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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

RAMANUJA (maître spirituel indien)

Ramanuja

Des écoles ont vu le jour dans le sud de l'Inde, fruits de la confrontation entre la diaspora brahmane émigrée du nord de l'Inde pour fuir l'islam et l'ancestrale culture shivaïte et vishnavite du pays tamoul. Rival de Shankara dans la postérité, Ramanuja, lui aussi brahmane tamoul, s'inspira des préceptes du vedanta, qui préconisaient de ne s’intéresser qu'à très peu de divinités et de préférer la prière et la dévotion à une divinité plutôt que le rituel et les sacrifices offerts à des divinités élémentaires comme le feu ou le tonnerre, qui sont incapables de rendre les hommes heureux. Les cultes de Shiva, Dévi, Durga et Vishnou se développèrent alors, proposant pour chacune des traditions un dieu unique et supérieur à tous les autres et qu'il s'agit d'adorer pour obtenir la grâce. C'est la bhakti, le dévotion ultime et absolue à un être céleste supérieur à tout ce qui est ou peut être.

Ramanuja et Shankara, dont les profils sont comparables, car tous deux étant des moines errants dotés d'un logos et d'un charisme hors norme, se sont pourtant souvent opposés, entraînant même de véritables guerres intellectuelles entre leurs sectateurs respectifs. Si Shankara fut toujours célibataire, et se dédia à la méditation et à la recherche mystique dès son plus jeune âge, Ramanuja quitta sa femme pour vivre sur les routes en professant la plus correcte des philosophies, consistant à aimer sans compter celui qui nous avait créé, et sauvé, et qui en échange de nos prières nous délivrerait à nouveau : Vishnou, et son incarnation la plus glorieuse : Krishna.

Si Shankara considérait comme essentiel le respect des varnas et des castes, et réservait son enseignement aux deux-fois-nés, c'est-à-dire aux initiés de la communauté brahmanique, Ramanuja lui acceptait dans ses congrégations vishnavites tout le monde, sans distinction de sexe, ou de caste. Pour Ramanuja, la notion d'arya (aryen), de Noble ou de Pure, est remplacée par la simple évocation de Vishnou et des préceptes du vishnavisme.

Le vishnavisme sous l’impulsion de Ramanuja devient une secte qui connaît un renouveau depuis la fin des poètes et mystiques Alvars, que Ramanuja et ses disciples redécouvrent avec admiration. Les chants de Nammalwar sont recopiés, enseignés à nouveau, et à la mort de Ramanuja, une solide congrégation vishnavite s'est installée tout à travers l'Inde, dans des ashrams construits à la gloire du philosophe. Enfin, la légende raconte, que celui-ci laissait après son passage des idoles à son effigie revêtues d'une toge blanche, afin qu'en priant leur gourou, ses disciples prient aussi Krishna.

 

Maître Ramanuja, ou les vérités scintillantes du vishnavisme

Les paroles de Ramanuja (v. 1017-1157) rapportées dans le texte qui va suivre trouvent leur source dans une traduction de quelques pages de l'ouvrage Sri Ramaanujar, publié en Inde et en hindi en 1964. Il s'agit des « 80 vérités scintillantes » qu'auraient énoncées le sage à ses disciples sur son lit de mort, vers 1137 à 1157 apr. J.-C.

*

Avant de devenir le célèbre philosophe et saint du vishnavisme que l'Inde vénère encore aujourd'hui, Ramanuja fut un simple et humble brahmane du pays tamoul. Cependant, sa conception de l'universalisme et de l'égalité entre les êtres vivants le plaçait en marge de la morale classique des brahmanes.

En effet, Ramanuja ne comprenait ni n'acceptait le principe de caste, en particulier parce qu'il tenait la plupart des gens éloignés des divinités, car seuls les brahmanes, théoriquement, étaient en droit de les étudier, de les célébrer et de les chanter.

Un jour qu'il s'était absenté de son domicile, un mendiant appartenant à la plus basse des castes vint demander le souper à sa femme. Comme le très pieux et très juste Ramanuja lui avait donné l'ordre de recevoir tous les mendiants qui se présenteraient, et ce quelque fût leur origine, sa femme, bien que dégoûtée par le vagabond, le fit entrer dans le foyer puis lui intima l'ordre d'attendre dans un coin de la pièce le retour de son mari, car il ne semblait pas correct à cette noble femme de servir la soupe de lentilles à un mendiant avant que son mari ne fût lui-même servi.

Prostré dans un coin de la pièce, le mendiant attendit donc toute la journée que revint Ramanuja.

De retour chez lui, le brahmane constata avec une immense tristesse que sa femme n'avait pas traité le mendiant avec assez d'égard et dès lors il cessa irrémédiablement de l'aimer comme un mari doit aimer sa femme.

La nuit arriva, et laissa seule dans son lit la femme de Ramanuja, dont le mari découcha pour méditer toute la nuit durant. À l'aube, Ramanuja vint à la conclusion qu'il n'était plus capable d'aimer sa femme autant que Krishna, alors il la répudia, puis sur le champ prit un baluchon et un vase pour recevoir l’aumône, et partit sur les routes pour arpenter presque un siècle durant les chemins du pays.

Bien que considéré par les brahmanes du pays comme un homme sans valeur, qui n'hésita pas à abandonner sa femme et ses devoirs de brahmane pour s'en aller vadrouiller parmi les gens de basses castes et de mauvaise vie, grâce à son charisme, grâce à son immense sagesse et à sa générosité encore plus grande, Ramanuja créa en tout lieu des ashrams tandis qu'à ses pas s'attachait une foule d'admirateurs et disciples pour qui la caste n'avait pas de sens et pour qui seul existait, dans leur cœur et dans leur esprit, l'amour de Krishna, le vacher de l'humanité.

Afin d'étayer son amour de Vishnou par une solide et complète connaissance, Ramanuja étudia par ailleurs en profondeur les évangiles des chrétiens, mais aussi le Coran, le livre saint des musulmans. Mais ce que Ramanuja préférait lire, et enseigner, c'était la poésie dévotionnelle et mystique des Alvars, les saints tamoules du vishnavisme. Le Tiruvaimazhi de l'enfant ascète Nammalvar le passionnait parmi toutes ces œuvres, et il ne se passait pas un matin sans qu'il n'en déclamât des vers au lever du soleil. Si les Alvars le passionnaient, c'est qu'il retrouvait en eux le même amour qui brûlait en lui pour Krishna, la divinité aux mille visages, absolue et toute-puissante. La tradition racontait d'ailleurs que ces alvars avaient vécu dans le pays dravidien quelques années seulement après la montée au ciel du Krishna historique, et que celui-ci leur aurait transmis le pouvoir, sur terre, d'être possédés par la présence de Vishnou. Ainsi, Ramanuja s’efforçait de perpétuer leur héritage.

Ses commentaires du Periya Thiruvanthadi connurent d'ailleurs un grand succès et c'est grâce à lui si le vishnavisme dévoué à Krishna connut un regain d’intérêt qui ne s'est pas démenti jusqu'à nos jours. Ramanuja composant en sanskrit, ses œuvres les plus célèbres demeurent cependant ses commentaires des Upanishads et de diverses Gita.

Jusqu'à la fin de sa vie Ramanuja montra l'exemple, se baignant en compagnie de parias et de barbares et leur donnait même le bras à sa sortie du bain. Si quelques brahmanes, depuis la rive, partageaient leur désapprobation, maître Ramanuja leur disait simplement:

« Mes frères, si à la sortie de mon bain je donne le bras à un de ceux que vous appelez Intouchables, sachez que c'est pour me laver de cette fierté qui, à cause de mon appartenance à cette soi-disant caste supérieure, me colle à la peau. Cette fierté, source de tant d’intolérance, est pour moi une souillure que les bains, même dans de l'eau sacrée, ne peuvent pas si facilement nettoyer. »

Les brahmanes alors l'interpellaient : « Ne crains-tu pas de voir ton œuvre salie par ce contact interdit? »

Et Ramanuja de leur répondre sans hésiter :

« Mes amis, je suis prêt à aller cent fois en enfer si je peux à chaque fois y sauver des milliers de damnés. »

Avant de rejoindre le ciel, Ramanuja énonça quelques vérités lumineuses, qui brillent encore de nos jours dans les cœurs de ceux qui connaissent la véritable nature de l'Être. Ces vérités sont les piliers sur lesquels repose la foie des adorateurs de Vishnou, et constitue un code de bonne conduite que s'évertuent d'appliquer ceux qui veulent plaire au Seigneur des eaux primordiales. La tradition des adorateurs de Ramanuja, Krishna et Vishnou promet d'ailleurs à celui qui les appliquera le véritable bonheur, celui qui jamais ne s’arrête.

Ainsi, tels furent les derniers mots de maître Ramanuja, qui sont considérés comme l'essence-même de la dévotion Vishnavisme, qui forme, avec le Shivaïsme, le Shaktisme et le Védisme, les trois principales sectes de l'hindouisme :

« Ne pensez pas que les idoles ne sont composées que de pierre ou de bois, ne pensez pas que votre maître spirituel soit quelqu'un d'ordinaire... Ne considérez rien de ce qui à trait à notre Seigneur comme ordinaire... » La gorge sèche, l'esprit désirant s'affranchir d'un corps qui avait vécu plus de 100 années sur terre, maître Ramanuja ne parlait plus qu'avec difficulté. Il cherchait ses mots pour les utiliser avec parcimonie. « Votre devoir est de vous soumettre à notre Seigneur, dit-il à ses disciples autour de lui rassemblés. Servez donc Dieu, et ceux qui lui sont dévoués. Soyez au service de tous leurs disciples, quel qu'ils soient, sans discrimination d'aucune sorte et ayez confiance en leur enseignement. Recherchez la fréquentation de ceux qui se sont soumis à Vishnou, mais n'ayez pas même un regard pour les gourous qui rabaissent leurs disciples. Pour vous entretenir au dessus du futile, échangez souvent entre vous vos opinions concernant la métaphysique, mais ne fréquentez pas ceux qui s'identifient à leur propre corps, ni ceux qui s'identifient uniquement à leur mental. Même s'ils sont des adorateurs de Vishnou, fuyez bien loin de ceux qui subissent l'emprise de leur corps et de leur esprit. Quant à ceux qui se moquent de vous ou qui font obstacle à vos préceptes, vous ne devez pas même croiser leur regard ni entamer une conversation avec eux. Si vous avez passé du temps avec des gens qui ne sont pas des dévots de Krishna, alors vous devrez vous laver avant de rejoindre la communauté des vishnavites. » Au seuil d'un nouveau voyage à travers la mort, Ramanuja se souvint que tout ce qu'il avait toujours aimé, compris et vénéré, ne lui avait pas été enseigné par le yoga ou la spéculation métaphysique des Védas, mais par l'adoration forcenée et irraisonnée du divin, en la personne de Krishna, à qui il avait dédié toute sa vie. Une chose était alors bien certaine pour Ramanuja, les instants qu'il avait vécus dans sa vie le plus près du bonheur, il les devait tous au Bienheureux. C'est cela-même qu'il répéta une fois de plus à ceux qui avaient le courage d'endurer la tristesse d'assister à son départ pour une autre existence : « Mes amis, ne reconnaissez pas les règles des hommes, ne reconnaissez que les lois de Dieu... Ne soyez dévoués qu'à Lui et suivez ses règles... Ne perdez pas votre temps à lire des futilités, mais seulement ce qui a trait au divin, au mystique et à l’ultime vérité. Quand vous passez devant un temple, inclinez vous en signe de respect. Invoquez le plus souvent possible les noms de Rama, Vishnou et Krishna, ainsi que ceux des maîtres spirituels qui vous ont montré la voie. Le matin, dans votre lit, dès que vous vous redressez, méditez sur la lignée ancestrale des maîtres spirituels qui depuis Vishnou mènent à vous. Louez quotidiennement les innombrables vertus de Krishna. Ayez une foi inébranlable en Lui. Ne faites jamais l'économie des prières que vous lui adressez, à lui ou à ses disciples. Entraînez-vous dans la répétition de ses noms et honorez le plus possible ses disciples. Qu'ils soient riches ou pauvres, ne faites jamais aucune distinction entre eux, et si quelqu’un fait un faux pas, ignorez-le et chantez plutôt ses vertus. » Songeant aux dissensions qui sans aucun doute naîtront dans la secte après son départ, Ramanuja ajouta d'une voix lasse et résignée : « C'est une grave impolitesse que de ne pas répondre avec chaleur au salut qu'un adorateur de Vishnou vous aura adressé dans la rue. Aussi, quand vous vous croisez dans la rue, entre disciples de Vishnou, vous vous saluerez avec respect, et si vos langues respectivement le permettent, vous emploierez entre vous le vouvoiement. Une fois la conversation engagée avec tact et retenue, vous suivrez une partie du chemin votre interlocuteur, jusqu'à ce qu'il vous ait permis de prendre congé de lui. Ne méprisez donc jamais un disciple de Krishna, ne vous considérez même pas comme son égal, mais plutôt comme son serviteur. N'oubliez pas de servir ses disciples et ne vous dérobez pas lorsque vous devez les servir et les aider. N'oubliez jamais qu'insulter un disciple est un péché plus grand encore que de ne pas prier le Seigneur, mais qu'il n'y a rien de plus grandiose que de plaire à Krishna et à ses disciples... Si vous entendez des mots qui vous blessent, ignorez-les et demeurez toujours bons envers ceux qui les professent. Sous aucun prétexte vous ne manquerez de respect à quelqu'un, même si cette personne est pauvre, sale et indigne. Quel que soit l'âge, le sexe ou la caste d'un individu, vous devrez le respecter sans distinction. Accueillez près de vous vos semblables les bras et le cœur ouverts, mais ne fréquentez pas les gens du commun qui ne cherchent dans la vie que le confort matériel. Ne fréquentez pas ceux qui se disent être vishnavites mais dont les paroles ne sont pas suivies d'actes. Ne fréquentez pas ceux qui trouvent des fautes chez les autres et qui sans cesse jugent et accusent. Quant à vous, ne vous vantez pas de vos vertus, ne vous félicitez pas, soyez attentifs aux responsabilités du foyer, visitez les temples, consommez les offrandes du culte avec respect et purifiez vos péchés en vous baignant dans l'eau sacrée... Et surtout, gardez toujours en tête combien vous êtes insignifiants. »

Après quelques instants de silence, il ajouta :

« Nourrissez-vous correctement, car si la nourriture est pure, l'énergie vitale qui vous traversera sera purifiée et notre esprit deviendra inébranlable... Avant de porter quoi que ce soit à vos lèvres, assurez-vous que vous l'avez au préalable présenté au Seigneur, et que personne ne l'a goûté avant vous... Les fleurs, les fruits, l'encens, les parfums, vous ne devez rien accepter qui n'ait été d'abord offert à Lui. »

Alors qu'il disait ces mots, Ramanuja n'avait plus de force, ses lèvres bougeaient à peine et sa voix était étouffée par le piaillement des oiseaux qui se réunissaient pour chanter le printemps et le soir. Un moment, le temps que les derniers rayons du soleil se cachent derrière les collines qui s'élevaient vers l'occident, le maître se tut. Ses disciples n'osaient croiser leurs regards, ceux qui voulaient pleurer faisaient de grands efforts pour s'en empêcher, et ceux qui pleuraient le faisaient en brisant malgré eux le silence. Dans une ruelle adjacente, une clochette vibrait depuis un temple pour célébrer la dernière puja de la journée. Depuis un autre temple, une conque fut soufflée, et ce fut alors comme si Vishnou eut envahi le monde et chacune de ses créatures. Après un instant qui parut une éternité, au cœur de cette soirée d'une beauté lourde et abrasive, telle qu'il n'en existe que sous les tropiques, Ramanuja dit encore :

« Protégez-vous de vos cinq sens plus que de toute autre ennemi, car toute les connaissances que vous pourrez acquérir ne vous protégeront pas des plaisirs sensuels... Ne cédez pas au désir sensuel, et contrôlez donc vos désirs sexuels... Ne vous parfumez pas, ne vous attachez pas à ce qui décore vos vies, ne prisez pas les fleurs et le luxe... Ne placez pas votre intérêt dans ce qui appartient au registre bassement terrestre. Ainsi, jamais vous ne louerez la grandeur et la supposée beauté du palais des puissants.

Voyant que tous s’étonnaient de la voir si calme et si serein face à la mort, comme il avait jadis été sans égard pour les douceurs de la vie, le maître ajouta :

« Les objets qui nous entourent sont de la nourriture pour nos cinq sens, en pratiquant l'abstinence et l'ascétisme, vous pourrez enlever le sens aux objets et ainsi les faire disparaître. Plus rien n'aura d'attache sur vous une fois que vous aurez compris que la véritable nature des choses est supérieure à son incarnation matérielle. Réaliser cette vérité sera pour vous une jouissance supérieure à toutes les jouissances que peuvent offrir les sens. Voilà pourquoi en cet instant vous pleurez et pas moi. Plutôt que de pleurer, focalisez donc votre esprit sur Vishnou, qui est objet le plus propice à méditer et vous serez inébranlables, vos impuretés seront lavées et vous serez délivrés de ce qui vous attache à ce que ne cessent de vous suggérer vos sens. Je vous en prie, concentrez donc toute vos pensées sur Vishnou, c'est le seul moyen pour votre esprit de contrôler vos sens... Il n'y a qu'ainsi que vous pourrez faire l'expérience de la véritable réalité et que vous serez conscients du Brahman. Bien sûr, vous pourrez trouver le bonheur ailleurs que dans le Brahman, mais il s’agira d'une joie limitée et momentanée, car seul le Brahman est la source du véritable bonheur infini, car le Brahman est lui-même félicité ! »

Ses disciples se pressant pour lui demander d'ultimes conseils sur comment gérer leur vie privée et comment perpétuer les institutions de la secte après son départ, Ramanuja marmonna encore quelques mots, en utilisant ses dernières énergies pour que jaillît sa parole, qui était comme un remède pour les cœurs :

« Quotidiennement, et pendant au moins une heure, lisez et récitez quelques vers des Védas et du Periya Thiruvanthadi. Au moins quelques semaines dans votre vie, essayez de résider dans un temple de Vishnou, mais si vous n'êtes pas capables de visiter ces temples, où que vous soyez et quoi que vous fassiez, vivez toujours en ayant les chants sacrés sur le bout de la langue... Si vous n'êtes pas même en mesure de chanter les mantras, mettez-vous au service des autres membres de la communauté. En présence des idoles du Seigneur, veillez, gourous comme disciples, à vous tenir convenablement. En particulier, quand vous dormez, veillez à ne pas pointer vos pieds dans la direction d'un temple ou de la maison d'un disciple ou d'un gourou...»

Ramanuja avait alors en tête ces nombreux handicapés, malades, veuves et autres laissés-pour-compte, qui dans ses ashrams avaient trouvé un havre de paix pour résider dans l'amour de Dieu. À leur encontre, il eut ces paroles :

« La force physique de ceux qui ne sont pas qualifiés aux œuvres intellectuelles doit être utilisée pour effectuer l'entretien du temple. Si vous n'êtes pas en mesure d'étudier les écritures, ni de chanter les mantras, faites le service dans les temples. Cuisinez, préparez la pâte de santal, allumez le soir les lampes à huile, fabriquez les guirlandes de fleurs qui seront offertes en offrandes par les pèlerins et les disciples, balayez et lavez le sol du temple, enlevez les excréments d'animaux, décorez le temple avec des dessins de poudre de riz... De telles actions vous garderont éloignés le plus possible des désirs terrestres, car œuvrer à une tâche sans y trouver un intérêt personnel direct et immédiat est un moyen de rester éloigner du chemin du vice et de la déperdition.

Quant aux rituels mystiques et sacrés, vous ne les laisserez pas se dérouler en présence de ceux qui ne croient pas, de même que pour qu'ils se déroulent, vous n'accepterez pas les offrandes de ceux qui n'ont pas été initiés aux trois secrets, que sont le Tattva, l'ultime vérité, le Hita, les moyens de l'action et le Purushartha, l'objectif final de l'existence humaine. N'acceptez pas non plus les offrandes de ceux qui ignorent les trois principes essentiels que sont l'Ishvara, le tissu de l'existence, le Cit, le domaine de la conscience, et le Acit, l'univers matériel. Enfin, et sous aucun prétexte, vous ne devez accepter les offrandes de ceux qui ne montrent aucun respect effectif pour l'exercice de la dévotion. De ceux-là, n'acceptez pas même les cadeaux, même si ceux-ci sont offerts volontairement et de bon cœur. Enfin, comme je vous l'ai enseigné, et comme il est naturel de le faire, ne consacrez comme offrandes que des produits frais et immaculés de toute souillure. Comme il convient, une fois les offrandes présentées au Seigneur, vous devrez les manger avec retenue et non vous livrer à la gloutonnerie... »

Dans un dernier souffle, Ramanuja entonna son vers favori, la strophe 40 du Periya Thiruvanthadi de Nammalvar :

« Mon esprit, rejoins-moi, il n'y a de meilleurs instants que ceux que l'on vit dans le présent ! »

 

La nuit à présent installée, régnait au dehors le même silence que dans la chambre où Ramanuja mourait. Les oiseaux avaient rejoint leur nid, les animaux s'étaient rafraîchis aux lacs et rivières, puis avaient eux-aussi rejoint leur tanière, tandis que les félins faisaient leur ronde en silence.

L'univers était pensif, triste et fatigué.

« Ne cessez jamais d'étudier les Véda » dit encore le maître à ses disciples, les yeux déjà clos, puis il s'enfonça dans les eaux troubles du Vaitarna, le fleuve qui sépare l'existence incarnée de l'existence désincarnée.

Voyant arriver Ramanuja, les flots putrescents d'immondices qui entraînent habituellement les âmes vers le royaume des morts se calmèrent, se parfumèrent, et menèrent sans encombre le sage tout droit au Vaikuntha, afin de jouir pour l'éternité du paradis de Vishnou.

RAMANUJA (maître spirituel indien)

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