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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

ABHIRAMI ANTHADHI (le chant de la déesse)


 

ABHIRAMI ANTHADHI

 

 

Le chant d'amour à la Grande Déesse

 

Kali

 

LA LÉGENDE D'ABHIRAMI BHATTAR

Parmi les œuvres tamoules composées en l'honneur de la déesse-mère, l'Abhirami Anthadhi nous semble de loin l’œuvre la plus fascinante. Abhirami Anthadhi, « Le chant de la déesse dont la beauté attire tout vers elle » est un poème théologique composé vers 1720 par Abhirami Bhattar, « le prêtre de la déesse Abhirami. » Il s'agit du dernier des chefs-d’œuvre de la littérature religieuse classique tamoule et la légende entourant sa composition est pour le moins fascinante :

Un jour que le roi Serfoji visitait un temple, il fut outré de l'indigence d'un prêtre, qui semblait absorbé dans ses rêveries au lieu de célébrer sa venue à la mesure de son rang. Quand il s'enquit à propos de ce prêtre, on lui révéla que si celui-ci faisait partie d'une très noble caste de brahmanes ayant en charge l'entretien du temple, il avait pourtant une attitude équivoque. En effet, sous prétexte de reconnaître en chaque femme une incarnation de la déesse-mère, ce prêtre leur sautait souvent au cou, ce qui causait bien des désagréments lors de leur venue quotidienne au temple pour faire leur ablution. Mal conseillé peut-être, le roi voulut tester l'exubérant anachorète, et s'en alla lui demander si ce soir-là la lune était croissante ou décroissante. Les brahmanes étaient aussi en charge de l'astrologie, qu'ils devaient savoir interpréter avec intelligence pour prédire correctement les jours de mariages et de rituels les plus propices. Si le prêtre se trompait, et il se trompa, alors c'en serait fait de lui, il serait chassé du temple voire pire. À la question pourtant simple du roi, le prêtre répondit que la nuit qui s'annonçait serait pleine lune, car dans son délire mystique, il voyait très sincèrement la déesse devant lui aussi véritablement qu'il percevait le roi et sa cour. Or, la lumière étincelante de la déesse lui brouillait la vue, et faisait ressembler le soir au matin. Le roi, sachant très bien, comme tout le monde pouvait le constater, que la lune ce soir-là serait absente, entra dans une terrible colère.

Dès lors, la légende de l'Abhirami Anthadhi prend trois directions, qui se rejoignent à la fin du récit. Une première option propose que le roi, fâché qu'un brahmane se nourrisse sur les deniers du culte mais ne soit pas capable de prédire la lune, mette à mort le prêtre. Ses soldats bâtissent à la hâte un foyer au centre du temple, puis hissent le prêtre dans un panier d'osier qu'ils tiennent au-dessus à l'aide de grosses cordes de chanvre. Une seconde option propose que ce soit le prêtre lui-même, indigné qu'on puisse le prendre pour un faussaire alors qu'il est sincèrement habité d'une dévotion incommensurable pour la déesse, qui choisisse de monter sur un bûcher et de provoquer la déesse afin qu'elle vienne à son secours et rétablisse sa dignité. Une dernière option propose que la déesse Abhirami, une version sud-indienne de Dévi ou Ushas, apparaisse tandis que le roi s’énerve et que le prêtre chante pour se défendre, avant même que ne soit éri un bûcher.

Selon les versions ayant trait au bûcher, il est dit que lorsque le prêtre fut installé au-dessus du brasier ardent, il se mit à chanter à l'adresse non pas du roi, mais de la déesse, ne souhaitant pas la pitié des hommes, ni une vie plus longue, mais simplement la vision de la déesse qu'il vénérait depuis si longtemps. D'abord humble adoration, son chant deviendra au fil des strophes plus menaçant, puis plaintif.

Au début de son supplice, dont il ne montre absolument aucune souffrance, une centaine de cordes retiennent alors le prêtre. Tandis que se termine une strophe, une des cordes qui soutient le panier d'osier au-dessus du feu s'embrase (ou bien, selon une autre version, est coupé par un des soldats du roi).

Son chant sera composé de 102 strophes. Au milieu de son chant, cinquante cordes lâchent, et le voilà qui doit implorer la déesse de lui venir en aide pour ne pas chuter. Heureusement, avant que ne débute la strophe 80, la déesse apparaît dans le ciel ; son visage est plus brillant que mille soleils, ses seins sont couverts de safran, ses yeux cerclés de khôl sont ceux d'une biche. La déesse Abhirami, que peuvent alors apercevoir le roi, les brahmanes et toute l’assistance, leva le bras vers le sommet du cosmos et lança dans les airs son bracelet qui prit alors la forme de la Lune (donnant ainsi raison à son disciple).

Finissant son chant dans un délire mystique, le prêtre est alors délié de ses cordes, le brasier étouffé, et le roi fait de lui Abhirami ttar, c’est-à-dire le Grand Prêtre de la déesse Abhirami.

Nous avons suivi la traduction anglaise de P. R. Ramachander, dont les livres numériques sont publiés sur tamilbrahmins.com. Nous nous sommes aussi aidés de la traduction anglaise et des commentaires de Sri Durgadasanji et Sri N. R. Ranganathanji.

 

 

 

 

 

 

 

 

LE CHANT D'ABHIRAMI

Les chants en l'honneur de celle dont la beauté ne connaît pas d’obstacle

 

Poème mystique d'Abhirami Bhattar

 

 

 

Prologue

Cette nuit, je vous invoque ; sombre Ganesh, toi qui portes autour du coup des guirlandes de magnolia, seigneur des légions divines, fils de celui qui danse pour créer et détruire les mondes, et toi Uma, porteuse de lumière, qui règne de pair avec Shiva sur l'Univers et qui partage avec lui la moitié de son corps, faîtes que la chanson que j'ai composée en l'honneur de la maîtresse des sept mondes à l'origine de toutes choses dans l'univers, me reste à jamais en tête.

 

1

À celle dont les rayons rougeoyants du soleil sont le tilak [marque sur le front]…

À celle qui est un rubis pour ceux qui la comprennent et l'adorent…

Douce comme la fraîche fleur de grenade, lumineuse et foudroyante comme l'éclair, semblable aux reflets jaunâtres du safran dilué dans l'eau, telle Lakshmi assise sur son lotus, elle est ma compagne et la raison de mon espoir.

 

2

J'ai espoir en toi, qui es la plus belle des trois cités, toi qui possèdes un arc en canne à sucre dont les flèches sont des pétales de fleurs et qui maîtrises le lasso comme l'aiguillon. Des quatre Védas et des Upanishads tu es la perle sacrée. De tous ces textes tu es l'inspiration et l'aboutissement.

Ô Mère divine, procure-moi l'illumination.

 

3

Illumine-moi, divine mère, du sens des Védas, que personne n'a jamais compris. Couvre-moi de félicité et de grâce, comme tu l'as fait pour tous ceux qui se sont déjà prosternés à tes pieds, parfois même sans te comprendre, et qui ont chuté d'enfer en enfer en emportant avec eux un peu de ta brillance.

Toi qui es éternellement belle, pour mieux te connaître, je me suis séparé des hommes.

 

4

L'humanité, les dieux, les sages immortels, tous s'inclinent à tes pieds, sublime Abhirami. Avec celui porte qui au cou des guirlandes de fleurs et un serpent, dont la lune orne la chevelure, et dont les rivières sont des parures, tu formes le couple divin qui sans relâche occupe toutes mes pensées.

 

5

La fine taille ployant sous le poids de tes seins au teint safran, ronds comme des bols en terre cuite, c'est toi qui fis du poison que but Shiva, le meilleur des nectars.

Plus belle des créatures, plus belle encore qu'une fleur de lotus, ô mère divine, garde tes pieds sur ma tête.

 

6

Pour que toujours mon cœur te soit soumis, éternellement rempli de prières à ta gloire, que ma tête demeure donc sous tes pieds semblables au lotus. Ma tendre, ma jolie, ma rougeoyante, je ne pourrais jamais plus faire autrement que de te chanter, toi, tes ouvrages et tes lois.

 

7

Depuis toujours tu es la loi de mes existences, la responsable de mes destinées. Comme on baratte le lait pour qu'en jaillisse le beurre, de naissances en renaissances, de misères en trépas, mon âme à travers toi fut comme une balle qui sans cesse a rebondi.

Brahma aux quatre têtes, créateur de l'univers, t’adore lui aussi, ainsi que Vishnou, qui poursuit son œuvre, et même Shiva qui la détruit et dont la Lune est l’emblème : tous se prosternent à tes pieds, rougis d'être éternellement adorée. Aie donc pitié de moi et libère-moi du samsara, ô toi qui est éternellement belle et séduisante.

 

8

Séduisante déesse, partenaire de Shiva, toi dont le teint est rouge comme le sang, toi qui peux en un instant me faire abandonner tout ce qui m'attache à l'existence, toi qui a tué le démon Mahisha et qui sur son cadavre a dansé, tout en tenant le crâne de Brahma dans ses mains, toi qui pourtant ne cessas jamais de n'être qu'une jeune fille, je t'en prie, ne laisse jamais tes pieds s'éloigner de mes pensées.

 

9

Shiva m'a prêté ses yeux et son esprit, ainsi je te vois comme une lampe en or qui n'a pas besoin de porter une bougie pour étinceler. Tu es celle qui est, en toute occasion, de ses seins sublimes semblables au mont Méru, est prête à donner son lait à l'enfant qui pleure.

Je t'en prie viens à moi, apparais devant moi, avec ton arc de fleurs à la main, ton collier de perles autour du cou, tes dents blanches comme le duvet d'un paon : ô ma déesse manifeste-toi !

 

10

Que je sois debout, assis, allongé ou en mouvement, je ne pense qu'à toi, je n'adore que toi et tes pieds de lotus. Ô Uma, déesse de la lumière et du savoir, toi qui es l'ultime sens des Védas, toi qui apparus au pied de l'Himalaya, porteuse de la promesse de la rédemption…

 

11

Le bonheur et la sagesse sont à tes pieds, semblables au nectar, comme l'horizon sans fin, là où se trouve aussi la vérité ultime des Védas. Ô mère Abhirami, même quand il danse au-dessus de son bûcher, Shiva garde lui aussi sa tête sous tes pieds, car il sait que c'est là sa juste place.

 

12

Je ne place nulle part ailleurs mes pensées que dans ta gloire. Je ne passe mes journées qu'à apprendre ton nom et à vénérer tes pieds. Nuit et jour, ma vie sociale se limite à rencontrer tes adeptes. Je me demande sans cesse ce que j'ai bien pu faire lors de mes précédentes existences pour mériter une telle chance aujourd’hui !

Ô mère, toi qui as créé les sept mondes…

 

13

et qui depuis les maintiens, et les maintiendra jusqu'au déluge ! Plus grande encore que Shiva, que tu as sauvé du poison, toi la sœur de Vishnou, le gardien des univers, je te salue comme étant la raison d'être de tout le reste.

 

14

Saluée des dieux comme des démons, méditée par Vishnou et Brahma, sans cesse observé du coin de l’œil par Shiva, ô mère Abhirami, c'est sans difficulté que tu accordes ta bénédiction à ceux qui te sont dévoués.

 

15

Pour avoir ta bénédiction, ils firent pénitence des milliards d'années durant et ce qu'ils obtinrent, ce ne fut pas seulement la prospérité ici-bas, mais aussi les plaisirs infinis que l'on ne goûte qu'en la demeure des dieux, où règne l'infini bonheur. Là-haut où si peu vont et que je ne peux définir, tu règnes, toi qui parles mieux que les plus beaux des poèmes, toi qui es belle comme les reflets jaunâtres du plumage du plus vert des perroquets.

 

16

Comme un perroquet répète la voix de Brahma, tu es la source de toute lumière, la lumière dans le cœur de tes disciples. Tu ne connais pas d'obstacle ; vide et infinie, tu es l'espace, la nature conquérante. Le plus grandiose de tes miracles étant sûrement que tu puisses, n'ayant pas de limite, t'incarner tout de même dans mon esprit étriqué !

 

17

Miraculeux est ton regard, ô déesse Sundaravalli ! Tous les lotus de l'univers ont battu tes joues pour que ton visage resplendisse à ce point. Ainsi, tu signifies ton éclatante victoire face à Shiva, alors que celui-ci avait réduit en cendres Kama (dieu de l'amour). C'est alors vers toi que Rathi (déesse du désir), adressa ses pénitences, en te demandant d'intercéder en sa faveur auprès de celui qui siège à ta droite, afin qu'il accepte de ressusciter son amant.

 

18

Assise à la gauche de Shiva, tu vis un bonheur éternel auprès de ton seigneur. Tu as le regard timide d'une fiancée le jour de son mariage. Que votre union soit pour moi une raison d'espérer que lorsque Yama viendra poser son ombre sur mon lit, tu seras là pour me consoler et m'aider.

 

19

Immensément sublime, tu apparaîtras devant moi et tu seras la cause d'une joie infinie. Tu rempliras mon esprit des vérités éternelles.

Ô Abhirami quelle noblesse as-tu trouvée en moi pour me célébrer à ce point ? Toi qui habites les neuf directions…

 

20

et qui résides à la gauche de Shiva, où es-tu donc ? Es-tu au début ou à la fin des Védas que récite Brahma ? Te loves-tu dans le nectar qui la nuit coule de la pleine lune ? Trônes-tu au-dessus de la mer de lait, qui un jour toutes les richesses d'Indra submergea ? Serait-ce possible que tu t'incarnes dans l'esprit du plus humble de tes disciples ? Je t'en prie dis-le moi, ô ma déesse à la bonté éternelle !

 

21

Pure bonté, tu es ma mère, la femme sacrée, fidèle et mariée. Tu as les seins semblables à des bols en terre cuite, à tes poignets tu portes des bracelets en nacre, tu maîtrises toutes les formes d'arts et tu partages toutes choses avec celui qui porte le Gange dans sa chevelure. Tu as le teint de l'or le plus pur, et les cheveux du noir le plus abyssal. De toi émanent les rayons rougeoyants du soleil levant.

 

22

Émanant de l'arbre à souhait, comme une plante qui grimpe à son tronc, tu as fait de moi un homme mûr, qui n'a jamais fait qu'encenser les quatre Védas. Toi qui joues les biches effarouchées dans les vallées reculées de l'Himalaya, toi qui es la mère de tous les dieux, permets-moi de mourir sans jamais renaître, afin que je me fonde en toi.

 

23

Devenu toi, je n'aurai plus aucune pensée ni plus aucun espoir pour rien ni personne d'autre que toi. Je ne ferai plus partie de la foule de tes disciples et je n'admettrai plus aucune vérité que la tienne, ô ma déesse plus grande encore que les trois mondes réunis et qui est déjà apparue devant moi sous la forme du nectar des abeilles, tu es semblable au plaisir que j'ai éprouvé à manger de ce miel, tu es la perle de mes yeux…

 

24

la perle rouge du soleil levant sur l'horizon. D'une bague, tu es la perle qui ajoute encore de la beauté à l'anneau. Tu es le Jivatma [toile du monde, réalité] et le Para-atma [âme suprême], tu es l'âme sans qui mon existence ne serait pas. Si tu es la souffrance de ceux qui ne se prosternent pas à tes pieds, tu es le remède de ceux qui te respectent, te connaissent et t'adorent. Quant à moi, t'étant entièrement soumis, jamais plus je ne m'abaisserai devant ni hommes, ni dieux, ni saints.

 

25

Durant toutes mes existences, j'ai tant cherché la compagnie des saints ! Et tout ce que j'ai obtenu d'eux ne fut que la promesse de ne plus jamais renaître ! Et donc me voici encore, vie après vie, promesses après promesses, à pleurer à tes pieds ! Dis-moi, ô Mère de la Trimurti, dis-moi donc enfin, toi qui es le remède à l'Univers malade, dis-moi ce que je dois encore faire pour mériter ta miséricorde, toi que j'ai adorée sans faille !

 

26

Tes adorateurs sont ceux qui ont créé les mondes : l'architecte, le constructeur, le destructeur, tous t'adorent à leur mesure ! Alors qui suis-je ? Qu'osais-je encore te demander à l'instant, à toi qui portes en couronne les fleurs de l'arbre à souhait ? Miséricordieuse comme tu es, tu ne m'en voudras cependant pas et je sais que tu me traiteras avec grâce, même si humble et débile est ma condition.

 

27

Car déjà tu m'as purifié, moi l'humble et le débile. Tu m'as donné un cœur pour aimer et tes pieds en couronne. Grâce à toi, grâce à ta fontaine d'amour, à laquelle tu m'as permis de boire, je ne connais plus le vice ni le péché !

Ô Abhirami, au lieu de te prier, je ne devrais que te chanter…

 

28

car lorsque je te chante, comme une plante grimpante et fleurie, mon amour s'échappe de mon cœur et monte vers toi. Je t'adore, tu le sais bien, sans limite et sans faillir ! C'est d'ailleurs cette pénitence qui m'apporte la sérénité qui me permet d'espérer pouvoir un jour, comme tes adorateurs, entrer au royaume de Shiva : l'ultime récompense !

 

29

Notre récompense sera ta gloire rayonnante, depuis laquelle nous tirons tous notre force. Ô Shakti, toi qui es toute-puissante, toi qui es le salut des sages qui t'adressent leurs pénitences, ô Shakti, dont le pouvoir mène vers la connaissance de Shiva, tu es la graine dont la sagesse est la fleur.

 

30

Bien que tu ne t'en vantes pas, ma déesse, tu as fait tomber sur moi une pluie d’innombrables pétales, comme autant de symboles de ta grâce ! Grâce à toi je resplendis ! Quoi qu'il se passe à présent, et même si je dois me perdre dans l'océan, ce sera toi qui décideras, de me sauver ou de me noyer, car tu es l'unique et la multiple, la seule, l'indivisible déesse.

 

31

Avec celui qui siège à ta droite [Shiva], vous m'êtes apparue comme une seule et même personne, afin que je puisse sans difficulté vous aimer. À présent il est temps que je me livre entièrement à toi, car enfin je peux le dire : il n'y a nulle religion, nulle loi, nul secret, que toi-même, ma divine Mère, l'unique objet de tous mes désirs.

32

Le désir est un océan dans lequel je m'étais noyé. J'y avais été attiré contre ma volonté par Yama le seigneur de la mort, qui m'avait jeté dans cet abîme charnel pour y souffrir l'éternité. Mais grâce à l'adoration de tes gracieux pieds, qui reposent sur l'enfer lui-même, grâce aussi à ta bénédiction, que je reçus malgré tout sur ma tête imbécile, je suis à présent libéré de mes désirs et mon seul devoir n'est plus que de chanter ta gloire !

 

33

Je dois pourtant me tenir prêt pour le jour où Yama m’appellera, me jugera et me punira. Alors, ma si jolie jeune fille, aux seins fermes et délicieux, toi qui as séduit mon maître, tu me diras : « n’aie pas peur, mon fils ! » et je te répondrais alors en hurlant de joie, courant vers toi : « mère ! Mère ! ô ma mère ! Sauve-moi ! »

 

34

Courant vers toi, tes disciples se pressent de toute part en criant : «Abhirami, tu es notre seule protection ! » À tous ceux-là tu donnes alors ton propre paradis pour qu'ils y demeurent pour le restant de l'éternité !

Tu es la Sarasvati de celui qui a quatre faces [Brahma]. Tu es la Lakshmi de celui dont le collier est une guirlande de basilic [Vishnou]. Tu es la Parvati, à la gauche de celui qui médite au sommet du mont Kailash [Shiva]. Lotus depuis lequel jaillit le miel au soleil de midi, tu es aussi le plaisir éprouvé sous la lune.

 

35

La lune elle-même se baigne dans le nectar qui parfume tes pieds, que soigneusement tu gardes sur la tête de tes disciples. Tous les dieux de tous les univers te supplient, te prient et t'adressent leurs pénitences, à toi qui es pourtant endormie sur un océan de lait… Car enfin, tu es l'éternelle abondance de l'Univers !

 

36

Si vaste est d'ailleurs ton abondance, d'où découlent tous nos plaisirs. Tu es la destination vers laquelle mènent nos transes, qui ne s'achèvent jamais que dans ta divine clarté. Jadis imbécile, incapable de voir ou de comprendre, je sais aujourd'hui, à genoux devant toi, combien tu es sublime, combien ta grâce étincellera éternellement et purifiera mon existence de toute mon ignorance, ô ma déesse aux mains d'or.

 

37

Une de tes mains tient la poignée d'un arc fait d'une canne à sucre, l'autre tient des fleurs en guise de flèches. Tu portes une ceinture de pierres précieuses, des colliers de perles nacrées pendent à ton cou. Tes lèvres sont serrées, comme deux serpents, ô ma maîtresse, ma seigneuresse. Tu es drapée d'une robe de soie rouge qui recouvre les huit directions

 

38

Rouge vif sont tes lèvres, nacrées sont tes dents, qui donnent à ton sourire une beauté semblable à la rosée qui recouvre à l'aube la campagne. Tu es la reine de l'amour, du plaisir et de la tendresse. Tu es d'une telle beauté que tu déranges souvent Shiva dans ses méditations.

Afin que tu attires à toi mes désirs et que tu m'ouvres les portes du paradis, je te vénère, déesse à la taille fine, aux hanches chaloupées et aux seins ronds et lourds.

 

39

Je vénère donc tes pieds, semblables à des lotus, afin que Yama ne me trouve pas. Quant à ma récompense, elle se limite pour l'instant à apercevoir l'aube de ton regard. Si jamais je ne dois rien obtenir de plus de ma dévotion, alors je me sentirai glorieux, à jamais reconnaissant.

Si je ne mérite pas de me rapprocher plus près de toi, ce n'est pas ta faute, mais la mienne, ô partenaire de celui qui siège à ta droite et qui de son troisième œil fait périr par le feu les trois murs de l'illusion [Shiva].

 

40

Abhirami, au milieu de ton front tu as toi aussi le troisième œil, duquel tu contemples tous ces dieux qui te prient et te tancent, tout en demeurant invisible aux simples mortels… Moi aussi j'ai l'ardent désir de te voir et j'espère que mes vies précédentes me le permettent un jour !

 

41

Dans cette vie-ci déjà je t'ai vue : tu avais l’œil comme une fleur, tu étais accompagnée de ton divin amant, et alors que vous vous êtes mêlée à la foule de vos disciples, ici même, un jour tu as posé tes pieds sur ma tête.

 

42

Sur ta nuque sont accrochés des colliers de perles de nacre qui sont comme des ornements à tes seins, robustes comme des montagnes, ceux-là mêmes qui sans peine séduisirent Shiva. Séductrice sans obstacle, tu as le bas-ventre qui se contorsionne comme le cobra et tes soupirs sont des mots délicieux qui attirent, subjuguent et conquièrent… À tes chevilles, tu portes les Védas en bracelets…

 

43

Toi dont les chevilles sont si menues, tu as dans une main le lasso et dans l'autre l'aiguillon. Tes flèches faites de fleurs sont dans ton carquois, où sont aussi les plus belles déclarations d'amour. Ainsi armée, tu as pourtant vaincu les démons Tripurasura, ceux-là mêmes qui avaient comploté contre notre Seigneur Shiva qui avait empoigné son arc céleste et tiré ses flèches de foudre.

 

44

Même si tu vis au côté de notre seigneur tout-puissant, tu demeures sa mère, car tu es la plus importante de toutes les déesses. Il me serait d’ailleurs bien inutile de chercher une autre divinité à aimer, car maintenant que je te suis entièrement dévoué, je ne pourrai plus être soumis à une autre.

 

45

Soumis, dévoué, à tes pieds, que je vénère sans faillir, tu es ma déesse ancestrale, pourtant je te connais si mal. Tout ce que j'entreprends pour me rapprocher de toi n'est qu'acte manqué. Ma déesse, toi qui n'es que sagesse, pour qui la haine et la rancœur n'ont pas lieu d'être, je me prosterne à tes pieds pour te demander de me pardonner.

46

Pardonner la haine et la rancœur de tes adorateurs, voilà quelque chose qui n'est pas nouveau pour toi, qui résides à la gauche de celui qui a la gorge noire et dont les bûchers funéraires sont le domaine. Même certains d'entre eux ont fait des crimes impardonnables, ne sont-ils pas tous tes fils ? N'es-tu pas de tous, la mère ? Quand bien même tu ne me pardonnerais pas, je continuerai jusqu'à mon dernier souffle à t'adorer.

 

47

Avec toi, j'ai trouvé la divine méthode qui permet à mon esprit limité d'apprendre ce que mes lèvres bavardes ne pourront jamais décrire correctement. Au-delà des sept mers, plus haut encore que les sept montagnes, entre le Soleil et la Lune, se trouve cette vérité :

 

48

La lune scintillante a fait de ta chevelure sa demeure, tes bras sont autour de ses épaules, ton corps sent le parfum des fleurs les plus fragiles. Abhirami, même si tu apparaissais à cet instant, il s'ensuivrait toujours une éternité d'absence…

Une autre peau, une autre chaire, un autre sang… Nos corps ne sont que des cabanes…

 

49

des cabanes qui hébergent des corps, des âmes, le temps d'une vie. Nous emménageons de l'une à l'autre, selon le bon vouloir de Yama. D’innombrables fois encore nous nous inquiéterons, nous tremblerons, nous chuterons… Alors tu nous apparaîtras, accompagné de tes bracelets à clochette « N'ayez pas peur » diras-tu encore, d'une voix plus douce encore que la plus belle des mélodies jouées à la lyre.

50

Douce et puissante maîtresse, tu es dans les quatre faces de Brahma, tu es la force de Vishnou, dans tes mains tu tiens les cinq flèches florales, qui, quand elles touchent leurs cibles, procurent le plaisir, ce même plaisir qui est l'âme de l'univers. Ô sombre Shyamala, toi qui portes un collier de serpents entremêlés, ô plus sombre encore Matangui, fille du sage Matanga, tu es pourtant notre unique soleil.

51

Tu es l'unique espoir des dieux mêmes, qui sont plusieurs fois venus te demander protection, alors que les démons menaçaient l'existence et que leur pouvoir dépassait celui de Shiva, qui pourtant détruisit les Tripuras d'un simple sourire. D’innombrables fois les dieux ont imploré ton aide, pleurant à tes pieds comme je le fais aujourd'hui.

Ô Mère suprême, ceux qui t'aiment connaissent leur récompense : ils ne mourront ni ne renaîtront jamais plus sous le soleil

 

52

Les chevaux qui mènent la course du soleil, des palanquins portés par d'incontrôlables éléphants paniqués, une pluie d'or, une abondance de toutes les richesses de la Terre, voici, pour tes disciples dont la naissance fut la dernière, de bien maigres récompenses !

 

53

La taille fine, drapée d'un sari de soie rouge qui recouvre tes seins fermes, couverte de bijoux et de perles scintillantes, maquillée de poudre d'or… De sylphides libellules volent autour de ta chevelure, parfumée au jasmin… Ton troisième œil ouvert sur ma destinée : n'est-ce pas là la plus belle des visions à méditer ?

 

54

N'est-ce pas que celui qui pense avec trop de profondeur ne pourra qu'attirer à lui l'incompréhension et les insultes ? La calomnie, les fausses accusations, ne sont-elles pas à la base de la souffrance ? Car enfin, les méchants et les sots, jamais n'ont eu la chance de toucher tes pieds et jamais ils ne t'ont adressé leurs prières. À tes yeux, ils ne sont que des torches sur le point de s'éteindre.

 

55

Semblable à des milliards de torches enflammées, tu es le feu qui embrase l'esprit des millions d'adorateurs qui trouvèrent la paix dans ta contemplation. Que l'on croit ou non en ton existence, tu es la seule vérité qui est, qui a été et qui sera. Cette vérité est la seule chose à posséder ainsi que la seule force à maîtriser.

 

56

Toutes les forces de l'univers émanent que de toi et ne sont qu'une, comme autant d'incarnations de toi-même sous diverses formes. Tu es au-dessus de tout ce que tu contemples, tout en ne cessant jamais d'occuper l'esprit de ceux qui te contemplent et qui sont la foule innombrable dont font partie Shiva et Krishna qui dort dans une feuille de ficus.

 

57

Avec les deux poignées de riz que Shiva t'a données en offrande, tu as réussi à nourrir l'humanité pour l’éternité. Dans notre si belle langue tamoule, fait moi donc chanter tes louanges, et nourris-moi, toi qui as bien nourri ceux qui chantent le mensonge et la déperdition !

 

58

Tes seins sont comme le bourgeon du lotus, ton trône est de fruits et de fleurs, ta demeure est mon esprit et tu es la pluie de pitié qui toujours raviva ma vie. Je n'ai jamais rien connu d'autre que ton visage, semblable au lotus qui bourgeonne, et tes fines mains ointes de henné n'ont jamais été que mon seul refuge.

 

59

Seul refuge pour m'échapper, je n'ai jamais eu que mes pensées, qui m'ont toujours mené à toi, qui est armée de l'arc en canne à sucre, armée des cinq flèches florales. Cependant je te le redemande, ô toi la Mère de l'univers, toi qui as les pieds les plus doux, pardonne-moi, aime-moi, ne me punis pas. Considère-moi comme un fils qui n'a jamais cessé de boire ton lait.

 

60

Tes paroles sont douces et sucrées comme le lait maternel, et tes pieds reposent sur la tête de Vishnou comme au sommet de la chevelure emmêlée de Shiva. Tous les dieux t'adorent avec dévotion, lorsqu'ils chantent les Védas ou qu'ils prononcent le « ôm ». Tu as pourtant aussi daigné t’intéresser à moi, qui ne suis pas plus digne qu'un chien.

 

61

Je n'étais rien qu'un chien errant quand tu m'as rencontré pour la première fois et que tu décidas, dans ton infinie miséricorde, de prendre en main ma vie. Ce fut la plus belle chose qui me soit arrivée depuis, et tu en es devenue ma reine, ô fille des montagnes, sœur de Vishnou aux yeux rougeoyants.

 

62

Du Mont Méru, qui va de l'enfer jusqu'au ciel, en traversant la Terre et l'Univers en leur centre, Shiva se fit un arc flamboyant avec lequel il détruisit les trois cités [Tripuras]. Jetant dans la mort l'éléphant imprudent qui avait osé l'attaquer, il se saisit de sa peau et s'en fit un pagne. De son combat il garda une cicatrice.

Divine mère, tes armes sont différentes : tu as un arc en canne à sucre et tes flèches sont des fleurs. Voici ce que toujours je garde à l'esprit quand j'annonce ta présence dans les ténèbres.

 

63

Annoncer la bonne nouvelle, chanter que tu es la déesse qu'adorent en vérité les six religions, voilà une tâche aussi vaine que de vouloir casser un rocher en le frappant d'un bambou. Malgré tous mes efforts, les sectateurs, même s'ils reconnaissent ta grandeur, éprouvent toujours le besoin de s'adonner à leur folie.

64

Quant à moi, ce serait folie que j'abandonne ta contemplation pour m’intéresser ne serait-ce qu'un instant à ces petits, tous petits dieux. Jamais je ne chanterai autre chose que ta gloire et les reflets qui en émanent et qui s'incarnent dans chaque atome de l'univers.

 

65

L'univers, le ciel, la glorieuse Terre furent témoins des exploits de Shiva, dont le moins glorieux fut la combustion instantanée de Kama, le dieu de l'amour. Alors que Shiva entra en pénitence pour expier son crime, tu ne te détournas pas de lui, tu l'aimas encore et lui donnas un fils, Murugan, le dieu de la guerre, le successeur d'Indra : voici ta véritable puissance !

 

 

66

Tout puissant, je ne le suis pas et à part les fleurs comme souliers, je ne possède rien d'autre que la feuille qui vient choir à mes pieds. Toi qui sièges à côté de celui qui domine le mont Kailash, pardonne-moi si mes paroles t'ont semblé insensées, je ne possède pas même mes mots, qui ne sont que le chant sacré de l'univers, celui-là même que tu chantes.

 

67

Chanter tes milliers de noms, les prier chacun leur tour, voilà ce que j'ai fait tout au long de ma vie, sans fléchir un instant, sous peine de perdre pied et de me retrouver à mendier la pitance dont tu m'as toujours pourvue. Sans toi, j'errerais comme un chien aux quatre coins de la terre.

 

68

La Terre, L'eau, le feu, le vent et le ciel, le goût, la vue, l’ouïe, l'odorat et le toucher, tout est enraciné là où tu poses tes pas, et ceux qui se prosternent à tes pieds trouveront la rédemption ainsi que de nombreuses autres richesses.

69

Depuis les boucles de ta chevelure parfumée, les richesses abondent : la connaissance illimitée, un esprit jamais fatigué, une divine beauté… Tout cela et bien plus ils auront, ceux que tu as bénis en posant sur eux ton délicieux regard.

 

70

Ma vue se remplit de lumière, mes yeux se troublèrent, je tremblais de joie le jour où je t'aperçus pour la première fois dans le jardin de Kadamba. Entre tes mains et tes seins tu tenais une vina avec laquelle tu jouais un air envoûtant. Tu t'accompagnais en chantant une douce mais profonde mélodie. Annonçant la fin de ma nuit, tu étais belle comme le rayon vert qui déchire l'horizon avant le lever de ton soleil.

 

71

Ta magnificence est sans pareil, je me suis tant fatigué à la dire ! Pour nous montrer le chemin, tu as foulé les Védas de tes pieds, rendant ainsi ces textes sacrés semblables à la plante rampante et grimpante qui s'insinue partout sans contrainte.

 

72

Mourir n'est d’ailleurs pas même une contrainte pour moi car si, malgré mes efforts, je dois encore naître dans ce monde de souffrance, ce sera alors ton problème, Abhirami, pas le mien. Après tout, ce ne sera pas ma faute, mais la tienne. Que n'ai-je fait pour te plaire ? Et tout cela serait en vain ? N'en seras-tu pas alors rouge de rage ?

 

73

Rouge sont les roses du jardin de Kadamba que tu portes en guise de diadème, quand, à minuit, bouquets de fleurs à la main, tu attends ton amant, Shiva, le seigneur de la nuit et de la mort. Mais alors, même à ce moment-là, tu ne m'oublies pas et dans ta grande pitié, tu me gardes une place à tes pieds.

 

74

Tous se prosternent à tes pieds : Shiva aux trois yeux, les quatre Védas, de même que Vishnou et Brahma. Faisant ainsi, ils gagnent leur place à Indrapura, au sommet du mont Méru. C'est là qu'est situé le merveilleux jardin de Karpaga, irrigué par des torrents de nectar. Au cœur de ce bois merveilleux dansent des jeunes filles, qui même dans l'ombre des arbres à souhait, brillent comme cent mille soleils.

 

75

Dans l'ombre de l'arbre à souhait, ils vivent dans la joie éternelle, certains que plus jamais ils ne renaîtront d'une autre mère.

Au-dessus des mers, au-delà même des quatorze domaines de l'univers, je sais qu'il y aura toi et ton corps, ta chevelure fleurie.

 

76

Penser à toi et à ta miséricorde, voilà ce qui souvent m'a permis de ne pas me trouver sur le chemin qu'emprunte la Mort. Aide-moi donc encore une fois, ô toi qui es Bhairavi, la mort qui détruit la mort, toi qui es suivi d'une nuée d'abeilles, toi qui es à la gauche de Shiva, interfère auprès de lui.

 

77

Que tu sois Bhairavi, Panchami, Pasangusa, Panchabani, Kali, Mandali, Malini, Sooli, Varahi [déesse-cochon protectrice de la vallée de Katmandou], que tu sois Durga, la grande vengeresse destructrice des pêcheurs et des méchants… Quels que soient tes noms, tu es celle que les quatre Védas encouragent à chanter.

 

78

Chanterai-je encore longtemps tes seins, doux et fermes comme l'ivoire, rond comme un vase de céramique, sentant l’encens que l'on fait avec du bois de santal ? Contemplerai-je encore sur eux tes colliers de perles de nacre dont la brillance n'a d'égal que celle de tes dents ? Ta peau blanche comme la Lune ? Tes lèvres brillantes comme deux rubis ? Ô Abhirami, toi qui es aussi Valli, la maîtresse de Murugan, pose ton regard miséricordieux sur moi.

 

79

Toi qui sauves d'un simple regard, écoute ceux qui t'adorent : ils témoignent de moi ! Ils te raconteront comment j'ai depuis longtemps pris le chemin royal pour te rencontrer ! Pourquoi devrai-je donc mourir aujourd'hui ? Et tomber dans une éternité d'enfer ? Par la seule faute de ceux qui font de la médisance un commerce ?

 

80

À la compagnie des sournois, je préfère demeurer avec toi, qui m'as introduit dans la foule de tes disciples pour connaître une vie de douceur, sans obstacle ni regret.

Mais voilà que tu apparais devant moi, ô ma déesse, mes yeux dansent à ta vue !

 

81

Ma déesse, jamais je ne m'abaisserai devant d'autres dieux, car je sais maintenant qu'ils sont tous à ton service. Je ne les suivrai pas mais je ne leur chercherai pas non plus querelle !

Abhirami, avec une poussière de ta sagesse, tu m'as ouvert les yeux, qui sont à présent inondés de ta lumière.

 

 

82

Semblable à un brasier de bois vert, la lumière qui émane de ton corps éclaire l'univers tout entier. Ma pénitence t'a touchée, tu es venue ! Mon esprit s'emballe et me précipite dans un océan de bonheur. Comment pourrais-je oublier ce moment d'extase que tu m'offres en ce jour nouveau ?

 

83

Jour et nuit, il pleut à tes pieds une pluie de pétales et de bourgeons, ainsi que la rivière Gange qui tombe directement du ciel. Toujours à tes pieds, il y a Indra armé de sa massue, Airavata, son éléphant blanc à mille têtes et Kapanga, l'arbre à souhait.

 

84

Tu es couronnée de gloire, tout ce que tu souhaites se réalise, Toi dont le déhanché est l'arme la plus redoutable. Toi dont ta lumière ne se pose pourtant pas sur ceux qui t'ont déçue, tu m'as garanti que jamais plus je ne renaîtrais !

Vous tous ici présents, témoins de ce miracle, adorez donc Abhirami, afin que vous aussi ne renaissiez plus !

 

85

Comme vous je peux en témoigner, la déesse de Tripura est apparue dans les nues, des nuées d'abeilles la suivaient. J'ai vu son arc de canne à sucre, j'ai vu ses lèvres fines, ses seins recouverts de poudre de safran. Puis d'un geste brusque de la main, elle a jeté son bracelet dans la nuit afin de mettre un terme à mes souffrances.

 

86

D'un revers de la main, alors que le seigneur de la mort s'avançait vers moi son trident levé, la déesse honorée par Vishnou et Brahma et que chantent les Védas, d'une voix plus douce encore que le lait et le sucre de canne, fit apparaître dans le ciel obscur une lune !

 

87

Aucun mot, aucune pensée ne pourront jamais te décrire, toi qui m'es apparue sous une forme à la fois simple et grandiose.

Son méfait accompli, honteux de son acte, levant les yeux vers toi, qui vint à sa rencontre, Shiva, le meurtrier de Kama, tomba amoureux et trouva en toi un refuge pour faire pénitence.

 

88

Cherchant un refuge, je suis venu à toi, ne me compare donc pas à tes autres disciples, ne me quitte pas et ne me renvoie pas. Tue la femme de Shiva, Shiva qui coupa une des têtes de Brahma, qui brûla la ville de Tripura, qui fit du Mont Méru un arc et de l'énergie de l'univers une flèche, et qui pour offrande, te fit une place sur le glorieux trône de Kailash.

 

89

Tu es le glorieux lotus qui procure le repos à ceux qui s'endorment au-dessous. Ma déesse, quand sonnera l'heure véritable de mon trépas, revient à moi avec ton amant le Seigneur de la Lune, Somnath [Shiva], qu'ensemble vous me bénissiez afin que la tristesse et la peur n'aient pas d'emprise sur moi.

90

Florissant dans mon esprit comme un bourgeon de lotus au printemps, tu en as fait sortir la tristesse et les peurs. À présent je n'ai plus besoin des plaisirs terrestres, si délectables soient-ils, je n'ai plus d'attache.

Toi qui aida les dieux à récolter l'écume de l'océan de lait, tu m'as fait goûter au meilleur des nectars en m'offrant la vision de tes fines hanches.

 

91

Fines sont tes lèvres, comme deux éclairs éclairant la nuit. Souples sont tes seins comme le saut de la biche. Abhirami, ceux qui te prient sont les sages qui véritablement connaissent les Védas. Tu exauceras leurs désirs et sur l'éléphant blanc d'Indra tu les installeras afin qu'ils connaissent eux aussi la paix de l'esprit.

 

92

Comme la poussière d'or devient lingot, mon esprit a été fondu pour être versé dans un moule qui a fait de moi ton esclave. Je suis condamné à chanter tes louanges, à l'unisson de la Sainte Trimurti [Brahma, Vishnou, Shiva]. Incapable de suivre les pas d'un autre ou même de sourire à une autre.

 

93

Ce que l'on dit de toi te ferait sourire : tu serais née aux confins des montagnes, d'un roi qui n'avait que quelques sommets enneigés pour royaume. Ce que je sais, c'est que tu as toujours été l'impératrice de l'Univers, que tu as dépassé la mort et tu ne connaîtras plus de naissance. Tu n'as ni commencement, ni fin et ceux qui parlent de toi sont des menteurs, car il est vain d'utiliser des mots pour te décrire. Ceux qui viennent à toi n'empruntent pas le chemin du langage mais celui du désir !

 

94

Tes disciples ne désirent que toi, ne pensent qu’à toi. Leurs yeux sont mouillés de larmes de joie, ils tremblent, leur esprit s'emplit de bonheur ! Ils ont tout abandonné pour toi et tu as fait d'eux des fous, qui balbutient, le regard livide et l’œil écarlate. Voici donc tes amants, ô ma déesse ! Voici le bon et le juste chemin qui sied à ton amour !

 

95

Le bien comme le mal, voilà qui m'est bien égal. Pour ce que j'en sais, rien ne m'appartient, ni ma vie, ni le reste. Tout ce que j'ai, c'est de l'amour à te donner, fille de l'Himalaya, éternelle montagne de vertus, océan de miséricorde car tu es la plus belle et la plus tendre des amies.

.

96

Tendrement tes bras s'enroulent autour de mes épaules. Ouverte comme les pétales du lotus, tu es nue, pure, parfaite. Douce comme le plumage d'un paon, tu maîtrises tous les arts de l'amour. Ceux qui t'adorent avec toute la vigueur dont ils sont capables, tu fais d'eux les seigneurs des sept mondes, tu les fais trôner au cœur du soleil.

 

97

Le Soleil, la Lune, la Flamme qui jaillit dans le foyer, Kubera, le dieu des richesses et des voleurs, Indra, le seigneur des seigneurs, Agastya, la sagesse des Védas, Brahma, Vishnou, Shiva et ses fils, Ganesh et Murugan, Kama le dieu de l'amour, tué puis ressuscité par Shiva, voici quelques-uns parmi la foule innombrable de tes adorateurs !

 

98

Tes adorateurs n'avaient qu'un pot de fer pour reposer leur tête. Un pot avec lequel ils recevaient l'eau du Gange et ce que ta manne leur offrait chaque jour. À présent ils reposent sur ta cuisse, trouvant en toi l'ombre du lotus. Versatile rossignol, tu t'ouvres à ceux qui savent, mais tu n'accompagnes pas ceux qui se perdent.

 

99

Dans le bois de Kadamba, les rossignols frénétiquement volent autour des arbres à souhait. Dans les hauts pâturages de l'Himalaya, les paons paradent sous un soleil dansant. Au Kailash, un cygne se pose sur un lotus.

Shiva t'attend.

 

100

Il t'attend pour couvrir ton corps de caresses. Parfumée, la peau satinée, les dents nacrées, les épaules nues, une guirlande de glycine en collier, tu le rejoindras, ton arc de canne à sucre et tes flèches de fleurs à la main.

Jamais je ne t'oublierai, ô ma déesse aux yeux de biche.

 

101 – épilogue

Jamais ils ne souffrent ceux qui dans cette vie se consacrent à Abhirami, la mère de nous tous, celle qui créa l'univers et qui depuis le protège sans relâche. Les reines du char cosmique dans une main, l'arc de canne à sucre dans l'autre, rougeoyante et sauvage, elle est venue à ma rencontre, celle qui jamais ne ferme son troisième œil !

 

Kali

 

ABHIRAMI ANTHADHI (le chant de la déesse)

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