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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

L'errance du CHEVALIER AU BARISEL (légende française du Moyen-âge)

Le chevalier au barisel

L'homme des bois, jadis figure de sagesse des païens, est devenu en quelques siècles un chevalier noir, sans foi ni loi. Ces légendes reflètent donc l'époque à laquelle elles ont été composées ; le territoire français connaît alors le phénomène des hordes de chevaliers sans emplois et sans terre recherche d'un coup à tenter. Les croisades auront même pour principal objectif de déplacer la violence des chevaliers errants d'Europe vers l'Asie. La présence dans le folklore gallois et breton de figures chasseresses et nocturnes remplace alors celle des druides et autres green-men (sylvains britanniques).

Le chevalier au barisel est un personnage très similaire à celui de Robert-le-diable. L'écriture de sa légende est contemporaine de celle de Robert. Il vit, comme lui au cœur d'une forêt, dans laquelle il perpétue ses actions criminelles. Lui aussi entreprendra un voyage salvateur qui le transformera.

Cette traduction du conte pieux du 13e siècle, est extrait de Le Chevalier au barisel, édité par Félix Lecoy (Champion, Paris, 1955).

*

Mais il était félon et déloyal, et si hypocrite et si fourbe, si fier et si orgueilleux, et de plus si cruel, qu'il ne craignait ni Dieu ni homme. Pour tout dire en un mot, il avait ravagé et mis en cendres tout le pays autour de son château. Il ne pouvait avoir un vassal sans lui faire du tort et le déshonorer. Le désir du mal était trop fort en lui. Il surveillait de très près tous les chemins et tuait tous les pèlerins et dévalisait tous les marchands ; de beaucoup il fit des malheureux. Il n'épargnait ni abbé, ni moine, ni reclus, ni ermite, ni chanoine et quant aux religieuses et aux frères conversi, plus ils étaient attachés à Dieu, plus il les faisait vivre dans la honte quand ils étaient à sa merci, et il en était de même pour les dames et les jeunes filles, pour les veuves et les servantes. Il n'épargnait ni riche ni pauvre, ni sage ni sot. Il n'était pas un jour où il ne les pourchassât pour les maltraiter honteusement. Il en outragea tant que je n'en sais plus le compte. [...] Je ne pense pas qu'un homme n’ait jamais été d'une nature aussi mauvaise et méchante.

 

L'errance du chevalier au barisel

Après avoir tenté en vain de remplir sa cruche, le chevalier s'écrie :

« Je suis celui qui n'aura pas un seul jour sans peine et sans tourments à cause de ce diable de baril que je voue au feu de l'enfer ! Ce sont les démons qui l'ont eu en garde et qui, je crois, l'ont enchanté. Mais je vous jure que s'il le faut, je chercherai partout, dans toutes les eaux du monde, mais je le rapporterai plein ! »

Alors il se met en chemin sans plus attendre ; il est par la porte, le baril au cou. Et sachez qu'excepté les vêtements qu'il portait, il n'avait pas sur lui la valeur de quatre fétus. Il partit tout seul ; il n'y avait que Dieu pour l'accompagner. Sachez maintenant combien sera longue son errance et quelles privations il supportera nuit et jour, et soir et matin. Puisqu'il chemine dans des pays étrangers et hostiles, il aura peu de plaisirs mais plutôt des lits durs et de maigres repas, peu de pain et une pitance froide. La pauvreté sera souvent sa compagne ; il aura beaucoup de peine et de tourments. Il franchit les montagnes et les vallées ; à chaque source qu'il trouve, il plonge son baril et l'éprouve. Mais rien ne lui réussit car il ne ramasse pas une goutte d'eau et toujours il entre dans une violente colère. Pendant la moitié d'une semaine, il ne décolère pas ; il en oublie de manger et n'en ressent pas même le désir. Par dépit, il joue son va-tout ; et quand il voit que la famine l'assaille et qu'il ne peut s'en défendre, il lui faut vendre sa robe et l'échanger, dût-on en rire, contre une pauvre loque usée et hideuse et bien honteuse pour un tel homme. Elle n'avait ni manches ni capuche. Il poursuit son errance sous la pluie et le vent. Son visage, qui était frais et rose, devient vite brun et brûlé par le soleil. Dans chaque source qu'il rencontre, il plonge son petit baril et l'éprouve de nouveau et le replonge mais il ne peut y faire entrer une goutte, quoi qu'il puisse faire, et il en souffre et il endure sa peine. Ses chaussures ont peu duré ; elles ont vite été en pièces et usées. Pieds nus, il a traversé maintes vallées et maintes montagnes. Il erre sous le froid glacial, il erre sous le soleil brûlant. Il traverse des régions sauvages et désertes ; il va à travers les ronces et les épines. En maints endroits, sa peau est déchirée ; le sang en coule par maints filets. Maintenant il vit dans la douleur et les tourments ; il a de mauvais jours et de mauvaises nuits ; il est pauvre et il mendie ; il doit endurer des insultes et des coups. Il n'a ni robe ni château et il ne peut trouver de logis. Au contraire, il se heurte à des gens fermés et réticents, durs et cruels, qui, parce qu'ils le voient si dénué de tout, si grand, si fort, si bien bâti et si laid, si sale et si hâlé par le soleil, déguenillé et les jambes ensanglantées, craignent les uns et les autres de l'héberger. Aussi dort-il souvent dans les champs. Il avait perdu toute gaieté et était rongé par la colère et le dépit. Mais je peux vous affirmer que jamais il ne tenta de faire preuve d'humilité et de ramollir la dureté de son cœur ; il se bornait à se plaindre à Dieu des grands malheurs qui l'accablaient mais c'était en orgueilleux et non pas en pénitent. Quand il eut dépensé ce que lui avait rapporté la vente de ses vêtements, il ne sut plus où trouver du pain. Maintenant il lui fallait par force apprendre à mendier s'il voulait manger. Maintenant les aises que son pouvoir lui donnait sont finies et jamais, aussi longtemps qu'il vive, il ne vivra dans l'opulence mais plutôt bien chichement. Souvent, il jeûne deux ou trois jours et quand son corps est si affligé qu'il ne peut plus supporter la faim, il va mendier avec dépit un morceau ou quelques miettes de pain.

Il erra longtemps ; il chercha à travers tout le Poitou, le Maine, la Touraine et l'Anjou, la Normandie, l’[Île de] France et la Bourgogne, la Provence, l'Espagne et la Gascogne, la Hongrie, la Savoie ; il chercha dans les Pouilles, la Calabre et la Toscane, en Allemagne et en Roumanie et dans toutes les plaines de Lombardie, en Lorraine et en Alsace. Partout il alla. [...] Personne ne lui adressa jamais autre chose que des paroles infamantes ; mais que ce soit dans les champs, dans les bois ou dans une maison, quelles que soient les injures qu'on lui lançait, il ne voulut chercher querelle à personne car il n'avait d'estime pour personne et n'éprouvait que dédain et haine pour le monde entier.

Que vous dirais-je de plus ? Il marcha tant, ici et là, son corps était si décharné, si émacié, maigre et brûlé par le soleil qu'on ne l'aurait reconnu qu'à grand-peine même en l'ayant jadis fréquenté. Il avait des cheveux longs et emmêlés qui tombaient en broussaille jusque sur ses épaules le front, le visage et les joues, il les avait noirs comme de la couenne. Son cou, habituellement gros, était long et si maigre qu'on voyait les os. La faim avait fait pousser son poil ; il avait les sourcils épais et les yeux enfoncés ; les bras longs et maigres et brûlés par le soleil jusqu'aux épaules. On voyait ses flancs et sa peau était si tendue sur les os que ses côtes apparaissaient toutes ; il avait les cuisses et les jambes nues, noires, grêles et menues ; des orteils jusqu'aux aines, ses nerfs et ses veines apparaissaient. Jusqu'aux hanches, il n'avait plus le moindre lambeau de vêtement et sa peau était noire et hâlée. En plus d'être aussi changé, il était si faible et si touché qu'il ne se soutenait qu'à grand-peine. Il lui fallait se retenir à un bâton sur lequel il s'appuyait pour marcher. Le barisel, qu'il avait porté sans nul repos pendant un an, nuit et jour, lui pesait lourdement.

 

L'errance du CHEVALIER AU BARISEL (légende française du Moyen-âge)

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