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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

Merlin et Viviane (conte breton)

Un panorama des légendes et contes entourant les fées ne saurait être complet sans mentionner Merlin l'Enchanteur et de son amie la fée Viviane (de toutes les dames du lac, sûrement la plus connues).

Nous y retrouverons le thème on ne peut plus indo-européen du sage à qui tout a réussi, qui possède un immense pouvoir à la fois politique et spirituel, mais qui chute vers la fin de sa vie en tombant amoureux d'une redoutable créature surnaturelle. L'histoire de Merlin nous rappelle donc sans ombrage celle du sage Vishvamitra de la culture védique, qui après avoir régné sur le monde à la tête de la dynastie lunaire, atteignit les portes du paradis grâce à des années de pénitence en vivant dans une forêt. Pourtant, celui-ci verra tous ses efforts anéantis par l'apparition de Ménaka, une nymphe envoyée par Indra pour troubler ses méditations, et ainsi l'empêcher de devenir immortel. La même histoire se retrouve entre le sage Kandu et la nymphe Pramocha, ou encore entre le roi Pururavas et la belle Urvashi.

Composé au cours du Moyen-Âge, sur un substrat culturel païen mais suivant une morale et une trame catholique, la légende arthurienne nous offre le dernier témoignage direct sur la culture polythéiste celtique. Or, cette culture est bien sûr très proche de sa cousine védique, tant au niveau de son panthéon (Cernunnos – Rudra, Cernunnos à trois têtes - Brahma), que de la pratique des rituels (circonvolution, pratique essentielle de l'offrande et du sacrifice, rôle central des sources et des fleuves sacrés), etc. Enfin, des études universitaires, récentes mais trop peu nombreuses, ont mis en avant les nombreux points de ressemblance entre le récit arthurien et le Ramayana. Pour donner un exemple, nous mentionnerons qu'Arthur, encore adolescent, devient roi en tirant d'un rocher une épée, un acte que lui seul pouvait réaliser grâce à la prophétie de la fée Morgane. Le même événement se retrouve dans le Ramayana, avec autant de variations que les 7 800 kilomètres qui séparent le Gange de la Bretagne. En effet, alors qu'il n'a que 12 ans, le prince Rama se rend à Mithila pour conquérir la princesse Sita, ce qui fera de lui un héritier puissant au trône d'Ayodhya, occupé par son père. Pour Rama, il ne s'agit pas de désolidariser une épée d'un rocher, mais de brandir l'arc de Shiva, une relique divine qui demeurait entreposé dans le palais des rois de Mithila. Cependant, il ne s'agit pas d'un simple archer, mais d'un arc mesurant plusieurs dizaines de mètres de long et pesant plusieurs tonnes. Au prince qui lèverait l'arc, le roi Janaka offrirait sa fille, la belle Sita. Après l'échec de nombreux candidats, Rama, animé de la force de Vishnou, dont il ignore encore qu'il est un avatar, lèvera pourtant sans difficulté l'arc, mais celui-ci, victime de son poids et de sa rigidité, se fend alors que Rama l'armait pour y placer une flèche.

Dans l'aventure de Rama, comme dans celle d’Arthur, le succès du protagoniste est garanti par un sortilège ou une appartenance divine, de même que le protagoniste devient roi en brandissant une arme que lui seul peut posséder. Le thème de l'arme divine est d’ailleurs récurrent dans la littérature indo-européenne. Il s'agit bien sûr d'Excalibur, l'épée d'Arthur, mais aussi de Durandal, l'épée de Roland, ou encore de Hrunting, l'épée magique de Beowulf, le légendaire guerrier germanique. En Inde, on trouvera le pendant védique des armes sacrées : le Trishula (trident) de Rudra, le disque et la massue de Vishnou, ou encore le javelot de Skanda : Vel, qui par ailleurs est aussi sa partenaire, sa shakti et sa sœur.

Le récit suivant est ainsi extrait du Légendaire des provinces françaises, de Roger Dévigne, qui reprend là un des plus célèbres récits du cycle arthurien.

Merlin l'enchanté

Le grand enchanteur Merlin, fils d'une honnête paysanne et d'un esprit nocturne, avait le don de seconde vue et la science des enchantements. Il commandait, en se jouant, au monde visible et au monde invisible. Mais il n'usait de son pouvoir qu'à bon escient. Les rois se disputaient sa compagnie. Le peuple riait de ses boutades et les répétait de l'un à l'autre. Merlin, insoucieux de son pouvoir et de sa renommée, n'aimait rien tant que la solitude, qu'il allait rechercher au cœur des forêts. Il se promenait un jour dans la forêt de Brocéliande, en Bretagne. Au bord d'une claire fontaine, il aperçut une toute jeune fille, vêtue de laine blanche brodée d'or, et couronnée de fleurs sauvages. Elle était si plaisante, si blanche et si belle, que Merlin, malgré toute sa sagesse, malgré qu'il pût entrevoir toutes choses passées, présentes et futures, en tomba amoureux pour jamais.

Les hommes voyaient Merlin sous l'apparence d'un savant vieillard à barbe blanche, coiffé d'un chaperon de velours noir, vêtu d'une robe doctorale et portant baguette magique à la main. Mais la jeune fille de la fontaine n'aperçut qu'un beau jeune clerc, au visage avenant et pensif, et qui lui souriait.

Merlin la salua courtoisement, s'assit sur le bord de la fontaine, et dit :

— Demoiselle, je suis Merlin, que l'on appelle l'Enchanteur et qui est, présentement, sous l'enchantement de votre beauté.

— Je m'appelle Viviane, répondit-elle. Le seigneur mon père a son château ici près. Mais je m'ennuie au château et je n'aime que la forêt. Je viens chaque jour me reposer près de cette fontaine.

— Souffrez, demoiselle, fit Merlin, que je m'y repose un peu avec vous.

— Vous vous dites enchanteur ? demanda la demoiselle Viviane. Faites-moi voir quelques-uns de vos prestiges. Et si vous voulez me prendre comme élève, je serai pour toujours votre amie, sans mal ni vilenie.

— Que ne ferais-je pour l'amour de vous, demoiselle, dit Merlin. Et de sa baguette il traça un grand cercle, dans la clairière autour de la fontaine.

Aussitôt, la clairière déserte s'anima soudain. Une foule de beaux seigneurs et de jeunes dames bien parées, se tenant par la main, arrivèrent en chantant si tendrement que c'était merveille. Puis des danseurs et des danseuses vinrent tourner avec grâce au milieu d'eux, de mélodieux instruments se firent entendre, pendant que des massifs de fleurs merveilleuses surgissaient alentour et embaumaient l'air divinement.

— Ce sont là merveilles, sire Merlin, dit Viviane, et je vous remercie bellement. Mais pourquoi, de toute la chanson que chantent ces seigneurs et dames, n'ai-je compris que le refrain :

 

« Vraiment tous les amours

Commencent dans la joie

Finissent dans la peine ? ... »

 

Ce doit être vrai puisque ces personnages magiques le disent... Pourtant mon amour pour vous est toute douceur et toute joie. Aussi je voudrais vous garder toujours auprès de moi. Mais, comme vous allez bientôt me quitter, il vous faudra m'apprendre quelques-uns de vos prestiges, pour me récréer quand vous ne serez pas là.

 

— Ainsi ferai-je, demoiselle, répondit Merlin. Mais comme tous les enchantements ne sont que songes, l'heure est venue d'y mettre un terme.

Il fait un geste circulaire. Tous les seigneurs, les belles dames, les danseurs, les musiciens s'évanouissent dans la forêt. II ne reste plus que les fleurs, dont le parfum les baigne doucement.

— Grâce pour elles, sire Merlin, mon ami, demande Viviane, en posant la main sur sa main.

— Ainsi soit fait à votre gré, dit Merlin en se levant de la fontaine. Et quand je reviendrai je vous donnerai aussi un beau château invisible, qui sera à vous toute seule, qui n'existera que pour vous et pour qui vous aimera.

Ainsi il partit vers trois rois qui l'attendaient et qui lui firent grande fête. Mais son cœur était resté dans la forêt; et Merlin se remit en route au bout de neuf jours.

La demoiselle Viviane n'avait cessé de l'attendre et lui fit si bel accueil qu'il l'aima encore davantage. Elle, qui l'aimait aussi tendrement, résolut de le garder à jamais. Merlin le sut; mais sa science magique lui avait donné des sortilèges contre tout, sauf contre son amour.

— Sire mon ami, lui dit-elle, vous m'avez déjà appris tant d'enchantements...

— Que les sages me tiennent pour fol, murmura Merlin l'Enchanteur.

— Ne parlez pas ainsi. Mais, si vous m aimez, apprenez-moi comment je pourrais enserrer un homme, sans murs, sans chaînes, sans liens, et que pourtant il ne puisse jamais s'échapper sans mon consentement.

— Demoiselle, répondit Merlin, vous voulez donc m'emprisonner à jamais ? Et je vous aime si fort qu'il me faudra faire votre volonté.

Bien tendrement elle lui mit ses deux bras blancs au cou et dit :

— Puisque je suis vôtre à jamais. C'est donc un si grand mal d'être tout à moi ? Vous êtes mon maître, mon bonheur et ma vie. Notre amour n'est-il donc pas déjà votre chère prison et seriez-vous davantage prisonnier si je vous tenais enchanté ?

Merlin savait que Viviane n'aimait que lui au monde.

— Qu'il en soit fait comme vous dites, demoiselle, dit-il. Et il lui enseigna le secret magique pour tenir un homme à jamais enchanté, dans une invisible prison d'air transparent et de prestiges.

Or, un jour de printemps qu'il avait longtemps marché avec sa mie dans la forêt, elle s'assit au pied d'un grand buisson d'aubépine fleurie et Merlin mit la tête sur ses genoux et s'endormit. Alors elle se leva doucement, fit avec son voile un cercle magique autour du buisson, récita les paroles que Merlin lui avait enseignées. Quand il s'éveilla, il se trouva sur un lit magnifique, dans la chambre la plus belle qui se pût voir, mais close à jamais par le plus fort des enchantements.

— Douce amie, dit-il, vous m'avez pris. Il ne vous reste plus qu'à m'abandonner pour que je sois le plus malheureux des vivants.

— Beau doux ami, répondit-elle, je vous ai, je vous garde. Et vous m'aurez tant que je vivrai.

Et chaque jour elle vint bellement le voir, et le sage Merlin, qui aima mieux son amour que sa liberté, resta à jamais captif dans sa merveilleuse prison.

 

Récit extrait du Légendaire des provinces françaises, de Roger Dévigne, Horizon de France, Paris, 1950.

Merlin et Viviane (conte breton)

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