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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

La légende de PARASHURAMA (mythe indien)

L'initiation de Kritavirya Arjuna

Peu de temps après l'ascension du roi Harishandra, Kritavirya, le roi du royaume de Haihaya, situé au centre de l'Inde, était de passage en pèlerinage dans la ville de Varanasi. Il y reconnut Padmini comme une des filles orphelines du roi déchu Harishandra et considérant son sang pur, il l’épousa.

Padmini devint dès lors la reine de Haihaya. Cependant, Kritavirya possédait déjà mille femmes, mais aucune n'avait pu le bénir en lui offrant un enfant. C'était pour cette raison que Kritavirya s'était rendu dans la ville sainte de Varanasi, puis avait poursuivi son pèlerinage jusqu'aux sources du Gange, pour y pratiquer des pénitences au temple de Badrinath. La légende disait que Vishnou lui-même y habitait, sous la forme de Nara-Narayana, les jumeaux qui veillent sur l'ordre du monde depuis le sommet des montagnes de l’Himalaya (Nara étant un avatar humain de Vishnou et Narayana un de ses avatars célestes.)

Alors que Kritavirya remerciait sa cour de sa fidélité et la renvoyait au royaume de Haihaya, et alors qu'il avait fait ses adieux à ses mille reines, pour lesquelles une telle pénitence serait fatale, il choisit de ne garder près de lui que sa nouvelle épouse Padmini, dont il était tombé très amoureux. Après avoir reçu les bénédictions des brahmanes du temple de Badrinath, le couple commença à monter au plus haut de la montagne, à la recherche d'une grotte à l’abri de laquelle ils pourraient méditer au calme, se nourrissant d'herbe et buvant l'eau vive des torrents abreuvés par les neiges éternelles.

Malheureusement, Kritavirya et sa femme eurent beau pratiquer les pénitences les plus sévères durant 10 000 ans, ils n'avaient toujours pas eu le plaisir de voir naître de leur amour un enfant. Étonnement, après l'avoir inspiré toute sa vie et l'avoir mené au sommet des montagnes, Vishnou demeurait sourd aux prières de Kritavirya.

En proie au désespoir, celui-ci dépérissait et se sentait inutile sur terre, car il ne voyait plus comment il pourrait donner un successeur au trône de son royaume. Quand il méditait, au lieu d'être calme, son esprit était rempli des peurs et des doutes que ses sujets devaient ressentir face à son absence et à son impuissance.

 

Inquiète pour sa santé, la reine Padmini se mit alors à dédier ses privations à Anasuya, la fille du rishi Daksha, la déesse de l'Indifférence mariée au prajapati Atri (le père du Soma, cette mystérieuse substance qui permit depuis aux hommes d'honorer correctement leurs dieux.) Anasuya apparut alors devant elle, et comme elle était spécialiste des divers rituels et cérémonies qui plaisaient aux dieux, elle conseilla à Padmini de pratiquer le jeûne une journée sur onze (Ekadasi Vrata), et d'offrir cette journée de privation à Vishnou. Ce qui fit dès lors Padmini.

Les conseils de l'Indifférence étant les plus précieux que l'on puisse recevoir, Vishnou ne tarda pas à apparaître devant Padmini. Enthousiasmé par sa dévotion, il lui demanda alors ce qu'elle désirait, pour avoir si ardemment souhaité qu'il apparaisse devant elle.

« Seigneur Narayana, maître de l'océan primordiale, lui répondit Padmini, ce que je souhaite, c'est que tu réalises le vœu de mon mari, le roi Kritavirya. »

Vishnou apparut alors à celui-ci. Il fut si heureux de cette vision, qu'il en sauta partout de bonheur, ne connaissant aucune limite à sa joie !

« Roi béni par la providence d'avoir su t'allier à une femme si pieuse et si généreuse, que désires-tu de moi ? » lui demanda simplement Vishnou.

_ Un fils, rien qu'un fils... répondit Kritavirya. Depuis que j'ai accédé au trône de mon royaume, je n'ai jamais rien désiré d'autre qu'un fils...

_ Qu'il en soit donc ainsi ! » dit alors Vishnou avant de disparaître.

 

Sachant que le verbe divin est ici bas suivi d'actions concrètes, Kritavirya et Padmini retournèrent en leur royaume, certains que la promesse de Vishnou se réaliserait. Ce qui ne manqua assurément pas, et dès leur retour à Haihaya, Padmini fut enceinte. Neuf mois plus tard elle accoucha d'un enfant dont la beauté laissait deviner la grâce de Vishnou qui avait permis sa naissance. Malgré tout, leur bonheur était terni car l'enfant était né avec une malformation qui inquiétait ses parents : il avait les doigts crochus.

Cependant, comme tout père est fier d'avoir donné la vie, l'enfant fut appelé Kartavirya Arjuna, c'est à dire Arjuna-le-fils-de-Kritavirya.

Le roi Kritavirya, qui souhaitait céder son trône à un prince capable de diriger ses sujets dans l'amour de la justice, ne lésina pas sur les moyens employés pour son éducation. De tous les coins de la terre vinrent alors à Haihaya les plus talentueux professeurs, tous plus savants les uns que les autres dans la sciences des Védas et leur connaissance du Dharma. Toutefois, malgré tous les efforts déployés, le prince Kartavirya Arjuna se montrait un piteux élève et même dans les arts martiaux, qui sont réservés à l'élite de l'élite, il ne parvenait pas à maîtriser le moindre savoir ou la moindre technique.

Afin de parfaire son éducation, à l'âge de seize ans, le prince fut envoyé à l'ashram du sage Garga pour qu'il apprenne enfin, et de la manière la plus rigoureuse possible, les arts, les sciences et les divers autres matières qu'il sied à un roi de maîtriser afin que son peuple vive dans la grâce de son talent et non dans la souffrance de ses carences.

Garga, comprenant en quelques instants que Kartavirya Arjuna ne serait jamais en mesure de suivre son enseignement, refusa de le prendre comme disciple et le redirigea plutôt vers l'ashram du sage Dattatreya, lequel se situait non loin de là.

« Le Seigneur Dattatreya est l'avatar de la Trimurti, lui dit-il ; en lui brille la grâce de Brahma, Vishnou et Shiva ; il est donc supérieur à moi et c'est de lui qu'un prince doit apprendre à devenir un roi. Mais fais attention, il n'est pas facile de devenir l'élève de Dattatreya, aussi te faudra-t-il réussir toute une série d'épreuves. Ainsi, je préfère te mettre en garde car tu devras faire preuve avec lui d'un mental à toute épreuve... »

Kartavirya Arjuna, qui était niais mais point lâche, remercia Garga de sa bonté et prit le chemin de l’ermitage de Dattareya. Après quelques jours d'une randonnée qui parfois ressemblait plus à de l'alpinisme qu'à de la marche à pied, le prince arriva à l'ashram du glorieux rishi et demanda à en être reçu.

 

Le sage Dattatreya, incarnation de la Trimurti

Récit inspiré du onzième livre du Bhagavata Purana.

Dattatreya était le fils d'Anasyua, la déesse de l'Indifférence et du prajapati Atri, ce qui faisait de lui le frère lumineux du sinistre rishi Durvasa. Dattatreya était né selon la volonté de Brahma qui avait répondu aux prières que son père lui avait adressées ; celui-ci avait voulu un fils possédant les caractéristiques des trois membres de la Trimurti.

 

Auteur de nombreux hymnes védiques, le prajapati Atri, grâce à ses efforts méditatifs et à ses sévères pénitences, avait en effet obtenu de Brahma un vœu. Le souhait d'Atri était que de lui naissent les trois divinités fondamentales indispensables à la vie et représentées par la Sainte Trinité. Avec sa compagne Anasuya, la déesse de l'Indifférence, il donna donc naissance à Dattatreya, un sage doté de la sagesse de Brahma, de Vishnou et de Shiva. Dattatreya possédait trois têtes et six bras et incarnait à lui seul la Trimurti, c’est-à-dire l'union des trois principes de vie : le Brahma, la création, le Vishnou, la préservation et le Shiva, la destruction régénératrice. Dattatreya est le père fondateur du yoga et de la tradition des sadhus naths.

 

Alors qu'il n'était encore qu'un enfant, Dattatreya quitta le foyer familial, pour s'en aller dans les campagnes le corps nu, en quête de l'Absolu. En chemin, il rencontra quatre chiens qui symbolisaient les quatre Védas, et qui dès lors ne le quittèrent plus. Au fil de ses errances, il rencontra 24 gourous qui furent pour lui comme 24 étapes dans son développement personnel et sa compréhension de l'univers et de ses rouages. Ces 24 gourous n'étaient cependant pour la plupart ni des rishis ni même des dieux, mais des éléments, des animaux et des hommes de basse condition.

D'abord, ce furent les éléments qui les premiers se présentèrent sur son chemin : la Terre, l'air, l'espace, l'eau et le Feu.

Il observa la Terre sur laquelle il marchait, et la vie telle qu’elle était véritablement ; c’est-à-dire généreuse, productive, couverte de plantes, de champs et de vergers gorgés de fruits. Et malgré tout ce qu'elle apportait aux hommes, ils la méprisaient encore. Mais la Terre ne s'en formalisait pas, elle suivait ce que son dharma lui imposait. Dattatreya apprit d'elle l'abnégation malgré l'obstacle, et le désir de soigner même quand on est soi-même blessé.

Il remarqua ensuite comment, parfois, le vent passait au milieu des choses sans distinction, sans jamais s'attacher, ni rien transformer. Mais à d'autres moments, le vent soulevait tout sur son passage. Dattatreya comprit alors que le vent état comme la vérité, capable des mêmes effets. Il résolut alors de se comporter comme lui : être puissant, bien que léger et furtif.

Dattatreya leva ensuite ses yeux au ciel, qu'il vit infiniment profond, sans limite. Bien que les orages grondassent sous lui, bien que les éclairs zébrassent l'espace, bien que des nuages lourds l'encombrassent, le ciel demeurait impassible. Il savait que les nuages ne faisaient rien qu'aller et venir, sans conséquence sur sa véritable nature. Dattatreya comprit alors que le ciel était le Brahman, l'âme de l'Univers, sans commencement, sans fin et sans tache. Les nuages étaient les obstacles matériels qui se dressent devant l'existence, mais la véritable nature de toute existence était le ciel, invariable, sans cause, sans conséquence.

C'est alors que la pluie tomba sur l'ascète, qui comprit qu'elle aussi s'offrait à tous sans distinction. Grâce à l'eau, chacune des existences pouvait survivre et se purifier ; à quiconque s'approchait d'elle, l'eau transmettait la vie. Dattatreya prit alors l'eau comme modèle et décida de se comporter comme elle dans la vie. Il apporterait aux hommes, sans distinction, la vérité, qui est le bonheur véritable. Si on l'insultait ou le calomniait, il ne s'en formaliserait pas, mais glisserait plutôt sur les insultes en continuant à les purifier.

La pluie s'intensifia, advint la tempête et les éclairs. La foudre tomba sur la cime d'un arbre, embrasa un bosquet. Dattatreya comprit alors que le feu était le grand purificateur et que tout ce qui entrait en contact avec lui se voyait transformer. Après le passage du feu, la forêt n'en serait que plus fertile. Dattatreya comprit que le savoir véritable et la connaissance ultime des choses et des êtres, étaient comme le feu : le savoir entrait en lui, le transcendait et le transformait pour le meilleur.

La tempête se calma, les nuages disparurent, la nuit s'installa. Dattatreya la passa en méditant sur la lune ; celle-ci pouvait être croissante, ou décroissante, elle semblait toujours changeante, mais en vérité elle était une et indivisible. Dattatreya comprit que malgré le cycle de la naissance et de la mort, l'âme demeurait la même, aussi invariable que la véritable nature de la lune.

Au matin, Dattatreya vit le soleil se lever et se refléter dans les flaques d'eau et les gouttes de rosée. Le soleil aussi était indivisible et unique, même si ses reflets étaient innombrables.

Ayant appris tout ce qu'il pouvait des éléments essentiels à la vie, Dattatreya reprit son errance. Des pigeons volaient au-dessus de sa tête, piaillant avec force. Dattatreya comprit qu'ils tentaient par leur chant de l'alerter contre toute sorte d'attachement matériel ou humain. Les oiseaux, chassés par les chasseurs, lui confièrent qu'ils vivaient sans cesse dans la peur des prédateurs. « La vie est précieuse lui disaient-ils, c'est une chance, un cadeau que de la vivre, alors concentre-toi sur la recherche de la sagesse ultime, et ne souffre pas de ce qui vient, passe, et meurt. »

Il fit ensuite la rencontre d'un python, ce grand serpent qui gobe plus qu'il ne mange ses victimes. Dattatreya était content de le voir se satisfaire de toutes sortes de proies qu'il croisait sur son chemin de prédateur. Mammifères, oiseaux, insectes, le python avalait tout, puis s'endormait afin que se fasse sa digestion. L'ascète le considéra tel un exemple et se promit de l'imiter, c’est-à-dire qu'à présent, il se satisferait de tout ce qui se trouvera sur son chemin, sans chercher à obtenir autre chose de mieux ou de différent. Tout ce qui se présenterait à lui serait un cadeau, tout comme toute créature était une proie pour le python.

Dattatreya aperçut un bourdon qui butinait une fleur. L'insecte volant prélevait tout ce dont il avait besoin de la plante, mais ne l’abîmait pas, ne la dérangeait même pas. Dattatreya se proposa alors d'être comme le bourdon : doux, harmonieux, mais actif, en recherche du nectar de la connaissance, désirant accéder à la source même du savoir, sélectif dans ses choix, mais ne s'interdisant aucune visite à aucune fleur.

Dattatreya marchait dans un sous-bois quand il aperçut un apiculteur. Sans même lui adresser la parole, ni remarquer sa présence, ce dernier lui enseigna une belle leçon de vie. Simplement, celui-ci venait à point nommé pour récolter ce que les abeilles avaient collecté à sa place et pour lui. Dattatreya résolue d'imiter cet homme, de ne pas désirer de richesses matérielles et donc d'être en mesure de se satisfaire des bienfaits de la manne de la nature. Il résolut aussi de ne pas suivre l'exemple des abeilles, qui amassaient avec obstination pour se voir tout confisquer soudainement. L'ermite se disait que ni les richesses amassées, ni la santé, rien ne demeurait éternellement et que celui qui amassait, désirait, gardait jalousement, un jour soudain, perdrait tout.

Un faucon planait au-dessus de Dattatreya, qui le vit fondre sur un malheureux rat. À peine sa proie transpercée de ses griffes, à peine son bec enfoncé dans sa chair, le faucon se vit rejoindre par des vautours. Les charognards lui disputèrent sa victime. Alors, pour s'en défaire, le faucon laissa tomber au sol un peu de sa pitance, afin que les charognards s'en satisfassent. Puis le noble oiseau est remonté vers les airs, plus léger. Dattatreya vit dans cet événement une parabole et se résolut lui aussi à ne jamais se satisfaire que du strict nécessaire, afin de ne pas attirer la jalousie et l’envie, qui seront autant d'obstacles.

L'ascète arriva à une rivière, qui devint un fleuve, qu'il suivit jusqu'à la mer. Face à l’océan, Dattatreya comprit que même si celui-ci semblait agité en surface, il était d'un silence insondable dans ses profondeurs. Si les marées et le caractère des vagues changeaient sans cesse, l'océan lui demeurait insensiblement le même. Tous les fleuves du monde se jetaient en lui, mais ce n'était rien ; rien ne pourrait jamais changer ni influencer l'océan. Dattatreya décida d'être lui aussi un océan ; les rivières des sens le traverseront, sans laisser les flots perturber sa véritable nature. Dans sa vie, il connaîtra des hauts et des bas, mais en lui-même, il restera stable et serein.

Une nuit, Dattatreya vit un papillon venir danser autour d'une flamme, puis mourir dedans. Esclave de ses sens, obsédé de ses propres désirs, le papillon s'était précipité dans la mort sans même en avoir conscience. Dattatreya se promit alors de ne jamais agir qu'en considérant la raison et non le désir.

Un autre jour, ce fut un éléphant qui lui enseigna une leçon à travers son triste exemple. L'animal solitaire et en rut, avait flairé une femelle quand il tomba dans un piège. Ceux qui l'avaient tendu lui mirent les liens et l'exploitèrent. Dattatreya se promit de ne pas subir le joug de ses désirs, afin de ne pas finir comme ce noble animal, devenu par sa faute un esclave déshonoré et maltraité. Dattatreya se promit de ne jamais rien attendre ; ni reconnaissance des autres, ni satisfaction des sens. C'est en agissant ainsi qu'il resterait maître de lui-même.

Une autre scène de chasse inspira Dattatreya. Cette fois-ci, ce fut un daim qui lui donna matière à réflexion. Les chasseurs, pour le prendre, avaient déployé un stratagème qui consistait à se disposer en cercle autour de la forêt puis à jouer très fort du tambour. Effrayer par ce bruit étrange, le daim perdait alors ses moyens et succombait à la peur. Les chasseurs pouvaient alors l’approcher sans difficulté, puis l'attraper dans leur filet. Cependant, s'il n’avait pas eu peur, en quelques bonds rapides, le daim se serait mis hors d'atteinte des chasseurs. Afin de ne pas suivre le triste exemple du daim, Dattatreya se promit de ne jamais céder à la peur, ni de ne laisser personne être en mesure de lui inspirer de la peur. Ce qui devait décider de ses actions, c'était lui-même, et non quelques pressions venues de l'extérieur.

La pêche aussi lui fournit matière à réflexion : un poisson venait d'être pris dans une nasse, à l'intérieur de laquelle un pêcheur avait placé un appât. Le poisson avait en effet été bien mal inspiré de se repaître d'une nourriture qu'on avait placée là pour lui. S'il avait recherché sa nourriture par lui-même, il ne serait pas tombé dans le piège. Afin de ne pas imiter le poisson, Dattatreya se résolut à ne jamais se satisfaire des miettes qu'on lui jetterait, mais au contraire de toujours tout se procurer par lui-même. La vie est facile, les opportunités partout, il n'y a aucune raison de se laisser entretenir ni de renoncer à sa liberté.

Dattatreya poursuivit son chemin et fit la rencontre d'une prostituée. Celle-ci était triste. Elle faisait commerce du plaisir, mais sa vie n'avait aucun sens. Déprimée, elle songeait à faire autre chose de sa vie. En l'observant, Dattatreya comprit que la prostitution n'est pas seulement d'ordre sexuel, mais que se prostituent aussi ceux qui vendent leurs mains ou leur temps en l'échange d'un salaire qui nourrit leur ventre mais pas leur esprit.

Dans un village, Dattatreya vit jouer un enfant. Son innocence, son bonheur simple et parfait, l'impressionna grandement. C'était ainsi qu'il fallait vivre, pensait l'ermite, tel un enfant : curieux, spontané et content.

Comme tous les brahmanes errants, Dattatreya vivait d’aumône, les villageois déposant un peu de nourriture dans son bol. Le soir, il se présentait aux maisons des brahmanes sédentaires et demandait l'hospitalité. C'est ainsi qu'un soir, il fut accueilli par une jeune fille qui le reçut seule car ses parents étaient absents. Désirant faire à manger pour lui, mais ne sachant comment faire, parce que c'était habituellement sa mère qui se chargeait du repas, la fille commença à battre le riz pour le sage. Mais alors qu'elle battait le riz, ses bracelets s'entrechoquèrent, ce qui inquiéta la jeune fille. Si le brahmane entendait ses bracelets, pensait-elle, il ne manquerait pas de croire que son foyer était si pauvre que tout brahmane qu'ils étaient eux-mêmes, ils en étaient réduits à cuisiner de leur propre main… En ce temps-là, les domestiques étaient en effet nombreux chez les brahmanes, car ceux-ci avaient l’interdiction de travailler et d'user leur corps à de basse besogne. Afin de ne pas trahir sa pauvreté, la jeune fille brisa tous ses bracelets. C'est donc dans le silence qu'elle put préparer le dîner de Dattatreya. Celui-ci trouva triste qu'à cause de la considération envers l'avis d'un étranger, une jeune et jolie jeune fille en arrive à briser ses bijoux, aussi humbles soient-ils. Dattatreya fut si peiné de cet incident, qu'il comprit qu'un yogi n'avait rien à gagner à vivre en communauté, car celle-ci était pleine de préjugés, de peurs, de hontes et d'hypocrisie. Pour celui qui désire connaître la vérité et atteindre la Moksha, mieux valait donc vivre retiré et isolé.

C'est alors qu'il suivit l'exemple du serpent. Celui-ci se satisfait d'un trou dans la terre. Laissant derrière lui sa peau usée, il mue et continue à vivre dans un nouveau corps.

Un roi passait dans la campagne, Dattatreya pouvait entendre sa fanfare. Il se rapprocha. Le cortège entra dans un village, le traversa sous les regards émerveillés des villageois. Un homme seulement ne prêtait aucune attention au défilé. C'était un armurier-forgeron ; il était si concentré à sa tâche, qu'il n'en avait pas remarqué le passage du cortège royal. Dattatreya l'observait et le prit alors en exemple : comme lui, il devait se vouer entièrement à la recherche de l'éveil.

C'est ainsi que notre ascète devint ermite. Il grimpa au sommet d'une colline, se creusa un petit espace sous un rocher, et vécut là en homme simple. Dans un coin de son campement, une araignée tissait sa toile. À un certain moment, elle détruisait son ouvrage, pour mieux le recommencer ailleurs ou au même endroit. Dattatreya vit en elle le Créateur lui-même. L'existence est en effet faite pour être vécue, appréciée, développée, puis elle est détruite en un instant, sans plus de raison. Les choses se faisaient, prospéraient, puis disparaissaient, avant de renaître. Dattatreya comprit que le Grand Créateur n'étant donc mué par aucune volonté faste ou néfaste.

Dans sa grotte, Dattatreya découvrit un cocon. Longtemps la chrysalide avait attendu avant de devenir papillon. Insignifiante au premier instant de son existence, immobile, apeurée, incapable de bouger, de manger, la larve était devenue un sublime papillon arborant de rares couleurs.

Comprenant qu'il n'était autre que ce papillon, l'ascète connut aussitôt l’éveil.

L'ashram de Dattatreya

Alors que Kartavirya Arjuna poussait les portes de l'ashram du sage Dattatreya, quelle ne fut pas sa triste surprise d'apercevoir des moines entrain d'en maltraiter d'autres de la manière la plus violente qui fût. Pensant aux conseils de persévérance que lui avait donnés Garga, Kartavirya Arjuna ne fit pas demi-tour et avança malgré la répulsion qu'il ressentait en voyant des hommes se battre dans l'enceinte d'un tel lieu censé apporter la sagesse à celui qui le visite.

Son dégoût augmenta encore lorsqu'il vit quelques mètres plus loin d'autre moines occupés à jouer aux dés en buvant de l'alcool. Kartavirya Arjuna se servit alors des conseils de Garga comme d'une lanterne pour avancer dans les ténèbres, et sans se soucier de ce qu'il avait devant les yeux il progressa encore, en quête du sage Dattatreya.

Quelques instants plus tard, il aperçut un géant aux yeux humectés de sang qui le fixait. Kartavirya Arjuna, jeune homme poli, s'inclina devant lui et demanda où se trouvait le maître des lieux.

« C'est moi-même », répondit le géant tout en se pourléchant les babines.

Bien qu'étonné que le célèbre sage Dattareya ressemblât à cela et que son ashram fût si lamentable, Kartavirya Arjuna ne renonça pas à l'objectif de son voyage. Il dit simplement :

_ Vénérable maître, je viens te voir de la part du sage Garga afin que tu m'acceptes comme élève, toi seul pourras parfaire mon éducation, ainsi que l'a voulu mon père.

Dattareya apparut alors sous sa forme véritable, qui était agréable, et dont le visage était couronné de deux yeux doux qui irradiaient la gentillesse. Se retournant, Kartavirya Arjuna put constater que l'ashram décadent qu'il venait de traverser s'était transformé en un paisible ermitage où quelques moines au crane rasé et à l'allure efféminée chantaient de délicates chansons à l'adresse des dieux.

Dattatreya dit alors à Kartavirya Arjuna :

 

_ Ta fidélité envers les sages conseils de ton gourou, le sage Garga, t'honore et prouve ta valeur. Je suis donc disposé à t'offrir la réalisation de tes souhaits, et même à te donner de nombreux pouvoirs surnaturels ! 

 

Le prince Kartavirya Arjuna resta quelques temps en cet ashram, suite à quoi des milliers de têtes lui poussèrent, comme autant de pouvoirs magiques et de capacités intellectuelles. Durant son séjour, Dattatreya lui enseigna aussi le moyen de voler ainsi que la maîtrise totale de tous les arts martiaux.

 

Avant qu'il ne parte rejoindre son père le roi Kritavirya, Dattareya, qui possédait bien évidement le don de clairvoyance et qui se doutait qu'un jour son élève s'éloignerait du chemin de la sagesse et de la vérité, lui proposa une promenade en forêt. C'était la première fois en plusieurs mois que Kartavirya Arjuna sortait des murs de l'ermitage.

Quand ils furent assez loin pour que personne ne les remarque, le sage prit la forme de Shiva-Aghoresh et lui dit :

« Il est tant que tu empruntes la route qui te mènera de retour chez ton père. Quoi que tu deviennes, n'oublie jamais que la seule vérité, c'est que l'essentiel dans la vie est en dehors des richesses et du prestige. La seule vérité que je connaisse et la seule dont j'aimerais que tu te rappelles, c'est que tu es, en vérité, quelqu'un de simple et de humble. Sache enfin, que celui qui désire les richesses et les éloges, s'insulte lui-même sur cette terre.

Voici les seules vérités que je connaisse. »

 

Dattatreya s'évanouit alors dans l'air, et laissa Kartavirya Arjuna seul, son initiation accomplie, prêt à retourner dans la vallée.

*

Dattatreya, qui est l'union dans un corps des trois divinités de la Trimurti, prend ici l'apparence de Shiva, car il peut incarner à sa guise chacun des membres de la Trinité. Une sentence du réformateur de la tradition des sadhus nath, Aghoreshwar Baba Bhagvan Ramji (1937-1992), est donc insérée à la toute fin du texte.

 

Jamagdani et Rénouka

Au Satya Yuga, l'âge parfait, avait donc succédé le Tetra Yuga, l'âge d'argent, et des guerres terribles commencèrent à déchirer la terre, menées par les guerriers de la caste des kshatriyas, cette même caste qui était censée garantir la paix et la sécurité aux peuples dont elle avait la garde.

Afin de rétablir les rituels qui avaient été dérangés par les perpétuelles brimades des kshatriyas, Vishnou dut s'incarner une nouvelle fois et choisit de se trouver un avatar dans la caste sacerdotale des brahmanes, dont le rôle est de proposer un modèle de sagesse aux autres castes.

Sur terre vivait alors Jamagdani, un rishi fils du prajapati Brigou, qui était strictement obsédé par le respect du Dharma sur Terre. Vishnou prit donc la forme de son plus jeune fils, Parashu-rama, un jeune et vaillant brahmane dont le destin était de rétablir sur Terre le juste équilibre entre les rois et les prêtres, entre les Kshatriyas et les Brahmanes, son nom signifiant littéralement « celui qui veille, armé d'une hache », et pourrait être traduit par « l'ascète guerrier », « le prêtre enragé » ou encore « le guerrier-magicien. »

Parashu-Rama était un des fils qu'eut Jamadagni, un descendant du prajapati Brigou, avec Rénouka, qui se révéla être elle-même un des avatars de la déesse Parvati. Jamadagni avait eu cinq fils de son union avec Rénouka, et Parashu-rama était le plus jeune.

Issu de la lignée de Brigou, Jamadagni était donc aussi un héritier direct de Brahma, et c'est pour cela qu'il maîtrisait parfaitement les Védas, mais aussi les arts martiaux les plus redoutables, et ceci sans jamais les avoir étudiés ni les avoir appris de personne. Grâce à ces qualités, lors de l'âge d'argent, les dieux en avaient fait un des rishis, gardiens de l'ordre cosmique et de la justice sur terre. Ils lui avaient même confié la garde de Kamadéniou, la vache sacrée grâce à qui ceux qui habitent la Terre pouvaient boire, manger et prospérer.

Jamadagni vivait en ascète avec sa famille, reculé du monde, mais il était craint des dieux eux-mêmes, parce qu'il avait la réputation d'avoir mauvais caractère et de ne pas supporter être dérangé lors de ses médiations. Un jour de forte chaleur, alors que le Soleil brillait trop fort au dessus de sa tête, le rishi s'était emporté contre lui, l'avait menacé de son arc et même tiré des flèches. Pour calmer le courroux du rishi, l'astre effrayé lui offrit une ombrelle et des sandales, que Jamadagni s'empressa d'offrir à son tour à l'humanité, qui depuis souffre bien moins de la canicule.

Il y eut aussi dans la vie de Jamadagni un événement bien plus anodin, mais qui eut d'immenses répercutions : sa femme Rénouka allait chaque matin chercher l'eau du puits en utilisant un vase en terre non cuite que la pureté et la grâce seule de ses pensées maintenaient solide.

Seulement, un matin, un groupe de Gandharvas et de nymphes, ces espiègles créatures célestes dont l'occupation consiste à satisfaire tous les plaisirs des dieux, vint badiner devant elle alors qu'elle faisait ses ablutions matinales. Un instant seulement, mais un instant tout de même, Rénouka éprouva du désir pour la vie légère de ces créatures, ce qui eut pour effet de dissoudre le vase de terre qu'elle tenait en main et qui était censé ramener de l'eau fraîche au pied de son mari et gourou Jamadagni.

Ce dernier, ayant reçu de Brahma le don de clairvoyance, vit en esprit sa femme sans eau ni cruche et sut dès lors que des pensées impures avaient effleuré son esprit et pour un instant s'étaient glissées en elle.

Saisie de honte, n'osant pas croiser le regard plein de désapprobation de son mari, Rénouka n'osa plus revenir au foyer. Elle vécut dès lors dans la pénitence, isolée d'abord dans la forêt, puis elle déménagea dans une ville où personne ne le reconnaîtrait ni ne pourrait faire de tort à son mari.

Voyant qu'elle ne rentrerait pas, et qu'ainsi elle attirerait sur lui et ses fils l'opprobre et la honte, Jamadagni fut pris de colère et voulut qu'elle soit mise à mort. Il demanda pour cela à ses fils de se charger de le venger. Mais tous se défilèrent, n'osant pas agresser leur mère. Renforcé dans sa colère, Jamadagni changea ses quatre fils aînés en pierre. Seul Parashurama, le plus jeune, accepta la terrible tâche qu'était la vengeance de son père. Si Parashu-rama accepta la sinistre tâche qui lui incombait, ce n'était bien sûr pas de gaieté de cœur, mais comme il savait l'immense pouvoir de son père, il préféra ne pas s'y opposer ni le décevoir.

Durant de longs mois, Parashurama rechercha sa mère, puis la tua dans l'espoir que grâce à son acte, elle renaîtrait un jour plus vertueuse. La légende raconte qu'il alla retrouver sa mère jusque dans les plus sinistres bas-fonds de la société. Elle vivait alors sous la protection d'une femme Intouchable, nommée Yellamma, qu'un amour saphique avait poussé à l'aider. De son arme fétiche, une hache, symbole des sentiments que la sage retranche impitoyablement de son âme, Parashu-rama décapita les deux femmes, puis ramena leur corps à son père.

Celui-ci en fut si heureux qu 'il offrit deux vœux à son fils, en remerciement de sa fidélité. Ces vœux, qui tout naturellement furent exaucés, consistaient pour Parashu-rama à demander la résurrection de ses frères et de sa mère, sans qu'ils fussent pour autant affectés du souvenir ainsi que de la raison de leur mort.

Cependant, Jamadagni, dont l'esprit avec été brouillé par la joie de découvrir en son fils de son plus fidèle disciple, intervertit les têtes et les corps des deux femmes, de sorte que la tête de Rénouka fût placée sur le corps de Yellamma et vice versa.

Depuis, Rénouka est vénérée comme un avatar de Parvati et Yellamma est vénérée comme un avatar de Kali.


Le vol de la vache Kamadenyu

Jamagdani et sa famille vivaient donc dans un ermitage reculé avec pour seule compagnie la vache céleste Kamadeniou dont ils avaient reçu la garde.

Plus bas dans la vallée, vivait Kartavirya Arjuna, le prince aux doigts crochus et aux mille têtes, qui avait pris la succession de son père le roi Kritavirya. Bien des années s'étaient écoulées depuis que Kartavirya Arjuna avait été l'élève du sage Dattareya, et le poids des années avait fait de lui un être misérable qui, plutôt que de s'appliquer à user de son pouvoir pour améliorer la vie de ses sujets, les asservissait sans vergogne.

Profitant qu'il avait mille têtes, il ne laissait aucun repos à ses sujets et les espionnait nuit et jour, sachant toujours comment profiter le mieux de leur faiblesse. Les brahmanes, Kartavirya Arjuna les dérangeaient tellement dans leurs offices, que les dieux, au royaume de Haihaya, n'étaient plus honorés correctement. Les Vaishyas, Kartavirya Arjuna les dépouillaient de leurs biens. Quant aux Shoudras, le roi leur volait le salaire que leurs bras avaient durement acquis. À tous, il prélevait tant d’impôts que l'économie du royaume menaçait de s'effondrer en entraînant tout son peuple dans la famine et les maladies.

Bien qu'il s'agît d'un secret, Kartavirya Arjuna en vint à apprendre que la vache Kamadéniou était gardée par Jamadagni en son ashram. Dès lors, jaloux d'une telle richesse, Kartavirya Arjuna eut l'envie de tout posséder sur terre, y compris la plus sainte de toutes les vaches sacrées. Le roi de Haihaya réunit donc une puissante armée, puis dirigea ses troupes vers l'ermitage ou vivaient Jamadagni et sa famille.

D'abord, Kartavirya Arjuna proposa au rishi de lui livrer sa vache sans combattre, mais Jamadagni, qui savait sa force immense et sa magie sans limite, lui répondit qu'il était prêt à combattre, même seul, face à l'univers tout entier, s'il s'agissait de protéger celle dont Brahma lui avait donné la garde.

Kartavirya Arjuna engagea donc le combat, livrant dans la bataille et à une mort certaine des dizaines de milliers de soldats. Ce jour-là, Jamadagni combattit vaillamment avec ses quatre fils aînés à ses cotés. Parashu-rama était absent car il était parti effectuer un pèlerinage à Varanasi qui le purifierait du matricide qu'il avait commis quelque temps plus tôt.

Après des jours d'une bataille acharnée durant laquelle les cinq ascètes réussirent à repousser les attaques de dizaines de milliers de soldats, le roi Kartavirya Arjuna entra enfin sur le champs de bataille. Grâce à ses pouvoirs surnaturels, Kartavirya Arjuna qui était encore frais, prit le dessus sur les cinq ascètes que plusieurs journées de combats, menés nuit et jour, avaient fatigués.

Vainqueur, le roi fit escorter Kamadeniou en son palais puis il en restreignit les bienfaits à l'unique caste des Kshatriyas dont il faisait partie avec son armée.

L'Atman

Texte inspiré de l' Avadhuta Gita (« l'enseignement du fou libéré de ses liens »), une œuvre attribuée au légendaire rishi Dattatreya (transcription par Swami et Kartika, traduction anglaise de Hari Prasad Shastri, publiée par Wikisource, 2010).

Popularisé par les textes des agamas vishnavites du Ahirbudhnya Samhita (v. 300 ap. J.-C.) et du Sattvata Samhita (v. 500 ap. J.-C.) , le personnage de Dattatreya devient récurrent à la fin du premier millénaire, date à laquelle fut composé l'Avadhuta Gita.

*

De retour de pèlerinage, Parashurama trouva dans son foyer ses frères et son père, ainsi que l'ermitage familial ravagé par la guerre. Sombrant alors dans une rage démentielle, il résolut de faire périr le roi Kartavirya Arjuna et de récupérer la vache sacrée. Son père le mit pourtant en garde :

« Si, tous ensemble, nous n'avons pas pu nous opposer à Kartavirya Arjuna, toi seul n'y réussiras pas mieux, lui dit-il. Avant de nous venger, il te faut parfaire ton éducation et ta maîtrise des arts martiaux. Va donc te présenter à l'ashram du sage Dattatreya dont la sagesse dépasse encore la mienne. »

 

Dès lors, Parashurama entreprit un long voyage initiatique qui le mena jusqu'à l'ashram du célèbre sage afin de se parfaire encore dans l'exercice des arts de la guerre, mais aussi d'entendre les paroles de sagesse du plus vénéré des rishis.

 

Dattareya reçut Parashurama avec l'intuition qu'il s'agissait pour lui d'un élève particulier, dont le destin du monde dépendait.

Instinctivement, Parashu-rama maîtrisait déjà les arts du combat rapproché, mais aussi toutes les techniques des armements projetés, comme l'arc, la fronde ou la lance. Que ce fût à l'épée, à la massue ou à la lutte, le plus jeune des fils de Jamadagni était bien supérieur à tous les adversaires que Dattareya lui proposait pour s’entraîner. Mais c'était encore à la hache que Parashurama excellait, car d'un simple lancé, il pouvait décapiter une montagne.

Voyant ces prodiges, Dattatreya, inspiré par Vishnou et Shiva, lui dit alors :

« Parashurama, ta force physique est sans pareil et ta maîtrise des armes martiaux n'a pas d'égal sur Terre. Mon aide ne te sera donc pas nécessaire pour t'améliorer dans ces domaines... En revanche, j'ai pu remarquer que ta tête ne répond pas aussi bien que tes mains. Si tu espères vaincre Kartavirya Arjuna, qui fut aussi mon élève, alors tu devras apprendre à dompter tes nerfs et te dominer toi-même. Sache qu'il n'y a rien de plus puissant qu'un homme qui a fait la conquête de ses sens avant celle de ses ennemis. Pour un tel guerrier, il n'y aura jamais d'adversaire à sa mesure. »

_ Ô vénérable rishi, s'exclama alors Parashurama, c'est pour entendre de ta bouche de telles paroles que j'ai fait le déplacement jusqu'à toi et laissé une nouvelle fois ma famille sans protection ! Je t'en supplie, accorde-moi la chance de pouvoir t'écouter. À ton contact, sans aucun doute ma sagesse grandira et enfin je serai prêt à secourir Kamadenyu, la vache céleste que le perfide roi de Haihaya a volé à mon père. »

« Comme tu es prêt à recevoir mon enseignement, lui dit Dattatreya, suis-moi dans cette forêt où nous trouverons un matelas d'herbes pour nous entretenir, et laisse ton cœur s’inonder du nectar que je vais verser dedans. »

Les paroles prononcées alors par le rishi furent si belles, si profondes et tellement remplies d'espoir que les arbres, le Soleil et le Vent en tremblèrent d'admiration.

Le discours que tint Dattareya à Parashurama commença alors de cette manière :

« Tout d'abord, sache que c'est par la grâce de Brahma que les sages, plus que tout homme, se libèrent de leur plus grande peur en comprenant le principe de non-dualité et en s'inspirant de lui.

Ce que le sage cherche à connaître, c'est la véritable nature de son âme. L'âme d'un individu n'est ni personnelle, ni individuelle, mais elle est indestructible. Elle est le bonheur parfait, elle est le souffle de vie et se nomme l' « Atman ». L'Atman est ce qui, par essence et par lui-même, imprègne le Tout, tout en étant inséparable de ce Tout.

Le Grand Mystère, c'est que l’Atman est ce Tout, à propos duquel la différentiation ou la non-différentiation n'a plus de sens. Ainsi, si l'on ne peut certifier que l'Atman existe, on ne peut pas plus affirmer son inexistence.

En vérité, moi qui te parle, je suis seul, à jamais libre de toute tache. Depuis mon point de vue, le monde existe comme un mirage à l’intérieur de moi. Par nature impersonnel et emplissant tout : impassible et invariant, autosuffisant et pur, en vérité je suis l'Atman.

Je suis pure connaissance, impérissable, infinie... Je ne connais ni joie ni peine... Devant qui m’inclinerais-je donc ? Disciples, dieux, parents, tout cela existe-t-il vraiment ? Le « Je », le « Tu » et le monde tout entier n'ont en vérité pas de réelle existence... Vois-tu où je veux en venir ? »

 

Devant l’interrogation du rishi, Parashurama demeurait coi, ne sachant comment interpréter et comprendre ses paroles.

 

« Penser comme je pense, voici la pleine substance du savoir, voici l’essence de toute connaissance théorique et intuitive, continua l’anachorète. Pour moi, ce que pense l'esprit, ce que fait le corps et ce que disent les mots, en bien comme en mal, rien de tout cela n'existe.

En moi, il n'y a ni attachement ni indifférence et je ne souffre pas de l'effet de mes désirs. Je suis moi-même le nectar qui permet la connaissance absolue car là où je réside, je demeure hors de portée de mes sens.

Tel l'Espace mais plus subtil encore, embrassant toute ce qui est, je suis au delà-même de l'esprit qui, dans ma réalité, n'a pas d'existence propre. »

 

On avait souvent dit à Parashurama que Dattareya était l'incarnation en une seule entité de la Trimurti et que sa sagesse était sans limite, mais à présent il comprenait pourquoi. Bien que difficile à percer, le mystère de ses paroles inaugurait dans son cœur et dans son esprit une nouvelle façon d'aimer, de penser et de vivre.

Après quelques instants d'une pause qui permit à Parashurama de noter, tel un scribe, les saintes paroles du rishi, celui-ci continua son monologue, censé faire de son élève le plus parfait des héros et le plus redoutable des guerriers.

 

« L'Atman est au delà de la destruction, c'est la conscience infinie. L'Atman permet de s'envisager et de se comprendre par lui-même, car il est la cause et la conséquence. En lui, il n'est ni jour ni nuit.

De même que celui qui médite cherche à ne pas se différencier de l'objet de sa méditation, l'Atman est parfait et indivisible. Il n'est jamais né, ni jamais mort et si un temps il accompagna un corps, ce corps ne fut jamais le mien.

Ce que mes sens touchent, goûtent, et sentent ainsi que les formes et sons que je perçois constituent le monde extérieur mais cela n'est pas moi pour autant. Ce que je suis, c'est la Réalité transcendée et transcendante. En vérité, la naissance et la mort n'existent ni en esprit, ni en moi... De même sont absents de moi l'entrave ou la liberté, ainsi que le bien et le mal...

Si le Bien et le Mal sont tous les deux dans mon esprit, ils ne sont pas pour autant en moi, car ce qui a un nom et une forme ne peut pas être en moi... Comprends-tu ce que j'essaie de te dire, toi qui fus envoyé par Vishnou lui-même jusqu'à mon humble ermitage ? »

Parashurama dodelina de la tête, signe qu'il comprenait très bien les enseignements de son maître, puis il leva un doigt vers le ciel pour lui signifier qu'il était en retard dans ses notes. Dattareya fit alors une pause pour lui laisser le temps de les compléter. Afin de lui ouvrir encore un peu plus l'esprit, afin d'y déverser encore plus de sagesse, Dattatreya émietta une fleur de cannabis (bhang) pour en bourrer une pipe en pierre (chilom).

Dans le silence de la forêt, troublé seulement par les chants des oiseaux qui se réunissaient à la nuit tombée, l'élève s'approcha alors de son gourou et alluma avec un silex une petite touffe de lichen, grâce à laquelle il put mettre le feu à une ficelle de laine, qu'il déposa immédiatement dans le fourneau du chilom. Dattatreya, pour remercier Shiva d'avoir créé une plante qui puisse rapprocher les hommes des dieux, cria alors le mantra magique « Bom Bolenath Shiva Shankar », puis il tira une grosse latte d'une fumée bleue qui s'envola ensuite jusqu'au ciel rejoindre la demeure de Shiva au sommet du mon Kailash. Après avoir gardé quelque temps la fumée à l’intérieur de ses poumons, puis l'avoir expirée en direction du ciel, Dattareya fuma une nouvelle bouffée de cannabis puis il tendit le chillom à Parashu-rama qui s'en saisit respectueusement, et en signe de dévotion à Shiva, l'apposa sur son front, à l'endroit du troisième œil, puis tira à son tour une longue taffe qu'il recracha ensuite en toussant.

Les deux hommes reproduisirent ces gestes jusqu'à que le chillom fût vide, puis le disciple le nettoya en faisant passer un chiffon à travers , puis le gourou le rangea dans sa besace. Le cours de métaphysique put alors reprendre.

 

« Je t'ai abondamment parlé de l'Atman, et j'espère que tu as compris de quoi il retourne... Ainsi, une fois cette vérité comprise et acceptée, pourquoi continuer à hanter le domaine de l'illusion tel un fantôme?

Il te faut reconnaître l'Atman comme au-dessus de la réalité et être heureux, simplement. Il te faut aussi reconnaître que toutes les formes, physiques comme subtiles, sont des illusions, mais que la réalité qui leur est sous-jacente est elle-même éternelle. Si tu comprends et ordonnes ta vie en fonction de cette vérité, tu dépasseras la naissance et la mort. »

 

La nuit s'appesantissait sur la jungle, semblable aux vapeurs de bhang qui montaient à la tête des deux ermites. Après avoir fixé du regard une étoile qui venait d’apparaître au dessus de l'horizon, et chanté un mantra en l'honneur dUshas, la déesse du crépuscule, Dattareya continua :

 

« L'homme qui médite n'est ni le méditant ni l'objet de méditation. Après avoir compris cela, comment pourrait-on méditer sans honte et sans peur de perdre son temps ?

De même, comme je ne connais pas Shiva, comment donc pourrais-je parler de lui? Qui est Shiva ? En vérité je ne le sais pas. Comment pourrais-je donc le vénérer? »

 

Ces quelques mots étonnèrent Parashu-rama, qui pensait jusque là que Dattareya possédait en lui Shiva, qu'il en était même un avatar. Voyant son trouble, le rishi lui sourit d'un air malicieux et lui dit :

 

« En vérité, je suis Shiva ! C'est moi l'ultime réalité, celui qui est par nature l'espace absolu. En moi ne résident ni l'unité, ni la multiplicité, et ce qui cause l'imagination et le désir est également absent de moi... Je suis donc libre du sujet et de l'objet. Ma nature étant infinie, rien d'autre qu'elle n'existe, de même que la vérité absolue étant ma nature, rien d'autre qu'elle n'existe... »

 

Parashurama comprit alors que celui qui devisait devant lui n'était autre qu'une divinité faite homme, et chacune de ses terribles paroles résonna dans le vide de la nuit. Même les grenouilles avaient cessé de chanter pour prêter elles aussi une oreille attentive au discours de Dattareya. Après quelques instants qui semblèrent durer une éternité, celui-ci ajouta :

 

« Je ne suis ni celui qui tue, ni celui qui est tué, je suis la réalité suprême et l'Atman est ma nature.

Le contenant détruit, le contenu s'unit avec l'espace tout entier. Ainsi, une fois mon esprit purifié, une fois ma vision clarifiée, je ne vois aucune différence entre Shiva et moi. En vérité, il n'y a ni contenant, ni contenu, ni âme incarnée, ni nature propre. Pas plus qu'il n'y a de monde, de savoir, de dieu, de sacrifice, de tribu, de famille, de nationalité, de chemin embrumé ou de chemin lumineux.

Ici et là, tu rencontreras des partisans du dualisme ou bien du non-dualisme, mais ceux-là ne connaissent pas la vérité, car celle-ci est au dessus de ces deux doctrines. Comment la réalité suprême pourrait-elle être décrite, elle qui n'est ni blanche ni de quelque autre couleur que ce soit, elle qui est au-delà de ce que peuvent exprimer les mots et de ce que peut concevoir l'esprit ? Comment pourrait-on dire « ceci est la manifestation du monde » ou « cela n'est pas la manifestation du monde », « Ceci est une ombre » ou « cela ne l'est pas » ? Comment se fait-il que l'on dise : « Je mange », « Je donne », « J'agis » ?

De telles choses, de telles actions, ne s'appliquent pas à Atman qui est pureté, né de lui-même et impérissable. De même, la division de la société en plusieurs castes n'a aucun sens à l’échelle de l'Atman... »

 

Parashu-rama, dont la destinée était de rétablir la pouvoir des brahmanes sur les kshatriyas, reçut ces dernière paroles avec un étonnement non feint. « Vénérable maître, les castes n'ont-elles donc aucun sens pour toi ? lui demanda-t-il alors.

_ Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire... cependant, à l'échelle de l'Atman, le système des castes n'a pas plus de sens que n'importe quels autres faits ou concepts politique ou social... Pour celui qui vit sur Terre, les castes ont un rôle à jouer, mais pour celui qui a dépassé sa condition d'être incarné, les castes n'ont plus aucun lieu d'être...

 

Voyant que son élève avait du mal à saisir les moindres nuances de son enseignement, Dattareya fit une nouvelle pause, durant laquelle il bourra un nouveau chillom de poudre de bhang. Alors qu'une chouette passait au dessus de leur tête, le gourou adressa un mantra à l'animal fétiche de Lakshmi puis il continua son cours :

 

« Sache, cher disciple, que moi-même qui suis en face de toi, je suis sans commencement et sans fin et que jamais aucun lien ne m'a entravé. Je suis pour toujours le vide absolu et son exact opposé. Je ne suis ni captif ni libre...

Quoi que je fasse, quoi que je dise et quoi que je pense, je ne séparai jamais du Brahman, la Conscience universelle et immortelle de l'univers.

Je ne fais ni ne subis les fruits du destin. Je ne suis ni l'épandeur ni l'épandu. Comme un volume d'eau versée dans l'eau est inséparablement uni au flot qui le reçoit, je perçois en permanence que matière et esprit ne font qu'un... Cependant, je ne suis pas la connaissance née de l'intelligence...

Ce que je suis, ce qui est ma nature, c'est l'éternelle vérité, la perpétuelle immuabilité. »

 

Ces dernière paroles furent prononcées avec plus d’emphase que les autres, de sorte que la nuit toute entière en résonnait.

Parashurama continuait d'écrire avec un roseau sur une planche de bois ce que son gourou lui dictait, dans l'espoir de ramener à Haihaya ces précieuses vérités qui sans aucun doute, pensait-il, donnerait du réconfort à une population tyrannisée par son roi. Les effets du bhang se faisant sentir, c'était avec plus d'entrain et moins de réserve qu'il adhérait maintenant à la doctrine de Dattatreya.

 

« L'Atman n'est ni mâle ni femelle, ni neutre, continua Dattareya. Il n'est ni le bonheur ni la souffrance. Comment pourrait-il donc se corrompre ?

Il va donc de soi que l'Atman ne peut pas être purifié par la pratique du yoga et ce, quelles que soient la méthode et la technique suivies par le yogi. Cesser de penser, faire le vide en soi, ne rendra pas non plus l'Atman plus clair ni plus accessible. De même, les enseignements d'un maître ne permettent ni élévation ni salut, car l'Atman, c'est à dire ce que nous sommes en vérité, est déjà et par essence, la pureté incarnée. Méditer ne sert donc à rien !

Les yogis respectent la vertu, ils recherchent la prospérité, il ont le désir d'accéder à la libération, mais en même temps, ils s'intéressent à la moindre chose qui passe devant eux, qu'elle soit mouvante ou immobile, de sorte que la moindre volute d'encens qui caresse leurs narines les distrait et leur fait oublier l'atman...

Au contraire, l'homme véritablement libre, tel que je me targue de l'être, affiche une inébranlable sérénité, car il vit dans le temple sacré du néant... Et dans ce temple, il marche nu, reconnaissant en toute chose la présence du Brahman.

Or, dans ce palais du serein chaos, là où ne se trouvent ni deuxième, ni troisième, ni quatrième, là où tout est reconnu comme étant Atman, là où ne sont ni la vertu ni le vice, comment pourrait-il y avoir de contrainte ou de libération? Comment se pourrait-il y avoir de règles et de devoirs ? »

 

Sur ces quelques mots d'une profondeur abyssale, Dattareya demanda à Parashu-rama de lui allumer son chilom, qu'il lui passa aussitôt après en avoir fumé une lourde et grasse fumée blanche.

 

« S'il n'y a ni père, ni mère, ni parents, ni fils, ni épouse, ni amis, ni préjudice ni dogme, pourquoi m’inquiéterais-je ? Demanda-t-il alors à son disciple. Aussi, puisque je ne suis ni attaché à mes sens ni aux conséquences de leurs désirs, puisque qu'enfin toutes ces choses ne font pas partie de moi ni ne me définissent, comment pourrais-je souffrir de mon corps ? Car enfin, ce que nous sommes est immaculé, sans corps, libre de la pensée et au-delà même des manifestations du monde. Il faut donc déclarer sans honte ni fausse pudeur : « Je suis l'Atman, la réalité suprême ».

 

Parashurama répéta ce mantra à son tour : « Je suis l'Atman, la réalité suprême ».

 

Dattareya lui dit encore :

« Mon ami, peu de mots sont nécessaires pour que tu prennes conscience de la vérité, dont l'essence pourrait ainsi se résumer ainsi : « Tu es la vérité, tu es semblable à l'espace. »

 

« Je suis la vérité, je suis semblable à l'espace. » répéta Parashurama.

 

_ Hari Ôm ! Cria alors Dattatreya à l'intention de Brahma et Vishnou qui, selon certaines des plus ancestrales traditions, sont appelés Hari, c'est à dire le Suprême Absolu.

_ Haré ! Haré ! Répondit à son tour Parashu-rama, afin que sa voix porte elle aussi les noms des divinités les plus glorieuses et essentielles, comparé auxquelles tout ne semble qu'illusoire et dérisoire.

_ Haré Ôm ! Haré Ôm ! cria encore Dattatreya, dont l'ivresse du bhang commençait à lui monter à la tête.

 

La nuit et la jungle résonnaient de leurs cris, quant la Lune daigna enfin apparaître au dessus de la cime des arbres. Un vent froid souffla alors sur eux, comme s'il se fut agi du passage d'une nymphe que l’indifférence des deux saints à son égard avait vexée... Mais ils n'avaient d'yeux que pour l'astre nocturne ; plongés dans sa contemplation, les deux anachorètes l'observèrent de longues minutes sans prononcer un mot. La beauté de Rathi, la déesse de la nuit, les enveloppait de son charme.

Parashurama prit la couverture de chanvre qui recouvrait ses genoux et la plaça autour des épaules de son gourou. Celui-ci se racla la gorge et recommença son exposé :

 

« Quand meurt le sage, qu'il soit alors conscient de sa mort ou inconscient dans le coma, qu'il meure dans un temple ou dans la maison d'un paria, aussitôt son dernier souffle expiré, il obtiendra la libération en devenant le tout-remplissant Brahman, qui absorbera instantanément son esprit. Cela se passera exactement de la même manière qu'un vase, une fois brisé, voit son espace intérieur, tel un liquide sans contenant, s'unir aussitôt à l'extérieur absolu... et il en sera exactement de même pour l'Atman qui sera réuni au Brahman...

Imaginer que la condition future de notre existence, c'est à dire notre vie après la mort, est déterminée par l'état de nos pensées au moment de notre mort, est une idée que peuvent avoir les profanes, mais pas les initiés. Car celui qui connaît le Brahman sait qu'il peut sans problème laisser son corps dans un lieu saint aussi bien que dans la maison d'un intouchable, il n'en sera pas moins absorbé dans le Brahman.

De fait, quand un yogi assimile la notion d'Atman, alors son karma, c'est à dire son cycle d'actions et de conséquences, ne le touche plus. Il peut suivre les rituels ou bien les abandonner, faire les cérémonies ou les oublier, pour lui, tout est Un. »

 

Dattatreya fit alors une courte pause, afin que son élève ait le temps de finir d'écrire ses paroles, mais aussi parce que ce qu'il s’apprêtait à dire était d'une telle puissance, que mal comprises, ses paroles pouvaient avoir un effet très néfaste sur celui qui les appliquerait. Du coin de l’œil, le gourou jaugeait son disciple afin de percevoir en lui une quelconque trace de vice qui aurait pu, dès lors, couper court à toute discussion.

Enfin, Dattareya se décida à livrer la quintessence de sa philosophie à un élève dont il était à présent certain qu'il s'agissait de Vishnou lui-même, incarné dans le corps d'un homme pour sauver l'humanité.

 

« Sache, cher étudiant, que ceux qui savent, ont tous découvert que Atman n'est ni accessible par l'étude des Védas, ni par les initiations, ni en se rasant la tête, ni en étant un Gourou ou un disciple assidu... Ceux-là, dont tu voudrais faire partie, savent que l'Atman ne s’aperçoit pas non plus en soignant ses postures de yoga... Ce n'est pas non plus en contrôlant leur respiration ni en positionnant leur corps qu'il atteignent l'Atman.

En cela, l'Atman n'est ni la connaissance, ni l'ignorance, mais le pouvoir par lequel est né l'univers et en qui finalement tout retourne, telles des vagues s'éloignant puis retournant dans l'océan...

Il n'y a ni dualité ni unité en Atman, pas plus qu'il n'y a, en même temps, ni petitesse ni grandeur, ni vide ni plénitude. Tout cela n'existe que dans l'esprit... et l'esprit n'est pas l'Atman.

Le professeur ne peut donc pas enseigner l'Atman et le disciple ne peut donc pas l'apprendre... »

 

Sur ces quelques mots, les deux hommes se levèrent et reprirent en silence le chemin de l'ashram. Une fois arrivés au abord de celui-ci, ils se séparèrent sur un signe de la tête et chacun rejoignit la nuit pour s'endormir avec elle.

 

Le salut à Ushas, déesse de l'aurore

Ces invocations sont composées de l'Hymne à Ushas et aux Ashvins, attribué au rishi Gotama et au rishi Satyasravas, ainsi que de l'Hymne à Ushas et aux Ashvins, attribué au rishi Kutsa (Rig-Véda, op. cit.).

 

Le lendemain matin, en bon disciple, Parashurama se leva à l'aube et alla chercher de l'eau fraîche au torrent situé quelques centaines de mètres en avant dans la forêt. Les pieds dans l'eau, il marmonna quelques mantras dédiés à l'élément aquatique puis se lava et repartit, sa cruche remplie. De retour à l'ashram, des moines s’affairaient déjà en allumant les foyers et en faisant fondre dans des petites casseroles le beurre clarifié qui servirait bientôt à célébrer l'arrivée de la déesse de l'aurore, Ushas.

Sans perdre un instant, Parashu-rama se dirigea vers la loge de son gourou et le trouva comme à son accoutumée les mains jointes en prière, marmonnant quelques mantras. Il lui lava les pieds, l'habilla, et ensemble ils se dirigèrent vers un petit groupe de disciples qui attendaient leur maître pour commencer le premier rituel quotidien. Réunis, il se dirigèrent silencieux en petite procession jusqu'à l'autel dédié à Ushas, situé dans le coin oriental du carré délimitant l'ashram.

Les premiers rayons du Soleil caressant la cime des montagnes environnantes, Dattatreya, entouré de ses plus fidèles et dévoués disciples, commença alors à entonner les prières adressées à la déesse qui dissipe l'obscurité et permet à un nouveau jour rempli de promesse de s'installer en lieu et place des ténèbres.

« Ôm Ushaya Namaha » fut le premier mantra prononcé à voix haute par Dattatreya. « Om ! Hari Ôm ! » lui répondirent en chœur ses disciples, puis la cérémonie, qui consistait à chanter un hymne du Rig-Véda, commença.

 

« Levons-nous, tandis qu'un esprit nouveau recommence à nous animer! chanta Dattareya. L’ombre s’éloigne, le jour s’approche, l’Aurore a frayé la route que le soleil doit suivre ; marchons vers la clarté, vers la vie ! Il y a encore si peu, les ténèbres nous empêchaient la vue ; à présent, l'Aurore nous permet de jeter au loin notre regard…

Notre traversée de l’océan de la nuit est terminée : l’Aurore se lève, elle brille et sourit, belle, bienveillante, elle ramène la vie ! La déesse, poursuivant sa marche, va d’un large regard embrasser tous les mondes, les illuminer et faire lever tout ce qui respire.

À l'instant, l’Aurore s’avance depuis l’Orient et elle nous ouvre les chemins ! Sans obstacle, elle s’étend et remplit tout ce qui est placé sous le Ciel et soumis au Vent ! La voici qui arrive, son corps découvert à l’Orient ! Voyez comme sa lueur éveille les nations et embellit les cieux !

La voici qui se lève, se dévoilant pour nous comme une femme sortant du bain ! Telle une femme désirant plaire, regardez comment l’heureuse fille du Ciel déploie ses formes devant l'humanité ! Telle une danseuse, elle révèle ses formes d'un geste ample, et comme la vache, elle découvre sa mamelle féconde et distribue son lait au monde entier !

La voilà qui ouvre les portes du Ciel, et force sa sœur la Nuit à se cacher : c'est vers elle que monte la voix de tous les êtres doués d'intelligence, car sa lumière dissipe les ténèbres ! Du haut de son char magnifique, conduit par des chevaux de course aux poils rouges, elle vient régénérer la nature !

Fille du Ciel, elle se révèle à nous favorable, resplendissante, couverte de ton manteau de lumière, maîtresse de toutes les richesses que renferme la Terre, et ranime par sa clarté tout ce qui existe et tu ressuscites tout ce qui est mort…

Déployant toutes ses splendeurs, ses vagues de clarté inondant les domaines célestes, Ushas s’avance, à l’abri de la vieillesse et de la mort... Depuis la nuit des temps, celle qui nous éclaire maintenant ne fait qu’imiter celles qui ont déjà luit avant elle et devancer celles qui luiront encore après elle... Cependant elle nous arrive, elle est là, toujours aussi éclatante ! Son amant est le Soleil et il ne cesse de courir après celle !

Mais ils ne sont plus, ceux qui jadis l'ont vu étinceler comme aujourd’hui ! Et c’est à notre tour de la voir à présent ! Quand à ceux qui après nous la verront, l'Aurore magnifique, eux aussi devront mourir un jour, car c'est elle qui consume la vie humaine ! »

Le Brahman

Texte inspiré de l'Avadhuta Gita (op. cit.), que la légende attribue au sage Dattatreya lui-même.

 

La prière terminée, toujours silencieux, le petit groupe de dévots se dispersa pour vaquer à ses diverses occupations quotidiennes, dont la plupart concernait les arts martiaux et la pratique de la méditation. Quant aux plus jeunes des résidents de l'ashram, ils accomplissaient humblement les tâches ménagères, prenaient soin des vaches, et préparaient la soupe de lentille qui serait servie comme unique repas, vers midi. Ceux-là s'appliquaient aussi à ne pas laisser le foyer s'éteindre de la journée, car sans le feu pour les consumer et envoyer leur fumée vers le Ciel, aucune oblation n'aurait été possible.

En effet, à l’ermitage de Dattatreya, il n'y avait nulle boisson qui ne fût bue, et nulle nourriture qui ne fût mangée, sans qu'une portion eût été préalablement offerte aux dieux. Ainsi, à chaque verre de thé, à chaque verre de lait, un peu du liquide était versé dans le feu, de même qu'à chaque instant et à toute occasion, un peu de beurre clarifié, ou de miel, était jeté dans les flammes, afin que les dieux aussi pussent profiter de ce qu'il avait eux-mêmes créé.

Après le frugal repas de midi, avant que son gourou ne se retirât faire la sieste, Parashu-rama se rapprocha de lui pour lui signifier toute sa reconnaissance et toute son admiration. Depuis la veille, il n'avait cessé de repenser à l'entretien qu'il avait eu, et il sentait qu'au fond de lui brillait une science nouvelle.

« Grâce à toi, ô vénérable rishi, je m’avance à grands pas sur le chemin de la vérité, lui dit-il. Si tu n'avais pas eu confiance en moi, je n'aurais jamais pu comprendre tout ce que j'ai enfin compris. »

Entendant ces mots, son maître sourit, mais garda le silence. Il n'existait pas sur Terre un homme plus humble que Dattatreya, lequel dit enfin :

« Ce que tu dis est bien, mais sache que le sage aussi bien que le sot peuvent attendre l'état où disparaissent les désirs, et cela simplement par la connaissance du mystère de l'Atman et grâce à l'aide de leur maître spirituel, quel qu'il soit ! Si tu veux être sage, il ne faut pas considérer l'immature, le crédule, l'idiot, le lent, le dilettante et le déchu comme n'ayant rien de bon en eux. Tous enseignent quelque chose que tu devras apprendre, car ce n'est pas parce qu'un joueur perd à un jeu qu'il doit quitter la partie.

Ne dédaigne donc pas ton maître même s'il rate ses leçons. Prends la vérité et ignore le reste. Rappelle-toi qu'un bateau qui a la coque peinte et le pont décoré te transportera de l'autre côté du fleuve aussi bien que s'il était simple et rudimentaire. »

Sur ces saintes et profondes paroles, les deux hommes se séparèrent, après s'être donnés rendez-vous le soir même près du ruisseau afin d'y poursuivre leur entretien métaphysique sur la nature de l'atman et du brahman.

 

Ce soir-là, pour être tout à fait disponible et saisir toutes les nuances de son interlocuteur, Parashu-rama n'avait pas apporté de roseau ni de papyrus. Pour faciliter leur voyage vers les domaines éthérés de la pensée divine, Dattatreya avait fait venir d'une vallée voisine une petite boulette de haschisch (charas).

En silence, les deux ascètes s'installèrent en tailleur sur un tapis naturel d'herbe grasse, et c'est avec dextérité mais le plus lentement possible, que Dattatreya effrita la boulette de haschisch afin de la mélanger à de la poussière de bhang. La préparation terminée, elle fut enfournée dans le chilom, puis Dattatreya fit un signe de la tête à Parashu-rama. Dès lors il enflamma avec son silex une petite touffe de mousse séchée, dont il préleva un bout incandescent, qu'il glissa dans le fourneau de la pipe en terre. Après que son gourou eut fumé, il fuma à son tour puis lava l'instrument.

 

« Maître, fit alors remarquer Parashu-rama, s'il me semble avoir bien compris la notion d'Atman, celle du Brahman me semble moins claire. Pourrais-tu m'éclairer une nouvelle fois sur ce sujet, et je te promets de t'écouter avec la plus grande attention ? »

 

Dattatreya racla sa gorge et commença :

 

« De même que la douceur n'est perceptible que par l'objet qui la procure, et de même que le sucre ne se goûte que grâce au miel qui le contient, et de même que les rayons du soleil sont indiscernables de son astre, la matière ne diffère pas du Brahman, que certains appellent « Dieu ».

Le Brahman étant au dessus de toute dualité, il ne peut pas être comparé à quoi que ce soit : il est unique, il est la perfection immaculée, il est ce qu'est tout savoir... Le son « Ôm », qui désigne l’écho du son primordial de l’univers est l'essence de la plus basse comme de la plus haute connaissance ; il est donc le Brahman, en qui n'existe ni existence ni non-existence.

Cependant, reprit Dattareya après quelques instants d'un silence entrecoupé seulement du chant des grenouilles, le brahmane ne marche pas sur la Terre, le Vent ne peut pas le faire s'envoler et l'eau ne peut pas le recouvrir, car le Brahman ne réside qu'en pleine lumière. Il emplit l'espace-temps, que rien d'autre ne remplit.

Pour l'éternité, il est libre de toutes limite, à jamais le même, et rien n'est en dehors ni au dedans de lui. Le Brahman est ce qui, pour toujours, demeure.

L'Atman dont nous avons hier soir parlé, est si subtil qu'il se situe au-delà de la perception. Il est sans attribut et doit être assimilé petit à petit et non par une violence soudaine. C'est en pratiquant le yoga, mais en ne s'attachant à aucun objet de méditation, que le yogi dissout sa propre conscience, c'est à dire son Atman, dans l'ultime, absolue et éternelle réalité, c'est à dire le Brahman. En faisant de la sorte, le yogi devient lui-même le Brahman. »

 

La nuit était plus lumineuse que la veille, et aucun nuage ne couvrait cette foi le Ciel étoilé. Dans les parages, une branche craqua lourdement, indiquant le passage d'un léopard qui était entrain de faire sa ronde de nuit et que la présence des deux hommes avait empêché de boire et de chasser sur les bords de la rivière. Parashu-rama sortit son silex pour allumer un feu de camp, afin d'éloigner les bêtes féroces, mais son gourou l'en dissuada : « un feu éloignerait assurément les tigres et léopards, lui dit-il, mais il effrayerait aussi les biches et les sangliers de sorte qu'à cause de lui aucun animal ne boira ce soir l'eau que Varouna fait couler pour eux... »

Parashu-rama comprit alors qu'en toute situation, il lui fallait choisir de sauvegarder l'équilibre et de favoriser la permanence. Il comprit aussi que sa vie ne valait pas plus que celle d'un fauve ou d'un porc, et que tous faisaient partie de la même famille, celle des êtres qui peuvent devenir père et mère, et ainsi engendrer la vie.

« Parashu-rama, continua Dattareya, sache qu'il n'existe qu'un antidote au poison des passions qui provoquent l’entraînement à agir et donc le dynamique enchaînement des déconvenues et des souffrances ; ce remède, c'est la redécouverte de l'Atman, car l'Atman, sans forme et indépendant de toute cause, ne connaît pas les émotions.

Dans les plaines de l'Atman, qui est la conscience éternelle, se cache la cause de l'univers, laquelle se nomme Prakriti. C'est dans Prakriti que se trouve le Brahman. »

Voyant que son élève avait du mal à comprendre ce qu'il tentait de lui expliquer, Dattareya eut recours à une comparaison :

« Pour que tout cela te paraisse plus clair, lui dit-il, imagine-toi l'univers comme une noix de coco : la pulpe serait Prakriti et l'eau fraîche serait le Brahman.

_ Qu'est alors que l'Atman ? Lui demanda Parashu-rama qui avait bien du mal à saisir les nuances d'une telle métaphore.

_ L'Atman, répondit son gourou, et bien il est semblable à la pleine Lune, qui se devine en toute chose pour qui sait observer ses signes !

Ce propos perdit tout à fait Parashu-rama qui s'enfonça dans les méandres de sa réflexion. C'est alors que Dattareya prononça ces simples paroles que son élèves reçues comme une bénédiction :

« Ne perds donc pas ton temps à comprendre ce qui ne peut pas se comprendre, lui dit-il en souriant. Sache seulement que l'ultime état de conscience est atteint par ceux qui, après avoir patiemment étudié, sont libres de tout attachement mais aussi de toute aversion.

Sache enfin que l'ultime état de la conscience est promis à ceux qui sont toujours affairés à faire du bien aux êtres vivants, et dont la connaissance est fermement enracinée dans la vérité. »

 

La perception de la réalité

Extrait de l'Adhyatma Ramayana de Ramananda

« La Terre, par exemple, créée à partir des cinq éléments primordiaux, est un bol dans lequel se mélangent bien des expériences qui ne sont rien d'autre que la somme des nos actions passées. Chacune a connu un début et connaîtra une fin, et tous sont le fruit de l'illusion créée par Maya. C'est la matière brut de l'existence et ce que la conscience peut percevoir de moins noble.

Au contraire, l'esprit, l’intelligence, les organes de la perception et de l'action, les cinq chakras et les cinq éléments, voici ce qui permet à l'âme individuelle d'expérimenter la joie et la peine. Voici ce que le sage juge digne d'être considéré comme ce qu'il y a de plus noble.

Les projections intemporelles et indescriptibles qui émanent de Maya constituent un troisième degré de la conscience. C'est ce que les rishis appellent le corps occasionnel. La conscience, une fois libérée de ses superficiels attributs, laisse le chercheur d'absolu libre de reconnaître en lui-même sa véritable identité, et par étapes successives.

Placé devant une fleur, un verre en cristal semblera de sa couleur. De même, la conscience qui est désincarnée et sans attache, lorsqu'elle s'éloigne du corps pour entrer en contact avec les cinq différentes enveloppes qui définissent son identité, en adopte les successives caractéristiques. Pourtant, à la fin de son ascension, la conscience apparaît telle qu'elle est, sans attache et non incarnée, qui ne connaît pas la dualité.

L'intelligence est motivée par les trois gunas, les trois moteurs de la vie que sont l'amour, l'énergie et l'inertie. Voici les trois états de la conscience, auxquels s'ajoute l'état de rêve. Cependant, comme les trois états se contredisent dans leur réalisation, ils ne sont eux-mêmes que des illusions et sous les auspices du Brahman, dans la dimension éternelle, suprême et non-duelle, ces devoirs n'existent pas.

Cependant il existe une attraction interne qui préside elle aussi à la conscience de soi et qui pousse l'existence à s'identifier au corps qui lui a été alloué. Ce sont les organes, les sens, le mental et bien d'autres choses encore qui sont la mécanique complexe qui fait que notre intelligence danse sans fin d'une pensée à l'autre, prisonnière de son mouvement. Parce que nos pensées sont la conséquence des gunas, ils sont de la même nature que l'ignorance et ainsi, aussi longtemps que demeurera intellect, aussi sûrement se poursuivront les renaissance du Samsara. »

Après avoir rejeté cette attirance grâce à la méthode des retranchements et ayant fait l'expérience de l'infinie permanence, qui est la marque de la pure Conscience, le sage, heureux d'avoir fait la connaissance de sa véritable identité, serait bien inspiré de laisser derrière lui l'univers tout entier, comme la coque vide d'une noix de coco dont on aurait bu le nectar.

cette identité suprême, elle ne naît, ni ne déprécie ni ne meurt. Ceci dit, elle n'est pas récente, elle est même ce que existe de plus ancestral. Elle est un bonheur, une évanescence, à la fois pénétrante en toute chose et rétractive en elle-même en un instant.

cette nouvelle identité, c'est la véritable nature de la Conscience et du bonheur infini. Pour la concevoir, imagine-toi un monde libéré de la souffrance, du verbe et de la forme. Pour vivre dans un tel monde, il te faut comprendre ta véritable identité, sans quoi tu n'iras que de déconvenues en déconvenues ; ton corps, ton esprit et ton intellect t'induiront en erreur.

Je te le redis, une fois que la connaissance aura pris place dans ta vie, l'ignorance, qui s'oppose à elle, en sera instantanément chassée.

Percevoir un objet différemment que ce qu'il vraiment, tout en étant persuadé que cet objet n'est pas ce qu'il est mais ce que l'on pense qu'il est, voici un phénomène connu des sages sous le nom de « surimpression ». De même que l’illusionniste nous fait voir un serpent à la place d'une corde, nous voyons un monde de diversité en surimpression devant l'unité du Brahman.

Le Brahman est à l'abri des sortilèges de Maya, c'est la pure conscience, le substrat universel, pour l'éternité pure, intouchable, intouché. C'est là que se trouvent les prémices de l'ego qui, une fois éloigné du Brahman, deviendra l’égoïsme et l'égocentrisme. Ainsi, l'ego est une superposition qui se place devant le Brahman.

Les désirs successifs qui s'accumulent sans fin, les innombrables attachements, la variété des plaisirs, tout cela est le fruit de l'intellect et la cause du Samsara qui trouve lui-même son origine dans le Brahman. Étant absentes du domaine onirique, toutes ces choses ne sont donc motivées que par l'intellect. Celui-ci mis en veille lorsque le sommeil est profond, il est possible de faire la sublime expérience de la véritable nature de notre existence.

Le reflet de cette pure conscience dans l'intellect, qui lui-même trouve son origine dans l'ignorance, est appelé le Jiva, c'est l'égo d'un individu. Cependant, sa véritable personnalité, qui est semblable au Brahman sans être le Brahman, ne peut pas cohabiter avec l'intellect. Ainsi, ce qui n'est pas contaminé par l'intellect, c'est à dire ce qui est vierge de toute pensée active, est l'Atman, l'existence suprême.

De même que deux pièces en métal se confondent dans le chaudron du forgeron, la conscience de notre véritable nature et l'inertie intellectuelle, deux phénomènes très proches, se mélangent pour donner naissance à ce qui sera encore une fois le produit de l'illusion.

Grâce à l'aide d'un gourou inspiré et en méditant sur les enseignements des Védas, il est possible de faire la directe expérience du Brahman. Alors, l'individu verra enfin sa véritable nature, son identité la plus pure, libérée de tout conditionnement. Il sera alors temps pour lui d'abandonner le monde que les sens lui faisaient percevoir.

Rama apparut alors au yeux de son frère tel qu'il était vraiment, c'est à dire comme un avatar de Vishnou.

« Sache enfin, Lakshman, dit-il, je suis ma propre lumière, je ne suis pas né, je suis l'unité sans la durée. Je suis la lumière toujours resplendissante de la Conscience. Sacré, heureux et passif, je suis le corps pur et vierge de la Conscience.

Je suis libre. Je suis le pouvoir qui agit derrière l'univers mais que l'intelligence ne peut comprendre ni l'intellect percevoir. Je suis le pur Savoir, qui est au delà de ce que perçoivent les sens. Je suis immuable, sans fin, sans rivage. Jour et nuit, au plus profond de leur cœur, c'est en pensant à moi que méditent les rishis dont parlent les écritures. »

 

L'atman, suite

En effet, ajouta le gourou, comment l’Éternel, le Tout, pourrait-il être exprimé d'une quelconque manière que ce soit ? Moi-même qui te parle, comment puis-je oser entreprendre cette tâche, pourtant essentielle, et qui est la connaissance de ce Tout? En vérité, cher Parashu-rama, connaître ce Tout, ou, comme diraient certains, connaître Dieu (Hari), ce n'est rien d'autre que de se connaître soi-même... ni personnel ni impersonnel, au delà de l'amour et de la haine, aucune tache ne peut me salir, car je suis moi-même l'Atman ! »

 

Enthousiasmé par ses propres paroles, le sage se leva alors d'un bon vif et léger dans la nuit. À présent, appuyé sur ses jambes rendues rachitiques par une vie entière dédiée à la privation, Dattareya levait ses mains au Ciel, dans un élan d'amour envers la vie et la Création toute entière ; comme si Vak, la déesse de l’éloquence et de la verve, était entrée dans son corps pour le posséder.

 

« Déraciné et sans racine, continua-t-il, libre de cause et sans conséquence ! Impassible ! Tel un Soleil toujours au zénith mais pourtant sans éclat, je n'ai pas besoin de lampe ! Incréé, envahissant tout chose, doté de la même forme que l'Univers, je suis en vérité l'éternel Shiva !

La graine qui fit germer le monde n'existe pas en moi, de même que sont absent de moi la satisfaction et les plaisirs, l'attachement et l'ignorance ! Semblable à la vacuité (sunyata) qui donne l'immortalité, je suis la connaissance, je suis l'Espace, je suis Shiva, l'absolu. Je suis le bonheur parfait ! »

 

Galvaniser à son tour, Parashu-rama s'exclama : « Vénérable maître, je pense enfin comprendre ce qu'est l'Atman ! Plaise à Brahma, le premier des poètes, que je puisse encore me parfaire dans cette notion mystique, dont la libération de la vache Kamadenyu dépend entièrement ! »

 

« Tathagata !  Tathagata ! » s'écria alors son gourou. «  Tathagata » signifiant un concept intraduisible, nous ne pourrions présenter ce terme autrement que de plusieurs manières différentes, dont les plus parlantes seraient « qu'il en soit ainsi », « la vérité se révèle à nous » ou encore « voici la réalité qui nous apparaît telle qu'elle est vraiment. »

«  Tathagata !  Tathagata ! » la forêt résonnait des cris de joie de Dattareya qui, malgré son vieil âge, était encore capable de sauter et de danser. La Lune, qui trônait glorieusement dans le Ciel étoilé, vint alors se loger dans la foisonnante chevelure de l'ascète, laquelle n'avait pas été peignée depuis plusieurs décennies, ainsi que cela se fait dans la tradition des sadhus nath et naga.

Après quelques instants d'euphorie, durant lesquels Parashu-rama avait saisi des petites cymbales pour en rythmer les cris de son gourou, Dattareya s’assit à nouveau en tailleur et poursuivit son discours :

 

« Sache donc, cher disciple, que l'Atman est symbolique mais qu'il n'est pas un symbole. L'Atman n'est ni brut ni subtil, il est sans début ni fin, et ne va ni ne vient. Semblable à l'espace, il est l'absolue vérité, il est la connaissance donnant l'immortalité ! Shiva pénétrant toute chose et toujours rayonnant de bonheur : voilà ce que nous sommes ! »

 

Après avoir tenté d'exprimer ce qu'était l'Atman, Dattareya énonça tout ce qu'il n'était pas :

 

« Le fruit de l'expérience n'est pas l'Atman, continua-t-il, de même que l'objet de la méditation, sur lequel il est si difficile de se concentrer, n'est pas non plus l'Atman. Rien de ce qui est proche, lointain ou plus loin encore, n'est l'Atman.

L'Atman n'est ni ce qui apprend, ni ce qui est connu. Il n'est pas non plus la raison, ni la déduction, ni même les mots qui tentent en vain de le décrire, car il est la conscience absolue ! L'Atman est l'espace, il est le bonheur ! Il est la transcendante vérité qui ne se trouve ni à l'intérieur ni à l'extérieur...

De même, on ne peut pas dire de l'Atman « qu'il était là avant tout le reste », car en vérité, rien d'autre que l'Atman n'a jamais existé... »

 

Laissant du temps à son élève afin qu'il comprenne ses paroles, ou mieux, qu'il les ressente, le gourou fouilla dans sa besace pour en extraire un autre petit bout de haschisch. Celui-ci ne venait pas de la vallée voisine, mais de bien plus loin, au delà même de l'Himalaya. Un pèlerin venu des frontières occidentales de l'Aryavarta, le pays des aryens lui avait déposé en offrande dans son bol avant de s'en aller continuer son pèlerinage vers les sources du Gange et la ville sainte de Varanasi. Il ne s'agissait pas à proprement parler de résine de cannabis, mais plutôt de têtes de cannabis compressées de sorte qu'elles n'apparaissent plus que sous la forme d'un petite cailloux vert, sur la surface duquel des cristaux blancs miroitaient comme un lac sous la pleine lune.

D'une pression du pouce, Dattareya broya la boulette, faisant d'elle une fine poussière qu'il enfourna dans son chilom. « Bom Bolenath ! Shiva Shankar ! » cria-t-il à l'intention de la Nuit, qui se fit écho à son mantra et l’amena jusqu'aux oreilles de celui qui médite sur l'univers depuis le sommet du mont Kailash.

Le chilom partagé, Dattatreya, à présent inspiré par Shiva, continua son discours :

 

« Je suis le principe éternel : je n'aime ni ne craint rien, je ne suis attaché à rien, et rien ne me rebute. Ainsi, je suis éternellement libre des souffrances du monde car ni le destin, ni la destinée, ni la providence n'existent pour moi. Étant libre du passé, du présent et du futur, comment les points cardinaux pourraient-ils exister pour moi?

Je suis la paix éternelle, je suis la transcendance, je suis la vérité. Je n'ai ni père ni mère, ni épouse ni enfants. Je ne connais ni naissance ni mort et mes pensées ne sont pas les miennes.

Quels que soient les efforts entrepris pour me séduire, Maya et son empire de l'illusion n'ont pas d'emprise sur moi. La tromperie et l'hypocrisie, la vérité et le mensonge, rien de tout cela n'a sa place en l'Atman. Les Dieux et les Divinités, de même que les cieux et le paradis, n'ont pas de place non plus dans l'Atman, car je suis la vérité, solitaire et transcendante et rien ne pourra jamais me salir...

Rien ne peut être ajouté ou soustrait à l'Atman, qui est la conscience universelle. Il ne peut être invoqué ou adoré par des fleurs ou n'importe quelle autre offrande ou sacrifice. Ni la méditation, ni les mantras ne peuvent l'atteindre. En lui, il n'y a ni lien, ni libération, ni pureté, ni impureté. L'Atman est libre de l'union comme de la séparation...

En vérité, je suis le Nirvana, la réalité ou l'irréalité de l'univers ne me trouble pas. Je suis éternellement propre des taches qu'auraient pu m'infliger l'ignorance, le savoir ou l'illusion, et aucune de ces choses ne naît jamais en moi. Comment donc pourrais-je me prétendre libre ou prisonnier? Comment pourrais-je parler de l'attachement et du détachement puisque je suis l'immaculé Nirvana ?

S'il n'existe que l'éternel et tout-pénétrant Shiva, comment pourraient exister la matière et l' esprit? Comment pourraient s'illustrer l'enfance, la jeunesse et le vieillissement si ce principe est éternel et unique?

Semblable à l'infini pour qui il n'y a ni nom ni forme, je n'ai en moi ni unité, ni diversité. Je ne connais pas la honte, alors pourquoi instillerais-je l'égo dans mon esprit ? Ni péché ni vertu n'ont jamais existé en moi.

Je ne suis ni l'adoré ni l'adorateur. Pour moi, il n'existe ni instruction ni rituel, et je ne suis pas non plus la connaissance car je suis libre des savoirs théoriques et pratiques... Aucune injonction rituelle ne me lie, et loin de moi est l'égoïsme... Car quand l'esprit commence à méditer sur l'Atman, il perd son intérêt pour tout autre objet. De la même manière, quand la langue commence à chanter les louanges de l'Atman, elle perd le pouvoir de prier les dieux. Penser à l'Atman, permet même d'oublier les trois grandes catégories du vice, que sont les pêchés graves, les délits mineurs et les devoirs dus à la caste.

Nul soleil n'illumine l'Atman et ni le feu ni la lune ne se reflètent sur lui. Ainsi, si l'Atman est libre du jour comme de la nuit, comment donc concevoir son pèlerinage dans le temps et dans l'espace ? Que peuvent bien savoir les brahmines de l'Atman ? Les Védas eux-mêmes ne sont pas clairs à son propos et n'abordent le thème de l'âme qu'avec humilité.

Dans l'Atman, il n'y a donc ni féminité ni virilité, car de tels concepts n'existent pas dans l'éternité. Le plaisir n'est pas non plus en lui, ni la faculté de jouir du plaisir, car l'Atman n'a pas de défauts, comme peut l'être l'attachement. Pour l'Atman, rien ne se gagne et rien ne se perd. Le « je » et le « tu » n'existant pas pour lui, l'Atman ne connaît ni caste ni famille. Je n'ai pas de corps, pas plus que je suis incorporel... Mon intellect, mon esprit et mes sens ne sont pas à moi... L'esprit, qui est le siège des anxiétés, n'existe pas en moi...

La naissance, la mort, la pureté, l'impureté, le poison ou le nectar, rien de tout cela n'existe pour moi ! Je ne suis ni fou ni lettré, ni silencieux ni loquace; comment pourrais-je donc raisonner ou argumenter puisque je suis libre du désir-même d'atteindre le Nirvana?

Pour le sage, l'univers est une projection de l'esprit. l'espace, le temps, l'eau, le feu, la terre, de même que tous les constituants formant l'univers, sont un pur mirage. En vérité, l'Unique, impérissable, toujours plein de bonheur, est le seul à exister et il n'y a ni nuage ni eau en lui.

Sache enfin, cher disciple, que la vraie nature de l'esprit est le bonheur parfait et si l'esprit s'apaise, ce bonheur se révèle. Il n'y a rien d'autre à comprendre, à apprendre et à enseigner. Penser qu'une connexion soit possible entre un élève et son maître est illusoire, car la seule chose qui est vérité, c'est que le disciple, comme le gourou, sont véritablement Shiva. Or, si nous sommes Shiva, comment pourrions nous le prier ou l'adorer ?

 

Les effets du second chilom se faisant sentir avec trop de pesanteur, Dattareya arrêta là son monologue. Silencieux, les deux hommes restèrent un moment à regarder les étoiles. Parashu-rama était ébranlé dans son âme, les mots de son gourou ayant déstabilisé ses certitudes de jeune brahmane.

 

La véritable liberté

Texte inspiré de l'Avadhuta Gita

« Je te remercie de m'avoir ouvert les yeux sur la véritable nature de l'âme, de la réalité ainsi que de l'existence, dit Parashu-rama à son gourou. Je comprends à présent que la seule chose à entreprendre dans l'existence, c'est la marche sur le chemin de la véritable liberté, sans pour autant nourrir aucune attente ni aucun espoir, et garder à l'esprit que la liberté, comme l'asservissement, en vérité n'existe pas.

Cependant, vénérable maître, il y a, en bas dans les vallées, tant de gens qui se prétendent libres ou qui réclament leur liberté, mais aucun d'entre eux ne semble saisir comme toi le sens de ce mot. Ainsi, vénérable maître, aurais-tu encore la grâce de m'enseigner ce qu'est un homme véritablement libre ? »

_ C'est de bon cœur que je t'enseignerai ce que tu désires savoir, lui répondit Dattareya. Tu as entièrement raison lorsque tu mentionnes ces êtres étranges qui n'ont que le mot liberté à la bouche mais qui n'ont de goût que pour les plus basses dépendances, comme l'alcool, le sexe, le pouvoir et l'argent, sans parler de la gourmandise, du jeu, et de bien d'autres vices encore plus asservissants, comme l'apparence ou la réussite. Ceux-là, seraient-il rois plutôt que sujets, seraient encore des esclaves. Quant au prince qui aime l'argent, il n'est en vérité pas moins enchaîné que les serfs sur lesquels il prétend régner.

 

Servitude et libération

Texte extrait du huitième verset de l' Ashtavakra Gita (l'enseignement du gourou Ashtavakra), une œuvre composée vraisemblablement vers le 8ème siècle, et adaptée d'une traduction publiée par L. Brunet pour Wikisource.

 

La servitude, continua Dattareya, c'est quand l'esprit aspire à quelque chose, est déçu de quelque chose, rejette quelque chose, tient à quelque chose, se réjouit de quelque chose ou s'attriste de quelque chose. La libération, c'est au contraire quand l'esprit n'a plus d'envie pour rien, de peine pour rien, de rejet pour rien, ne tient à rien, et n'est content ou mécontent de rien.

Quant à la servitude, c'est quand l'esprit est empêtré dans l'un des sens, et la libération, c'est quand l'esprit n'est emmêlé dans aucun des sens. En somme, on peut donc dire que la libération, c'est l'absence du moi, tandis que la servitude, c'est la présence de l'ego. Compte tenu de cette vérité, ne retient ni ne rejette rien qui puisse se présenter à ton esprit.

Sache aussi que celui qui s'est libéré irradie le bonheur et le savoir le plus noble. Il circule au dessus des foules qui ne sont pas concernées par ce qu'il sait. Il a compris le mystère de tous les mystères et s'est élevé jusqu'au Samadhi, l'état de bonheur absolu et incessant. Cet homme peut alors se vêtir de loques et marcher sur un chemin qui ne croise aucun mérite religieux ni aucun péché, il vivra toujours dans le temple du vide absolu. Son âme sera nue et pure et elle ne subira pas l'illusion créée par Maya.

L'homme libre n'a d'ailleurs pas d'idéal, et ne s'efforce pas non plus d'en atteindre un. Ayant perdu son identité, ayant repoussé les limites que lui imposait l'illusion de la réalité, il est libre des perfectionnements du yoga. Comme rien ni personne ne le concerne, jamais il ne débat ni n'échange ce qu'il sait ne pas être ses idées. Libre des pièges que sont l’attente et l'espoir, il a repoussé les oripeaux de la pureté, de la vertu et tous les autres idéaux. Son chemin est libre de telles considérations.

La seule chose que l'on puisse dire de lui, c'est qu'il est loin, très loin au dessus des nuages de l'illusion et de l'ignorance. Ainsi, jamais il ne pense qu'il est dans son corps, ni jamais ne pense qu'il est en dehors de son corps. Sans aversion, sans attache, sans engouement pour aucun objet ou individu, il marche, immergé dans le bonheur immaculé de son état naturel. Ayant cessé de penser, il est dans son état normal, qui est une indescriptible joie. Libre de se séparer des choses et des êtres comme de s'unir à eux, indifférent aux plaisirs ou à l'absence de plaisir, c'est calme et tranquille qu'il va de part le monde.

L'homme qui s'est libéré n'est donc pas concerné par les choses de ce monde car son auto-réalisation rend toute chose insignifiante. Pour lui, la mort et naissance n'ont pas de sens. C'est pourquoi il ne médite, ni ne prie. L'univers est pour lui un spectacle magique, comme un mirage dans le désert.

Libre de toute action, de tout karma, de tout mouvement, de tout désir et de toute renonciation, cet homme est donc un sage, car il s'efforce de ne rien entreprendre, pas même ne s’inquiète-il du Dharma, l'ordre cosmique qui définit la justice et le bien, ou de la Moksha, l'extase qui mène au salut.

 

Le bonheur

Texte extrait de l' Ashtavakra Gita

Ainsi, celui qui, libéré de sa fierté, a conquis ses sensations, ses plaisirs, sa colère, son avarice, son attachement, sa vanité et ses aversions, il connaîtra la paix avec lui-même. Fidèle et zélé dans ses engagements, plein de patience et de compassion, il aura pitié de tous et n'aura d'inimitié envers personne. Il supportera avec patience la chaleur et le froid, car l'Atman illuminera son corps.

Celui dont l'esprit n'est plus attiré par les désirs et les plaisirs, celui qui a fait de la joie et de la compassion sa nature, celui qui pense sincèrement ne rien posséder, s'il trouve refuge dans l'Atman il sera en paix et en toute chose tempéré. Toujours vigilant, impassible comme l'océan, jamais rien ne le dérangera, aucun événement ne le surprendra, rien ne le décevra.

Pour toujours engagé sur la voie de la clémence, il sera devenu un océan de vérité et avancera seul et vaillamment, tel un rhinocéros. « Je suis béni, je suis libre, chantera-t-il, alors que sa libération l'aura rendu ivre de joie. Je suis l'infini dans mon âme, je ne peux trouver ni début ni fin. Tout est mon Atman ! » »

 

La nuit était bien avancée, et bien d'autres chillums avaient été fumés, quand le gourou et son disciple reprirent enfin le chemin de l'ashram. Avant qu'ils ne se séparent pour rejoindre leur paillasse, Dattatreya dit encore à Parashu-rama :

 

« Enfin, sache que si tu désires acquérir le bonheur éternel et le communiquer aux autres par ton enseignement, il est indispensable que tu abandonnes tout plaisir des sens et plus particulièrement celui qui est issu de l'union sexuelle. Si l'ivresse peut être être extraite du sirop de la canne à sucre, du grain d'orge ou du miel, le plus sinistre de tous les alcools reste le sexe, qui est le vin qui intoxique le monde entier. Malheur donc à ceux qui s'attachent à leur corps et qui demeurent indifférents à la promesse du bonheur éternel de l'Atman ! Car le corps est composé d'éléments impurs, de sang, de chair, d'os et de bien d'autres éléments vulgaires. Or, quand l'esprit est incontrôlé, le corps souffre comme un cheval sauvage auquel on aurait mis une selle et des mors. Le charnel devient alors un objet de tristesse et de douleur pour l'ignorant. Au contraire, quand l'esprit est contrôlé, le corps reste en bonne santé. Tous les amoureux de la sagesse protègent donc leur esprit du plaisir, et s'engagent plutôt sur la voie de la sagesse spirituelle. »

 

L’Himalaya

Le lendemain, après avoir remercié Dattatreya de lui avoir délivré un si précieux enseignement, grâce auquel il était devenu lui-même un rishi, Parashu-rama se prosterna devant lui en lui baisant les pieds. Puis, sur les conseils de son maître, il prit le chemin du mont Kailash afin d'apprendre de Shiva le maniement de l'arme cosmique capable de semer la mort à grande échelle.

Cette arme était une sorte de flèche, comparable aux missiles ou à la bombe atomique des temps modernes. Shiva pouvait utiliser cette arme en utile recours, en la mettant à son arc pour détruire les forces du mal les plus puissantes. Cette mystérieuse arme divine était composée des puissances réunies de la Trimurti. Si elle était mal utilisée, ou à mauvais escient, la vie sur Terre pouvait être éradiquée.

 

Après des longues semaines de marche et d'escalade, de l'autre coté d'une passe, alors qu'un glacier se fondait en une myriade de petits lacs boueux, Parashurama aperçut de minces filets de fumée qui s'élevaient tranquillement vers le ciel en s’échappant de quelques bivouacs tenus par des sadhus solitaires, lesquels faisaient bouillir l'eau du thé en ranimant d'humbles feux de camp. S'approchant du campement, Parashurama put apercevoir sous des tentes de feuillage, parmi les herbes hautes, des yeux noirs et menaçants, enfiévrés d'opium et voguant dans les éthers ahuris du chanvre.

Le noble brahmane Parashurama constata alors que les vieillards qui vivaient en ascètes sur ces versants reculés avaient tout à fait l'allure de clochards. Pour entrer dans l'ordre anarchique des moines errants, pour gagner la dignité de tendre la main au nom de Shiva, ils avaient un jour reçu l'ordre de leur gourou de prendre la route pour s'en aller voir ce qu'il y avait tout au bout du chemin, c'est à dire tout en haut des montagnes. Ces sadhus venaient donc de toute origine ; si la plupart d'entre eux étaient nés dans la vallée du Gange ou de l'Indus, nombre d'entre eux étaient dravidiens et avaient fait le chemin depuis l'extrême sud de la péninsule indienne, tandis que d'autres s'en venaient depuis l'autre coté des sommets himalayens, depuis l'Airyanem Vaejah, le pays des aryens perses. Quelques uns seulement, mais qui se remarquaient nettement à cause de leur peau, de leur cheveux et de leurs yeux clairs, étaient ce que l'on appelait alors en Inde des Yonas, c'est à dire des grecs. Ceux-là, cherchant à s'initier aux mystères de l'Orient, étaient arrivés en Inde pour étudier les Védas et l'Ayurvéda, puis, tombant sous le charme de la contrée et de sa métaphysique, choisirent d'y demeurer, plutôt que de s'en revenir par un long et périlleux voyage jusqu'à leur pays natal. Aussi, pour être initiés aux rites shivaïtes, afin de connaître les mystère de Rudra, ils avaient fait, comme tout sadhu, la promesse de ne plus jamais retourner dans leur village natal, ni ne jamais entrer à nouveau en contact avec ceux qui les avaient vu naître. En Inde, ils étaient devenus indiens. À Tapovan, au sommet de l’Himalaya, ils comptaient bien devenir des dieux après la mort prochaine de leur corps.

Au pied de l'Himalaya, au détour d'un chemin, ces saint vagabonds venus des quatre coins de la terre, avaient jeté ce qu'il leur restait de leur ego et s'étaient encore dévêtus un peu plus, pour s'en aller complètement nus, sales et faibles, gravir la plus haute montagne de l'horizon, légers comme si la gravité elle-même n'avait plus d'emprise sur eux. Suivant leur ascension, ils avaient visité des lieux sacrés mais humbles, qui n'étaient alors pas même des villages, mais simplement des campements de quelques cabanes, installés sur des neufs telluriques : Devaprayang, où se joignent l'Alakananda et la Bhagirathi, pour former le Gange, mais aussi Kedarnath, Yamunotri, Badrinath et Joshimath, et surtout Gangotri, la source du Gange, qui coule depuis le glacier de Gaumuck. Au long de leur voyage, ils s'étaient nourris comme le font les vaches et les chiens, vivant de charité et de chance, et depuis leur entrée dans l'ordre anarchiste des dévots errants de Shiva, leurs cheveux, leur sexe, leurs poils, leur peau et leurs yeux, tout était devenu noir, ridé, poussiéreux et crasseux.

Subsistants d'herbes fumées ou bouillies ainsi que d'extase, ces saints hommes perpétuaient la tradition ancestrale des yogis qui, depuis les temps immémoriaux, vivaient reculés de toute société, nus et simples, n'exerçant comme seules activités que la méditation et la cueillette. Ce qu'il recherchaient là-haut, c’était le détachement et l'extase, de manière permanente, de sorte que dans leur prochaine incarnation, leur sagesse puisse les mener vers une existence moins limitée. Ainsi, à la manière des philosophes qui se préparent toute leur vie à mourir, ces yogis se retiraient du monde et de ses maléfices pour enfin, libérés des femmes, de l'argent et des convenances, s'en aller déjà se fondre dans la terre et sa poussière. Vivant ainsi, ils étaient persuadés que Shiva s'incarnait en eux, et qu'à leur manière, ils étaient devenus de leur vivant des demi-dieux, qui s'auto-adulaient durant des séances de méditation infinie.

Sur le toit du monde régnaient donc ces vieillards qui semblaient avoir perdu tout respect d'eux mêmes en vivant ainsi de manière préhistorique, totalement détaché des règles, des idéaux et des envies, se contentant de se vautrer sauvagement dans le lucre et la volupté virile du calumet magique des indiens : le chilom. A part leur couverture rouge, qu'il nouaient négligemment autour de leur tête, ces vieillards ne possédaient rien d'autre qu'un petit pot en cuivre dans lequel ils recevaient les offrandes que la providence faisait tomber : la plupart du temps des baies, des grains de riz, ou lorsqu'ils étaient dans la vallée, des pièces de nickel. La plupart étaient analphabètes, et du sanskrit ils ne connaissaient que les mantras les plus célèbres des Védas. Pourtant leur savoir était immense, implacable, tout à fait légendaire ; ils étaient les gardiens de la montagne et les protecteurs du feu sacré et c'était avec obstination qu'ils menaient à leur tour le combat prométhéen contre la glace et le vent jusque dans les plus hautes altitudes.

La nuit, afin de se prémunir des attaques des bêtes sauvages qui rodaient alentour, suivant une tradition qui remonte à l'aube des temps, alors que la seule richesse sur terre était le feu, leurs braises restaient allumées, et leur torche prête à s’enflammer si, au cœur de la nuit, lors de leur ronde prédatrice, un félin des neige s’approchait trop près de leur camp de fortune.

Quand l'un d'eux tombait malade, il s'en allait mourir derrière un buisson comme font les chats et les chiens, et au printemps suivant, d'autre yogis montaient s'installer à leur place dans cet Olympe étrange et triste.

Un hiver à Tapovan
 

Persuadé que parmi ces sadhus résidait Shiva qui ne tarderait donc pas à se manifester à lui, Parashurama demeura toute une saison au campement de sadhus de Tapovan, l'alpage sacré des hommes saints et sauvages.

Quand l'hiver approcha, petit à petit, par grappes de jambes maigres et sautillantes, les saints redescendirent vers les vallées pour s'en retourner hagards vers les villes et villages, en quête d'une porte cochère ou d'une paillasse dans un monastère devant lequel, enroulés d'une couverture, ils feraient la manche toute la froide saison. Bien sûr, notre héros Parashurama demeura à Tapovan, avec les plus irréductibles et fanatiques sadhus dont la mort, et donc la délivrance, semblait leur seule raison de vivre.

Fin décembre, les villages d'altitude se barricadèrent et les vitres des cabanes se renforcèrent de lourdes planches de bois pour prévenir le poids de la neige qui bientôt tomberait, majestueuse mousseline d'abord, puis fougueuse et blizzardesque ensuite. Dans les greniers, on décomptait les provisions de riz et de thé.

Dès janvier, la neige tombait en des flocons lourds et légers, comme on n'en voit qu'en très haute altitude, là où ils n'ont pas eu le temps de fondre comme dans les plaines oxygénées.

Virevoltant depuis le cotonneux ciel lourd, des flocons s'arrêtaient parfois quelques secondes au sommet d'un sapin, pour ensuite, arrachés par le vent, retomber au sol et garnir les herbes et les rochers d'une épaisse couche immaculée. Seul un aigle s'évertuait encore à voler en cercle, lui dont la neige recouvrait presque le nid et dont le froid et la faim menaçaient ses aiglons d'une mort subite.

La vie toute entière semblait arrêtée. Les animaux hibernaient, au plus profond de leur terrier, tandis que les plantes décapitées en étaient réduites à leurs racines. Les rares êtres humains présents si haut dans la montagne n'étaient plus que quelques fanatiques ascètes, qui, de l'hiver, ne sortaient pas de leur grotte à flanc de rochers, mais y méditaient nus comme des vers, se livrant entièrement aux éléments, dans une orgie de glace et de vent, le corps seulement recouvert de cendre encore tiède.

Jusqu'au retour du printemps et à la fonte des neiges, il régnerait là-haut un silence total, mortuaire, angoissant, majestueux et dramatique. Pourtant, la nuit, d'organiques symphonies se laissaient entendre : les insectes rampaient sous la glace, et la calotte de neige fondait en des milliers de petits torrents qui ruisselaient en murmurant à travers les tourbes.

Parfois, un rocher roulait, une avalanche grondait, un oiseau de nuit hurlait et tout le vallon en résonnait.

Tous les sadhus ayant fini par quitter les alpages, il ne resta plus dans la vallée des austérités et de la pénitences que Parashurama. Il avait creusé sous un rocher une petite pièce pas plus grande qu'un terrier dans laquelle il ne tenait pas debout ; il pouvait tout de même y méditer, accroupi en tailleur, à l'abri du soleil, de la pluie et de la neige. À quelques centaines de mètres seulement en face de lui, les pics rocheux ressemblaient à d'immenses diamants, car ils brillaient de la glace qui fondait sur eux en dessinant une chevelure argentée qui, plus bas, se mouillait dans le glacier du petit lac. C'est là, dans ce trou creusé sous un rocher, que Parashurama décida de prier Shiva afin que le dieu sauvage se manifestât à lui et lui enseignât le maniement de son arme cosmique.

Régulièrement, sortant de sa torpeur méditative, Parashurama faisait bouillir des herbes sauvages et du thé dans un petit chaudron de cuivre où il ajoutait un peu de beurre clarifié. C'est en suivant ce régime qu'il passait heureusement l’hiver, allongé sur son lit de fleurs séchées, sans un mot, presque sans un souffle.

Des mois durant, ses yeux furent d'ailleurs vides comme ceux d'un cadavre, mi-clos, au regard malgré tout aussi placide comme celui d'une vache. Parashurama devint si maigre qu'un coup de vent prolongé l'aurait transporté au bas des ravins, mais il s'accrochait pourtant à la roche tel un arbuste têtu, ses cheveux se mêlant à sa barbe pour s'entortiller jusqu’au sol comme des racines.

En journée, il s'assoupissait, mais la nuit, le froid et le vent l'en empêchaient, alors il restait éveillé et pouvait admirer à sa guise la beauté du monde et en écouter ses mystères : dans le silence de la nuit, les sons de la nature se répondaient comme de la musique ; la basse était le torrent ronronnant, et les cymbales, le vent soufflant sur les feuilles frétillantes des arbustes poussés entre la glace et la roche.

Dans ce paysage désolé qui n'était pas fait pour l'homme mais pour le vent, la neige et la violence des éléments, l'instinct de mort saisissait parfois Parashurama, qui refermait alors les yeux et se concentrait à nouveau sur la maîtrise de son souffle.

 

La nature de Shiva Mahadeva

Récit inspiré du Tirumantiram de Tirumular.

Comme le savent bien les initiés qui entonnent, pour invoquer Shiva, le chant du Sri Rudram, lorsque l'on prononce les milliers de noms de Shiva, lesquels correspondent à ses milliers d'incarnations, un parfum de musc s'en émane, qui indique alors le chemin que doivent emprunter les sages pour monter au ciel. Pour celui qui prie Shiva avec amour, il n'existe donc aucun obstacle qu'il ne puisse franchir à pied et le plus dangereux des chemins est pour lui une promenade. De même, il est dit que ceux qui empruntent la voie de Shiva et qui méditent sur Shakti, sa compagne, le principe féminin actif à travers l'univers, passeront sans encombre l'océan du vice et nageront jusqu'aux berges du Kailash.

Voulant connaître la véritable nature de celui qu'il sentait auprès de lui dans le foyer de son feu de camp et qui était, à égalité de Vishnou, le maître absolu de l'univers, Parashurama redoublait donc ses prières à l'adresse de Shiva afin qu'il se manifestât.

Enfin, celui-ci apparut devant lui et, impressionné par la force de sa volonté, il lui proposa de réaliser un de ses vœux. Parashurama demanda alors simplement à Shiva de lui révéler sa véritable nature afin qu'il puisse la faire sienne et jouir à son tour de son incommensurable puissance.

 

« Parashurama, dit alors Shiva, toi qui désires connaître ma nature afin que je te sois un allié dans ta lutte, sache que je suis sans peur et sans limite, je me meus librement partout, en tout temps. Sache que je suis présent dans les rayons du soleil, dans les rayons de la lune, dans les molécules de l’air, dans chaque goutte d’eau. Je suis aussi présent dans tous les êtres de la terre, dans les arbres, les vignes, les fleurs, dans la végétation.

Sans peur et sans limite, je suis présent dans chaque atome de l’espace, entre la terre et le ciel. Je suis dans la lumière et aussi dans les ténèbres. J’ai une forme, et je suis sans forme. Je suis dans la joie et dans la peine. Je suis dans l’espoir ainsi que dans le désespoir. J’erre dans le passé, le présent et le futur au même moment. Je suis connaissable mais aussi incompréhensible. Je suis libre et je suis enchaîné.

Sache enfin que tu me trouveras dans n’importe laquelle des formes dans laquelle tu me chercheras avec dévotion. Je suis ton allié, voici la stricte vérité !  »

 

C'est alors que Shiva s'incarna devant lui dans toute sa puissance, incomparable et indescriptible, car aucun dieu ne peut être comparé à Shiva... Avec ses cheveux hirsutes livrés aux vents, semblable à la fleur de lotus qui éclot, Shiva est la lumière glorieuse qui rayonne au-delà même de l'univers. Sans lui, l'homme ne serait qu'un fou qui ne saurait plus son nom et il n'y aurait ni étoile dans le ciel, ni salut sur Terre, pas plus que les arbres ne donneraient de fruits...

Lumineux comme les rayons du soleil, les cheveux tombant sur ses épaules, Shiva est celui qui est adoré par l'univers mais qui lui-même ne vénère personne. Sans pareil, sans égal, il était déjà là à l'aube du monde, quand germa la graine qui donna l'arbre à souhait.

De même que dans une mélasse qui aurait vu bouillir du musc et de l’ail, l'odeur du musc surpassera toujours la vile odeur de l’ail, ainsi dans l'univers les choses se mélangent pour former un tout au dessus duquel domine l'amour émanant de Shiva. C'est pourquoi ses fervents disciples l’appellent le Père, car il rayonne en chaque existence dont il est à l'origine. Lui qui a vu mourir un nombre incalculable de dieux et naître sur terre des myriades d'existences humaines, il est l'amour suprême et c'est avec son troisième œil qu'il éclaire les ténèbres dans lesquelles nous nous débattons. C'est lui qui crée la vie et la mort depuis le sommet de l'univers, depuis le Kailash, la montagne illuminée d'éclairs où grondent les tonnerres et fleurissent les bourgeons parfumées.

Ainsi, aussi loin que se porte le regard, aussi haut que s'aventure l'esprit, il ne se trouve aucune puissance qui ne soit plus puissante que Shiva, qui soit à la fois le nuage et la pluie, l'effort et sa récompense. C'est lui qui mit en mouvement l'espace infini et insuffla la vie dans le cosmos, et toutes les choses que l'esprit humain a tant de mal à saisir, il est l'acteur et le témoin. Gardien des piliers qui soutiennent les sept mondes, plus haut même que le septième ciel depuis lequel il s'étend sur l'univers, Shiva est le foyer, le soleil et la lune, mais aussi la mère qui allaite l'univers par la pluie. Des montagnes, il est le sommet enneigé et des océans, il est la banquise. Il est l'être qui ne pense pas mais connaît toutes nos pensées.

 

Pourtant, rares sont ceux qui connaissent sa véritable puissance, car il est le maître du démon illusionniste Maya, lui-même à l'origine de toutes les illusions à travers lesquelles vit l'humanité. En effet, rares sont ceux qui savent combien il est glorieux, Shiva qui est plus chaud que le feu, plus rafraîchissant que l'eau de source, plus innocent qu'un enfant et encore plus aimable qu'une mère, Shiva qui est l'amour incarné. Douter de lui, perdre la maîtrise de soi, voici l'origine des faiblesses humaines. Mais pour ceux qui se donnent entièrement à lui, Shiva est un guide qui se tient à l’écart, mais qui entre partout. Pour l'humanité dont il est amoureux, il s'est incarné et exprimé en Brahma, en Vishnou, de même qu'en chacun de ceux qui vivent en se soumettant au Dharma, la loi éternelle, divine et sans limite de la justice cosmique.

Dans sa grande mansuétude, à l'origine de toute l'existence, au confluent des sept vallées, sur les hauteurs de l'Indus, là où dans l'air flottent des senteurs épicées et parfumées, Shiva fonda les premières cités de l'humanité, au dessus desquelles il installa en guise de trône une lune, depuis laquelle il aime à regarder toute sa création.

 

Le dieu l'ayant ramené avec lui au Kailash, Parashurama demeura quelque temps auprès de Shiva. Heureux de sa présence, celui-ci lui enseigna le maniement de son arc, lui en confia la garde sur la terre et lui offrit même une hache magique qui ne manquerait jamais de toucher sa cible.

Durant son séjour à la montagne sacrée, Parashurama apprit aussi de la bouche-même de la déesse Shakti, le secret de la véritable nature de la réalité. Ce qu’elle lui confia faisait d'ailleurs tout à fait écho à ce que le sage Dattareya lui avait enseigné et à mesure que ce précieux discours tombait dans ses oreilles, il devenait un peu plus ce qu'il avait toujours été, mais dont il n'avait pas encore eut conscience : une incarnation de Vishnou.

Puis, ayant réalisé sa véritable nature, divine et immortelle, Parashurama quitta le couple céleste et prit le chemin de retour en Himalaya, puis en Inde, et enfin en Haihaya, afin d'affronter le terrible roi Kartavirya.

 

L'éradication des kshatriyas

Son éducation accomplie, Parashurama s'en fut donc seul trouver le roi Kartavirya Arjuna. Pour le stopper, celui-ci lui envoya des centaines de milliers de soldats, mais tous périrent, tranchés net par la hache du champion des brahmanes, qui maniait la hache avec dextérité, vitesse et puissance. Quand il fut enfin en face du roi, l'ensemble de sa garde rapprochée gisant sans vie sur le marbre de son palais, Parashurama le provoqua en duel. Cependant, la lutte tourna court, car aussi puissant était le roi Kartavirya Arjuna, il ne faisait pas le poids face à l'avatar de Vishnou, qui le massacra sans pitié.

Pour châtier la caste des guerriers qui troublaient sans cesse la vie des brahmanes, les dévas qui s'étaient penchés et passionnés pour le destin de ceux qui habitaient la terre, décidèrent qu'à travers les actes militaires du brahmane Parashurama, la caste des guerriers devrait désormais, et pour l'éternité, se soumettre à celle des prêtres. Pour celer cette loi, le roi Kartavirya fut décapité par Parashurama devant sa propre armée.

Kartavirya Arjuna mort, se présentèrent devant Parashurama de très nombreux kshatriyas qui désiraient le venger, prendre sa place en tant que roi de Haihaya et surtout venger l’honneur d'une caste qui n'avait jusqu'alors jamais perdu un seul combat face à des brahmanes. Mais tous périrent face à Parashurama et à sa hache.

De retour à son ermitage accompagné de Kamadenyu, la vache sacrée qu'il venait de libérer, Parashurama ne fut pourtant pas félicité par son père qui lui reprocha d'avoir tué un roi :

« À quoi bon étudier les Védas avec autant d’acharnement, lui demanda-t-il, si tu n'es pas plus sage dans tes actes ? Avoir tué un roi, aussi terrible était-il avec notre race, c'est avoir fait la plus grave erreur qui soit ! À présent, son successeur ainsi que tous les prétendants au trône, nous détestent d'une haine incommensurable ! Sans aucun doute, ils attendront que nous soyons en situation de faiblesse puis ils viendront nous chercher pour assouvir leur revanche. Ce que tu as fait, Parashu-rama, devait être fait, car tu as ramené la vache céleste dont Brahma nous avait confié la garde, mais sache que tu as, par ton attitude, ouvert une nouvelle ère de rancœur qui ne se s’achèvera qu'avec notre mort à tous. »


 

Jamadagni avait malheureusement raison. Un jour que Parashurama s'était absenté de la cabane familiale pour effectuer de solitaires pénitences censées le purifier des combats qu'il avait menés et dont la conséquence avait été des fleuves de sang déversés sur la terre, des guerriers kshatriyas pillèrent son ermitage et vengèrent la mort de leur roi en prenant la vie de ses parents, après les avoir torturés.

Alerté par des colonnes de fumée noires qui s'échappaient de la forêt où se situait son ermitage, à présent en feu, Parashurama cessa ses prières et courut le plus rapidement possible à son campement, mais il ne put que constater le massacre.

Parashurama entra alors dans une colère folle et à nouveau succombèrent un nombre incalculable de soldats Kshatriyas, que le maniement de l'arc cosmique à leur encontre avait rayés d'un seul trait de l'existence. À chaque fois qu'un kshatriya périssait sous les coups de la hache magique, ou subissait la foudre de l'arc et des flèches cosmiques, son âme se trouvait purifiée, de sorte qu'elle rejoignait aussitôt non pas l'enfer, mais le Kailash.

Bien vite, toute l'armée du roi fut éradiquée, puis celles de ses alliés et enfin toutes les armées kshatriya venues des quatre coins de l'Inde pour venger leurs frères de caste.

Parashurama détruisit ainsi vingt-et-une générations de kshatriya et à la suite de son intervention, la caste des brahmanes redevint la plus puissante de toutes les castes.

Son devoir accompli, Parashurama confia l'arc de Shiva au pieux roi de Mithila, puis se retira dans les collines du Mahendra-Giri, sur la côte orientale des ghâts indiens. À la suite de ses combats, et en proie à la tristesse de n'avoir pu sauvé sa famille, Parashurama ne toucha plus à une arme de sa vie ; il consacra dès lors son existence au yoga. La légende raconte qu'il y vit encore de nos jours, attendant que se présente à lui Kalki, l'avatar ultime de Vishnou, afin qu'il lui enseigne les arts de la guerre et qu'il lui transmette le pouvoir d'éradiquer le mal à grande échelle.

 

Parashurama et son élève Karna

Plusieurs années après les guerres sanguinaires qu'il mena pour nettoyer la Terre des indignes kshatriyas qui la tyrannisaient, Parashurama rencontra le roi Rama dont il reconnut la suprématie et se soumit à lui.

Il se retira alors encore plus haut dans la montagne de Mahendra-Giri, dans le Pays Tamoul, où il est dit qu'il vit encore, tel un ermite spécialiste des arts martiaux, occupé à faire pénitence de ses actes.

Immortel, Parashurama traversa les époques, et durant l'âge suivant du Dvapara Yuga, l'âge de bronze, c'est lui qui forma le vénérable et puissant Bishma aux arts de la guerre. Il fut aussi le maître d'arme de Drona, lui-même le maître d'arme des Kauravas et des Pandavas.

C'est aussi Parashurama qui fut, malgré son opposition, le maître d'arme de Kana, le demi-frère rival d'Arjuna et l’ennemi des Pandavas.

Kana avait une force physique et une dextérité que n'avait aucun Pandavas, pas même Arjuna, qui craignait même de se mesurer à lui, ne serait-ce qu'au tir à l'arc. Cependant, Kana était né sans que son père ne l'eût reconnu officiellement et ne pouvait donc prétendre au titre de brahmane. De fait, comme il était interdit par les Règles de Manou d'enseigner la science védique à un non-initié, et qu'il eut fallut obligatoirement être un brahmane de sexe masculin pour prétendre à l'initiation, Kana avait trouvé porte close devant chaque ashram.

Le Mahabarata raconte que Kana, après avoir fait tant d'effort pour se faire accepter d'un brahmane qui lui enseignerait l'art de la guerre à travers la maîtrise des armes mystiques, en fut réduit à prétendre qu'il était lui-même un brahmane. Parashu-rama, le plus prestigieux et le plus puissant de tous les gourous capables d'enseigner la maîtrise de l'arme céleste, crut son mensonge et l'accepta comme élève.

Un temps, Parashurama accueillit donc Kana à ses côtés afin de l'instruire dans le maniement des armes divines, jusqu'au jour où Parashurama fit une sieste, la tête reposant sur un cailloux. Karna, qui n'avait pas un mauvais font et était un disciple dévoué, lui proposa de reposer plutôt sa tête sur son genou, ce qu'accepta Parashurama. Malheureusement, une guêpe vint bientôt se poser sur le pied de Karna. Sans risquer de réveiller son maître, Karna ne put pas chasser l'insecte. La guêpe était en vérité Vishnou lui-même, et afin que la guerre prochaine du Kurukshetra ne connût pas un dénouement autre que la victoire des Pandavas, dont Krishna avait pris la tête, elle piqua Karna.

L'intense douleur, Karna la ré-freina en lui et fit tous ses effort pour ne pas réveiller Parashurama par ses cris ou ses gestes. Quelques temps plus tard, alors que son gourou se réveillait, il constata que Kana saignait et que son sang coulait. Or, un authentique brahmane ne pouvait supporter une telle douleur. Karna devait donc être un kshatriya. Pour avoir menti à son gourou, Karna dût quitter sur- le- champ l'ashram de Parashurama.

Parashurama réservait en effet son enseignement exclusivement aux membres de le caste brahmane afin qu'un soldat, un paysan ou un commerçant mal intentionné n'utilise pas son enseignement à mauvais escient. Parashurama était tant en colère d'avoir été ainsi dupé, qu'il maudit Karna en lui prédisant qu'au moment où il en aurait le plus besoin, tout ce qu'il avait appris de lui, lui ferait défaut. C'est cette malédiction qui causa la défaite de Kana lors de son ultime combat face à Arjuna.

Avant de partir, Parashurama reconnut cependant en Karna le meilleur élève qu'il n'eût jamais eu et faute d'avoir complété son enseignement, il lui offrit son propre arc et quelques flèches magiques.

Lors de l'âge final du Kali Yuga, l'âge du fer et de la destruction, la tradition annonce que Parashurama sera l'instructeur de Kalki, la dernière incarnation de Vishnou, qui sera à la fois le sauveur et le destructeur des mondes.

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Le mythe de Karna s'infligeant les pires sévices pour prouver à son maître qu'il est digne de son enseignement, est une variation sur le thème de l’autoflagellation, afin de dominer sa douleur, et donc son corps.

À propos de l'éducation des jeunes spartiates :

« On raconte qu'un jour un enfant vola un petit renard et le cacha sous son manteau. Des gens vinrent à passer et entrèrent en conversation avec lui. Pendant ce temps, le renard furieux lui déchirait le ventre à coups de dent. L'enfant, pour n'être pas découvert, souffrit cette atroce douleur sans une plainte. Pour habituer les enfants à supporter bravement la souffrance, une coutume barbare et cruelle régnait à Sparte. Chaque année, il y avait un concours de flagellation devant l'autel d'Artémis, déesse de la chasse. C’était à qui se laisserait fouetter le plus longtemps sans se plaindre ni cesser de sourire. Celui qui avait reçu le plus grand nombre de coups sans faiblir était proclamé vainqueur. » Tony Severin, La Grèce antique.

La légende de PARASHURAMA (mythe indien)
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