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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

La dame du LAC (mythe celte)

Les fées sont à l’origine du mythe de la dame blanche, qui se plaît à distribuer la mort parmi les familles, mais celle-ci peut aussi s'incarner en une femme belle, élégante et solitaire, qui vit alors dans un monde onirique qui n’appartient plus vraiment à la réalité. Gardienne d'un lac, elles hantent ses rives en quête d'un chevalier qui cédera à jamais à leur charme. La fée Morgiane du cycle arthurien est l'une d'elles, mais elle connaît de très nombreuses dénominations et est partout présente dans le folklore européen.

Ainsi que nous le rapporte Amélie Bosquet, les Dames et autres nymphes ou fées, bien que charmantes et dotées de pouvoirs magiques, n'en demeurent pas moins des dangers pour ceux qui croisent leur route :

« Voici ce que la tradition en rapporte : un seigneur d'Argouges, près de Bayeux, étant à la chasse, fit la rencontre d'une troupe de vingt femmes d'une rare beauté, toutes montées sur des chevaux blancs comme la neige. Une d'entre elles paraissait leur reine, et le seigneur d'Argouges en devint si subitement amoureux qu'il lui offrit aussitôt de l'épouser. Cette dame était une fée ; depuis longtemps elle protégeait, en secret, le sire d'Argouges ; même, elle lui avait fait remporter la victoire, dans un combat qu'il avait livré à un terrible géant. Comme elle aimait son protégé, elle voulut bien consentir à accepter sa foi, mais sous la condition expresse qu'il ne prononcerait jamais devant elle le nom de la Mort. Ce n'était pas une exigence à faire reculer un amoureux aussi passionné que le sire d'Argouges. Le mariage eut lieu sous les plus doux auspices ; de beaux enfants, qui naquirent de leur union, vinrent bientôt augmenter la joie des deux époux. Le sire d'Argouges s'observait si bien qu'après plusieurs années de bonheur, le mot désastreux ne s'était pas encore échappé de sa bouche. Aurait-on cru, hélas ! que cette félicité, soigneusement veillée, dût s'évanouir par la plus triviale des fatalités : la redite d'une locution familière ? Un jour que les deux époux devaient assister à un tournoi, la dame, occupée à sa toilette, se faisait trop attendre ; elle parut enfin ! Mais le sire d'Argouges, qui dévorait depuis longtemps son impatience, ne put modérer tout d'abord l'expression de son dépit, « Belle dame, dit-il à sa femme en l'apercevant, seriez bonne à aller chercher la mort, car vous êtes bien longue en vos besognes À peine avait-il pro- noncé cette apostrophe fatale que la fée jeta un cri aussi déchirant que si ce mot lui eût, en effet, porté un coup mortel, puis elle disparut en imprimant sa main sur la porte du château. Toutes les nuits, vêtue d'une robe blanche, elle revient errer autour du manoir seigneurial, en poussant de longs gémissements, parmi lesquels on distingue ce cri funèbre : la mort ! la mort ! »

Extrait de « Légendes de Normandie - la Normandie romanesque et merveilleuse », de A. Bosquet, 1845, 2016, éditions Ouest-France.

 

Le récit que nous avons sélectionné pour illustrer le mythe de la dame du lac n'est pourtant pas extrait du cycle arthurien, mais plutôt du Livre du chevalier Zifar (v. 1300 ap. J.-C), un ouvrage attribué à Ferrand Martínez, clerc espagnol, largement inspiré des romans de chevalerie en vogue à son époque et qui mêlaient le mysticisme catholique et le surnaturel des mythologies celtiques et germaniques. Le Livre du chevalier Zifar inspirera en particulier Miguel de Cervantès lors de la rédaction de son Don Quichotte, souvent considéré comme le premier des romans modernes.

*

Au temps où les chevaliers errants parcouraient la terre à la recherche des belles aventures et de la renommée, le Chevalier Sans Peur, monté sur un coursier blanc comme neige et suivi de son écuyer, traversait un jour la monotone et lumineuse Castille. Il portait une armure d'acier damas- quiné, un pennon flottait au fer de sa lance et sur son bouclier était gravé un lion avec la courte devise : « Sans peur ». Il venait d'Aragon où il avait couru de grandes joutes et se rendait à Valladolid pour mettre sa vaillance au service du roi ; mais depuis qu'il avait quitté la plaine de l'Ebre et franchi le seuil des montagnes qui relient au Guadarrama la neigeuse Sierra del Moncayo, il n'avait pas trouvé l'occasion de se servir de son épée ou de sa lance. Il s'avançait maintenant en Castille, longeant le Duero, et trouvait interminable cette route dont l'horizon trop vaste ne réservait aucune surprise. La nuit, dans la lumière bleue qui baigne le pays de fraîcheur, et lui donne l'aspect fantastique d'une mer figée sous le clair de lune, le chevalier pouvait du moins rêver à de possibles aventures; mais durant le jour, nulle illusion n'était permise : la plaine, assoiffée sous la lumière flamboyante du soleil, avec son fleuve paisible et sablonneux, sa terre grillée et sans autre verdure que quelques vignes, se montrait inexorablement déserte et sans mystère; et le chevalier se sentait plus las encore de son inaction. « Seigneur, lui dit à la fin son écuyer, il est midi : nos chevaux piétinent leur ombre; nous voici presque à Tudela del Duero, et nous serons sûrement ce soir à Valladolid sans nous presser. Nous devrions chercher quelque auberge où nous trouverions un abri contre le soleil, de l'eau pour nous rafraîchir et peut-être le repas dont nous avons grand besoin. Nous y attendrions, pour nous remettre en route, que la chaleur soit moins cuisante. — Soit, répondit le chevalier, arrêtons-nous où tu voudras. » Ils se dirigèrent lentement, car la chaleur était accablante, vers un groupe de maisons qui de loin semblaient de petits tas de sable rouge sur la terre de même couleur. Ils entrèrent dans la cour d'une pauvre auberge où nul ne vint les accueillir ; l'écuyer conduisit les bêtes à l'ombre et pénétra, à la suite de son maître, dans l'unique salle où les voyageurs et les hôtes mangent, boivent et se reposent en commun. L'hôte leur souhaita brièvement la bienvenue et se mit à combiner avec l'écuyer un problématique repas; dans un coin de la salle, un pauvre jongleur aux vêtements minables s'était interrompu de gratter sa guitare pour examiner les arrivants; il s'approcha bientôt du chevalier, pensant obtenir bonne récompense d'une petite chanson. « Si tu veux me faire plaisir, lui dit le chevalier, ne chante pas pour moi, car je n'ai pas le cœur aux romances. Entendre vanter les exploits d'un autre ne me tente guère aujourd'hui; je récompenserais mieux celui qui me dirait vers quel pays l'attrait d'une aventure nouvelle pourrait conduire le Chevalier Sans Peur. _ Je connais peut-être ce pays, Seigneur. Avez-vous entendu parler de la Dame du Lac ? _ Jamais, répondit le chevalier, intéressé à ce seul nom ; raconte-moi ce que tu sais, tu n'auras pas à t'en repentir. _ Non loin de Palencia se trouve un lac immense et très profond dans un pays nommé la « Vallée Verte ». Au temps du roi Pelage ou bien au temps d'Hercule, on ne sait pas exactement, vivait dans ces parages un mauvais géant qui terrorisait tout le monde. De braves chevaliers réussirent à le tuer, et pour se débarrasser à tout jamais de lui, les paysans construisirent un grand bûcher, brûlèrent son corps et jetèrent ses cendres dans le lac. Aussitôt des hurlements et des cris effrayants se firent entendre; l'eau bouillonna, un vent terrible s'éleva et tous les gens qui étaient sur le bord du lac furent emportés dans son tourbillon. Beaucoup tombèrent à l'eau et périrent; les autres qui réussirent à s'échapper, n'osèrent plus s'approcher de ce lieu maudit; les étrangers qui passaient le soir dans ces parages entendaient parfois des appels; s'ils allaient à l'endroit d'où semblait venir, la voix se faisait entendre de l'autre côté, et ils passaient ainsi la nuit à courir le long du lac. Plus tard de pauvres gens essayèrent de pêcher dans ces eaux ; ils en retirèrent des poissons hideux et plus noirs que le goudron; ceux qui voulurent les faire frire eurent une autre surprise : à peine jetés dans l'huile, les poissons noirs se carbonisèrent et disparurent ! Or, Seigneur, tout cela n'était rien à côté des merveilles d'aujourd'hui. Sur les bords de ce lac où ne pousse ni herbe ni mousse, on voit certains soirs s'élever tout d'un coup et par magie des châteaux et des forteresses; des guerriers tout armés sortent de l'eau et se battent entre eux si ardemment que le fracas de leurs armes empêche les gens de dormir à huit lieues à la ronde. Quand ils sont fatigués de combattre, ils mettent le feu aux châteaux; pendant quelques heures on voit rougeoyer l'incendie, puis tout disparaît; il ne reste rien autour du lac, sinon des pierres et des cendres, tandis que l'eau se met à bouillonner et devient si chaude qu'on n'y pourrait tenir la main. Tout s'apaise enfin et alors on voit apparaître une dame d'une merveilleuse beauté ; ses cheveux et sa robe sont dorés comme la lune; elle chante et sa voix est plus pure que le chant du rossignol; ceux qui l'entendent, possédés du désir de la voir, s'avancent jusqu'au bord de l'eau ; elle les appelle et les invite à la suivre dans son royaume. Beaucoup de chevaliers attirés par sa beauté sont venus planter leur tente dans la Vallée Verte; mais aucun jusqu'à ce jour n'a osé se fier aux flatteuses paroles de la Dame, aucun n'a été assez brave pour aller la rejoindre au milieu du lac; les plus valeureux même craignent avec raison les sortilèges et les enchantements. _ Libre à ces vaillants d'être couards à ce point, s'écria le Chevalier Sans Peur ; j'irai à la Vallée Verte et si la Dame du Lac m'appelle, je la suivrai ! » Quelques heures plus tard, il se mettait en route, accompagné des remerciements et des souhaits du jongleur ; dédaignant Valladolid et la cour du roi, il se dirigea tout droit sur Palencia, d'où il atteignit bientôt la Vallée Verte. II vit le lac immense et ordonna à son écuyer de dresser sa tente près des des eaux sombres. Il s'y installa ; prêt à toute aventure, il gardait toujours son épée et ne quittait son armure ni le jour ni la nuit. Tout se passa comme le jongleur l'avait raconté; le chevalier vit apparaître sur la rive opposée les forteresses et les tours; il aperçut des guerriers qui s'agitaient confusément et il entendit le cliquetis de leurs armes; il fût allé les combattre s'il n'eût craint de manquer l'apparition de la Dame; il attendit. Longtemps avant l'aube, une grande lueur illumina les eaux et le ciel, puis tout s'éteignit ; l'eau épaisse et gluante bouillonna toute la journée; vers le soir elle se calma, s'éclaircit, et le chevalier, assis au seuil de sa tente, vit s'élever sur les eaux une forme blanche, légère comme un brouillard : c'était la Dame du Lac! Elle s'avançait sur l'eau transparente; ses cheveux et sa robe étaient dorés comme la lune, et sa lumineuse beauté semblait éclairer le lac autour d'elle. Elle chanta, et le Chevalier Sans Peur fut inondé de délices ; il s'avança vers elle jusqu'au bord de l'eau, et il n'osait pas respirer, de peur de voir l'image se dissiper en buée légère. La Dame s'approcha, sourit et lui tendit les bras . « Chevalier Sans Peur, venez avec moi ; vous êtes celui que j'aime et que j'attends ; je veux vous conduire dans mon palais; vous régnerez sur mon peuple et sur moi-même, car votre vaillance est digne d'une couronne royale et d'un amour comme le mien ! _ Madame, répondit le chevalier, j'irais à vous si l'eau n'était pas si profonde. _ Elle n'est pas profonde; je marche sur le fond même du lac et je mouille à peine mes pieds ! » Et en disant ces mots, la Dame sortit son pied de Peau, et le chevalier pensa qu'il n'avait jamais vu de pied si blanc ni si bien fait. Si toute la personne de la Dame du Lac est aussi parfaite, bien fou serait le chevalier qui ne risquerait pas sa vie pour l'amour d'elle! » dit-il, et résolument il entra dans le lac. La Dame n'avait pas menti ; le chevalier ne mouillait que ses semelles! II s'avança vers la Dame qui vint le prendre par la main et ils partirent ensemble. Après avoir longtemps marché sur l'eau, ils arrivèrent à une terre couverte de prairies vertes et sillonnée de ruisseaux limpides; Pair était par- fumé, le soleil éclairait sans brûler. Au loin s'élevaient les hautes murailles d'une ville immense; mais la Dame était si charmante que le chevalier ne regardait qu'elle. Une foule nombreuse d'hommes et de femmes en somptueux habits de fête vint à leur rencontre ; tous gardaient un! silence merveilleux qui étonna le chevalier sans qu'il osât en demander la cause. On lui présenta, ainsi qu'à la Dame du Lac, un magnifique cheval harnaché de cuir clouté d'or, et ils firent leur entrée dans la ville, et le chevalier fut bien forcé de détourner un peu les yeux qu'il avait jusque-là tenus fixés sur sa belle compagne, car tout était émerveillement. Des murs en or massif entouraient la ville et leurs créneaux étaient de diamants ; toutes les maisons bâties en marbre blanc avaient des toits de grosses pierres précieuses taillées et enchâssées les unes à côté des autres; le soleil les faisait étinceler et leurs couleurs vives s'harmonisaient entre elles pour le plaisir des yeux. Ils arrivèrent au palais de la Dame par une avenue sablée de poudre d'or ; ce palais était également de marbre, mais sculpté et ajouré comme une dentelle; il était orné de rubis, d'escarboucles, d'émeraudes et de saphirs, et fait de telle sorte que les pierres qui le composaient étaient moins admirables encore que l'art avec lequel on les avait assemblées. Dès que le chevalier en eut franchi le seuil, dix belles jeunes filles vêtues de blanc le conduisirent dans une chambre spacieuse où était préparé un bain parfumé; on brûla des aromates devant lui, on Poignit d'essences rares, on le vêtit d'une chemise de fine toile qui sentait la rose, de chausses de satin blanc, d'un pourpoint de brocart d'or ; quand il fut habillé, une jeune fille lui couvrit les épaules avec un manteau qui valait bien une ville, puis six autres demoiselles vêtues de vert le conduisirent à travers le palais jusqu'à la salle du trône; et ces jeunes filles pas plus que les autres ne parlèrent, ce dont le chevalier s'étonnait de plus en plus. La Dame du Lac était assise sur son trône d'ivoire; elle avait une robe bleue et verte, fluide comme l'eau et scintillante comme les vagues au soleil ; un diadème de perles ornait ses cheveux ; elle fit asseoir le chevalier à côté d'elle et, sous la douce et chaude lumière tamisée par le plafond de pierres précieuses, commença le défilé des seigneurs, ducs, comtes et grands du royaume en somptueux habits de cour. Tous vinrent baiser la main de leur Reine et la main de leur nouveau maître ; aucun d'eux, cependant, ne parla. On apporta ensuite des tables pour le repas et celle qu'on posa devant les souverains était faite d'un seul rubis si clair qu'on l'eût dit embrasé. Tous les nobles seigneurs mangeaient au palais et ils étaient dix mille! Les mets étaient apportés par les jeunes filles les plus belles du monde qui observaient, comme les convives, un merveilleux silence. Des musiciens invisibles faisaient entendre une musique délicieuse, tandis que les yeux se récréaient à la vaisselle d'or et d'argent qui ornait les tables, aux costumes des convives, à la beauté des damoiselles. Six d'entre elles servaient la Dame et le chevalier; elles versèrent de l'eau d'ambre et de rose sur leurs mains et leur présentèrent des plats si variés et si bien apprêtés que le chevalier ne savait lesquels choisir. A la fin du repas, il ne put retenir plus longtemps la question qu'il s'était tant de fois posée, il dit à sa belle compagne : « Pourquoi tous ces gens ne parlent-ils pas ? _ La coutume de ce pays veut que tous les habitants, à l'avènement d'un nouveau maître, restent sept semaines sans parler. Ne vous en plaignez pas; cela nous épargne les harangues et les discours si ennuyeux en votre terre ! » Là-dessus la Dame se leva de table, le chevalier la suivit et tous les autres les imitèrent. Ils allèrent s'asseoir sur une estrade fleurie, dressée en face du palais, sur la grande place, et toutes sortes de jongleurs vinrent donner spectacle; les uns sautaient à des hauteurs prodigieuses, d'autres jonglaient avec une habileté que le chevalier n'avait vue nulle part; les autres, à son profond étonnement, montaient le long des rayons de soleil ! Ils allaient ainsi d'un trait jusqu'aux fenêtres placées dans le toit du palais qui était fort élevé; ils redescendaient de même, et ces rayons semblaient être pour eux autant de cordes lisses ou d'échelles qui leur servaient à grimper ou à glisser. « Madame, demanda le chevalier, comment ces hommes peuvent-ils monter le long d'un rayon de soleil ? _ Ils savent tous les enchantements et d'autres choses encore, chevalier ! Ne soyez pas si avide de tout savoir immédiatement. Ne parlez pas, regardez bien et vous connaîtrez plus tard les raisons de ce que vous voyez. Toutes ces choses qui furent créées lentement et à grande étude ne se peuvent apprendre en un jour ! » Le mariage fut célébré avec un éclat extraordinaire et le chevalier était si émerveillé de la beauté de la Dame et de l'étrange cité où il était venu qu'il ne savait plus s'il rêvait ou s'il était éveillé ! Le lendemain les fêtes recommencèrent. La Dame et le chevalier revinrent s'asseoir sur l'estrade et des jardiniers semèrent devant eux des graines d'arbres. Et les arbres naissaient, croissaient, fleurissaient, et finalement se couvraient de fruits bientôt mûrs. Les jeunes suivantes de la Dame les cueillaient à mesure et les offraient aux seigneurs après les avoir présentés au chevalier ; il les goûta et vit qu'ils étaient non seulement les plus beaux, mais encore les plus savoureux fruits de la terre. « Que de choses étranges se voient en ce pays, dit le chevalier. _ Assurément, reprit la Dame, et vous en verrez de plus extraordinaires encore. Vous voyez comment les arbres croissent et donnent leurs fruits en une journée; eh bien, c'est avec la même rapidité que tous les animaux croissent et se développent ! _ Terre bénite! » dit le chevalier, de plus en plus étonné. Au bout de sept jours, la Reine eut un fils et, au bout de sept autres jours, ce fils était aussi grand que son père ! « Je vois, dit le chevalier que toutes choses croissent à souhait en votre royaume et je m5en réjouis ! Mais je voudrais savoir si l'on atteint avec la même rapidité l'âge de la mort! _ Rassurez-vous, lui répondit la Reine; nous vivons aussi longtemps que les autres humains ! _ J'en suis très heureux », dit le chevalier en baisant la main de la Dame... Sept semaines passèrent, durant lesquelles le chevalier vit d'extraordinaires prodiges qu'il ne pouvait s'expliquer. C'est ainsi qu'un jour, comme il exprimait le désir de savoir ce que devenait son fidèle écuyer, la Dame fit apporter un verre d'eau et lui dit : « Regardez au fond de ce verre... » Et le chevalier, regardant bien attentivement au fond du verre, aperçut d'abord vaguement, puis de plus en plus nette, une surface miroitante comme l'eau sous le soleil ; il distingua ensuite un rivage desséché sur lequel s'élevaient quelques tentes; auprès de l'une d'elles il reconnut son fidèle écuyer qui pansait le cheval blanc; il l'entendit parler à l'animal : « Qu'allons-nous devenir, ami, si ton maître nous abandonne longtemps encore ? Est-il mort ou bien préfère-t-il vivre au fond des eaux près d'une femme plutôt que de combattre sur terre en vaillant chevalier qu'il était ? » Le cheval se mit à hennir doucement et le chevalier, que cette vision avait pour un instant reporté sur la terre, sentit le regret lui serrer le cœur. « Madame, dit-il à la Reine, permettez-moi de vous quitter quelques heures pour aller avec votre fils me promener à cheval dans la ville. _ Volontiers, lui dit-elle, mais c'est à la condition que vous n'adresserez la parole à aucune femme, car je suis très jalouse ! » Le chevalier le lui promit et il partit avec son fils pour se distraire et oublier. Il y avait grande rumeur dans la cité, car les semaines de silence étaient écoulées et les habitants, sans doute pour rattraper le temps perdu, parlaient avec une exubérante volubilité. Toutes les femmes étaient belles et gracieuses. elles saluaient par des exclamations de joie le chevalier et son fils et leur jetaient des fleurs. L'une d'elles, plus jolie encore que les autres, lui plut si fort qu'il arrêta son cheval pour la saluer : « Bénie soit ta mère, ô jeune fille. Comment te nommes-tu ? _ Jasmine ! seigneur. » Et le Chevalier Sans Peur, malgré sa promesse, s'entretint quelques instants avec Jasmine. Quand il rentra avec son fils, il vit sur les degrés du palais la Dame du Lac qui l'attendait : « Va-t-en, Chevalier Sans Peur, chevalier sans foi ! Tu as manqué à ton serment, je te chasse de mon pays. Va-t-en avec ton fils, maudit! » Aussitôt la terre trembla, la ville et le palais s'écroulèrent, un vent violent s'éleva et transporta d'un coup le chevalier et son fils au beau milieu du lac. Ils se seraient noyés dans l'eau plus noire que poix fondue si leurs chevaux n'avaient réussi à gagner la rive en nageant.. Mais arrivées là, les deux bêtes épuisées se laissèrent glisser au fond tandis que leurs cavaliers étaient recueillis par le fidèle écuyer qui attendait son maître.

 

Le Chevalier Sans Peur fit baptiser son fils avant de le laisser partir à l'aventure; puis il reprit lui-même le cours de sa vie errante, mais il n'entendit plus parler de la Dame du Lac. Seuls, les deux chevaux noyés reviennent quelquefois sur les eaux, mais l'un a l'aspect d'un porc et l'autre celui d'une chèvre; durant les nuits de tempête, on les entend grogner et bêler lamentablement.

Récit extrait du Livre du chevalier Zifar, conté par Marguerite Soupey dans Contes et légendes d'Espagne, Nathan, Paris, 1953.

La dame du LAC (mythe celte)

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