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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

La vie d'ORPHÉE (mythe gréco-thrace)

L'aventure des Argonautes

Apollonios de Rhodes, les Argonautiques, Chant Ier.. Traduction par Jean-Jacques-Antoine Caussin de Perceval. Les Petits poèmes grecs, Texte établi par Ernest Falconnet, Louis-Aimé Martin, Desrez, 1838 :

Orphée sera le premier objet de mes chants, Orphée, fruit des amours d’Éagrus et de Calliope, qui lui donna le jour près du mont Pimplée. Les rochers et les fleuves sont sensibles aux accents de sa voix, et les chênes de la Piérie, attirés par les doux sons de sa lyre, le suivent en foule sur le rivage de la Thrace, où ils attestent encore le pouvoir de son art enchanteur

Orphée chante en s’accompagnant de sa lyre

Apollonios de Rhodes, les Argonautiques, Chant Ier.. Traduction par Jean-Jacques-Antoine Caussin de Perceval. Les Petits poèmes grecs, Texte établi par Ernest Falconnet, Louis-Aimé Martin, Desrez, 1838 :

Dans le même temps le divin Orphée prit en main sa lyre, et mêlant à ses accords les doux accents de sa voix, il chanta comment la terre, le ciel et la mer, autrefois confondus ensemble, avaient été tirés de cet état funeste de chaos et de discorde, la route constante que suivent dans les airs le soleil, la lune et les autres astres, la formation des montagnes, celle des fleuves, des Nymphes et des animaux. Il chantait encore comment Ophyon et Eurynome, fille de l’Océan, régnèrent sur l’Olympe, jusqu’à ce qu’ils en furent chassés et précipités dans les flots de l’Océan par Saturne et Rhéa, qui donnèrent des lois aux heureux Titans. Jupiter était alors enfant ; ses pensées étaient celles d’un enfant. Il habitait dans un antre du mont Dicté, et les Cyclopes n’avaient point encore armé ses mains de la foudre, instrument de la gloire du souverain des dieux.

Orphée avait fini de chanter, et chacun restait immobile. La tête avancée, l’oreille attentive, on l’écoutait encore, tant était vive l’impression que ses chants laissaient dans les âmes.

Le repas fut terminé par des libations qu’on répandit, selon l’usage, sur les langues enflammées des victimes, et la nuit étant survenue, chacun se livra au sommeil.

*

Orphée célébrait alors sur sa lyre l’illustre fille de Jupiter, Diane, protectrice des vaisseaux, qui se plaît à parcourir ces rivages, et veille sur la contrée d’Iolcos. Attirés par la douceur de ses chants, les monstres marins et les poissons mêmes, sortant de leur retraite, s’élançaient tous ensemble à la surface de l’onde et suivaient en bondissant le vaisseau, comme on voit dans les campagnes des milliers de brebis revenir du pâturage en suivant les pas du berger qui joue sur son chalumeau un air champêtre.

Orphée ne rame pas

Valérius Flaccus, Les Argonautiques. Traduction par divers traducteurs sous la direction de Charles Nisard. Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Firmin Didot, 1868.

Orphée de Thrace n’est pas non employé à la rame ; il se borne à apprendre aux rameurs à manœuvrer en cadence, et à empêcher que les rames ne s’entre-choquent à la surface de l’eau.

Monologue d'Orphée

Orphée, L'Argonautique. trad falconnet pour Les Petits poèmes grecs, Texte établi par Ernest Falconnet, Louis-Aimé Martin, Desrez, 1838 (p. 21-37).
O roi qui commandes à Python, poëte qui lances au loin tes traits, toi qui habites les sommets élevés du Parnasse, je chante ta vertu. Inspire à mon cœur une voix véridique, et donne-moi la gloire de répéter aux hommes dispersés de toutes parts un chant conforme aux préceptes de la Muse, un chant digne de la lyre. Car il est dans ma pensée, ô dieu qui portes le luth, de te dire en des vers bien aimés, des choses que je n’ai pas encore dites, lorsque, animé du zèle de Bacchus et du roi Apollon, je chantai les flèches horribles, les remèdes favorables aux mortels et ensuite les droits mystiques des initiés. Et la nécessité du premier Chaos, et Kronus qui produisit l’Éther dans un laborieux enfantement, et l’Amour son frère jumeau, dieu aimable, parent de la Nuit éternelle... [...]

Je me préparais à faire entendre les sons d’une harmonie pareille à des flots de miel et à charmer par mes chants les bêtes sauvages, les reptiles et les oiseaux. En ce moment le héros arriva dans l’antre agréable qui me servait de demeure et du fond de sa poitrine velue sa douce voix se fit entendre.

« Orphée, fils chéri de Kalliopè et d’Oiagros, toi qui règnes dans la Bistonie sur les Kikones riches en troupeaux, salut, puisque pour la première fois j’arrive aux portes de l’Hémus, au bord du Strymon, non loin des hautes vallées du Rhodope. Je suis Jason de Thessalie, le sort me fit naître du plus noble sang des Minyens, je te demande l’hospitalité. Mais accueille-moi avec amitié, avec bienveillance ; prête une oreille paisible à mes paroles et exauce ma prière. Viens avec nous sur le navire Argo affronter les profondeurs de la mer inhospitalière et les rives difficiles du Phase ; viens, tu nous montreras les routes du Pont-Euxin : ce sera une œuvre agréable aux héros qui attendent le secours de ta lyre et de ta voix divine et qui désirent t’avoir pour aide et compagnon de leurs travaux. Car ils ne se soucient point d’entreprendre sans toi une longue navigation vers des tribus barbares, puisque seul entre les hommes tu as su pénétrer dans les vaporeuses ténèbres, dans les plus profonds abîmes et jusqu’aux entrailles nues de la terre...

« Voilà pourquoi je te conjure de partager leurs souffrances et leur gloire qui seront connues de la postérité. »

Je pris la parole à mon tour et je répondis en ces termes.

« Fils d’Æson, que me proposes-tu dans tes discours ? Que, pour plaire aux héros Minyens, j’aille visiter la Colchide et que je traverse sur un navire solidement construit la noire étendue des mers ? Assez de fatigues ont été mon partage, assez de travaux j’ai accomplis, quand j’ai parcouru des régions immenses et des villes nombreuses pour aller en Égypte et en Libye révéler aux mortels les oracles des dieux. Et certes alors ma mère me sauva des périls d’une vie errante et de la passion mystérieuse qui me dévorait, pour me reconduire dans ma demeure et m’y faire attendre la mort dans le sein de la triste vieillesse. Mais il n’est point permis de fuir ce qui est fixé par le sort. J’obéis à la volonté des Destins, car il ne faut point mépriser les Prières, filles de Zeus Jupiter, protecteur des supplians. C’en est fait : j’irai prendre mon rang parmi les Demi-Dieux et les rois de la génération nouvelle. »

Alors je quittai mon antre agréable, je partis emportant ma lyre avec moi, et mes pieds agiles me conduisirent aux bords du Pagase, auprès des héros Minyens. C’est là qu’ils étaient réunis : leur assemblée couvrait les rives sablonneuses du torrent ; mais lorsqu’ils m’aperçurent au terme du chemin, ils se levèrent pour me saluer, et chacun d’eux se réjouissait dans son cœur. Or je pris la parole et je demandai les noms de ces hommes illustres.

D’abord je vis le puissant, le divin Héraclès, qui naquit de l’union d’Alcmène et de Zeus fils de Kronus, alors que le brûlant soleil déroba durant trois jours sa lumière et qu’une longue nuit couvrit le monde.

Mais le navire demeurait pesamment enfoncé dans le sable, et, retenu sur le sol par les algues desséchées, il refusait d’obéir aux mains puissantes des héros. Le cœur de Jason fut saisi de douleur : il jeta sur moi un regard pénétrant, et me fit signe de ranimer par mes accords le courage et la force de ses compagnons fatigués. Alors je tendis ma lyre, je répétai les chants harmonieux que j’avais appris de ma mère, et ma voix mélodieuse s’élança de mon sein.

« Héros, le plus noble sang des Minyens, courage ! Appuyez sur les câbles vos vigoureuses poitrines, portez-vous en avant d’un commun effort, affermissez vos pas sur la terre, tendez les muscles de vos pieds et que leur pointe se dresse sur le sol, et entraînez joyeusement le vaisseau sur la vague azurée.

« Argo, toi dont les flancs sont tissus de chênes et de sapins assujétis ensemble, écoute ma voix, car déjà tu l’as entendue lorsque je charmais par mes accens les arbres des épaisses forêts, et que les rochers inaccessibles, abandonnant les montagnes, descendaient à mes accents. Viens donc, avance-toi dans les sentiers de la mer parthénienne et hâte-toi de traverser les flots jusqu’aux rives du Phase. Viens, confiant dans la puissance de ma lyre et dans les paroles divines qui sortent de ma bouche. »

A ces mots frémit la grande poutre de hêtre, que l’habile Argos avait coupée sur le Mont-Tonnerre pour en former la quille du vaisseau, suivant les conseils de Pallas. Elle frémit et fit voir qu’elle avait entendu. Aussitôt elle se souleva, et, enlevant dans sa course les ais sur lesquels elle était appuyée, elle glissa rapidement vers la mer : le choc dispersa les rouleaux qu’on avait placés en ligne sous la carène et le navire descendit dans le port. Le flot azuré recula pour lui ouvrir un chemin, et les ondes rebondirent sur la plage. Jason se réjouit dans son cœur. Argos s’élança sur le vaisseau, Tiphys le suivit de près. Ils y placèrent toutes les choses nécessaires préparées par leurs soins, et le mât et les voiles ; ils attachèrent le gouvernail à la poupe, en le liant avec de fortes courroies ; puis, après avoir étendu les rames de part et d’autre, ils invitèrent les héros empressés à monter sur l’esquif. Alors le fils d’Æson leur adressa ces paroles qui volèrent sur l’aile des vents :

« Écoutez-moi, princes irréprochables, car je ne me soucie point de commander à de meilleurs que moi, choisissez pour chef celui que votre cœur désire ; que tous les soins du commandement lui soient confiés, que toute puissance lui appartienne en œuvres et en paroles pour nous guider dans notre course maritime, lorsque nous aurons touché la terre, puis dans la Kolchide, ou parmi d’autres nations. En effet, autour de moi seul vous êtes un grand nombre de guerriers vaillans, qui vous vantez de descendre d’une race divine et qui avez ambitionné une gloire commune, acquise par de longs travaux ; mais je ne crois pas qu’il soit un héros plus fort et plus vaillant que le puissant Héraclès : et vous aussi, vous le savez comme moi. »

Il dit et tous lui applaudirent, et du sein de la foule s’éleva un murmure approbateur ; une voix unanime pour placer Alcide à la tête des Minyens, Alcide qui, par sa valeur, l’emportait de beaucoup sur ses nombreux compagnons. Mais le héros inspiré ne céda point à leurs vœux, car il savait quels honneurs étaient réservés au noble fils d’Eson, dans les desseins de la déesse Héra, qui lui assurait une gloire immortelle à travers la postérité ; il décerna donc à Jason le commandement de cinquante Argonautes, et sur la terre et sur la mer, et tous applaudirent à l’ordre d’Héraclès, et revêtirent Jason de la suprême autorité.

Mais lorsque le soleil, brisant la ligne immense de l’horizon, pressa ses rapides coursiers pour faire place à la nuit ténébreuse, le fils d’Eson médita dans son cœur de lier les héros par une foi commune et des sermens d’alliance, afin qu’ils gardassent une sévère discipline. Et alors, ô Musée ! fils chéri d’Antiophêmes, il m’ordonna de préparer promptement un brillant sacrifice. Aussitôt j’apportai sur l’aride plage des morceaux de bois, dépouille du chêne dont le gland nourrit les hommes ; au-dessus, je plaçai dans un voile les offrandes abondantes destinées aux dieux, et alors j’égorgeai un grand taureau, puissant chef d’un troupeau de bœufs : tournant sa tête vers le ciel, je le frappai à mort et je répandis son sang de part et d’autre à l’entour du bûcher. Puis, retirant son cœur de ses flancs entr’ouverts, je le plaçai sur un gâteau, en l’arrosant avec du miel et du lait de brebis. J’ordonnai ensuite aux héros debout autour de moi, de saisir leurs lances et leurs épées, et de les plonger dans la peau et dans les entrailles du taureau. Je plaçai en outre au milieu un vase d’argile renfermant, selon les rites, un breuvage dont les élémens étaient de la farine, du sang de la victime et de l’eau de mer, et après y avoir fait ajouter de l’huile jusqu’au bord, je pris une fiole d’or, et, l’emplissant de ce mélange, je la présentai tour à tour à chacun des puissans rois, pour qu’ils y trempassent les lèvres ; puis j’ordonnai à Jason d’approcher du bûcher une torche de picéa. La flamme divine jaillit soudain. Alors, étendant les mains vers les flots de la mer retentissante, je prononçai ces paroles :

« Vous qui régnez sur l’Océan, dieux de l’abîme, vous tous qui habitez les rives et les profondeurs de la mer, je vous invoque, toi d’abord Nérée, le plus ancien de tous, avec tes cinquante filles ; toi, Glaucus, qui fus changé en poisson, et toi, Amphytrite, dont l’empire est immense ; Protée et Phorcyn, puissant Triton, vents rapides, zéphyrs qui avez des ailes d’or aux talons, astres qui nous éclairez du haut des cieux, épaisses ténèbres de la nuit, lumière du Soleil qui voles devant les pieds des coursiers divins, génies des mers, héros, dieux des rivages, fleuves qui vous jetez dans la mer, et toi-même Neptune à la chevelure noire, toi qui ébranles la terre, élance-toi des flots ; venez tous, je vous invoque, soyez témoins de notre serment. Si nous demeurons fidèles à Jason, si nous prenons tous avec joie notre part des travaux communs, chacun de nous reviendra sain et sauf dans sa patrie. Mais quiconque violera le traité qui nous lie, sans s’inquiéter du serment prêté, soyez témoins contre lui, toi Thémis, et vous furies vengeresses. »

C’est ainsi que je parlai ; ils y consentirent à l’unanimité, et jurèrent en étendant les mains. Après avoir prêté ce serment, ils entrèrent dans les profondeurs de leur navire tous en ordre, et posèrent leurs armes, et saisirent les rames dans leurs mains robustes. Tiphys leur ordonna alors de former une échelle avec des cordes étendues, de déployer les voiles et de s’éloigner du port à l’aide des câbles. Junon, épouse de Jupiter, envoya aussitôt un vent tranquille, qui poussa le navire Argo dans une douce navigation. Rois infatigables, ils maniaient les rames avec le courage de cœur et la force des bras, et le vaisseau sillonnait la mer immense, rejetant de sa carène rapide de larges flocons d’écume à droite et à gauche. Mais lors que le crépuscule sacré s’éleva au sein du grand fleuve Océan, et que l’aurore le suivit, apportant aux mortels et aux immortels sa lumière délicieuse, alors on aperçut le rivage, les bords et les sommets orageux du Pélion, couvert de bois. Tiphys saisit aussitôt le gouvernail des deux mains et ordonna de fendre l’onde sous les rames : ils arrivèrent ainsi rapidement au rivage, ils appuyèrent l’échelle de bois sur le port, les héros Minyens descendirent et cessèrent toute fatigue. Et l’écuyer Pelée se mit à les haranguer, groupés à l’entour de lui.

D’après mes conseils, les héros approchèrent des mystères redoutables des dieux, et inviolables aux mortels. Car il est utile aux hommes qui naviguent de sacrifier ainsi des offrandes divines. De là nous poussâmes notre rapide navire aux bords sintiaques, dans la divine Lemnos. Là les femmes étaient occupées à de terribles et criminels travaux. Elles avaient tué tous leurs maris, et la plus belle entre toutes, l’intrépide Hypsipile leur commanda selon leurs désirs. Mais pourquoi te dirai-je en beaucoup de paroles quel immense désir dans le cœur des nobles Lemniades excita Cypris, la mère des amours ? Toutes brûlaient de partager les couches des héros. Hypsipile, par ses séduisantes caresses, captiva Jason. Ils s’unirent ensemble et tous avaient oublié leur route, si je ne les eusse persuadés par mes conseils salutaires et la douceur de mes chants ; alors tous descendirent vers le navire aux flancs recourbés, ils se remirent à désirer une prompte navigation et se rappelèrent leurs travaux. De là le vent Zéphire, soufflant à la surface des eaux, nous porta avec l’aurore au-delà de l’étroite Abydos, laissant à droite Ilion la dardanienne et Pythos. Argo, le navire prophétique, rencontra ensuite les côtes d’Abarnie et les Periotes, terre fertile que l’Esepus arrose de ses ondes argentées. Quand nous approchâmes des sables du bord, Tiphys, le gouverneur du navire, et le fils illustre d’Eson, et les autres Minyens élevèrent un immense rocher à Minerve aux yeux glauques. Là les nymphes sous la fontaine d’Abtracie font courir de belles ondes, parce qu’une Sirène se présente à ceux qui naviguent sur le large Hellespont ; mais la tranquillité la plus parfaite règne en cet endroit, et des baies recourbées s’enfoncent dans les terres, afin que les navires soient à l’abri du souffle des tempêtes. Là, préparant sur le rivage élevé le repas et nos tentes, nous songeâmes à nous livrer aux festins.

Quand Médée eut ainsi abandonné en secret la maison d’Ééte, et fut venue à notre navire, nous délibérâmes ensemble pour savoir comment nous parviendrions à arracher la toison d’or du hêtre sacré. Nous apprîmes d’elle comment tout cela pouvait être fait d’une manière bien facile, et aucun de nous ne désespéra de terminer heureusement cette entreprise. Plus tard, les héros rencontrèrent de grandes difficultés, et le gouffre des maux s’ouvrit pour eux ; car devant la maison d’Ééte et devant le fleuve qui était fortifié s’élevait un grand enclos, environné de tours redoutables et de sept murailles. De triples portes immenses et plus loin encore un mur élevé les protégeaient. Sur le seuil de la porte était placée la statue d’une reine qui distribue tous les rayons du feu. Les Colches l’adorent sous le nom de Diane la janitrice (la portière), déesse redoutable par sa présence et par les accens de sa voix pour tous les hommes qui s’approcheraient de ses demeures sacrées sans avoir fait des expiations. La malheureuse Médée, seule dépositaire de ces mystérieuses cérémonies, les avait toujours accomplies en secret, comme prêtresse de cette divinité. Ni habitant ni étranger n’avaient jamais passé le seuil et pénétré dans cette enceinte. La déesse qui habite en ces lieux en éloigne tous les mortels en les faisant garder par des chiens enragés. Dans les portions les plus reculées de cette enceinte se trouve un bois épais composé d’arbres verdoyans, de lauriers, de cornouilliers et de hauts platanes. Des herbes moindres croissent à l’ombre des arbres : l’asphodèle, le capillaire et le beau chèvrefeuille, les primevères, les violettes, le velar, l’orvale et le divin cyclamen, l’hysope et le dictame subtil, l’aconit et plusieurs plantes dangereuses poussent aussi dans cette terre. Au centre du bois s’élève un vaste tronc d’or dominant tous les arbres à l’entour et projetant des rameaux de hêtre. Là une toison d’or pend de chaque côté, suspendue à une longue branche. Elle est gardée par un serpent horrible, merveille redoutable pour les mortels. Il est cuirassé d’écailles d’or, et son corps se déroule en des contours qui forment d’immenses spirales. Tel est ce monstre infernal, gardien vigilant de la toison. Il la garde avec une infatigable persévérance, jamais ne s’endort, et tient toujours fixés sur elle les regards abominables qu’il lance de ses yeux glauques. Nous écoutâmes d’abord attentivement quelle conduite nous avions à tenir pour tromper la surveillance du terrible dragon, ce que Médée nous apprit d’une manière évidente. Nous cherchâmes ensuite si nous n’aurions pas l’espoir de faciliter notre travail, de fléchir la terrible déesse, d’arriver jusqu’à ce monstre dangereux et d’enlever cette toison que nous rapporterions dans notre patrie. Alors Mopsus exhorta les héros, car lui seul possédait l’art de la divination, à me prier d’entreprendre cette œuvre, d’apaiser Diane et d’assouvir la faim de cette bête féroce. Tous réunis autour de moi se mirent donc à me supplier. J’ordonnai alors à Jason de désigner des hommes courageux, le cavalier Castor et Pollux, fameux au pugilat, et Mopsus Ampycide pour accomplir notre travail.

Médée me suivit seule. Quand je fus arrivé au temple et au lieu sacré, je creusai dans le champ une large fosse et amassant des troncs de genévrier, des branches de cèdre aride, de nerprun aigu et de noirs peupliers qui sifflent sous le vent, je construisis une pyramide de bois à côté de la fosse ; Médée, initiée à ces mystères m’apportait tous les objets utiles qu’elle prenait dans les corbeilles au lieu le plus secret du temple. Je préparai sous mes vêtemens les mélanges nécessaires, je les jetai sur le bûcher, j’immolai des victimes, je sacrifiai trois petits chiens noirs. J’y mêlai du vitriol, du strylion, herbe à foulon, et le psyllion difforme et l’organette rouge et le calcimon. J’en remplis le ventre des petits chiens et je les mis ainsi sur le bûcher ; je mélangeai leurs intestins crus avec de l’eau, je les répandis autour de la fosse, et, couvert d’un manteau noir, je récitai des prières favorables. Tisiphone, Alecto et la divine Mégère m’entendirent aussitôt : elles rompirent les barrières de l’empire ténébreux et s’élancèrent sur leur char sanglant en secouant dans leurs mains des torches résineuses. La fosse absorba aussitôt la flamme et le feu pétilla ; et la flamme ardente répandit une immense fumée. Aussitôt se précipitèrent des enfers, au milieu de la flamme, les déesses horribles, redoutables et invisibles. Celle que les enfers appellent Pandore avait un corps de fer ; avec elle, Hécate aux trois têtes, révélant tour à tour des formes différentes, se présente comme un monstre horrible ; son épaule gauche portait une tête de cheval hérissée de crins et l’épaule droite portait une tête de chien enragé ; la tête du milieu était celle d’une bête féroce. Des deux mains, elle tenait une épée par la poignée. Pandore et Hécate tournaient toutes les deux en rond autour de la fosse, et les furies se ruaient avec elles dans des courses de bacchantes. La statue de Diane gardienne fut émue et éleva les yeux vers le ciel ; les chiens, les gardiens, nous caressaient en remuant la queue, les verrous d’argent tombaient, les belles portes du grand mur s’entr’ouvraient et le bois sacré nous apparut.

Je franchis le seuil le premier. Après moi vinrent la fille d’Éète, Médée et le fils intrépide d’Éson, et les Tyndarides ; Mopsus les suivait. Lorsque nous approchâmes du hêtre sacré, du lieu hospitalier consacré à Jupiter et de l’autel qui lui est élevé, le dragon, qui était roulé dans ses replis tortueux, leva la tête et poussa de ses horribles mâchoires un profond sifflement ; l’air immense en fut ébranlé, et les arbres résonnèrent vibrant à droite et à gauche dans leurs plus profondes racines. Le bois épais répéta ce bruit par un sourd hurlement. La peur me prit ainsi que mes compagnons. Médée seule garda son âme tranquille et calme dans sa poitrine. Moi je pris ma lyre et j’unis ses sons aux accens de ma voix : mes lèvres récitèrent de doux chants.

J’invoquai le sommeil, le roi des dieux et des hommes, pour qu’il vînt au plus tôt calmer la colère du terrible dragon. Il se rendit aussitôt à mes désirs et il vint sur la terre des Citaïdes. Sur son passage il endormit les nations des hommes, les souffles furieux des vents et les flots de la mer, les fontaines d’eaux éternelles, et les courans des fleuves, et les bêtes féroces et les oiseaux, tous les animaux et les reptiles. Il arriva porté sur ses ailes d’or et s’abattit dans la contrée florissante des Colches. Il s’empara aussitôt des yeux de l’immense dragon. Le monstre recourba son cou chargé d’écailles et ramena sa tête sous son ventre. A cette vue, la malheureuse Médée fut frappée d’étonnement ; elle conseilla au fils intrépide d’Éson de profiter de cet instant pour enlever à l’arbre cette belle toison d’or. Lui n’hésita pas : saisissant la toison immense, il se dirigea vers son navire. Dès que les héros myniens le virent, leur cœur fut réjoui d’allégresse ; ils élevèrent les mains vers les dieux qui habitent le ciel immense.

Orphée descend en enfer

(O) Ovide, Les Métamorphoses livre 10, Traduction par auteurs multiples. Texte établi par Désiré Nisard, Firmin-Didot, 1850

(V) : Virgile, Les Géorgiques, Livre IV, dans Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus, Traduction par divers traducteurs sous la direction de Charles Nisard ; Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Firmin Didot, 1868

 

(O) Tandis que la nouvelle épouse, accompagnée de la troupe des Naïades, court au hasard parmi les herbes fleuries, la dent d’un reptile pénètre dans son pied délicat. Elle expire.

Quand Orphée eut assez pleurée à la face du ciel, résolu de tout affronter, même les ombres, il osa descendre vers le Styx par la porte du Ténare, à travers ces peuples légers, fantômes honorés des tributs funèbres le souverain des mânes.

(V) Il vit le profond royaume de Pluton, et ses bois que remplissent l’horreur et les ténèbres, et les mânes, et le terrible roi des enfers, et ces cœurs que les prières des humains n’ont jamais attendris. Cependant des profondeurs de l’Érèbe sortaient, émues par ses chants, les ombres légères, et les spectres qui ne voient plus la lumière : ils accouraient, aussi nombreux que les oiseaux qui se rassemblent par milliers sous le feuillage des bois, quand le soir ou une pluie d’orage les chasse des montagnes ; c’étaient des mères, des époux, des héros magnanimes, délivrés de la vie ; des enfants, des vierges destinées à l’hymen, des jeunes gens mis sur le bûcher sous les yeux de leurs parents. L’odieux Cocyte au noir limon, aux roseaux affreux, les enchaîne dans ses eaux dormantes, et neuf fois le Styx les environne de ses replis infranchissables. L’enfer même, et le Tartare, et les plus profondes demeures de la mort, s’en émurent ; les Euménides à la chevelure de vipères parurent charmées ; Cerbère en retint ses trois gueules béantes, et la roue d’Ixion s’arrêta suspendue dans les airs.

(O) Il aborda Perséphone et le maître de ces demeures désolées. Les cordes de sa lyre frémissent ; il chante :

« Ô divinités de ce monde souterrain où retombe tout ce qui naît pour mourir, souffrez que laissant les détours d’une éloquence artificieuse, je parle avec sincérité. Non, ce n’est pas pour voir le ténébreux Tartare que je suis descendu sur ces bords. Non, ce n’est pas pour enchaîner le monstre dont la triple tête se hérisse des serpents de méduse. Ce qui m’attire, c’est mon épouse. Une vipère, que son pied foula par malheur, répandit dans ses veines un poison subtil, et ses belles années furent arrêtés dans leur cours. J’ai voulu me résigner à ma perte ; je l’ai tenté, je ne le nierai pas : l’Amour a triomphé. L’Amour ! il est bien connu dans les régions supérieures. L’est-il de même ici, je l’ignore : mais ici même je le crois honoré, et si la tradition de cet antique enlèvement n’est pas une fable, vous aussi, l’Amour a formé vos nœuds. Oh ! par ces lieux pleins de terreur, par ce chaos immense, par ce vaste et silencieux royaume, Eurydice !… de grâce, renouez ses jours trop tôt brisés ! Tous nous vous devons tribut. Après une courte halte, un peu plus tôt, un peu plus tard, nous nous empressons vers le même terme… C’est ici que nous tendons tous… Voici notre dernière demeure, et vous tenez le genre humain sous votre éternel empire. Elle aussi, quand le progrès des ans aura mûri sa beauté, elle aussi pourra subir vos lois. Qu’elle vive ! c’est la seule faveur que je demande. Ah ! si les destins me refusent la grâce d’une épouse, je l’ai juré, je ne veux pas revoir la lumière. Réjouissez-vous de frapper deux victimes ! »

Il disait, et les frémissements de sa lyre se mêlaient à sa voix, et les pâles ombres pleuraient. Il disait, et Tantale ne poursuit plus l’onde fugitive, et la roue d’Ixion s’arrête étonnée, et les vautours cessent de ronger le flanc de Tityus, et les filles de Bélus se reposent sur leurs urnes, et toi, Sisyphe, tu t’assieds sur ton fatal rocher. Alors, pour la première fois, des larmes, ô triomphe de l’harmonie ! mouillèrent, dit-on, les joues des Euménides. Ni la souveraine des morts, ni celui qui règne sur les mânes ne peuvent repousser sa prière. Ils appellent Eurydice. Elle était là parmi les ombres nouvelles, et d’un pas ralenti par sa blessure, elle s’avance. Il l’a retrouvée, mais c’est à une condition. Le chantre du Rhodope ne doit jeter les yeux derrière lui qu’au sortir des vallées de l’Averne : sinon la grâce est révoquée.

Ils suivent, au milieu d’un morne silence, un sentier raide, escarpé, ténébreux, noyé d’épaisses vapeurs. Ils n’étaient pas éloignés du but ; ils touchaient à la surface de la terre, lorsque, tremblant qu’elle n’échappe, inquiet, impatient de voir, Orphée tourne la tête.

(V) Ô délire soudain d’un amant insensé, et bien digne de pardon, si l’enfer savait pardonner ! il s’arrête, et presque aux portes du jour, s’oubliant lui-même, hélas ! et vaincu par l’amour, il regarde son Eurydice. En ce moment tous ses efforts s’évanouirent ; les traités furent rompus avec l’impitoyable tyran des enfers, et trois fois les gouffres de l’Averne retentirent d’un épouvantable fracas. Mais elle : « Quelle folie m’a perdue, malheureuse que je suis ! et te perd en ce jour, ô mon Orphée ! Voici que les cruels destins me rappellent à eux ; je sens mes yeux éteints nager dans les ombres du sommeil éternel : adieu ! L’immense nuit m’environne et m’entraîne ; je te tends encore des mains défaillantes... Hélas ! je ne suis plus à toi. » Elle dit, et, pareille à la fumée qui s’évapore, elle se dissipa dans les airs et disparut. En vain Orphée voulait saisir une ombre, et, lui parler encore ; elle ne le vit plus, et le nocher de l’Orcus ne permit pas à son époux de repasser le marais infernal. Que va-t-il devenir ? où va-t-il porter sa douleur ? deux fois son épouse lui avait été ravie ! Par quels pleurs, par quels chants pourra-t-il toucher encore les divinités des enfers ? déjà la froide Eurydice voguait dans la barque du Styx. On dit que durant sept mois entiers, seul au pied des hauts rochers de la Thrace ou près des rives désertes du Strymon, il pleura, et redit ses douleurs aux antres glacés ; (4, 510) les tigres étaient adoucis par ses chants ; il tirait à lui les chênes émus. Telle, sous le feuillage d’un peuplier la plaintive Philomèle se désole de ses petits qu’elle a perdus, et qu’un barbare laboureur, qui les guettait, a enlevés encore sans plumes de leur nid : elle aussi, sous le rameau qui la cache, pleure durant la nuit, recommence sans cesse ses chants lamentables, et remplit les lieux d’alentour de sa plainte insensée. Pour lui plus d’amour, plus d’hymen qui le touche encore. Il parcourait solitaire les glaces hyperboréennes, les rives neigeuses du Tanaïs, et les plaines du Riphée, que couvrent des frimas éternels ; il allait se plaignant d’Eurydice ravie, et des vains présents de Pluton. Tant d’amour irrita les femmes de la Thrace, qui, se voyant méprisées par ce jeune homme, le saisirent au milieu des fêtes des dieux et dans les orgies nocturnes de Bacchus, et dispersèrent dans les champs ses membres déchirés. Alors même, alors que l’Hèbre roulait dans ses gouffres profonds sa tête flottante et séparée de son cou d’albâtre, on entendit encore sa voix éteinte et sa langue glacée redire le nom d’Eurydice. Ah, malheureuse Eurydice ! murmurait son âme en fuyant chez les morts. Sur toute la rive les échos répétaient : Eurydice, Eurydice.

La mort d'Orphée et la colère de Bacchus

Ovide, Les Métamorphoses, livre 10 et 11, Traduction par auteurs multiples. Texte établi par Désiré Nisard, Firmin-Didot, 1850.

Orphée demeure glacé. Perdre deux fois sa compagne ! Il est là, comme ce berger pusillanime à la vue des trois têtes de Cerbère enchaîné. La terreur n’abandonne l’infortuné qu’avec la vie. Son corps se transforme en pierre. Tel encore cet Olénus qui appela sur sa tête le châtiment de ton crime, ô Lethæa, trop fière de ta malheureuse beauté. Cœurs naguère tendrement unis, vous n’êtes plus que des rochers insensibles au sommet humide de l’Ida ! Il prie ; il veut en vain repasser l’Achéron. Le nocher le repousse. Et pourtant, sept jours entiers, couvert de poussière, sevré des dons de Cérès, il reste sur la rive du fleuve, immobile, se repaissant du trouble de son âme, de sa douleur et de ses larmes. Il accuse de cruauté les dieux de l’Erèbe. Enfin, il se réfugie au haut du Rhodope, de l’Hémus que battent les Aquilons. Trois fois, sur les pas du Soleil, les célestes Poissons avaient fermé le cercle de l’année, et nulle femme n’avait ramené à Vénus son cœur indocile, soit prudence, soit fidélité. Plusieurs cependant brûlaient de s’unir au chantre divin ; plusieurs essuyèrent la honte d’un refus. Même, à son exemple, les peuples de la Thrace apprirent à s’égarer dans des amours illégitimes, à cueillir les premières fleurs de l’adolescence, ce court printemps de la vie.

Une colline s’élevait, et sur cette colline, le sol, mollement aplani, nourrissait une herbe verte et touffue : mais l’ombre manquait en ces lieux. Sitôt que, se reposant à cette place, le chantre fils des immortels toucha les cordes sonores, l’ombre y vint d’elle-même. Soudain parurent et l’arbre de Chaonie, et les Héliades du bocage, et le chêne au feuillage superbe, et le gracieux tilleul, et le hêtre, et le laurier virginal. On vit paraître en même temps le coudrier fragile et le frêne guerrier, et le sapin sans nœuds, et l’yeuse courbée sous le poids de ses glands, et le platane ami de la joie, et l’érable aux nuances variées, et le saule des fleuves, et le lotus des eaux, et le buis toujours vert, et les bruyères timides, et les myrtes à deux couleurs, et le tinus aux baies d’azur. Vous accourûtes à l’envi, lierres dont les pieds se tordent ; vignes chargées de pampres, ormeaux que la vigne décore, frênes sauvages, arbres résineux. Puis vinrent l’arboisier couvert de fruits rouges, le palmier flexible, prix glorieux de la victoire, le pin, dont la tête se hérisse d’une âpre chevelure, le pin cher à Cybèle, à la mère des dieux. Car son Attis, dépouillé de la forme humaine, est là enfermé dans sa prison d’écorce. On vit, au milieu de cette foule empressée, le cyprès pyramidal, arbre désormais, jadis enfant aimé du puissant dieu qui fait résonner à la fois la corde de l’arc et celles de la lyre.

Tandis que, par ses accents, le chantre de Thrace entraîne sur ses pas les forêts, les bêtes féroces et les rochers émus, voici que, du haut d’une colline, les bacchantes furieuses, au sein couvert de sanglantes dépouilles, aperçoivent Orphée qui marie ses chants aux accords de sa lyre. Une d’elles, les cheveux épars et flottant dans les airs : « Le voilà, s’écrie-t-elle, le voilà, celui qui nous méprise » ; et elle frappe de son thyrse la bouche harmonieuse du prêtre d’Apollon. Le trait enveloppé de feuillage laisse sans blesser une empreinte légère. Une autre s’arme d’un caillou qui, lancé dans les airs, est vaincu par les accords de la lyre et des chants, et comme pour implorer le pardon d’une si criminelle audace, vient tomber suppliant aux pieds du poète. La fureur des Ménades s’en accroît : elles ne connaissent plus de bornes : l’aveugle Érinnys les possède ; les chants divins auraient émoussé tous leurs traits ; mais une horrible clameur s’élève, la flûte de Phrygie, les tymbales, le bruit des mains frappées, les hurlements des bacchantes étouffent de leurs sons discordants les sons harmonieux de la lyre : alors seulement les rochers se teignirent du sang du chantre dont ils n’entendaient plus la voix. Les innombrables oiseaux, les serpents, les bêtes féroces qu’avait attirés la lyre, et qui semblaient être encore sous le charme de la voix d’Orphée, la troupe furieuse des Ménades les disperse. Puis elles tournent contre le chantre leurs mains criminelles. Tel l’oiseau de la nuit, si le jour l’a surpris dans la plaine, est entouré d’une foule d’oiseaux attirés par sa vue : ou tel, le matin, aux yeux des spectateurs, un cerf qui doit périr dans l’arène est livré en proie à une meute féroce : ainsi les Ménades entourent Orphée, le frappent de leurs thyrses verdoyants, faits pour un autre usage. Celles-ci s’arment de glèbes ; celles-là, de branches arrachées : d’autres lancent d’énormes cailloux. Tout sert d’arme à leur fureur. Non loin de là des bœufs traçaient avec le soc des sillons dans la plaine, et de robustes laboureurs confiaient à la terre l’espoir de la moisson et le prix de leurs sueurs. À la vue de la troupe furieuse, ils s’enfuient, abandonnant les instruments de leur travail ; de tous côtés demeurent dispersés dans les champs et les sarcloirs, et les longs hoyaux, et les râteaux pesants. Les bacchantes s’en emparent, arrachent jusqu’aux cornes des bœufs, et retournent, en furie, achever les destins du chantre de la Thrace. Il leur tendait ses mains suppliantes, et sa voix, pour la première fois impuissante, leur adressait des prières inutiles. Leurs mains sacrilèges lui donnent la mort, et cette bouche, ô Jupiter ! cette bouche dont les accents s’étaient fait entendre des rochers, et avaient ému les monstres des forêts, laisse passer son âme qui s’exhale dans les airs.

Les oiseaux attristés, Orphée, les bêtes féroces, les durs rochers, les forêts, si souvent entraînées par tes chants, te pleurèrent ; les arbres dépouillèrent leur feuillage, et on dit que les fleuves s’accrurent de leurs larmes. Les Naïades, les Dryades se couvrirent de voiles funèbres, et laissèrent flotter leurs cheveux en signe de douleur.

Les membres d’Orphée sont dispersés en divers lieux. Hèbre glacé, tu reçois sa tête et sa lyre, et, ô prodige ! tandis que le fleuve les entraîne, sa lyre fait entendre des plaintes, sa langue inanimée en murmure, et les échos du rivage y répondent. Déjà ces tristes débris ont quitté le fleuve, et la mer les dépose sur le rivage de Méthymne. Là, un serpent s’apprête à dévorer cette tête abandonnée sur un sable étranger : il lèche ses cheveux encore dégouttant de l’onde amère, et, la gueule ouverte, il va déchirer cette bouche harmonieuse. Mais enfin Apollon paraît, détourne la morsure et change en un dur rocher le serpent, dont la gueule s’arrête et se durcit béante. L’ombre descend dans la demeure des morts, et reconnaît ces lieux qu’elle a déjà visités : dans les champs réservés aux justes, elle cherche, elle trouve Eurydice, et la serre avec amour dans ses bras. Là, tantôt les deux ombres s’unissent dans leur marche ; tantôt Orphée suit son épouse, tantôt il la précède, et il peut regarder en arrière sans perdre son Eurydice.

Mais Bacchus ne laisse pas le crime impuni : touché du sort de son ministre, il attache soudain à la terre, au milieu des forêts, les pas des Ménades criminelles. Les doigts de leurs pieds s’allongent en noueuses racines, et s’enfoncent dans le sol, suivant le degré de fureur qui naguère anima les coupables. Tel, si son pied s’est engagé dans les lacs qu’a disposés un adroit chasseur, l’oiseau qui se sent retenu se débat, et par ses secousses, ne fait que resserrer ses liens. Ainsi ces femmes, saisies d’effroi, cherchent à fuir ; mais la racine tenace les arrête et retient leur élan. Elles cherchent où sont leurs pieds, leurs doigts, leurs ongles, et elles voient un tronc arrondi qui a pris la place de leurs jambes ; elles veulent frapper leurs cuisses en signe de douleur, et elles ne frappent qu’un bois insensible ; déjà leur sein, leurs épaules ne sont plus que bois : on prendrait leurs bras étendus pour des rameaux, et ce ne serait pas se méprendre.

Ce n’est pas encore assez pour Bacchus : il quitte ces fatales campagnes, et, suivi d’une troupe moins cruelle, il va visiter ses vignobles aimés du Tmole, et les rivages du Pactole, lequel ne roulait pas encore dans ses ondes un sable d’or envié des mortels. Les satyres, les bacchantes, cohorte accoutumée, accompagnent le dieu ; mais Silène est absent. Les pâtres de Phrygie l’ont surpris chancelant sous le poids de l’âge et du vin : ils l’ont conduit, enchaîné de fleurs, au roi Midas, à qui le chantre de Thrace et l’Athénien Eumolpe ont enseigné les rites des Orgies. À peine a-t-il reconnu le nourricier du dieu, le compagnon de ses mystères, que, pendant dix jours et dix nuits il célèbre, par de joyeux festins, l’arrivée d’un tel hôte. Déjà, pour la onzième fois, l’astre du matin avait chassé du ciel l’armée brillante des étoiles, quand Midas, joyeux, ramène le vieux Silène aux champs de la Lydie et le rend à son jeune nourrisson. Charmé d’avoir retrouvé son compagnon, le dieu donne à Midas le choix d’un vœu, qu’à l’avance il exauce ; récompense flatteuse, mais que l’imprudent va rendre inutile. « Fais, dit-il, que tout ce que j’aurai touché se convertisse en or ». Bacchus accomplit ce souhait, et lui fait ce don funeste, en regrettant qu’il n’ait pas mieux choisi. Le fils de Cybèle se retire, joyeux de posséder ce qui fera son malheur. Croyant à peine à son pouvoir, il veut en faire l’essai. Une branche de chêne pendait verdoyante au-dessus de sa tête : il l’arrache, et c’est un rameau d’or. Il ramasse un caillou qui jaunit dans ses mains ; il touche une glèbe, et c’est une masse d’or ; il coupe des épis, et il tient une moisson d’or ; il cueille un fruit, et vous croiriez voir un fruit du jardin des Hespérides ; il applique ses doigts aux portes de son palais, et l’or rayonne sur les portes ; il plonge ses mains dans l’eau, et l’eau qui ruisselle de ses mains pourrait tromper une autre Danaé. À peine peut-il contenir sa joie et ses espérances : il ne voit plus que de l’or.

Cependant ses serviteurs dressent devant lui des tables chargées de mets et de fruits. Mais si sa main touche les dons de Cérès, ils se durcissent sous sa main ; s’il veut broyer les mets, changés en lames d’or, ils fatiguent en vain sa dent ; s’il mêle à une eau pure les présents de Bacchus, c’est un or fondu qui coule dans sa bouche. Effrayé de ce malheur étrange, riche et pauvre tout à la fois, il voudrait se soustraire à ces funestes richesses, et ce don qu’il avait désiré, il le déteste. Rien ne peut apaiser sa faim : une soif ardente dessèche son gosier, et l’or, qui lui est devenu odieux, fait son juste supplice. Alors, levant au ciel ses mains et ses bras tout brillants de l’or qu’ils ont touché : « Pardonne, s’écrie-t-il, ô Bacchus, j’avoue ma faute ; pardonne, et écarte de moi ces fatales richesses ». Les dieux sont indulgents : Bacchus pardonne à Midas une faute qu’il avoue, et le délivre du présent qu’il lui fit pour accomplir sa promesse. « Va, lui dit-il, si tu veux te dépouiller de cet or dont ton coupable souhait t’a revêtu, va vers le fleuve qui arrose la ville puissante de Sardes, et remonte ses eaux sur la montagne, jusqu’à ce que tu en aies trouvé la source : là, à l’endroit où l’eau sort avec abondance, tu présenteras ta tête à l’onde écumante, et tu laveras tout ensemble et ton corps et ta faute ». Midas exécute ces ordres : la vertu qu’il possède passe de son corps dans les eaux et va teindre le fleuve. Et maintenant encore cette vertu des eaux sème l’or sur les bords jaunissants du Pactole.

Désormais ennemi des richesses, Midas aime les forêts et les champs, et il habite, avec le dieu Pan, les antres des montagnes. Mais son intelligence est demeurée épaisse, et sa sottise lui sera encore une fois fatale. Au-dessus des mers qu’il domine, s’élève la haute montagne du Tmole, dont les deux rampes se terminent au pied de Sardes d’un côté, de l’autre au pied de l’humble Hypépis. C’est là que Pan amuse de ses chants les nymphes assemblées, et module des accords sur des roseaux qu’unit la cire. Pan osa préférer ses chants aux chants d’Apollon, et le défier à un combat inégal, dont le Tmole fut choisi pour juge. Le vieil arbitre s’assied sur sa montagne. Il écarte de ses oreilles la forêt qui les couvre ; seulement une couronne de chêne ceint sa chevelure azurée, et des glands pendent autour de ses tempes profondes. Alors, regardant le dieu des troupeaux : « Le juge est prêt », dit-il. Pan aussitôt enfle ses pipaux, et leur rustique harmonie charme Midas présent à cette lutte. Pan avait terminé ses chants : le dieu du mont se tourne vers Phébus ; la forêt qui couvre sa tête a suivi ce mouvement. Phébus a couronné ses cheveux blonds des lauriers du Parnasse ; les plis de sa tunique de pourpre descendent jusqu’à terre, et sa main gauche soutient une lyre ornée d’ivoire et de pierres précieuses : sa main droite tient un archet ; sa pose est celle d’un maître de l’art ; ses doigts savants touchent les cordes. Ému des sons divins qu’Apollon fait entendre, le Tmole prononce que les roseaux de Pan sont vaincus par la lyre. Tous approuvent la sentence du dieu ; seul, Midas la condamne, et l’accuse d’injustice. Le dieu de Délos ne voulut pas laisser la forme humaine à des oreilles si barbares : il les allonge, les remplit de poils grisâtres et les rend mobiles. Midas a tout le reste d’un homme : il est puni dans cette seule partie de son corps, et ses oreilles sont celles d’un âne. Il veut dérober sa honte et cacher sous un bandeau de pourpre l’outrage de son front. Mais un de ses serviteurs l’a vu ; c’est celui dont la main taille avec le fer les cheveux de son maître. Il n’ose révéler ce qu’il a vu ; et cependant il veut le dire : il ne pourrait se taire. Se retirant à l’écart, il creuse la terre, et, à voix basse, y dépose le secret de son maître ; puis il recouvre la fosse et s’éloigne en silence. Bientôt à cette même place une forêt de roseaux se balance, et l’automne qui les mûrit vient trahir celui qui les a semés ; car les tiges balancées par le zéphyr laissent échapper les paroles confiées à la terre, et racontent le secret des oreilles de Midas.

La vie d'ORPHÉE (mythe gréco-thrace)

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