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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

Le Singe et le Crocodile (fable du PANCHA-TANTRA)

Illustration du Pancha Tantra

Illustration du Pancha Tantra

Le Pantcha-Tantra ou les cinq ruses, fables du Brahme Vichnou-Sarma (quatrième tantra). Traduit du tamoul par Jean-Antoine Dubois.

*

Près de la mer, du côté de l’ouest, se trouve un désert appelé Vipinantchara-Vanantra, dans lequel un singe nommé Sandjivaca régnait sur les animaux de son espèce qui vivaient dans ce même lieu. Dans le temps qu’il coulait des jours heureux et tranquilles au milieu de ses sujets, il survint parmi eux une maladie épidémique qui en enleva le plus grand nombre, et cette calamité publique diminua grandement le pouvoir et les ressources de Sandjivaca.

Un singe de ses ennemis, qui exerçait aussi l’empire dans une autre partie de ce vaste désert, ayant appris les malheurs survenus à son rival et l’état de faiblesse auquel il se trouvait alors réduit par la perte du plus grand nombre de ses sujets, s’empressa de saisir une occasion si favorable de tomber sur lui et de le chasser entièrement de ces lieux.

Dès que Sandjivaca fut instruit des desseins de son ennemi, comme il se voyait absolument hors d’état de lui résister, il chercha son salut dans une prompte fuite, répétant, pour justifier sa démarche, cette ancienne maxime :

« Une vie vagabonde est préférable à un état de misère dans le lieu où l’on est né, lorsqu’on avait été accoutumé auparavant à y vivre dans les délices. »

Comme il parcourait le pays au hasard sans savoir où il irait ni où il pourrait se fixer, après avoir long-temps erré de côté et d’autre, il parvint enfin au bord de la mer, et ayant trouvé sur le rivage un gros attymara qui était surchargé de fruits, il voulut établir son domicile dans ce lieu solitaire, où il pourrait trouver sans peine sa subsistance, et où il espérait pouvoir vivre tranquille le reste de ses jours.

Il vivait ainsi depuis quelque temps, se nourrissant des fruits que cet arbre ne cessait de produire et qui lui paraissaient excellens. Un jour qu’il était assis sur une des branches les plus avancées sur l’eau de la mer, il laissa tomber quelques-uns des fruits dont il se rassasiait. Un crocodile qui se trouvait près de-là, attiré par le bruit que faisaient ces fruits en tombant sur la surface de l’eau, s’approcha et voulut les goûter. Les ayant trouvés bons, il regarda sous l’arbre, et comme il vit que la terre en était couverte, il descendit sur le rivage pour s’en rassasier.

Tantra-Tchaca (c’était le nom du crocodile), trouvant de quoi vivre abondamment, et sans peine sous cet attymara, fixa sa demeure dans ce lieu, oublia tout autre soin, ne pensa plus à sa famille ni à sa parenté, et ne songea qu’à se bien nourrir dans l’endroit où il se trouvait.

Vivant ainsi dans le voisinage l’un de l’autre, le singe Sandjivaca et le crocodile Tantra-Tchaca contractèrent peu-à-peu la plus intime amitié. Le singe témoignait son attachement à son compagnon en lui choisissant les meilleurs fruits qu’il pouvait trouver sur l’arbre, et en les lui jetant pour qu’il s’en rassasiât.

Pendant que ces deux amis coulaient des jours tranquilles, vivant ensemble dans l’abondance et dans la plus douce union, et que le singe se consolait de ses malheurs passés, par la pensée qu’il avait trouvé dans cette solitude un compagnon fidèle dans la société duquel il se flattait de pouvoir vivre désormais sans crainte et sans inquiétude, Cantaca-Prapty, la femelle de ce crocodile, voyant que son mari restait si long-temps absent, craignit qu’il ne lui fut arrivé quelque accident funeste, et cette pensée l’agitait des plus vives inquiétudes.

Au milieu des alarmes qu’elle éprouvait à ce sujet, un jour elle appela une autre crocodile de ses amies nommée Goupta-Gamani, qui vivait dans le voisinage, et lui communiqua le sujet de sa douleur : Voilà déjà long-temps, lui dit-elle, que mon mari m’a quittée sans que j’aie pu apprendre de lui aucune nouvelle. La pensée d’une si longue absence ne me laisse goûter aucun repos. Je crains qu’il n’ait péri misérablement en tombant dans les filets des pêcheurs ou dans quelque autre piège. Maintenant j’ai une grâce à te demander, c’est que tu veuilles bien me tirer de l’inquiétude qui me dévore, en allant toi-même à la recherche de mon mari, pour tâcher de découvrir s’il a péri ou s’il est encore vivant ; et lorsque tu auras appris quelque chose de certain, reviens, je te prie, sans délai, me faire part de ce que tu sauras.

Goupta-Gamani, voyant la douleur amère qu’éprouvait son amie, se sentit touchée d’une tendre compassion, et sans différer plus longtemps elle se mit aussitôt en route pour tâcher d’apprendre des nouvelles du mari dont l’absence était cause d’une si vive affliction. Pendant qu’elle parcourait les environs, voyageant tantôt sur le rivage, tantôt dans l’eau, et demandant à tous ceux qu’elle rencontrait des nouvelles de celui qu’elle cherchait, sans que personne pût lui en donner, Tantra-Tchaca et Sandjivaca continuaient de vivre ensemble heureux et sans éprouver la moindre sollicitude sur le sort des autres.

Un jour que le crocodile s’entretenait avec son ami le singe, il le pria de lui raconter l’histoire de sa vie et les circonstances qui l’avaient amené dans ces lieux. Il lui demanda s’il avait une femme et des enfans, où ils vivaient, et quel genre de vie ils menaient.

Sandjivaca, se croyant assuré de la sincérité de l’amitié de son compagnon, pensa qu’il pouvait se confier à lui sans réserve. Il lui raconta donc l’histoire de sa vie, il lui rapporta surtout en détail les malheurs qui l’avaient fait déchoir de la royauté, et l’avaient obligé de se dérober aux poursuites de son ennemi par une prompte fuite, et de chercher un asile dans cette solitude.

Lorsque le crocodile eut entendu le récit de son ami le singe, il sentit s’accroître encore sa douce sympathie qui l’attirait vers lui ; et la vue de ce que Sandjivaca avait été auparavant et de ce qu’il était à présent, ne fit qu’augmenter de plus en plus l’attachement qu’il avait conçu pour lui.

Sur ces entrefaites, celle qui était à la recherche de Tantra-Tchaca, après avoir longtemps cherché en vain de côté et d’autre, parvint enfin auprès de l’arbre sous lequel ce dernier vivait dans l’abondance sans éprouver le moindre souci sur le sort de sa famille. S’étant approchée de lui, elle commença par lui faire de vifs reproches sur sa longue absence, elle lui dit ensuite qu’elle était députée auprès de lui par sa femme ; qu’accablée de chagrin de ne pas revoir son mari, et alarmée par la pensée qu’il devait lui être survenu quelque accident funeste, celle-ci était tombée dangereusement malade : Elle désire avoir la consolation de te revoir avant de mourir, ajouta-t-elle, et elle m’a envoyée pour te chercher et te ramener : si tu te hâtes de me suivre tu as encore l’espérance de la revoir ; mais pour peu que tu diffères, il est douteux que tu la retrouves vivante.

Tantra-Tchaca, alarmé de la nouvelle fâcheuse qu’il venait d’apprendre, la communiqua à son ami Sandjivaca. Celui-ci lui conseilla de se rendre sans délai auprès de sa femelle pour la secourir, lui disant que l’obligation d’aller au secours de nos proches lorsqu’ils se trouvaient réduits à quelque extrémité, devait l’emporter sur toute autre considération.

Le crocodile, en partant, prit avec lui quelques-uns des meilleurs fruits dont il faisait depuis long-temps sa nourriture pour les porter à sa femme malade, espérant qu’ils pourraient lui procurer quelque soulagement. Lorsqu’il se fût rendu auprès d’elle, celle-ci, après avoir donné cours aux premiers transports d’allégresse qu’elle ressentait en revoyant son mari qu’elle avait cru perdu, lui fit les plus vifs reproches sur sa longue absence et lui dit que l’excès de la douleur qu’elle avait éprouvée parla crainte de l’avoir perdu pour toujours, avait manqué de la faire mourir. Tantra-Tchaca tâcha de l’apaiser et de la consoler, et chercha à s’excuser de sa longue absence en disant qu’il avait trouvé tant de charmes dans la société de Sandjivaca son ami, que le temps s’était écoulé en sa compagnie sans qu’il s’en aperçût ; en même temps il lui donna les fruits qu’il avait apportés et lui dit de les goûter. Lorsque Cantaca-Prapty eut goûté ces fruits, ils lui parurent si délicieux et si supérieurs à tous les genres de nourriture qu’on pouvait se procurer dans les eaux de la mer, qu’elle se douta bien que son mari, accoutumé à cette espèce d’alimens, serait bientôt dégoûté de tous les autres et voudrait retourner auprès de son ami le singe, qui, monté sur l’arbre attymara, lui fournissait de-là une nourriture si délicieuse. La perspective que son mari la laisserait bientôt pour retourner auprès de Sandjivaca, la détermina à tâcher d’inventer quelque ruse pour perdre ce dernier. Dans ce dessein, elle feignit d’être en effet dangereusement malade, et dit à son mari qu’elle était atteinte d’une maladie de langueur causée par la vive douleur que lui avait occasionnée sa longue absence ; elle ajouta qu’il n’y avait qu’un seul remède qui pût la guérir, c’était de dévorer le foie d’un singe, qui passait, disait-elle, pour un spécifique assuré contre l’espèce de maladie dont elle était atteinte : elle le conjura donc de se procurer de quelque manière que ce fût un singe, et s’il ne pouvait pas s’en procurer d’autre, de lui amener Sandjivaca, afin qu’elle pût lui dévorer le foie et recouvrer la santé.

La demande de sa femme jeta Tantra-Tchaca dans le plus cruel embarras, il ne pouvait se décider à trahir les devoirs de l’amitié jusqu’au point de devenir lui-même l’assassin d’un ami qui avait jusqu’alors mis en lui une confiance sans bornes, et qui lui avait rendu service ; d’autre côté, ne soupçonnant aucune supercherie de sa femme, il la croyait réellement en danger, et persuadé, d’après ce qu’elle avait dit, que le seul moyen de la guérir était de lui amener son ami Sandjivaca pour qu’elle pût se rassasier de son foie, il éprouvait au dedans de lui-même un combat cruel entre les sentimens de l’amitié et ceux de la tendresse qu’il avait pour sa femme. Longtemps il hésita sans pouvoir se décider ni prendre un parti. À la fin il se détermina à accéder aux désirs de sa femelle, disant, pour justifier cette résolution, que l’obligation pour un mari de conserver sa femme devait l’emporter sur toute autre considération : dans ces sentimens, il retourna auprès de Sandjivaca, avec l’intention de se rendre maître de lui et de le porter ensuite à sa femelle pour qu’elle put se nourrir de son foie.

Lorsque le singe vit revenir son ami, il lui témoigna la plus vive joie de le revoir, et sa première question fut de lui demander comment se portait sa femme. Le crocodile répondit qu’il l’avait en effet trouvée malade ; mais il ajouta en même temps que la situation de sa femme n’était pour lui qu’un objet secondaire ; qu’heureux d’avoir un ami tel que lui, ses premières pensées étaient pour lui : Depuis que je t’ai quitté, dit-il, je n’ai pu goûter aucun repos, et je n’ai soupiré qu’après le moment où je pourrais de nouveau jouir des charmes de ton amitié. Quand on a eu le bonheur de trouver des amis comme toi, femme, parenté, famille ne peuvent plus occuper. Aussi le vif désir de te revoir m’a fait quitter ma femme, quoiqu’elle se trouve dans un état dangereux, parce que je ne connais rien dans le monde au-dessus du plaisir d’être avec toi.

Le singe, surpris du langage de son ami, qu’il croyait sincère, et en même temps saisi d’admiration que son attachement envers lui fût porté si loin, l’assura de sa reconnaissance. Cependant il lui fit observer que sa femelle se trouvant dangereusement malade, son devoir l’obligeait de s’efforcer de la secourir : Et puisque tu ne peux vivre sans moi, ajouta-t-il, je consens à t’accompagner auprès d’elle, et à t’aider de mes conseils pour lui administrer les meilleurs remèdes. Après sa guérison, nous pourrons revenir dans ce lieu, et continuer d’y mener, comme auparavant, une vie tranquille et agréable dans la société l’un de l’autre. Cependant, continua-t-il, comment pourrons-nous faire le voyage ensemble, puisque je suis un habitant de la terre, tandis que tu es un animal aquatique ?

Tantra-Tchaca, satisfait que ses ruses eussent eu déjà un si heureux succès et eussent engagé le singe à se confier à lui sans réserve, le remercia de sa complaisance : Quant à la manière de faire le voyage, dit-il, je me charge de te transporter sur mon dos, et de te conduire sans accident ; j’aurai soin de nager toujours à fleur d’eau, de manière que tu ne puisses avoir le corps mouillé. Sandjivaca accepta l’offre, et s’assevant sur le dos du crocodile, celui-ci l’emporta, nageant toujours sur la surface de l’eau, et prit la route du lieu où sa femelle faisait son séjour.

Chemin faisant, le crocodile se sentit agité des plus violens remords à la vue du crime qu’il allait commettre : Me voilà donc exposé, se disait-il, à trahir de la manière la plus perfide le meilleur de mes amis, celui qui a mis en moi une confiance sans bornes, et à qui j’ai les plus grandes obligations ; faut-il que, pour satisfaire les désirs de ma femme, je me voie réduit à une si cruelle extrémité ? Je reconnais maintenant la vérité de cette ancienne maxime :

« On connaît la qualité de l’or par la pierre de touche ; on connaît le naturel d’un homme par ses discours ; on connaît la force d’un bœuf par la charge qu’il porte ; mais il n’y a aucune règle pour connaître le naturel d’une femme. »

En disant ces paroles, qu’il répétait souvent, le crocodile poussait de profonds soupirs ; et quoiqu’il parlât fort bas, le singe qui était monté sur son dos, comprit bientôt le sens de ce qu’il disait. Il vit alors le danger imminent auquel il s’était exposé par son imprudence. Se rappelant cependant que c’est à l’heure du danger qu’il faut montrer du courage et de la présence d’esprit, il ne se laissa pas déconcerter à la vue du péril ; mais il pensa à inventer quelque ruse pour échapper à la mort qui le menaçait. Dans cette vue, il demanda au crocodile quelle était la cause de l’agitation d’esprit qu’il faisait paraître. Celui-ci répondit en dissimulant, et lui dit qu’il l’informerait de tout à leur retour. Le singe lui dit alors qu’un pressentiment secret, mais certain, qu’il avait eu, l’avait averti que sa femme était parfaitement guérie de sa maladie, et qu’alors il devenait inutile qu’ils fissent tous deux le voyage. Il l’engagea donc à le remettre sur le rivage, lui disant qu’après s’être débarrassé de son poids, il pourrait voyager avec plus de célérité, et qu’après avoir appris des nouvelles certaines sur le compte de sa femelle, il pourrait revenir le trouver, et que s’il était alors absolument nécessaire qu’il fit le voyage, il l’accompagnerait volontiers muni des meilleurs remèdes pour la guérir radicalement.

Le crocodile, ne soupçonnant aucune feinte dans les paroles du singe, le transporta sur le rivage et continua seul sa route. Sandjivaca, de son coté, courut bien vite à son premier domicile, et lorsqu’il y fut parvenu, il grimpa sur l’attymara où il avait auparavant fixé sa demeure. Dès qu’il fut dessus, il s’assit sur une des plus hautes branches, et reprenant ses sens, il passa plusieurs fois la main sur sa tête, et s’écria dans un transport de joie : Pour le coup je puis me vanter de l’avoir échappée belle ! Mais l’expérience m’a rendu sage, et je n’y serai pas repris. J’avais choisi pour le lieu de mon domicile cette solitude, croyant pouvoir y vivre à l’abri de tout danger ; mais je reconnais maintenant par ma propre expérience cette vérité :

« Même un pénitent qui a renoncé au monde et à lui-même, qui s’est retiré dans un affreux désert, et qui exerce un empire absolu sur ses cinq sens et sur ses passions, n’est pas à l’abri du danger. »

Sur ces entrefaites, le crocodile revint auprès de son ami lui annoncer que la maladie de sa femme allait s’empirant, et lui dit qu’il était revenu pour le prier de l’accompagner auprès d’elle, comme il le lui avait promis, afin de lui administrer les remèdes propres à sa guérison. Mais le singe se mit à rire, et le regardant d’un air moqueur : Pauvre sot ! lui répondit-il, me prends-tu pour un imbécile ? Ne sais-tu pas que les singes sont, de tous les animaux, ceux qui passent pour avoir le plus d’esprit ? Je me suis déjà laissé attraper une fois, crois-tu que je veuille l’être une seconde ? Si tu eusses eu tant soit peu de prévoyance, il fallait me retenir lorsque tu m’avais en ton pouvoir. Comme je suis maintenant instruit de tes dispositions, je me donnerai bien de garde de me livrer à toi une seconde fois, et je n’ai pas envie de voir répéter sur moi la triste aventure à laquelle se vit exposé, par son imprudence, l’âne dont je vais te conter l’histoire, si cela peut te divertir : [...]

 

 

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