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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

De SATI à KALI (les métamorphose de la Grande Déesse indienne)

Le Sri Yantra, symbole de Shakti
Le Sri Yantra, symbole de Shakti

Sati

Récit inspiré du Bhagavata Purana

Sati, la fille du rishi céleste Daksha, et dont le nom signifie Vérité, était une jeune fille qui avait décidé de dédicacer sa vie à l'adoration de Rudra avec lequel elle voulait se marier. Son père avait pourtant interdit leur mariage et lui refusait cette destinée de dévotion, pensant que le dieu sauvage était un lunatique qui n'appartenait pas à la descendance de Brahma et donc à la caste des brahmanes.

Sati s'entêtait pourtant dans son projet et Daksha, pour la forcer à prendre une autre voie que celle qu'elle voulait prendre, invita tous les dieux, sauf Shiva, à un sacrifice dédié à Vishnou. Or, durant cette cérémonie, où seraient présents les prajapatis, les dieux, ainsi que les plus héroïques des êtres humains, tous seraient invités à considérer Sati comme une fille à marier.

Alors que le rituel avait commencé, Sati se mit à accabler son père d'injures, puis elle s'assit en silence par terre, se tourna du côté nord, porta de l'eau à ses lèvres et s'enveloppa dans un sari safran, la couleur du combat, de la pureté, de la recherche de la vérité, ainsi que du chemin vers la Moksha. Ensuite, Sati ferma les yeux et entra dans la voie du yoga.

Refusant de céder à un autre que Shiva et voulant abandonner son corps, que son amant immatériel avait tant de fois placé par tendresse sur son sein, la vertueuse Sati, poussée par l'entêtement et la colère de son père, se soumit donc à l'épreuve qui consiste à renfermer en soi-même le feu du souffle vital. D'abord, elle cessa d'inspirer tout comme d'expirer, puis, par la force de sa pensée, elle fit monter de son nombril son souffle vital jusqu'à son cœur, puis le fit remonter jusqu'à sa gorge puis jusqu'au milieu de ses deux sourcils. Alors, pensant au nectar qu'elle boirait bientôt avec son époux et, purifiée de tout péché, elle entra alors dans une profonde méditation, faisant jaillir d'elle une flamme qui l’immola en quelques instants.

Rudra, le dieu omniscient, ayant appris la mort de sa disciple, se précipita là où se déroulait la cérémonie, tua un grand nombre d'invités et décapita même Daksha. Cependant, comme il venait de se livrer à un brahmanicide, c'est à dire au meurtre d'un brahmane, Rudra dut redonner vie au rishi dont il remplaça la tête atrophiée par celle d'un bélier, un animal entêté, violent mais symbole de fertilité, et qui était donc tout à fait à l'image de Daksha.

Rudra prit alors le corps de Sati entre ses bras et fou de douleur, il parcourut l'univers en pleure. Des larmes de Shiva tombèrent en quelques endroits sur Terre, dès lors doté du pouvoir de purifier quiconque les visiterait. Ivre de douleur, Rudra cessa aussitôt de méditer au maintien de la vie et aussitôt l’univers tout entier déclina.

Alors, afin de sauver une nouvelle fois sa création, et pour séparer le dieu en fureur du cadavre consumé de Sati, Vishnou lança dans l'espace son disque cosmique, qui plusieurs fois tourna autour du corps de Sati en le découpant. Des gouttes du sang de Sati tombèrent sur Terre, consacrant aussitôt autant les lieux miraculeux où seraient bâtis les principaux temples que les hommes érigeraient en l'honneur de Shakti, la déesse initiale, et de ses très nombreuses incarnations, dont Aditi, la Lumière et Sati, la Vérité, furent parmi les plus ancestrales.

Shiva transportant le cadavre de Sati. En haut à gauche, Vishnou prêt à lancer son disque.
Shiva transportant le cadavre de Sati. En haut à gauche, Vishnou prêt à lancer son disque.

*

Le mythe de Rudra parcourant l'univers en laissant tomber des parties du corps de Sati, trouvera chez le latiniste une résonance dans un épisode mineur de la vie mouvementée d'Hercule. Silius Italicus (26 - 101), écrivain romain, décrit en effet un des épisodes du passage d'Hercule en Gaule d'une façon identique à celle des Puranas : une femme (Pyrène / Sati) entre en relation avec un être marginal et hors caste, nomade, maître de la nature et puissant de sa propre force (Hercule / Rudra), ce qui aura pour conséquence sa mort (dévorée par les loups / auto-immolation), et son démembrement, ainsi que l'immense tristesse de son divin amant. Leur relation de toute façon était marquée du sceau de l'interdit (viol / interdit de la caste). Plus intéressant encore, Sati, l'amante de Rudra, est une incarnation de la déesse Parvati, dont le nom veut dire « Filles / princesse des montagnes ». Or, le corps de Pyrène donnera son nom à la chaîne de montagnes éponyme (Pyrénées)...

Voici l'épisode en question du mythe d'Hercule et Pyrène tel que raconté par Silius Italicus (26-101) dans Punica (3, 415 à 441).

« Du haut de ces montagnes couvertes de nuages, Pyrène voit de loin l’Ibère séparé du Celte, et occupe la barrière éternelle qui divise ces deux vastes contrées : c’est le nom de la vierge, fille de Bébryce, qu’ont pris ces montagnes : l’hospitalité donnée à Hercule fut l’occasion d’un crime.

Hercule se rendait, pour l’accomplissement de ses travaux, dans les vastes campagnes du triple Géryon. Sous l’empire du dieu du vin, il laissa dans le redoutable palais de Bébryce la malheureuse Pyrène déshonorée ; et ce dieu, s’il est permis de le croire, oui, ce dieu fut ainsi la cause de la mort de cette infortunée.

En effet, à peine eut-elle donné le jour à un serpent, que, frémissant d’horreur à l’idée d’un père irrité, elle renonça soudain, dans son effroi, aux douceurs du toit paternel, et pleura, dans les antres solitaires, la nuit qu’elle avait accordée à Hercule, racontant aux sombres forêts les promesses qu’il lui avait faites. Elle déplorait aussi l’ingrat amour de son ravisseur, quand elle fut déchirée par les bêtes féroces. En vain elle lui tendit les bras, et implora son secours pour prix de l’hospitalité.

Hercule, cependant, était revenu vainqueur ; il aperçoit ses membres épars, il les baigne de ses pleurs, et, tout hors de lui, ne voit qu’en pâlissant le visage de celle qu’il avait aimée. Les cimes des montagnes, frappées des clameurs du héros, en sont ébranlées. Dans l’excès de sa douleur, il appelle en gémissant sa chère Pyrène : et tous les rochers, tous les repaires des bêtes fauves retentissent du nom de Pyrène.

Enfin il place ses membres dans un tombeau, et les arrose pour la dernière fois de ses larmes. Ce témoignage d’amour a traversé les âges, et le nom d’une amante regrettée vit à jamais dans ces montagnes. »

Le mythe du contact avec une goutte d'urine, de transpiration, de sperme ou de sang divin est un thème commun. On le retrouve dans le folklore ossète :

« Ils attelèrent les deux taurillons qui tirèrent le corps [de Batradz] jusqu'au sépulcre de Sofia. Mais quand ils voulurent l'y faire entrer, leurs peines recommencèrent : s'ils le présentaient par la tête, il écartait les coudes; s'ils le présentaient par les pieds, il écartait les jambes et les appuyait sur les montants de la porte. Ils retournèrent une troisième fois chez Dieu et Dieu leur dit : « il veut un présent de moi. » Et Dieu laissa tomber sur lui trois larmes.

Aussitôt Batradz se laissa introduire dans le sépulcre de Sofia où les Génies et les Esprits l'enterrèrent. Quant aux trois larmes de Dieu, là où elles tombèrent, surgirent les trois grands sanctuaires de l'Ossétie : Tarandjelos, Mykalgabyrtœ et Rekom. » G. Dumézil, Le Livre des héros, légendes sur les Nartes.

Citons encore une légende de la Dalmatie slave :

« En ces temps reculés, la Vierge Marie avait une couronne de perles, mais Satan voulait la voler. Alors qu'il avait volé des perles, Dieu le retrouva et Shayta dut encore s'enfuir, mais dans sa fuite il en laissa tomber. C'est pourquoi de nos jours, les bijoux de la couronne de Marie sont encore visibles, sous la forme de la Voie Lactée, autour de laquelle sont la nébuleuse lumineuse de la Pléiade, de l'Hydre, de la Ruche, de la constellation d'Orion) et de celle d'Andromède. En tous ces lieux furent éparpillées les perles de la vierge Marie. » Alberto Fortis, Voyages en Dalmatie (« le serpent au cent têtes », 1ère légende de la Vaeya).

Shiv-Parvati "Ardhanarishvara"

Parvati

Le démon Taraka, héritier de la sinistre lignée des asuras, profitant que Shiva et Vishnou étaient occupés, osa déranger Brahma, le père de l'univers. Or, avant de s'en aller visiter celui-ci, Taraka avait médité durant des milliers d'années afin de charmer Brahma par ses pénitences. En effet, depuis les défaites d'Hirankashyapou et d'Hiranyaksha, Taraka n'avait cessé de s'infliger les pires souffrances et les pires restrictions afin que sa force augmentât et qu'il fût un jour en mesure de venger ses parents.

Ayant donc su charmer Brahma avec ses adorations, Taraka obtint de lui la réalisation de son vœux le plus cher, celui de n'être battu au combat que par un fils de Shiva. Sachant bien que Shiva était l'ascète absolu et qu'il vivait seul et reculé au sommet du Kailash ou au plus profond de l'océan des eaux primordiales, Taraka pensait ainsi devenir sans difficulté immortel, ce qui, de toute son existence, n'avait jamais cessé de le tarauder.

Dès lors, à peine de retour sur Terre, fort de son invincibilité, Taraka infligea les pires souffrances à la vie . Les dieux, incapables de s'opposer aux conquêtes que faisait Taraka dans les quatorze domaines de l'existence, furent bientôt dépossédés du Svarga, et, laissant Indrapura aux troupes du démon, ils n'eurent d'autre choix que de fuir pour sauver leur vie.

Comme il était bien certain que Shiva n'avait jamais eut de fils, les dieux se réunirent et décidèrent de lui envoyer une jolie fille, jeune et pure afin qu'il soit séduit et qu'il s'accouple avec elle, engendrant par là-même l'enfant qui sauverait l'univers des griffes de Taraka. Ils cherchèrent alors la réincarnation de Sita, celle que Shiva avait tant aimée et dont la mort l'avait tant attristé.

Après avoir cherché quelques temps, ils trouvèrent enfin Parvati, la fille d'Himavat, roi et gardien de l'Himalaya et celle-ci fut choisie pour être présentée à Shiva comme fiancée. Parvati revêtit alors un sari rouge, couleur du sang, de la passion et de l'amour, puis elle se rendit au sommet du mont Kailash, là où Shiva méditait depuis une éternité. Son absence au monde encore renforcée par son immense tristesse d'avoir perdu sa disciple la plus fidèle, Sati, Shiva ne remarqua pas la présence de Parvati dont aucun des charmes subtils ne semblaient avoir de prise sur lui.

Indra, le roi des dieux en exil, envoya donc Kamadéva provoquer le désir de Shiva pour Parvati. Arrivé à Kailasha, Kama trouva Shiva comme à son habitude en pleine médiation. Parvati était assise à coté, aussi calme, indifférente et absente que Shiva, attendant qu'il ouvre un œil pour lui proposer son aide. Kama tira alors une de ses flèches sur Shiva, ce qui surprit le dieu sauvage et provoqua l'ouverture de son troisième œil, qui foudroya instantanément le dieu du désir.

L'univers, le Ciel, la glorieuse Terre, tous avaient été témoins de la combustion spontanée du dieu du désir par Shiva. Or, Kama étant un fils de Brahma car il était né de sa sueur. Une fois encore Shiva s'était rendu coupable d'un brahmanicide.

Son méfait accompli, honteux de son acte, Shiva leva les yeux vers Parvati qui venait à sa rencontre et dont il tomba amoureux, reconnaissant en elle Sati, la fille de Daksha, qui s'était jadis immolée pour le rejoindre et s'unir à lui. Shiva trouva alors en Parvati un refuge pour faire pénitence ; pour l'en remercier, en guise d'offrande à leur pariage, il lui fit une place sur le glorieux trône de Kailash.

De plus, à la demande de Parvati, à laquelle Rati, le Plaisir, la veuve éplorée du Désir avait adressé ses prières, Shiva ressuscita Kama. Ceci fait, touché par la compassion dont avait fait preuve Parvati en se faisant le relais des pleures de Rati, il s'unit enfin à elle, montrant par là-même que le véritable amour ne naît pas d'un désir passionnel mais plutôt d'un élan compassionnel.

Pardonner la haine et la rancœur de ses adorateurs, voilà donc en quoi excelle la compagne de Shiva. Car même si certains d'entre eux ont commis des crimes impardonnables, elle les considère tous comme ses fils. De toute façon, quand bien même elle ne leur pardonnerait pas, ils continueraient jusqu'à leur dernier souffle à l'adorer, car ceux qui l'aiment connaissent leur récompense qui sera de ne plus jamais renaître ni mourir sous le soleil.

Ainsi, alors que Shiva entrait en pénitence pour expier son crime, Parvati ne se détourna pas de lui. Au contraire, elle l'aima encore et lui donna même un fils. C'est donc en séduisant Shiva et en donnant naissance à celui qui serait le plus puissant de tous les dieux que Parvati, l'humble princesse de l'Himalaya, fit à l'univers tout entier la démonstration de son véritable pouvoir, qui n'était autre que celle de Shakti, la déesse-mère de tout l'univers.

 

La création de la ville sainte de Varanasi

Afin de célébrer leur mariage, Shiva créa la ville de Varanasi qui, depuis, est la plus sainte de toutes les villes saintes car elle possède le pouvoir de purifier ceux qui y vivent ou y sont de passage. Les jeux sexuels de Shiva et Parvati à Varanasi durèrent des milliers d'années.

Un lien puissant réunit Shiva aux montagnes : son mariage avec Parvati, la fille du roi des montagnes. Le raconte ces noces, où la somptuosité se mêle à la violence :

Le roi des montagnes, accompagné de toutes les montagnes, vint s'incliner devant Shiva, assis sur son taureau, couvert de bijoux et souriant. Sa beauté illuminait les quatre coins de l'espace, sa couronne resplendissait. De son corps émanait une divine lumière. Il était entouré par les dieux qui l'éventaient et portaient des chasse-mouches. Il fut reçu par le roi des montagnes avec de grands honneurs et beaucoup de cérémonie ». Cérémonie dont les débuts sont d'ailleurs incertains, car Shiva ne peut - et pour cause - donner sa généalogie, sa caste, ses ancêtres védiques. Heureusement que le sage Narada apporte la réponse congruente : « Shiva est l'être suprême, il n'a point d'ancêtres, ni de famille, sa seule famille est la parole divine. Il est le Soi primordial »

(Extrait du Shiva Purana (Rudra Samhita 37 à 51) abrégé Alain Daniélou, Shiva et Dionysos, La religion de la Nature et de l’Éros. Fayard, Paris, 1979)

Dès lors un seul incident trouble les noces : Parvati la fille des montagnes est si belle que le dieu Brahma, rien qu'à la voir, laisse échapper son sperme, au grand courroux du marié : la semence se répand en jets étincelants, dont naissent de nombreux sages qui, sur la Montagne des parfums, devinrent des fidèles de Shiva.

 

Skanda contre Taraka

Après une si longue abstinence, la semence de Shiva risquant d'être trop puissante, Indra confia à Agni, le dieu du feu, la tâche d' interrompre leur union et d'en recueillir le fruit. Agni interrompit aussitôt les deux amants, recueillit la semence de Shiva, puis la jeta dans le Gange d'où naquit quelques temps plus tard Skanda qui deviendrait le dieu de la guerre en livrant bataille à Taraka.

Encore enfant mais déjà capable de tenir le javelot que son père lui avait offert, Skanda se dirigea sans attendre de grandir vers le démon Taraka, puis l'élimina d'un seule coup de lance. Cette lance était nommée Vel, et possédait une existence propre, étant à la fois la sœur et la shakti de Skanda.

L'univers libéré de l'emprise de l'asura, les dévas purent dès lors reprendre leur place dans le séjour du Svarga tandis Shiva et Parvati vécurent heureux au sommet du Kailash, l'observatoire de l'univers.

 

Mayasura et les cités volantes de Sripura

Taraka mort, les fils de l'asura se réunirent et commencèrent à leur tour des pénitences pour se rendre auprès de Brahma et lui demander l'invincibilité. Brahma la leur refusa, tout comme il l’avait toujours refusé à leurs aînés car, leur expliqua-t-il , « rien ne doit être éternel, pas même les dévas eux-mêmes. »

Pour autant Brahma leur accorda un vœu qui lui semblait approprié à leurs effort pour lui plaire et l'honorer.

Brahma ordonna alors à Mayasura, le plus savant de tous les asuras dans les sciences magiques, de construire Sripura, « la ville de la pureté ». Ce serait une ville en trois dimension que seule une flèche pourrait détruire si elle parvenait à toucher les trois en même temps alors qu'elles seraient alignées. Or, ces trois villes volaient dans le ciel suivant un orbite qui était propre à chacune et ne devaient se croiser qu'une fois par cycle cosmique, alors que les planètes du système solaires étaient alignées.

Sur l'ordre de Brahma, inspiré par l'être cosmique, le démon architecte Mayasura, qui n'était autre que l'avatar de Yama, le seigneur de la mort, construisit alors trois villes, entourées de trois murailles inviolables, l'une en métal, l'autre en argent et la dernière en or. La ville la plus basse se situait sur terre où elle errait en suspension au dessus des eaux ; la seconde ville volait dans les airs et la troisième errait dans le Svarga, sans dépendre d'Indrapura ni de la volonté d'Indra.

Considérant leurs trois palais comme inviolables et indestructibles, les asuras arrivèrent de toute part pour y séjourner, et bientôt ces villes prospérèrent jusqu'à dépasser en opulence la divine cité d'Indrapura.

C'est d'ailleurs cette prospérité et cette richesse qui eurent pour conséquence de diffuser l'impiété parmi ses habitants, ce qui ne manqua pas de mettre en colère Shiva qui les détruisit d'une seule flèche après avoir placé à sa pointe l'ensemble des prières que l'humanité lui avait envoyé depuis l'aube des temps.

 

La fille du roi des pêcheurs

De retour au Kailash, Shiva vécut dans le dénouement et la paix, entouré de Parvati et de Skanda.

Pourtant, un jour Shiva s'emporta contre sa femme qui s'était assoupie en plein milieu d'une leçon philosophique dont la complexité avait demandé qu'il tînt un monologue long de plusieurs centaines d'années. Déçu que Parvati ne prêtât pas une oreille plus attentive aux secrets de l'univers, Shiva la réveilla par des mots dures et cruels:

« Pauvre femme incapable de concentration, tu ne vaux pas mieux qu'une fille de pêcheur ! » lui dit-il, emporté par la colère.

Blessée dans son amour propre, sachant qu'elle n'était autre que Shakti, la divine énergie qui agissait dans chaque parcelle de l'univers, sachant qu'elle était la Vie elle-même, Parvati quitta aussitôt le Kailash pour rejoindre une destination secrète sur Terre où elle s'incarna en fille de pêcheur afin de donner une leçon d'humilité à son mari.

D'abord, Shiva ne fit rien pour retenir sa femme puis, après des années d'absence, la solitude et le regret commencèrent à troubler ses intenses méditations lesquelles avaient pour objet de fournir à l'univers sa subsistance. Shiva troublé, c'était l'univers tout entier qui se trouvait en danger.

Une fois qu'il se fut décidé à la chercher, Shiva peina à retrouver Parvati bien cachée . Nul ne songerait en effet à la rechercher parmi les pêcheurs, une des castes les plus basses de la hiérarchie sociale,

Enfin, après des mois de recherches infructueuses et grâce à l'aide de l’omniscient Vishnou, du fidèle et têtu Nandi, le taureau qui était son meilleur ami, et d'Hanouman, le singe qui était son incarnation dans le monde animal, Shiva réussit à localiser sa femme, quelque part sur la côte te de l'océan indien.

Sans tarder, il se rendit auprès du village de pêcheurs dans lequel Parvati vivait, réincarnée en la jolie fille unique du roi des pêcheurs. Shiva se présenta alors devant le roi et lui demanda la main de sa fille afin de ramener au plus vite Parvati au Kailash. Malheureusement, sans hésiter, le roi refusa sa requête en lui répondant simplement:

« Étranger, nous ne savons ni d'où vous venez, ni qui vous êtes, pas plus que nous ne connaissons la caste qui vous a vu naître. Je serais bien peu inspiré et bien imprudent envers ma fille si je vous la confiais. Nous sommes, comme vous pouvez le constater, de simples pêcheurs, mais nous sommes d'humbles et honnêtes pêcheurs, qui respectons le Dharma. Je vous vois à présent vêtu d'une peau de bête, vos cheveux sont sales et emmêlés et vous ne portez ni sandale ni toge. Ainsi fait, vous me semblez être un de ces vagabonds qui se prétendent mystiques mais qui sont en vérité bien souvent des fainéants, des voleurs de grand chemins ou des illusionnistes. En somme, nous n'avons rien de plus à vous dire que de vous conseiller de poursuivre votre chemin sans plus nous importuner. Cependant, sachez-le bien, cher inconnu, vous seriez vous présenté devant moi revêtu d'une toge cousue d'or et portant une couronne, auriez-vous même été un déva, je ne vous aurais pas donné ma fille car vous ne faîtes, ni ne ferez jamais partie des nôtres. »

 

A ces mots, on escorta Shiva jusqu'aux limites du village et après avoir attendu qu'il disparût derrière un bosquet, on oublia aussitôt sa visite.

Instinctif et passionné, colérique et lunatique, Shiva n'en demeurait pas moins le plus grand et le plus sage des yogis et ce fut sans difficulté qu'il trouva la parade à une telle déconvenue.

Il demanda à Nandi de s'incarner en requin et de s'en aller terroriser la côte longeant le village des pêcheurs. Nandi s'acquitta si bien de cette tâche qu'après quelques semaines seulement, le village souffrait car aucun bateau ne pouvait plus s'aventurer en mer sans être déchiré par les dents acérées du requin.

La famine se faisant craindre, le roi des pêcheurs adressa en vain des rituels aux dieux et surtout à Varouna, le seigneur des mers. Acculé au pire, décidé à sacrifier sa fille pour que vive son village, le roi prit alors la décision d'offrir la main de son unique princesse à qui oserait défier le requin géant et le mettrait à mort.

Nandi, sous sa forme aquatique, avait une quintuple rangée de dents et mesurait plus de dix mètres de la queue à la gueule de sorte que personne n'osa relever le défi du roi, aussi belle et virginale que fut sa fille.

C'est alors que Shiva ressortit du buisson dans lequel il s'était caché mais cette fois il avait pris l'apparence d'un jeune et beau guerrier qui prétendait aller de villes en campagnes pour offrir ses services. Il demanda à être reçu par le roi.

« Promets-tu que ta fille sera ma femme si ce requin cesse de hanter votre rivage ? » lui demanda-t-il.

_ Oui, je te l'assure.

_ Même si tu ne sais rien de moi et que ma caste te demeure inconnue ?

_ Oui, je t'assure que qui que tu sois, ma fille sera à toi si ce maudit requin cesse de détruire mes bateaux, d'estropier mes pêcheurs et de manger tout le poisson qui aurait dû nous servir de nourriture et de produit d'échange. »

 

Alors le mystérieux guerrier, sous les regards médusés des villageois, à la fois admiratifs et plein de pitié pour un jeune homme qu'ils pensaient voué à une mort certaine, se dirigea vers la mer, se déshabilla, puis, armé d'un simple trident, X plongea dans les vagues.

Quand il disparut au large des côtes, tous le crurent déjà arrivé dans la demeure de Yama. Pourtant, quelques instants plus tard, ce brave guerrier réapparaissait, ne nageant plus que d'une main car il tenait de l'autre l'énorme cadavre du requin, en vérité Nandi qui avait quitté son corps aquatique à la simple vue de Shiva nageant vers lui pour reprendre sa forme bovine et s'en retourner sur les versants du Kailash.

Comme promis, la princesse des pêcheurs devint dès lors la femme du valeureux nageur, puis apparut au yeux des villageois telle qu'elle était vraiment, sous la forme de la Shakti. Enfin, satisfait d'avoir rétabli l'ordre cosmique et d'avoir retrouvé son âme sœur, Shiva la ramena au Kailash afin qu'elle occupe à nouveau le trône qu'il partageait avec elle.

La fable d'Annapurna

Bien qu'éloigné de plusieurs milliers de kilomètres et distant de plusieurs millénaires, ce récit populaire hindou est similaire au mythe hittite de Telipinu. Dans le mythe anatolien, la divinité est masculine, mais son absence entraîne elle aussi l'anéantissement de la vie sur Terre. Les hommes partiront à sa recherche, et son retour ramènera la vie dans le pays.

Récit inspiré du Sri Annapurna Stotram, un poème de Shankara composé en l'honneur d'une des divinités tutélaires de Varanasi, ville où Shankara a longtemps résidé et dont un des ghâts porte le nom : Shankaraya Ghat.

*

Les querelles entre Shiva et Parvati ne cessèrent pas et de nombreuses autres fois Parvati dût quitter le Kailash pour faire comprendre son importance à son mari

Ainsi, un jour, alors que le couple devisait sur la puissance de leur énergie respective, une dispute survint: Shiva pensait que le caractère masculin de la vie dépassait en importance celui de son aspect féminin, et bien sûr, Parvati affirmait sans équivoque le contraire, prétendant même que sans l'énergie féminine, la vie n'existerait tout simplement pas. Face au mépris de Shiva, entêté comme à son habitude, Parvati quitta alors le Kailash pour disparaître tout à fait. Shiva, troublé, ne parvint plus à méditer, et encore une fois l'univers crut sa fin précipitée. Quant à la Shakti, elle avait complètement disparu de l'univers, ne participant donc plus au processus créatif et régénérateur de la vie.

La Terre manqua de nourriture, ses plantes ne repoussèrent plus, ses arbres ne grandirent plus et leurs fruits ne mûrirent plus. Sans tarder, la famine gronda aux portes des villes puis dévasta les campagnes. Les habitants de la Terre qui croyaient en Shiva lui adressèrent alors de nombreuses prières afin que le Grand Dieu pourvût à leur nourriture.

Shiva prit donc son bol de mendiant, revêtit l'apparence d'un sage errant et s'en alla mendier sur Terre, entrant dans chaque ville et village, tapant à chaque porte, pénétrant dans chaque verger , afin de demander une offrande de nourriture qu'il redistribuerait aussitôt à ses disciples et dévots. Cependant, partout on lui dit les mêmes paroles: “nous n'avons rien, nous-même subissons la famine...”

Shiva arpenta alors toute la Terre, de la patrie originelle des aryens, dans le Grand nord, là où le soleil ne se couche jamais, jusqu'à l'océan, qui depuis le pays dravidien s'étend jusqu'aux confins de la Terre. Nulle part il ne trouva la nourriture qu'il aurait voulu offrir à ses dévots.

C'est alors que ses disciples lui confièrent qu'il n'existait sur Terre plus qu'une une seule cantine où l'on servait encore des repas et que celle-ci se trouvait dans la ville sainte de Varanasi.

Shiva s'y rendit aussitôt, mais comme la file de ceux qui attendaient pour recevoir leur pitance dans leur bol faisait tout le tour de la ville, il lui fallut attendre plusieurs jours pour pouvoir se rapprocher du restaurant et espérer y être servi.

Shiva prit donc sa place dans la file. Quelques jours plus tard, après avoir vu mourir devant lui d'inanition et du scorbut des enfants et des vieillards, Shiva arriva enfin en vue de la fameuse gargote.

Celle-ci se nichait au fond d'une ruelle, et était des plus exiguës, à peine plus grande qu'un placard. Il s'agissait en vérité d'une vulgaire et sale petite échoppe où l'on sert d'habitude quelques samosas au pèlerin de passage. Étonnement, aucun employé ne semblait y travailler, si ce n'est une femme et ses deux fils qui n'étaient pas encore pubères.

Aussi, plutôt qu'une grosse et vielle femme, celle qui servait était une jolie jeune fille au sourire étincelant, revêtue d'un sari rougeoyant, immaculé malgré la poussière typique des ruelles de la ville sainte. Son radieux visage était couronné d'un diadème en or ; ses oreilles et narines étaient percées de magnifiques anneaux d'argent. Elle avait plus d'un millier de bras, et avec chacune de ses innombrables mains, elle servait une louche de soupe de lentilles à qui tendait son bol.

Humblement perdus dans la foule de ses fidèles, les dévas eux-mêmes baissaient la tête devant elle en tendant leur bol... Parmi eux, Indra avait perdu sa vaillance, Tvastar son génie et les Nuages leur colère... Brahma, Vishnou, et donc Shiva lui-même, tous étaient dans le cortège de celle qui distribuait le dernier curry aux lentilles qu'il fut encore possible de manger dans tout l'univers.

S'approchant d'elle, Shiva n'eut pas de mal à reconnaître sa femme Parvati, qui avait pris la forme de sa belle-sœur Annapurna, une des autres filles d' Himavat, le roi des montagnes. Shiva reconnut à ses cotés, distribuant eux aussi des lampée de soupe aux lentilles, ses fils Skanda et Ganesh. C'est alors que Shiva adressa cet hommage à celle qui tenait entre ses mains les mânes de l'univers :

« Ô Mère, toi qui es le support avec lequel s'exprime la compassion, toi qui es la pourvoyeuse du bonheur éternel, toi qui offres la protection, toi l'océan de beauté, la destructrice de tous les vices, la purificatrice, la grande déesse, toi qui, en naissant, purifias la lignée des rois de l'Himalaya, accorde-moi l'aumône de ta grâce !

Tu es celle qui donne le bonheur éternel en récompense de la pratique du yoga. Destructrice de tes ennemis, tu es la cause de ceux qui sont empreints de justice, tu es la force motrice des vagues de l'océan des splendeurs, qui rassemble en ses eaux, la Lune, le Soleil et le Feu. Tu es la protectrice des trois mondes, la pourvoyeuse de toutes les richesses, celle qui distribue les fruits de la pénitence ! Ô déesse qui règne sur Varanasi, la plus sainte des villes saintes, accorde-moi l'aumône !

Toi la convoyeuse des richesses visibles et invisibles, toi qui contiens l’œuf primordial, toi l'ordonnatrice des tribulations du monde, la bougie dans la lampe de la véritable connaissance, la pourvoyeuse de la nourriture quotidienne de toutes les créatures, toi qui affranchis en étant le soutien éternel de ceux qui en ont besoin... Accorde-nous l'aumône ! »

 

Alors qu'il s’approchait d'elle, Annapurna servit une lampée de soupe à Shiva, pour qui la faim n'avait pas d'emprise. Dès lors, Shiva la distribua à chacun de ses disciples, qui eux aussi, avaient dépassé la faim grâce à leur pratique du yoga. Ceux-ci distribuèrent donc leur part à chacun des êtres vivants qui les entourait et bientôt chacune des créatures de l'univers eut le ventre rempli.

 

Durga contre Durgamasur
 

Ailleurs dans le cosmos, malgré l'aide décisive de Skanda et la protection de Vishnou, les assouras n'avaient pas cessé pas de représenter une menace pour l'univers et ce qu'il contenait de bon, de beau, de noble et de juste.

Naquit alors sur Terre un démon envoyé par les asuras pour y semer la désolation. Celui-ci avait une telle puissance qu'il y avait gagné le nom d' invincible assoura : Dourgamasur.

Né de la famille d' Hiranyaksha, le premier assura qui avait dominé l'univers avant que Vishnou ne le soumette et ne le tue, Dourgamasur n'était donc pas un brahmane, et il n'avait pas eu accès à la véritable compréhension des Védas car il n'avait trouvé aucun brahmane pour accepter de la lui enseigner

En effet, la règle suivie par les gourous était alors de ne transmettre les arts martiaux et la science des Védas qu'à des « deux-fois-nés », c'est à dire seulement aux membres de la caste des brahmanes ayant suivi une rigoureuse et complète initiation. Cette règle avait pour objectif d'empêcher un paysan ou un prince malveillant l'accès aux Védas, car ils auraient pu ne pas les comprendre ou les utiliser à mauvais escient et en conséquence répandre le mal sur la Terre. Telle était donc l'explication d'une tradition qui interdisait l'étude mystique aux membres des trois castes inférieures à celle des brahmanes.

Cependant, désirant tout de même s'instruire dans les Védas, Durgamasur prit la résolution de se livrer à la pénitence et partit pour l' Himalaya afin d'y méditer pendant un millier d'années sans bouger un cil ni ne se nourrir d'autre chose que du soleil.

Mille ans passèrent. Les dévas étaient en admiration devant cet être de basse condition qui pouvait si bien oublier tout ce qui le rattachait à l'existence. Brahma lui-même fut impressionné et permit à Dourgamasur de lui adresser une requête en récompense de ses intenses efforts. L'asura lui demanda alors une copie des quatre Védas, ce que Brahma lui tendit sans hésiter.

Cependant, Dourgamasur ne désirait pas maîtriser les Védas pour découvrir la sagesse et vaincre la tristesse mais plutôt pour gagner de l'argent en officiant dans les temples à la place des brahmanes. En effet pensait-il, si lui aussi savait les Védas et la correcte prononciation des mantras magiques, il pourrait accomplir les offices dans les temples et donc demander sa part de la quête.

C'est alors que Dourgamasur et sa famille investirent les temples, les lieux sacrés et les rives des fleuves purificateurs. Dès lors, et petit à petit, les Védas furent oubliés, les rituels ne furent plus menés et les sacrifices ne furent plus compris.

La tradition s'éteignait. Année après année, Dourgamasur avait évincé les brahmanes des offices du culte et les sadhus des temples. En conséquence, les dévas qui ne recevaient plus leur part du sacrifice, commencèrent à décliner, devenant chaque instant un peu plus faibles.

C'est alors que les forces du mal envahirent la Terre qui n'avait plus de protecteur. Dourgamasur fut reconnu comme leur chef, et c'est à la tête de légions démoniaques qu'il monta au sommet du Mont Mérou sans rencontrer de résistance et qu'il envahit la ville divine d'Indrapura, s'asseyant lui-même sur le trône d'Indra. Les dieux, affaiblis de n'avoir plus été priés ni adorés depuis si longtemps, n'avaient plus la prétention de s'opposer aux asuras et n'avaient d'autre choix que de s’enfuir dans toutes les directions.

Certains dévas trouvèrent refuge dans les grottes qui parsemaient les versant du Mérou, et se réfugièrent sous la terre dans les tunnels qu'avaient si souvent empruntés les Assuras pour venir leur faire la guerre. Là, afin que la vie ne disparût pas, les dieux remplacèrent les hommes et méditèrent intensément sur la grande déesse Shakti, la plus puissante de toutes les puissances.

Ils jetèrent alors du beurre clarifié dans leur foyer dont la fumée s'élevait jusqu'au soleil pour s'amasser en nuages et tomber en pluie. Mais depuis que les rituels et les offrandes avaient été confisqués par Dourgamasur, le soma et le beurre clarifié vinrent à manquer et il devint, même très difficile pour les dieux de mener à bien les cérémonies essentielles qui maintenaient la vie sur Terre.

N'étant plus honorés d'oblation, Indra et ses Maroutes cessèrent bientôt de provoquer les nuages ; la pluie vint elle aussi à manquer. Un siècle de sécheresse succéda alors à la dernière goûte de soma versée dans le Feu. Les réserves d'eau, les lacs, les rivières, les océans s'évaporaient. Le bétail et les hommes mouraient par centaines de milliers, ainsi qu'un nombre incalculable d'animaux.

Comme les cérémonies funéraires ne pouvaient pas se dérouler, faute du matériel nécessaire pour les mener à bien, les cadavres pourrissaient dans les maisons et dans les rues X sans que l'on pût s'occuper d'eux. Bientôt, le royaume de Yama fut surpeuplé d'âmes qui n'avaient jamais été purifiées.

Après un siècle de calamité, les survivants se dirigèrent vers l'Himalaya et grimpèrent à son sommet pour retrouver les dieux qui vivaient encore dans les grottes jadis peuplées d'assuras. Tous ensemble ils unirent leur forces restantes et prièrent la Grande Déesse, Parvati, la fille des montagnes, la compagne de Shiva. D'un même chant, ils lui adressèrent leurs espoirs et c'est alors que la Déesse apparut sous la forme de Parvati.

Celle-ci était si attristée du spectacle de la Terre asséchée et ravagée qu'en voyant Dourgamasur et ses troupes occuper la ville céleste d'Indrapura, elle en pleura tellement que de ses milliers d'yeux qu'elle venait de se créer, elle inonda à nouveau la Terre, fit boire ceux qui avaient soif et raviva les champs et les cultures. L'apparition de ses innombrables yeux l'avait rendu perceptible. La grande déesse prit un corps afin que chacun pût la contempler en la vénérant : elle avait la peau d'un noir bleuté, de la couleur de l'espace en permanente expansion, ses yeux étaient soulignées avec du khôl, leurs pupilles avaient la forme d'un fleur de lotus en plein épanouissement et sa silhouette était lumineuse comme un millier de soleils... Enfin, de ses yeux coulaient des torrents de compassions, larges comme des océans.

Pendant neuf nuits consécutives la pluie tomba sur la Terre. Les rivières recommencèrent à couler. Les malades furent guéris. Ce qu'il restait de l'humanité ainsi que les dieux sortirent de leur grottes et admirèrent la vie qui recommençait.

Parvati se transforma alors en une gracieuse femme à huit bras. Au bout de chacun des quels une main offrait à la terre une oblation de céréales, de légumes, de fruits, de lentilles, de viande et d'herbes comestibles. En attendant que germent les prochaines récoltes, elles offrit même aux bêtes les herbes à manger et aux hommes, les légumes et les fruits.

Ceci fait, Parvati envoya un émissaire à Dourgamasur afin que celui-ci se rendît sans plus de dégât. Le chef asura, qui possédait l'univers tout entier, des enfers de Yama à Indrapura, la demeure des dieux, refusa bien évidemment de rendre ses conquêtes. Au lieu de cela, il monta la plus redoutable armée qui jamais n'avait encore été. Elle était composée d'un millier de légions, et chaque légion était composée de 22 000 chars, d'autant d’éléphants, de 66 000 cavaliers et de quelques 110 000 fantassins dont la plupart était de redoutables monstres.

Son armée réunie, Dourgamasur se dirigea sur les hommes, les dévas et Parvati qui s'étaient réunis au sommet de l'Himalaya. Sans attendre, il fit pleuvoir sur eux un orage de flèches. Les rishis, les dieux, les hommes, tous prièrent alors Parvati de les sauver ; ce qu'elle fit en dessinant autour d'eux un cercle de lumière à l'intérieur duquel les forces du mal ne pouvaient entrer. Elle-même cependant se tint à l'extérieur de ce cercle, puis elle se transforma à nouveau. Cette fois, Parvati ne tenait plus dans ses mains des fleurs ou des fruits mais de redoutables armes car, pour combattre le roi des démons, tous les dieux avaient mis en commun leur pouvoir pour les donner en offrande à celle qui était devenue l'Invincible Dourga.

Dourga possédait en effet au bout de ses huit bras le disque cosmique de Vishnou, la lance de Skanda, l'arc de Sourya, les flèches de Vayou, la hache de Ganesh, la conque de Varouna et le trident de Shiva. De Yama, le gardien des enfers, la déesse avait reçu un bouclier ; de Tvastar, le dieu-architecte, elle reçut une épée ; enfin, Himavat, le roi des montagnes, lui offrit des bijoux magiques et un lion doté du troisième œil comme monture.

Pour compléter sa panoplie d'invincibilité, ne doutant pas de sa victoire, Airavata, l'éléphant d'Indra, lui avait même offert une cloche afin qu'elle pût mener à bien les rites purificateurs dont elle devrait s'acquitter à la suite des massacres.

Face à l'immense armée des assuras, Durga apparut terrifiante à la tête des dieux qui s'étaient réunis pour mener à ses cotés un ultime combat pour la survie de la Terre. Tant de flèches furent lancées dans le combat que le ciel en devint obscur. Quand une des flèches lancées par les dieux transperçait un des démons, elle s'enflammait aussitôt et grâce à son irradiante lumière, elle désintégrait tous les assuras qui se trouvaient autour.

Alors que la bataille battait son plein et qu'il eût été très hasardeux de se risquer à prédire son dénuement, Dourga ouvrit son corps pour qu’en naissent ses nombreux avatars, chacun aussi puissant si ce n'est plus que Dourga elle-même. Ainsi, vinrent se mêler au champs de bataille toutes les déesses qui avaient pu être investies du pouvoir inarrêtable de la Shakti. Il s'agissait de Tripura Sundari, Bhuvaneshwari, Bhairavi, Matangi, des sept Matrikas, d'Indrani, la Jalousie, de Nara-simhika, la femme-lionne, de Jagat-janani, la shakti de Vishnou-Jaganath, de Kouberi, la Ruine, mais aussi de Chamunda, Gauri, Chandika, Ambika, Uma, Maya, la maîtresse des illusions, Gayatri la divine poétesse, Meenakshi la Séduction, Amba la Mère, Mohini la prostituée, Ganga, Rati le Désir, Roudrani la Vengeance, Sarasvati le Savoir, Varouni, l'Ivresse, Ganeshi la Chance....

Ce fut un spectacle terrifiant pour les démons que de voir les multiples aspects de la grande déesse Dourga qui ne cessait de les malmener et des les envoyer les uns après les autres dans la mort.

Le combat dura dix jours durant lesquels les dieux et Dourga livrèrent une chasse impitoyable aux démons. Enfin ils emportèrent la victoire. Les blessures des assuras coulaient tellement que bientôt des rivières de sang se formèrent.

Le onzième jour, Durgamasur apparut enfin pour livrer bataille, sachant qu'il n'avait plus aucun autre espoir de s'en tirer que de vaincre lui-même la Grande Déesse. Alors, tous les avatars de Dourga se réunirent en une seule silhouette, montée sur le terrible lion dont le troisième agissait comme un rayon laser.

Six heures durant Dourga et Dourgamasur se sont combattus. Au fil de la bataille, Dourga tua les quatre chevaux du char de Dourgamasur avec quatre flèches, puis elle le fit tomber en plantant une flèche dans une de ses roues. Avec deux autres flèches, Dourga perça les yeux du démon, puis ses bras avec deux autres flèches. Afin de décourager les dernier partisans du démon, d'une flèche Dourga fit tomber l’étendard de Dourgam-asur. Enfin, avec cinq flèches, elle transperça le cœur du démon qui tomba à ses pieds en vomissant du sang.

Dourga récupéra alors les quatre Védas qu'elle tendit avec respect aux sages qui les apprirent à nouveau par cœur pour les enseigner à leur tour à leur disciples.

 

Kali contre Raktabija

Récit inspiré du Devi Mahatmya, « La Gloire des déesses » (Markandeya Purana).

Dourgamasur eut malheureusement une descendance qui grandit dans la jalousie et vécut excitée par l'espoir d'une revanche. Ainsi, Dourga eut encore à combattre Mahish-assura, le roi-serpent qui s'était rebellé lui aussi contre les brahmanes en refusant leur autorité.

Cependant, le plus puissant de tous les assura qui jamais dévastèrent les trois mondes fut Raktabīja, dont le nom veut dire en sanskrit « graine de sang ». Il fut si difficile à vaincre par Dourga, qu’elle dut, pour l'occasion, devenir son incarnation la plus instable, la plus terrible et la plus cruelle : Kali, la maîtresse du Temps et de la destruction, le seule avatar qui puisse détruire le mal par le mal.

Comme ses ancêtres, Raktabija vécut dans l’Himalaya et passa sa vie à prier Brahma en espérant par ses pénitences attirerait son attention. Après des milliers d'années d'une méditation qu'il menait nu dans un torrent d'eau glacé, Brahma apparut devant lui et voulut encourager ses méditations en lui proposant la réalisation d'un vœu. Raktabikja, qui savait que Brahma ne pouvait pas lui garantir l'immortalité car chaque existence devait être soumise au samsara, c'est à dire au cycle de la naissance et de la mort, lui demanda plutôt qu'à chaque fois qu'une goutte de son sang tomberait de son corps, un clone de lui-même apparaîtrait à l'exact endroit où serait tombée la goutte.

Aussitôt que Brahma lui accorda son vœu, heureux de sa récompense, Raktabija cessa ses pénitences et revint vivre avec les hommes pour leur imposer ses volontés de puissance et de gloire. Une nouvelle fois , les dieux furent chassés d'Indrapura et durent implorer la Shakti de leur venir en aide. Parvati devint alors une nouvelle fois Dourga, qui se divisa en autant d'avatars que la déesse en possédait. Cependant, la bataille à peine commencée, Lakshmi, Sarasvati, Dourga et toutes leurs assistantes, constatèrent très vite avec effarement qu'à chaque monstre qu'elles trucidaient, des dizaines d'autres naissaient des gouttes de sang qui tombaient au sol.

Ainsi, depuis le premier coup qu'il avait reçu en salaire de son impudence, Raktabikja s'était déjà multiplié d'une manière exponentielle. À présent, lui et ses clones étaient des centaines de milliers et bientôt des centaines de millions, car à chaque coup porté par Dourga, des légions de monstres s'ajoutaient encore à l' invincible armée asura. Au lieu de se vider du sang des guerriers, le champs de bataille devint très vite surpeuplé de clones de Raktabija hors de contrôle, même de Dourga et de ses très nombreux avatars.

 

C'est alors que du front de Dourga naquit Kali, dotée d'un corps noir comme une nuit sans lune, avec un visage effrayant, des sourcils froncés, des yeux révulsés, des cheveux emmêlés. La nouvelle déesse était nue, elle avait l'air d'une folle et dansait frénétiquement, en trance, semblable à un volcan en éruption. Armée d'une simple épée et d'un lasso qu'elle brandissait au dessus de son visage grimaçant, elle laissait s'échapper des hurlement plaintifs et stridents, tandis que ses yeux étaient d'un rouge flamboyant et que sur l'univers s’étendaient les hurlements infernaux que dégageait chacun de ses mouvements.

Tout autour d'elle, disparurent alors les autres déesses, dont l'éclat avait faibli face à la noirceur de la terrifiante Kali, qui ne portait autour de sa taille qu'un collier de crânes et un pagne de bras décharnés, dont les os étaient percés d'une liane qui maintenait cette macabre jupe à ses hanches. Comme chacun des bras qui composait ce pagne avait appartenu à un démon que Shakti avait déjà défait, à leur vue, la rage de Raktabija et de ses clones redoubla d'intensité. Et c'est tous ensemble qu'ils se jetèrent sur Kali... laquelle continuait simplement à danser.

À chacun de ses pas de danse, son corps se penchait pour recevoir dans sa bouche les démons qu'elle attrapait avec son lasso puis qu'elle avalait. Quant à ceux qu'elle tranchait de son épée, avant qu'ils ne ne touchassent le sol, Kali léchait chaque goutte de leur sang, de sa longue langue frénétique, lavant ainsi chaque parcelle du cosmos de la moindre trace du liquide infernal.

Bientôt les troupes assuras durent se considérer comme défaits et Raktabija lui-même fut dévoré par Kali qui, de sa langue rouge et chaude et de ses mains griffues, se barbouilla le visage de son sang en pratiquant sur son cadavre la danse de la mort, laquelle consiste à danser sur la victime, puis à manger son cœur pour en récupérer ses qualités et sa puissance.

Cependant, dans la bataille, Dourga avait été blessée d'avoir été tenue en obstacle et d'avoir laissé entrevoir sa toute puissance destructrice. Sous les traits de Kali, sa frénésie ne retombait pas. Ainsi, ce qu'il restait de l'univers qui n'avait pas été ravagé par le combat contre l'asura , fut foulé du pied par Kali qui ne cessait pas de danser, détruisant les galaxies et se roulant sur les montagnes.

Les dévas apeurés se rapprochèrent de Shiva, l'être cosmique dont jamais rien, si ce n'est sa compagne Parvati, ne troublait la méditation.

«Grand Dieu! lui dirent-ils, après avoir si vaillamment mis à mort notre ennemi, voici que Kali détruit cette vie pour laquelle elle a tant combattu ! Toi qui est son compagnon, interviens ! Raisonne celle pour qui plus rien ne semble compter à présent. »

Leurs prières eurent du mal à rejoindre les oreilles de Shiva, car l'univers tout entier raisonnait des rires atroces de Kali la démente. Pourtant, Shiva ne semblait pas dérangée par la situation. « Laissez-la savourer sa victoire! » dit-il aussitôt aux rishis et aux dévas qui avaient demandé sa clémence, puis il se replongea dans les intenses méditations qu'il menait au sommet du mont Kailash.

La danse macabre de Kali continua donc, sans que rien dans l'univers ne pût jamais être un obstacle pour elle.

Après avoir ravagé la Terre et les enfers, Kali s'approcha du mont Kailash qu'elle ne reconnut pas comme sa demeure, tant sa furie était totale et la rendait aveugle à sa propre nature. Comme un ouragan, elle passa près de la couche d'herbes odoriférantes sur laquelle Shiva méditait assis en tailleur.

La bourrasque engendrée par le passage de Kali dérangea Shiva qui fut jeté de sa couche et roula en bas des pentes du Kailash. Shiva résolut alors de mettre un terme à sa méditation et ouvrit enfin les yeux.

Ce qu'il avait devant lui le désola : les forêts du Kailash étaient en feu et la Terre était balayée d'un vent fétide. Il constata avec une immense tristesse que les hommes ainsi que les dévas étaient devenus moins nombreux que les rats.

Il était impossible à Shiva de lever la main sur sa femme, néanmoins il était obligé d'agir au plus vite pour la calmer et lui faire reprendre ses esprits. Alors, afin que cessât sa folie destructrice, Shiva plongea sous les pieds de Kali. Quelques instants encore, celle-ci dansa frénétiquement sur le corps de Shiva puis, saisie de stupeur, elle réalisa enfin qu'elle était entrain de piétiner son mari. Elle cessa aussitôt toute violence et honteuse, elle s'arracha la langue, puis redevint en un instant Dourga, puis Parvati, et enfin Sati, la première femme qui jamais ne fut aimée de Shiva.

Ainsi, grâce à la fertilité de leur amour, la vie s'établit à nouveau sur Terre et les dieux furent à nouveaux les maîtres du mont Mérou ainsi que de l'univers tout entier.

 

 

L'île de Mani-dvipa

Récit composé d'extraits de l' Abirami Andati (8, 96, 98, 99 et 100), ainsi que de références à l' Ananda Lahari de Shankara.

 

C'est alors que Shiva eut ces douces paroles pour son épouse :

« Séduisante déesse, toi dont le teint est rouge comme le sang, toi qui peux en un instant me faire abandonner tout ce qui m'attache à l'existence, toi qui as tué le démon et qui as dansé sur son cadavre tout en tenant le crâne de Brahma dans ses mains, toi qui pourtant ne cessas jamais de n'être qu'une jeune fille, je t'en prie, ne laisse jamais tes pieds s'éloigner de mes pensées... »

Tendrement les bras de Shiva s'enroulèrent alors autour des épaules de Sati. Ouverte comme les pétales du lotus, la déesse était à nouveau nue, pure, parfaite. Sa peau était douce comme le plumage d'un paon. Parfumée, la peau satinée, les dents nacrées, les épaules nues, une guirlande de glycine en collier, son arc de cane à sucre en bandoulière et ses flèches de fleurs à la main, Dévi était redevenue la maîtresse tous les arts de l'amour. Inspiré par sa magnificence, Shiva lui dit encore :

« Tes adorateurs n'avaient qu'un pot de fer pour reposer leur tête. Un pot avec lequel ils recevaient l'eau du Gange et ce que la manne céleste faisait chaque jour tomber dedans. À présent, ils reposent sur ta cuisse, ayant trouvé en toi l'ombre du lotus. Versatile rossignol, sois louée, car tu sais t'ouvrir à ceux qui savent, mais tu n'accompagnes pas ceux qui se perdent... »

Dans le vergé d'arbres sacrés d'Indra-pura, les rossignols volaient frénétiquement à souhait autour des arbres. Sur Terre, dans les hauts pâturages de l'Himalaya, les paons paradaient sous un soleil dansant. Au Kailash, un cygne s'était posé sur un lotus.

Shiva couvrit alors le corps de la déesse de caresses. « Jamais je ne cesserai de t'adorer, ô ma déesse aux yeux de biche. » dit-il enfin, puis les deux amants convolèrent au plus lointain de l'univers, vers Sripura, l'île aux délices que Shakti avait créée puis réservée secrètement pour elle depuis l'aube de la Création.

 

En effet, peu de sages le savent, mais au milieu de l'océan du nectar, balayée par la brise cosmique, se trouve en effet une île aux pierres précieuses. Cette île est située aux limites supérieures de l'univers, elle s'appelle Mani-dvipa et fut créée par Shakti alors que Brahma, Vishnou et Varouna créaient ensemble les mondes que peuplèrent ensuite les créatures célestes et humaines.

Au centre de cette petite île est la ville de la déesse, Sri-pura. Elle est organisée comme un mandala qui reprend le dessin magique du Sri Vidya (Sri Yantra) et possède une suite de murailles de plus en plus hautes et dont les entrées sont gardées par des incarnations des dieux les plus puissants du cosmos. Au cœur de l'île aux pierres précieuses se trouve le jardin de Kampala, un vergé composé d'arbres à souhait et dans ce jardin, se trouve la pagode de la sagesse, uniquement composée de joyaux étincelants, et dans cette pagode, se trouve le trône de Shiva, où Shakti est assise.

Manidvipa étant à l’écart de l'univers, au milieu des vagues de l'océan des vérités éternelles, pour se divertir entre amants, à l'ombre d'un lotus rose aux mille pétales, Shakti et Shiva font l'amour.

Suivant le chemin du Kundalini, l'un après l'autre s'ouvrent pour eux les chakras ; rampant d'abord sur la terre, où naissent les besoins, ils charment le serpent Kundalini pour qu'il s’élève vers le ventre, où vivent les plaisirs. Toujours plus dressé, le serpent s'enroule ensuite autour de ce qui est divin dans la chaire, le cœur, l'étape nécessaire dans le voyage vers le conscience, le maître de toutes les vérités.

Shiva devient alors Roudra, le maître de la nature. C'est alors qu'il ouvre, pour lui et pour Shakti, les 64 tantras, qui sont chacun une méthode permettant la maîtrise d'un pouvoir particulier. Une fois ces tantras ouverts, Roudra et Shakti créent alors la vie en employant le chakra de la Terre et de l'anus, le chakra de l'eau et du ventre, le chakra du feu, qui monte le long des vertèbres, le chakra de l'air et du cœur et enfin le chakra de l’éther et de la conscience. Ce dernier connectant son troisième œil avec le zénith de l'univers.

Bien au dessus de tout ces chakras, s'élève enfin le lotus au mille pétales, sur lequel repose les pieds de Shakti.

 

La gloire de Shakti

Ce texte à la gloire de la Grande Déesse comprend des extraits de l' Ananda Lahari de Shankara, du Lalitha Pancha Rathnam, attribué à Shankara, et de l' Abirami Andati, d'Abhirami Pattar.

Le culte de la Shakti se déroule à l'aube alors qu'elle apparaît sous la forme d'Ushas, l'annonciatrice d'un nouveau jour et d'une nouvelle victoire de la lumière, de la vérité et de l'espoir. D'elle émanent les rayons rougeoyants du soleil levant, tandis que les sages la reconnaissent et l'honorent car elle est le pourpre annonciateur de la lumière. On dit alors que celui qui médite sur la beauté de son corps bénit par les rayons de l'aube, verra se dissoudre le ciel et la terre. Alors, les Asparas, ces divines créatures aux yeux de biche qui peuplent l'espace, viendront toutes se coucher à ses pieds. De même, celui qui médite sur Shakti se verra couvert d'un nectar qui , directement du ciel, tombera sur sa tête, et semblable à l'amulette qui repousse le mauvais œil, d'un coup d’œil il fera fuir les serpents et d'un simple regard il soignera les malades.

La Terre, L'eau, le feu, le vent et le ciel, le goût, la vue, l’ouïe, l'odorat et le toucher, tout est enraciné là où Shakti pose ses pas. Elle est derrière chacun des arbres de la forêt de lotus qui poussent dans l'esprit des plus grands poètes. C'est d'elle que provient la parole royale et éternellement nouvelle de Sarasvati, la femme de Brahma, la gardienne des Védas. Lotus depuis lequel jaillit le miel au soleil de midi, elle est aussi le plaisir éprouvé sous la lune. Elle est l'esprit et l’éther, le feu et l'air, l'eau et la Terre : elle est l'univers et rien n'existe qui ne soit une partie d'elle... La conscience qui habite l'être humain n'est qu'une de ses nombreuses manifestations.

En somme, Shakti est le vaisseau sur lequel l'humanité toute entière est embarquée et avec lequel elle traverse l'océan de la naissance et celui de la mort.

 

Où qu'elle soit, les plus vénérables rishis sont troublés car Rati la séduction, et Kama l'amour, composent le nectar qui coule de son regard. Toutes les forces de l'univers émanent d'elle et se réunissent en elle, comme autant d'incarnation d'elle-même sous diverses formes.

Au dessus de tout ceux qui la contemplent, tout en ne cessant jamais d'occuper leur esprit, la déesse est vénérée par toutes les créatures célestes, y compris par Brahma lui-même. De fait, elle dépasse la vision pourtant parfaite des Védas, de même qu'elle dépasse tout ce qui peut s'énoncer ou se concevoir ainsi que tout le reste. Elle est la compassion sans faille, la cause de la création, de l'existence et de la destruction de l'univers. Elle est la divinité tutélaire des initiations mystiques. Elle est le pouvoir qui mène vers la connaissance de Shiva, elle est la graine dont la sagesse est la fleur.

Accompagné de Shiva et Shakti, le sage accède à l'autre coté de la vie, là où n'entrent ni les rayons du soleil, ni ceux de la lune. Un monde imperceptible lui devient familier, et un univers si différent de celui auquel il était habitué se révèle à lui. Car la grande déesse est de toutes les divinités celle qui a la réputation d'être la plus difficile à prier, mais aussi la plus généreuse avec ses fidèles.

Quand elle apparaît dans les nues, des nuées d'abeilles la suivent, figurant ses fidèles qui trouvent en elle un trésor de réconfort. En plus d'un lasso, la Déesse arbore un arc fait d'une tige de canne à sucre, qu'elle arme avec des flèches qui sont en réalité des fleurs. Ceux qui ont eu le rare et intense plaisir de l'apercevoir, nous racontèrent que la déesse possède de fines lèvres, une voix plus douce encore que le lait ou le sucre de canne et que ses seins sont recouverts de poudre de safran.

Semblable à des milliards de torches enflammées, elle est donc ce qui embrase l'esprit de ses millions d'adorateurs qui trouvèrent la paix dans sa contemplation. Que l'on croie ou non en son existence, Shakti est la seule vérité qui est, qui a été et qui sera. Et cette vérité est la seule chose à posséder et la seule force à maîtriser.

Quelque soit le rôle des autres divinités dans la Création, Parvati a toujours été l'impératrice de l'univers. Elle a dépassé la mort et ne connaîtra plus de naissance. Elle n'a ni commencement, ni fin. Il est très difficile de parler d'elle, car il est vain d'utiliser des mots pour la décrire et ses disciples viennent à elle en empruntant non pas le chemin du langage mais celui du désir !

Ses disciples ne désirent en effet qu'elle et ne pensent qu'à elle. À sa vue, leurs yeux sont mouillés de larmes de joie, ils tremblent, et leur esprit s'emplit de bonheur ! L'adoration de la déesse les a même poussés à tout abandonner pour elle. Elle a ainsi fait d'eux des fous qui balbutient, le regard livide et l’œil écarlate, car il s'agit de la seule manière d'entreprendre le bon et le juste chemin qui mène à elle.

Florissant dans leur esprit comme un bourgeon de lotus au printemps, elle en fait sortir la tristesse et les peurs. Grâce à elle, les sages n'ont plus besoin des plaisirs terrestres, si délectables soient-ils, car ils n'ont plus d'attaches et demeurent incapables de suivre les pas d'un autre ou même de sourire à une autre. En les laissant contempler ses fines hanches, elle les a fait goûter au meilleur des nectars et comme la poussière d'or devient lingot, à son contact, leur esprit a fondu pour être versé dans un moule qui a fait d'eux des esclaves condamnés à chanter ses louanges, reprenant à l'unisson les louanges que lui adresse déjà la Sainte Trimurti. D’innombrables fois les dieux ont même imploré son aide, en pleurant à ses pieds comme le ferait le moindre de ses disciples.

Une fois que la déesse aura posé ses yeux sur eux, ils obtiendront d'elle de nombreuses richesses dont la connaissance illimitée, un esprit jamais fatigué, et une divine beauté. Leur seul désir est donc qu'un jour Shakti pose sur ses pieds sur leur tête, ce qui serait pour eux la plus belle des illuminations car les adorateurs qu'elle choisit d'honorer, la déesse Shakti les installent sur l'éléphant d'Indra afin que leur esprit puisse connaître la paix.

On dit aussi qu'un seul de ses regard fera du plus vieux, du plus laid et du plus impotent des hommes, l'objet du désir des jeunes femmes et que pour un être sur lequel elle aurait posé son regard, toutes se rueront à en perdre leur saris dans une course folle tandis qu'elles se battront à s'en arracher les cheveux pour être aimées de celui qui a connu l'amour de la déesse Shakti.

 

Enfin, et ce n'est pas peu dire, Vishnou lui-même se prosterne à ses pieds, car c'est là que se trouve toute la beauté de l'univers et tous les trésors qu'elle offre à ceux qui se sont soumis à elle.

Quant à Shiva, comme nous l'avons vu, il n'est tout puissant que s'il s'unit à elle car, sans elle, il n'est pas même en mesure de bouger le petit doigt ni de cligner l’œil. Reine de tous les univers, maîtresse du seigneur Shiva dont elle est sa moitié, c'est à travers lui qu'elle insuffle le désir dans le corps des jeunes filles ainsi qu'en chacune des créatures qui vivent entre le soleil et la lune.

Pourtant généreuse, Shakti a choisi de ne pas vivre seule, et c'est donc grâce à elle que l'univers a pu exister et l'avoir comme mère. En le choisissant, Shakti fit de Shiva le gardien du cycle du temps en lui permettant de créer en ouvrant les yeux et de détruire en les fermant. Depuis, Shiva est à ses ordres et lui obéit d'un regard. À ses cotés, Shiva danse et dansera encore lorsque, plusieurs milliers de yugas plus tard, toujours suivant le rythme de son chant, il reconstruira les mondes. Ainsi, même si elle vit aux côtés du Seigneur-tout-puissant Shiva, elle demeurera sa mère à l'heure du déluge, et si elle lui est subordonnée à présent, à l'heure glorieuse de la Nouvelle Création, ce sera Shiva qui lui sera subordonné. Ainsi, leur relation incarne l'équilibre parfait qui procure le bonheur sans égal.

Enfin, comme chacun le sait, Brahma crée l'univers, Vishnou le préserve et Roudra le détruit. Quant à la toile de l'univers sur laquelle s'expose la réalité (Ishwara), et qui les contient tous, elle disparaîtra à son tour avant de réapparaître. Cependant, il n'y a jamais eu que Shakti de permanente, flottant au dessus de l'océan du temps, car les univers créés par Brahma ont un terme... Vishnou connaît le prix de la mort, et Shiva lui-même mourra... Tout disparaîtra, les richesses de Kubera, comme la puissance d'Indra...

L'un après l'autre, tous seront dissous, tous entreront dans le sommeil que rien ne trouble, lors de l'ultime déluge qui les submergera tous.

C'est alors que Shakti convolera avec son amant au dessus de l'océan du vide. Et pour elle, qui est l'âme et l'inspiratrice du déluge, le destin de notre monde n'aura pas plus d'importance que l'humble feuille morte qui sèche au soleil.

De SATI à KALI (les métamorphose de la Grande Déesse indienne)
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