvaises actions. Et dans ce lieu de constant frisson, il y a un grand brasier, mais personne n'y trouve le réconfort et dans ce lieu de torture, les bourreaux ne cessent jamais de punir. On peut y entendre des hurlements comme si l'enfer était une rue empruntée. Ceux que leur mauvais karma pousse à mal agir infligent tortures et diverses violences à ceux qui, aussi à cause de leur mauvais karma, se sont retrouvés en ce lieu.

C'est alors que sont rappelés aux âmes leurs péchés. Voici comment cela se passe : les bourreaux rappellent à leurs victimes les péchés qu'elles ont commis dans leurs vies passées en leur en infligeant de semblables. Une fois massacrées, elles sont jetées dans un enfer rempli d'un jus d'immondice. Là, elles demeurent en y mangeant de la crasse, tout en étant elles-mêmes mangées par la vermine.

Il y a aussi un endroit misérable, surpeuplé et enflammé que les hommes méritent pour leurs immenses vices. Ils y sont enchaînés et se font rouer de coups et perforer les os à la perceuse. Leur nez est coupé au rasoir, leurs lèvres et leurs oreilles aussi. Leur langue se fait tirer et percer de clous. Là, nuit et jour, les pécheurs saignent tout leur sang et gémissent comme les feuilles sèches d'un palmier agité par le vent. Leur sang s'écoule, leurs viscères et leurs chairs se détachent alors qu'ils sont rôtis, leur corps maculé de bile.

As-tu entendu parler de cet immense chaudron qui dépasse la taille humaine et qui est rempli de sang et de chair, et qu'un feu vif fait bouillir ? Les pécheurs y sont précipités pour y bouillir à leur tour tandis qu'ils poussent de lugubres cris d'agonie. Quand ils ont soif, on leur fait boire du plomb et du bronze en fusion et alors ils hurlent encore plus horriblement. Ces pécheurs, qui ont perdu leur âme en préférant les vains plaisirs au bonheur, demeureront en enfer des centaines de milliers de millions d'années. Leur châtiment sera alors à la hauteur de ce qu'ils doivent expier. C'est donc en résidant dans cet enfer putride et surpeuplé de chairs et de souffrances que les pécheurs répondront de leur crime, privés de tout secours et de tout support. " Extrait du second agama du canon jaïn svetambara, par Sudharmasvami.

L'ENFER (mythe indo-européen)
L'ENFER (mythe indo-européen)
Scène du Naraka Stuppas aux 1000 Biuddha tibet 2007

Scène du Naraka Stuppas aux 1000 Biuddha tibet 2007

Le Naraka - Yamoloka
Le Naraka - Yamoloka

Le Naraka - Yamoloka

Scène des narakas chauds - rouleau japonais Horniman Museum Londres photo de M. Holford Library

Scène des narakas chauds - rouleau japonais Horniman Museum Londres photo de M. Holford Library

L'ENFER (mythe indo-européen)

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