Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

Les coutumes funéraires grecques et germaniques

Les Coutumes funéraires des héros grecs

« Pour les héros comme pour les morts, on choisit des animaux mâles et de pelage noir ; les dieux ont des exigences plus variées ; chacun a ses préférences. Sacrifier se dit « thuein » pour les dieux, « enagizein », c'est-à-dire consacrer, rendre tabou, pour les morts et les héros. On immole le matin aux dieux ; aux héros, primitivement la nuit ; plus tard, l'après-midi. L'animal offert aux dieux est mangé par les sacrifiants, après qu'ils aient brûlé symboliquement en hommage aux Immortels les os enveloppés d'un peu de graisse [...]. L'animal offert aux héros n'est pas mangé, car les morts boivent eux-mêmes le sang qui coule jusqu'à eux. De là des différences dans la manière de tuer la victime. Dans le sacrifice aux dieux, on lève la tête pour couper la gorge. Dans l'immolation aux puissances souterraines, on incline la tête vers le bas et l'on incise largement (entemnein), non seulement la trachée, mais la carotide, de façon que le sang coule dans la fosse de l'autel qui est bas, rond et creux. Après quoi le corps tout entier, non écorché, est brûlé sur cette eschara [autel]. L'autel des dieux, plus élevé, s'appelle bômos. Tout cela prouve que les Grecs s'imaginaient les héros résidant dans la terre et avides de sang, comme les autres morts. » M. Delcourt, Légendes et cultes de héros en Grèce.

Ces quelques lignes de l’helléniste belge Marie Delcourt (1891 - 1979) sont une introduction idéale, à laquelle il faut joindre les textes complets des deux funérailles les plus célèbres de la mythologie européenne: celles de l'achéen Patrocle et du troyen Hector. Étudiées par les écoliers de la Grèce antique et de Rome, puis par les universitaires européens, les funérailles de Patrocle, l'ami intime d'Achille, occupent tout l'avant-dernier chant de l'Iliade, tandis que l'épopée elle-même se clôt sur les pitoyables funérailles d'Hector, vainqueur de Patrocle et plus grand ennemi d'Achille.

Homère aborde ici clairement les principales étapes marquant le déroulement de funérailles modèles. Ces funérailles sont en effet modèles, car elles se déroulent sous l'égide d'un ami, Achille, ou d'un père, Priam. Ces deux personnages, rongés par la tristesse et brisés par la guerre, ne croient plus en rien si ce n'est en la stricte pratique des rituels ancestraux. Ce sont ces rituels qui vont permettre à Patrocle et à Hector de rejoindre les Champs Élysée, et non de terminer au plus profond du Tarare, parmi les âmes du commun.

Commençons par les funérailles de Patrocle, extrait du chant 23 de L'Iliade (trad. Bitaubé) :

*

Tout gémissait dans Troie. Cependant les Grecs, arrivés aux bords de l'Hellespont et près de leurs vaisseaux, se dispersent dans leurs tentes. Achille ne permet point aux Thessaliens de se retirer. Entouré de leurs cohortes belliqueuses, il dit :

« Braves combattants, chers Compagnons, ne dételons pas encore nos coursiers vigoureux ; approchons de ce lit funèbre avec nos chars ; offrons à Patrocle le tribut de nos regrets et de nos larmes, honneurs qui sont dus aux morts. Ne détachons les coursiers, et ne prenons tous de la nourriture, qu'après avoir satisfait aux témoignages de notre amère douleur. »

À ces mots les cohortes nombreuses font éclater leur douleur. Achille est à leur tête, et les superbes coursiers sont conduits trois fois autour du corps de Patrocle : l'air retentit de plaintes lugubres ; et Thétis [mère d'Achille], au milieu des Thessaliens, les excite elle-même à la tristesse et au deuil. Le sable est mouillé de leurs pleurs, leurs armes en sont inondées, tant ils regrettent ce héros, qui fut la terreur des ennemis. Achille, ouvrant le deuil, tire de fréquents soupirs du fond de son cœur ; et posant ses mains ensanglantées sur le sein de son ami :

« Réjouis-toi, ô Patrocle ! quoique tu sois dans les enfers. J'accomplirai tout ce que j'ai promis ; je t'ai juré de traîner Hector jusqu'en ces lieux pour le livrer aux animaux dévorants, et de faire mourir autour de ton bûcher douze jeunes Troyens d'un sang illustre, dans le courroux dont m'enflamme ta mort. »

 

 

Et traitant le noble Hector avec la plus grande barbarie, il le fait étendre devant le lit de Patrocle, le front dans la poussière.

Les Thessaliens déposent leurs armes brillantes, détellent leurs bruyants coursiers, et s'assemblent en foule devant la tente du petit-fils d'Æcus. Il leur donne avec splendeur le repas funèbre. Des troupeaux de bœufs tombent égorgés, poussant de rauques et sourds gémissements ; des troupeaux de chèvres et de brebis bêlantes sont immolés, et des porcs, aux dents éclatantes, gras et succulents, sont étendus et fument devant les flammes d'Héphaïstos ; le sang des victimes ruisselle à grands flots autour du corps de Patrocle.

Cependant, et non sans peine, les rois conduisent vers Agamemnon Achille, toujours désespéré du trépas de son ami. Dès Qu'ils entrent dans la tente, le chef des Grecs ordonne à ses hérauts d'allumer le feu sous une grande urne, dans l'espoir d'engager Achille à laver le sang et la poussière dont il est souillé : mais il le refuse d'un ton ferme, et scelle d'un serment son refus.

« J'en atteste Zeus, le plus élevé des dieux, il ne m'est pas permis d'approcher du bain avant d'avoir mis Patrocle sur le bûcher, érigé sa tombe, et de lui avoir consacré l'offrande de ma chevelure ; car, tant que je serai parmi les vivants, je n'éprouverai pas une seconde fois la douleur dont je me sens pénétré. Je prendrai part maintenant au festin, quelqu’odieux qu'il soit à ma tristesse. Mais, Atride, roi des guerriers, ordonne que dès l'aurore on amène le bois de la forêt, qu'on dresse le bûcher, et qu'on prépare les honneurs qui doivent accompagner son ami au ténébreux empire ; qu'une grande flamme consume promptement le corps de ce héros ; et que les troupes, n'ayant plus sous leurs yeux ce spectacle funeste, retournent aux travaux de la guerre. »

Les chefs se rendent à tous ses désirs. Le repas étant prêt, chacun se hâte de jouir de l'abondance ; et, ayant retrouvé ses forces, va dans sa tente chercher le repos. Achille, entouré de ses nombreux Thessaliens, se couche sur la terre purifiée par l'onde au bord du rivage que la mer bruyante vient battre de ses flots ; et il remplit l'air de profonds gémissements. […] L'Aurore, paraissant avec ses doigts de rose, les trouve encore versant des larmes autour du cadavre d'un héros si digne de leurs regrets.

Cependant Agamemnon veut qu'une troupe nombreuse d'hommes et de mulets sorte des tentes, et se hâte d'amener du bois de la forêt ; un guerrier distingué se charge de les conduire. Les hommes partent précédés des mulets, et tenant en main des haches tranchantes et de forts cordages. Ils vont gravissant, descendant, remontant, et suivant des chemins tortueux. Arrivés au milieu de la forêt d'Ida, arrosée de sources, leurs mains, armées du large acier, abattent les chênes majestueux, qui tombent en faisant gémir profondément la terre. Ils fendent les troncs et les attachent aux mulets, dont les pas deviennent rapides, empressés d'arriver dans la plaine à travers l'épaisseur des buissons. La troupe des bûcherons les suit, chargée des mêmes fardeaux. Ils déposent ces bois sur le rivage, où Achille avait prescrit d'élever une tombe pour Patrocle et pour lui-même.

Après avoir entassé le bois dont la forêt vient d'être dépouillée, la troupe attend de nouveaux ordres. Alors Achille commande à ses Thessaliens belliqueux de revêtir l'airain et d'atteler leurs coursiers. Ils accourent revêtus de leurs armes, et montent, écuyers et chefs, sur les chars qui ouvrent la marche, et que suit une nuée d'immenses légions. Au milieu d'eux est le corps de Patrocle porté par ses compagnons, et couvert des cheveux entassés qu'ils se coupent pour les lui consacrer. Le grand Achille paraît ensuite, soutenant de ses mains la tête de son ami. Plongé dans une sombre tristesse, il conduisait ce noble compagnon au tombeau.

Arrivés au lieu qu'il leur a marqué, ils déposent le corps, et dressent le bûcher pour satisfaire cette ombre magnanime. [Alors s'élève une nouvelle pensée dans l'esprit du héros : il coupe sa chevelure flottante d'un blond éclatant ; et attachant l'œil sur l'empire de la mer il dit en soupirant :]

« Puisque je ne dois jamais revoir ma terre natale, je veux qu'un héros, que Patrocle emporte cette chevelure aux enfers. »

Cet hommage réveille la douleur et le deuil de tous les assistants : et le soleil, en terminant sa carrière, les eût laissés dans les pleurs ; mais Achille s'approchant d'Agamemnon, dit :

« Prince dont nous respectons la voix, le sort ramènera la saison des plaintes ; ordonne que les troupes s'éloignent du bûcher, qu'elles aillent renouveler leurs forces. Nous aurons soin des funérailles nous auxquels surtout appartient ce devoir : que les chefs seuls restent avec nous pour l'accomplir. A ces mots Agamemnon donne l'ordre, et les troupes se dispersent dans leurs tentes.

Alors ceux qui veillent au soin des funérailles, entassent les chênes, dressent un bûcher, qui occupe dans sa longueur et dans sa largeur cent pieds d'étendue. Le cœur serré de tristesse, ils placent Patrocle au haut du bûcher. On immole et on dépouille une grande multitude de brebis grasses et de bœufs à la corne redoutée. Le magnanime Achille couvre de la graisse de ces victimes tout le cadavre, autour duquel il amoncelle leurs corps ; tenant de grands vases, il verse aux deux côtés du lit funèbre le miel et l'huile. Il y précipite quatre coursiers vigoureux, en poussant de longs gémissements. Des neuf dogues qu'il nourrissait de sa table, il en égorge deux, et les livre au bûcher. Il y livre douze rejetons de nobles Troyens, qu'il a percés de son fer dans son courroux, que rien ne pouvait arrêter. Enfin il porte au bûcher la flamme invincible pour le dévorer ; et, faisant retentir l'air de ses cris douloureux, il appelle son fidèle compagnon :

« Reçois mes adieux, ô Patrocle, et ressens quelque satisfaction dans le séjour même des ombres. J'ai rempli mes promesses ; douze jeunes Troyens d'un sang illustre vont être consumés avec toi par les flammes : je n'y livre point Hector, il sera la proie des animaux carnassiers. » [...]

Cependant le bûcher de Patrocle tardait à s'embraser. Alors l'impétueux Achille s'écarte ; il implore Borée et le vent d'occident ; il leur promet des sacrifices somptueux ; et, leur faisant de grandes libations d'une coupe d'or, il les conjure d'accourir pour allumer promptement le bûcher et consumer le cadavre. […]

Les vents sortent avec un tumulte horrible, chassent devant eux les nuages, arrivent sur la mer enflée sous leur baleine sonore ; et, touchant aux rives de Troie, fondent sur le bûcher ; les flammes s'élèvent jusqu'au ciel avec un bruit éclatant. Durant toute la nuit les vents agitent les flammes de leur souffle impétueux ; et Achille, tenant une coupe profonde, puise le vin dans une urne d'or, et arrose à longs flots la terre de libations, appelant à haute voix l'ombre du malheureux Patrocle. Tel qu'un père se désole en consumant les os d'un fils prêt à former les nœuds de l'hyménée, et dont la mort plonge dans le deuil les infortunés dont il tenait la naissance : tel Achille se désolait en consumant les os de son ami ; et se traînant autour du bûcher, son cœur sans relâche exhalait de profonds soupirs, jusqu'à ce que, l'étoile du matin paraissant sur la terre pour annoncer le jour, suivi de l'aurore qui dorait la mer de ses rayons, les flammes commencèrent à s'amortir, et enfin s'éteignirent. Les vents revolent alors dans leur demeure à travers la mer de Thrace, qui, furieuse, s'enfle en mugissant sous leur passage. Et le héros, qui s'éloigne du bûcher, se repose, épuisé de fatigue ; le doux sommeil vient fermer sa paupière : mais bientôt réveillé par le tumulte des chefs qui s'assemblaient en foule, il se lève et leur tient ce discours :

« Agamemnon, et vous princes de la Grèce, achevons d'éteindre avec la liqueur du vin les flammes, qui ont répandu leur ardeur ; dévorante dans tout le bûcher ; et soyons attentifs à recueillir les os de Patrocle. Il est facile de les reconnaître ; il était étendu au milieu du bûcher ; sur les bords ont été consumés les captifs, confondus avec les chevaux. Renfermons dans une urne d'or ces restes précieux, enveloppés deux fois de la graisse des victimes, et qu'ils reposent dans cette urne jusqu'à ce que je descende moi-même aux royaumes sombres. Je ne veux point qu'on lui érige encore de magnifique tombeau ; contentons-nous de l'ensevelir avec peu d'appareil. Tous qui me survivrez, vous pourrez, avant de couvrir la mer de vos navires, élever un monument vaste et pompeux.

*

Les funérailles d'Hector (fin du chant 24) sont en quelque sorte le négatif de ceux de Patrocle. Les constantes présentées par les deux versions sont les points essentiels de la coutume indo-européenne.

*

Achille, avec la rapidité d'un lion, se précipite hors de sa demeure, accompagné de deux pages. Ils détellent les mules et les coursiers, conduisent le cadavre d'Hector dans la tente, le placent sur un siège, puis déchargent du char les dons destinés à la rançon du mort, et y laissent deux riches manteaux et une tunique fine pour en couvrir le corps que l'on remmènera dans Troie.

Achille, appelant ses captives, leur ordonne de laver ce corps, de le parfumer d'essences loin des yeux de Priam, de peur qu'à l'aspect de son fils sa douleur réveillée n'enflamme son courroux, et ne l'expose à la fureur du héros qui, dans le premier transport, immolerait peut-être le vieillard. Après que les captives ont lavé ce corps, qu'elles l'ont parfumé d'essences, et couvert de la tunique et des manteaux, Achille aidé de ses compagnons, l'étend sur le lit funèbre, et le place sur le chariot éclatant. Il pousse ensuite des soupirs, et appelant le fantôme de Patrocle, il s'écria :

« Ne t'irrite point, ô mon cher Patrocle, si tu apprends dans les enfers que j'ai rendu le noble Hector à son père. Les dons qu'il m'a faits ne sont point indignes de nous ; fidèle au plus saint devoir, je veux ne m'en réserver qu'une légère partie, et les consacrer à tes mânes. »

Puis, se tournant vers Priam, il dit :

« Vieillard, ton fils est à toi selon tes désirs, il est couché sur un lit funèbre ; tu le verras en l'emmenant au lever de l'aurore. Songe en ce moment à prendre quelque nourriture. »

Et se levant aussitôt, il immole une brebis à la toison argentée. Ses compagnons la dépouillent, la partagent, en chargent de longs dards qu'ils approchent des flammes ; ils les retirent. Automédon distribue le pain entassé dans de belles corbeilles ; Achille sert les viandes. [...] Il s'adresse à Priam :

« Combien désires-tu de jours pour rendre les derniers honneurs au grand Hector ? pendant ce temps je suspendrai mes desseins et retiendrai l'ardeur de nos troupes.

- Si tu me permets, dit Priam, de faire paisiblement des obsèques à l'illustre Hector, j'en conserverai, Achille, la plus vive reconnaissance. Tu sais que, remplis de consternation, nous sommes renfermés dans la ville, et que la forêt et la montagne où nous irons chercher le bois sont éloignées. Neuf jours seraient consacrés aux pleurs dans nos maisons, le dixième nous commencerions les funérailles, et donnerions au peuple le repas funèbre ; nos mains, le jour suivant, érigeraient la tombe. Après cela nous combattrons, si la nécessité nous l'impose.

- Vénérable Priam, répond le héros, tes désirs seront accomplis ; je ne permettrai point qu'avant ce temps on revole dans la lice des combats.

En disant ces mots, il met sa main dans celle du vieillard pour dissiper entièrement ses alarmes. […]

Hermès a préparé les chars : il conduit les deux Troyens et leur fait traverser le camp avec rapidité, sans être vus d'aucun des Grecs. Dès qu'ils arrivent au bord du Xanthe, fameux par son beau cours, et né de l'immortel Zeus, Hermès reprend son vol vers le haut Olympe : déjà l'Aurore répandait ses rayons de pourpre sur la face de la terre. Le roi et son héraut s'avançaient vers la ville avec des gémissements et des plaintes ; marchant à la tête, les mules traînaient le cadavre. Aucun des habitants de Troie ne les aperçut avant la belle Cassandre ; montée dans la citadelle, elle vit son père debout sur le char, et le héraut dont Troie connaît la voix ; elle vit le corps inanimé, étendu sur le lit funèbre, et amené par les mules. A cet aspect elle jette des cris perçants, et fait retentir la ville entière de ces paroles :

« Troyens et Troyennes, si vous reçûtes souvent Hector avec des transports de joie lorsque, plein de vie et triomphant, il revenait des combats, sortez maintenant en foule et allez recevoir le cadavre de ce héros ; il fit la gloire de Troie et de tout le peuple. »

A ces mots, tel est le deuil de tous les citoyens, il n'est personne, ni homme ni femme, qui reste dans la ville ; tous courent hors des portes à la rencontre du cadavre qui s'approchait de Troie. A leur tête, la tendre épouse et la mère vénérable d'Hector, précipitées jusqu'au char, s'arrachent les cheveux sur ce corps, et l'embrassent, environnées de tout un peuple qui fond en larmes. Et l'on eût passé tout le jour à regretter et à pleurer Hector devant les portes de Troie, si le vieux Priam, du haut de son char, n'eût pris la parole :

« Ne fermez point, dit-il, le passage aux mules ; quand nous aurons conduit le corps dans le palais, vous pourrez faire éclater votre douleur sans contrainte. »

Les flots du peuple s'ouvrent, et font place au char. Après qu'il est arrivé dans le palais, on dépose le corps sur un lit superbe ; on l'entoure d'un chœur dont les chants lugubres sont entremêlés de gémissements et de larmes ; et les femmes y répondent par des soupirs douloureux. [...] Lorsque Priam interrompt les plaintes :

« Troyens, il est temps d'amener le bois pour le bûcher. Ne craignez point d'embuscades de la part des Grecs ; Achille, à mon départ de sa tente, m'a promis de ne point tourner contre nous les armes, que nous n'ayons vu paraître la douzième aurore. »

Aussitôt attelant et les bœufs et les mulets, ils sortent en foule hors des murs. Neuf jours sont employés à dépouiller la forêt de ses sapins et de ses chênes, et à dresser le bûcher. À peine l'aurore annonce aux mortels le retour de la lumière, que les Troyens versant d'abondantes larmes, portent hors du palais le corps de l'intrépide Hector, et le placent au sommet du bûcher, qu'ils allument de toutes parts.

Le lendemain, dès que les cieux sont parsemés des rosées de l'aurore matinale, un peuple immense se hâte encore d'entourer le bûcher de l'illustre Hector : des flots de vin teignent les flammes qui se répandirent dans tout le bûcher avec furie. Les frères et les amis d'Hector rassemblent ses os blanchis, non sans répandre de nouvelles larmes ; elles coulent en torrents le long de leurs joues. Ils placent ces os dans une urne d'or ; et la couvrant de voiles de pourpre d'une étoffe douce et moelleuse, ils se hâtent de la déposer dans une fosse profonde sur laquelle ils entassent de grandes pierres, élèvent avec précipitation le tombeau : et de toutes parts des gardes étaient attentifs aux mouvements des Grecs, de peur qu'ils ne surprissent la ville avant qu'elle eût accompli ce pieux devoir. La tombe étant élevée le peuple se rassemble en foule dans le magnifique palais de Priam, qui leur donne avec splendeur le repas funèbre.

Tels furent les derniers honneurs que les Troyens rendirent au vaillant Hector.

 

Les coutumes funéraires des Germains

« Nul faste dans leurs funérailles : seulement on observe de brûler avec un bois particulier le corps des hommes illustres. On n’entasse sur le bûcher ni étoffes ni parfums ; on n’y met que les armes du mort ; quelquefois le cheval est brûlé avec son maître. On dresse pour tombeau un tertre de gazon : ces pompeux monuments que l’orgueil élève à grands frais leur sembleraient peser sur la cendre des morts. Ils donnent peu de temps aux lamentations et aux larmes, beaucoup à la douleur et aux regrets : ils croient que c’est aux femmes de pleurer, aux hommes de se souvenir. » Tacite, Les Germains, 27.

Plus le cérémonial funéraire est important, plus le personnage inhumé est important. Par ailleurs, comme en Grèce, les tombes des personnalités héroïques et bienfaisantes deviennent des sanctuaires. Ces monuments commémoratifs peuvent alors atteindre 10 m de haut et 75 m de large, comme on peut le constater avec les plus importants sites funéraires scandinaves.

« La tombe typique est construite de plaques de pierre ; on y place le cercueil de bois avec son contenu et on couvre le tout d'un tertre de terre (Danemark) ou de pierres (Norvège et Suède). Pour le cercueil, on semble avoir employé de préférence du bois de chêne et c'est cet usage qui nous a conservé une partie du contenu de certaines tombes. Après la toilette funéraire, le mort était étendu sur une peau de bœuf, habillé et paré de ses bijoux. Les hommes recevaient leurs armes, les femmes leurs plaques de ceintures, etc. (excepté dans les régions où le bronze était rare). Le mort était alors couvert et enveloppé dans la peau ; on plaçait près de lui un bol d'hydromel, ou des boîtes avec de la nourriture. » R. Derolez, Les Germains.

Sur les parois de la chambre funéraire sont habituellement représentées des armes et des guerriers en train de combattre, ainsi que des figures masculines ou féminines, identifiées comme des prêtres et prêtresses. Ils peuvent être présentés pratiquant des sacrifices humains. Motif indo-européen typique, le cheval est présent sous la forme de scène de chasse ou de course.

Les pratiques funéraires des Scandinaves ne sont cependant pas homogènes. On observe en parallèle à ces tumulus, l'immolation de navires funéraires sur lequel était placé le corps du défunt, accompagné de ses biens les plus chers (épée, cheval, possiblement femmes et esclaves). Vers 500 av. J.-C., le mythe du voyage en barque s'exprime par la mode funéraire des tombes naviformes. Le bateau est alors un des motifs les plus communs de la peinture et gravure rupestre.

Cette coutume funéraire se retrouve dans la mythologie de l'Edda...

« Les funérailles de Balder représentent un premier type : le dieu mort fut placé sur un bûcher construit sur un bateau. Quand le bûcher commença à flamber, le bateau fut mis à l'eau et emporta le mort vers sa destinée. Le mort pouvait aussi être abandonné aux flots dans son bateau sans incinération » (R. Derolez, ibid).

… Ainsi que dans l'épopée germanique de Beowulf :

« Quand le moment fatal fut venu Scyld partit, sous la garde de Dieu, pour le long voyage. Ses chers compagnons le portèrent à la mer, ainsi qu’il l’avait ordonné pendant qu’il régnait [..]. Dans le port se trouvait une barque bien équipée, la barque du roi. Ils y placèrent, près du mât, leur souverain. La barque était remplie d’objets précieux et de trésors venant de lointains pays. Jamais, à ma connaissance, esquif ne reçut une plus belle parure d’armes et d’habits de guerre : cette masse de trésors devait partir avec lui sur les flots. Ils ne furent pas moins prodigues de dons envers lui que ne l’avaient été ceux qui l’avaient livré seul, après sa naissance, au caprice des vagues. Ils firent flotter une bannière d’or au-dessus de sa tête, puis l’abandonnèrent à la mer. L’esprit tout rempli de tristesse, ils n’auraient pu dire en vérité qui recevait la charge du navire. » Beowulf, 1 Trad. Botkine.

Telle que décrite dans cette épopée, les rites funéraires liés à la mort de Beowulf sont tout à fait similaires à ceux qui marquent la mort des héros grecs Patrocle et Achille :

« Les Goths préparèrent un bûcher solide auquel ils suspendirent des casques, des boucliers et des cottes de mailles brillantes, ainsi que Beowulf l’avait recommandé ; au milieu ils placèrent leur roi en gémissant. Ils allumèrent ensuite un grand feu…. Une fumée noire sortit de la flamme et s’éleva en même temps que leurs gémissements ; la flamme dévora pendant ce temps le corps de Beowulf. Ils se lamentèrent sur la mort de leur roi ; la vieille épouse gémissait aussi : elle était affligée... La fumée se perdit dans le ciel.

Les Goths construisirent ensuite sur la colline un tombeau large et élevé qui pouvait être vu de loin par les navigateurs ; ils firent ce monument de Beowulf en dix jours, puis ils l’entourèrent, selon les indications des plus habiles, d’une belle muraille. Ils enfouirent dans la tombe les bracelets, les sigles et tous les objets précieux qui avaient été dérobés au trésor : ils les confièrent à la terre où ils se trouvent encore aujourd’hui, toujours aussi inutiles aux hommes qu’ils l’ont été jadis.

Douze nobles chevauchèrent autour de la tombe : ils pleuraient leur roi et s’entretenaient de lui, ils parlaient de ses prouesses et vantaient sa vaillance de toutes leurs forces, ainsi qu’il convient de faire envers un roi défunt. C’est ainsi que les Goths pleurèrent la mort de leur roi et répétèrent qu’il avait été le plus doux et le plus bienveillant des princes, et le plus avide de louanges d’entre tous les hommes. » Beowulf, 43.

Dans la même veine littéraire, mentionnons à présent les funérailles de Siegfried. Dans ce récit, les références chrétiennes abondent, mais elles ne masquent pas la perpétuation de coutumes funéraires typiquement germaniques. Le tumulus a été remplacé par une cathédrale, le bûcher funéraire et les offrandes ont été remplacés par un concert de louanges et de prières, mais comme nous pouvons le constater, la tradition indo-européenne se perpétue :

_ Si ce n'est pas un bûcher qui consume les biens du défunt, ses richesses sont néanmoins redistribuées parmi les pauvres, de sorte qu'elles sont, dans une certaine mesure, « sacrifiées » elles aussi.

_ Tout comme le préconise la tradition grecque liée aux funérailles des héros, un banquet est célébré avant que le corps n'entre en terre. Les funérailles de Siegfried se situent en effet dans la longue tradition des funérailles héroïques et populaires ; telles que décrites par Xénophon dans les Helléniques. À la mort d'un roi, un deuil solennel de dix jours était suivi dans toute la Laconie. Dans chaque maison, deux personnes libres, un homme et une femme, prenaient les habits de deuil, tandis que des milliers de Périèques et d’Hilotes se rendaient à Sparte « pour chanter les exploits du roi défunt et l’exalter au-dessus de tous ses devanciers ».

_ L'exposition du corps avant sa mise en terre dure trois jours et trois nuits, soit exactement la durée réglementaire préconisée par les rituels funéraires aryens (cf : Bundahisn et Livre d'Arda Viraf).

_ Enfin, le comportement de Kriemhilt, la femme de Siegfried, rappelle celui des reines indo-européennes qui suivaient leur époux dans la mort.

 

Les funérailles de Siegfried

Voici les funérailles de Siegfried, telles que racontés dans le chapitre 17 de l'épopée des Nibelungen (trad. Laveleye) :

*

Ils pleurèrent, du fond du cœur, l’époux de Kriemhilt. On allait chanter la messe ; de toutes parts hommes et femmes se dirigèrent vers l’église. Il y en eut bien peu qui ne déplorèrent pas la mort de Siegfried.

Gérnot et Giselher parlèrent :

« Chère sœur, console-toi de sa mort, puisqu’il n’en peut être autrement. Nous tâcherons de t’y aider tant que nous vivrons. »

Mais nul ne pouvait lui donner quelque consolation.

Le cercueil fut prêt vers le milieu du jour. On leva Siegfried de la civière sur laquelle il était couché. Sa femme ne voulait pas encore le laisser enterrer, ce qui donna beaucoup à faire à tous ses gens.

On enveloppa le mort dans une riche étoffe ; nul, je pense, n’était là qui ne versât des larmes. Uote, la noble femme, et toute sa suite pleuraient, du fond du cœur, sur le beau corps de Siegfried.

Quand on entendit qu’on chantait à la cathédrale, et qu’on l’avait enfermé dans son cercueil, une grande foule se rassembla. Que d’offrandes on fit pour le salut de son âme ! Même parmi ses ennemis, plus d’un se prit à le regretter !

La pauvre Kriemhilt dit à ses camériers :

« Pour l’amour de moi vous allez devoir vous donner de la peine. Au nom de l'âme de Siegfried, vous distribuerez son or à tous ceux qui lui veulent du bien et qui me sont dévoués. »

Nul enfant, si petit, qui, parvenu à l’âge de raison, ne voulût aller à l’offrande.

Avant qu’il fût enterré, on chanta bien cent messes par jour. Les amis de Siegfried s’y pressaient en foule.

Quand on eut fini de chanter, le peuple se dispersa. Dame Kriemhilt parla :

« Vous ne me laisserez point seule, cette nuit, veiller le corps du héros sans pareil. Avec lui toute joie est enfermée dans cette bière. Je veux qu’il reste ainsi trois jours et trois nuits, afin que je puisse encore jouir de la présence de mon époux bien-aimé. Peut-être Dieu ordonnera-t-il que la mort me prenne aussi. Ainsi finirait la douleur de l’infortunée Kriemhilt. »

Les gens de la ville rentrèrent en leur logis. Mais elle ordonna aux prêtres, aux moines et à toute sa suite, de veiller près du héros. Ils eurent de tristes nuits et des journées pénibles. Plus d’un guerrier resta sans boire et sans manger ; à ceux qui voulaient prendre de la nourriture, on en offrait en abondance ; Sigemunt y pourvoyait ; c’était une grande besogne pour les Nibelungen. Pendant ces trois journées, avons-nous entendu dire, ceux qui savaient chanter accomplirent une tâche pénible, à cause de la douleur qu’ils éprouvaient. Ils prièrent pour l’âme du guerrier vaillant et magnanime.

On fit également aller à l’offrande avec de l’or pris dans le trésor de Siegfried, les pauvres qui étaient là et qui ne possédaient rien. Comme il ne devait plus vivre ici-bas, bien des milliers de marks furent donnés pour son âme.

On distribua ses terres arables aux couvents et aux bonnes gens. On donna aux pauvres de l’argent et des vêtements à profusion. Kriemhilt fit bien voir par ses actions combien son âme lui était dévouée.

Au matin du troisième jour, à l’heure de la messe, le vaste cimetière, près de la cathédrale, était rempli de gens de la campagne qui pleuraient et qui rendaient hommage au mort, comme on le fait à ses amis chéris. On dit que dans ces quatre jours, trente mille marks et plus furent donnés aux pauvres pour le salut de son âme. Son corps puissant et d’une si grande beauté était là couché dans le néant.

Quand on eut servi Dieu et que les chants furent terminés, beaucoup d'entre le peuple se tordirent les mains de désespoir. Il fut porté hors de l'église vers la fosse. Là on entendit gémir et pleurer ! Les gens suivirent le corps avec des cris de douleur. Nul n’avait de joie, ni homme ni femme. Avant de le mettre en terre, on chanta et on pria. Ah ! que de bons prêtres étaient présents à son enterrement.

Quand la femme de Siegfried voulut se rendre vers la fosse, un tel désespoir étreignit son cœur fidèle, qu’on fut obligé de lui verser sur le corps à plusieurs reprises de l'eau de la fontaine. Sa désolation était profonde et sans bornes. C’est vraiment merveille qu’elle n’en revint jamais. Maintes femmes étaient près d’elle, qui l'aidaient, tout en gémissant. La reine parla :

« Vous, fidèles de Siegfried, que votre dévouement m’accorde une grâce, qu’une légère satisfaction me soit donnée au milieu de mon affliction. Faites que je puisse contempler encore une fois sa belle tête. »

Pleurante, elle pria si longtemps et si instamment qu’il fallut briser le magnifique cercueil. On la conduisit vers la fosse. De ses blanches mains elle souleva sa tête si belle, et le baisa mort, le noble et bon chevalier. De douleur, ses yeux si brillants pleurèrent du sang.

Ce fut une séparation déchirante. On l’arracha de là ; elle ne pouvait point marcher ; on vit la noble dame tomber sans connaissance. Son corps si gracieux semblait succomber à ce désespoir.

Quand on eut mis en terre le noble seigneur, ce fut une désolation sans mesure pour tous les guerriers qui étaient venus avec lui du pays des Nibelungen. Jamais plus on ne vit Sigemunt joyeux.

*

Nous observons dans les autres aires civilisationnelles indo-européennes des pratiques similaires. À propos des tribus slaves Drevlianes, Radimitches, Viatitches, Krivitches et Sévériens, la Chronique de Nestor remarque :

« Quand l'un d'entre eux mourait, ils célébraient une fête autour du cadavre, puis ils faisaient un grand bûcher, posaient le mort sur le bûcher, y mettaient le feu ; ensuite ils rassemblaient les os, les mettaient dans un petit vase et plaçaient ce vase sur une colonne au bord de la route. Ainsi font encore aujourd'hui les Viatitches. Telles étaient aussi les coutumes des Krivitches et des autres païens, qui ne connaissaient pas les lois de Dieu et se faisaient des lois à eux-mêmes. » Chronique des temps passés, 10. Trad. Léger.

Soslan, le héros sauvage du folklore ossète, héritier de la culture scythe, se fait mettre en tombeau accompagné de ses biens les plus précieux, qui sont sans surprise ses armes favorites. Son tombeau est sculpté afin d'y aménager des fenêtres. Il devient alors un mausolée :

« Soslan se fit mettre au tombeau. Comme il l'avait prescrit, on plaça près de lui son arc et ses flèches et l'on ménagea les trois fenêtres [dans son tombeau]. » G. Dumézil, Le Livre des héros, légendes sur les Nartes.

Les coutumes funéraires grecques et germaniques

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article