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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

Le petit POISSON d'or (conte russe)

Le conte russe qui va suivre est extrait de Recueil de contes populaires slaves, un ouvrage de Louis Léger. Il existe dans une version russe versifiée d'Alexandre Pouchkine, nommée Le Conte du pêcheur et du petit poisson, publié pour la première fois en 1835.

Ce conte illustre une nouvelle fois combien la tradition initiale fut pervertie à travers le temps pour ne plus devenir, justement, que matière à contes de fées ou autres contes de grands-mères. En effet, en trois mille ans de traditions orales et populaires, le glorieux roi Manu est devenu un vieillard soumis à sa mégère de femme, tandis que le puissant poisson, grand comme un léviathan et armé d'une corne digne d'une licorne n'est plus qu'un petit poisson d'or, que l'on n’imagine pas plus gros qu'un poisson rouge.

L'île de Bouïan, d'île paradisiaque demeure de Vélès, est devenue un coin de terre sans importance où s'ennuient deux vieillards. Ce conte détourne aussi le mythe central de la cosmogonie commune à l'ensemble des peuples indo-européens et antiques, à savoir le mythe du poisson sauveur du dernier homme, réfugié sur un bateau qu'il a construit sur l'ordre d'une divinité. L'origine de ce mythe possède par ailleurs comme plus ancienne source l'épopée sumérienne de Gilgamesh, composé vers 2100 av. J.-C. C'est donc sans aucun doute possible que la complicité entre le vieillard et le poisson d'or de ce conte populaire russe trouve son inspiration directement dans le mythe védique de Matsya et Manu. Pour les hindous, Matsya est le premier avatar de Vishnou, et Manu est le roi de la Terre dont la pureté et la fidélité firent de lui l'unique rescapé d'un déluge provoqué par un démon asura qui sera combattu puis défait par Matsya, le divin poisson sauveur.

Enfin, au lieu de délivrer au plus sage des hommes la garde des Védas, c’est-à-dire du livre de la connaissance de l'univers, tout juste récupérée des griffes d'un démon qui se terrait dans les profondeurs abyssales de la Terre, le poisson d'or se contente plutôt d'offrir aux vieillards fortune matérielle et aisance financière… Ce qui bien sûr ne pourra rendre heureux les deux protagonistes, qui se retrouvent à la fin du conte gros-jean comme devant.

 

Conte extrait de Recueil de contes populaires slaves, traduits par Louis Léger, E. Leroux, 1882.

*

Sur la mer Océan, dans l’île de Bouïan, s’élevait une petite cabane ; dans cette cabane vivaient un vieillard et sa femme. Ils étaient fort pauvres ; le mari avait un filet et pêchait des poissons ; c’était sa nourriture quotidienne. Une fois il jeta son filet, et, quand il le retira, le filet était lourd, plus lourd qu’il n’avait jamais été ; il eut grand-peine à le soulever. Il regarde, le filet est vide ; pourtant il y découvre un petit poisson, mais un poisson comme il y en a peu, un poisson d’or.

Le poisson, avec une voix humaine, se met à supplier le pêcheur :

_ Ne me prends pas, vieillard, renvoie-moi dans la mer bleue ; je me mettrai à ton service ; tout ce que tu me demanderas, je le ferai pour toi.

Le bonhomme réfléchit, réfléchit et répond :

_ Va, je n’ai pas besoin de toi. Va te promener dans la mer.

Il jette le poisson d’or et s’en retourne à la maison.

Sa femme lui demande :

— Bonhomme, as-tu fait bonne pêche ?

_ En tout et pour tout un petit poisson d’or, et je l’ai rejeté dans la mer ; il me faisait de si belles prières ! « Renvoie-moi, disait-il, dans la mer bleue ; je me mettrai à ton service ; je ferai tout ce que tu me demanderas. » J’ai eu pitié de lui ; je ne lui ai pas réclamé de rançon. Je l’ai mis gratis en liberté.

— Vieil imbécile ! tu avais la fortune dans la main et tu n’as pas su t’en servir.

La vieille se met en colère ; elle tourmente son mari du matin au soir ; elle ne lui laisse pas une minute de repos.

— Si du moins tu lui avais demandé du pain, à ce poisson ! nous n’allons plus avoir même une vieille croûte à nous mettre sous la dent. Que mangeras-tu ?

Le vieillard perd patience ; il s’en va trouver le poisson d’or pour lui demander du pain. Il arrive au bord de la mer et crie de toute sa force :

— Poisson d’or ! poisson d’or ! viens à moi, la queue dans la mer, la tête tournée vers moi.

La poisson arrive au rivage :

— Vieillard, que veux-tu ?

— Ma femme est en colère ; elle m’envoie te demander du pain.

— Va-t’en à la maison, bonhomme, tu y trouveras du pain en abondance.

Le vieillard revient : Eh bien ! y a-t-il du pain ?

— Tant qu’on veut. Mais voilà le malheur : le baquet est cassé, je ne sais où laver mon linge. Va trouver le poisson d’or ; demande-lui un baquet nouveau.

Le vieillard s’en va au bord de la mer :

— Poisson d’or, viens à moi, la queue dans la mer, la tête tournée vers moi.

Le poisson d’or arrive.

— Bonhomme, que veux-tu ?

— C’est ma femme qui m’envoie ; elle demande un nouveau baquet.

— Fort bien : vous l’avez.

Le vieillard retourne chez lui ; il n’était pas encore arrivé à la porte, sa femme lui crie :

— Va-t-en, vieillard, trouver le poisson d’or, et prie-le de nous bâtir une nouvelle cabane ; tu vois bien que la nôtre tombe en ruine.

Le vieillard s’en retourne au bord de la mer :

— Poisson d’or ! poisson d’or ! viens à moi !

— Que veux-tu ? demande le poisson.

— Bâtis-nous une nouvelle cabane ; ma femme est de mauvaise humeur ; elle ne veut plus, dit-elle, vivre dans une vieille cabane, qui tombe en ruine.

— Ne t’inquiète pas, bonhomme ; retourne à la maison et prie Dieu ; tout sera fait.

Le vieillard revient : dans sa cour se dresse une maison toute neuve, en chêne, avec des ornements dentelés.

La vieille vient au devant de lui ; elle est encore plus en colère, elle crie plus encore.

— Vieil imbécile, tu ne sais pas profiter de la fortune. Tu demandes une cabane nouvelle et tu crois avoir fait un beau coup. Va-t’en trouver le poisson d’or ; dis-lui : Ma femme ne veut plus être une simple paysanne ; elle veut être archiduchesse, commander aux bonnes gens, et qu’on lui fasse de grandes révérences.

La vieillard retourne à la mer et fait la commission.

— C’est bien, lui dit le poisson ; retourne à la maison et prie Dieu, tout sera fait.

La vieillard revient, et, au lieu d’une cabane, qu’aperçoit-il ? Une grande maison en pierre à trois étages ; des laquais fourmillent dans la cour, des cuisiniers dans la cuisine ; et sa femme, vêtue d’un riche costume brodé d’or et d’argent, est assise et donne des ordres.

— Bonjour, ma femme !

— Voyez un peu le rustaud qui m’appelle sa femme, moi l’archiduchesse. Holà ! eh ! qu’on me l’emmène à l’écurie et qu’on le fouette d’importance.

Les laquais accourent, empoignent le bonhomme, l’emmènent à l’écurie, et le régalent de coups, mais tant et si bien qu’il peut à peine se tenir.

Après ce bel exploit, la vieille fait de son mari le portier de la maison ; elle lui fait donner un balai et lui commande de balayer la cour et d’aller manger et boire dans la cuisine. Dure vie pour le pauvre bonhomme : balayer la cour toute la journée ; et, si elle n’est pas propre, gare à l’écurie !

— Quelle sorcière ! pensait le pauvre diable ; elle a le bonheur en partage et elle s’y roule comme une… Voilà maintenant qu’elle ne veut plus de moi pour mari.

Au bout de peu de temps la vieille se dégoûte d’être archiduchesse. Elle fait venir le bonhomme et lui dit :

— Vieil imbécile, va-t’en trouver le poisson d’or ; dis-lui : « Ma femme ne veut plus être archiduchesse ; elle veut être impératrice. »

Le vieillard fait la commission.

— Fort bien, dit le poisson, sois sans inquiétude : va à la maison, prie Dieu ; tout sera fait.

Le vieillard revient chez lui. Au lieu de la maison magnifique, il trouve un palais avec un toit d’or. Des sentinelles entourent le palais et empêchent d’y entrer ; derrière s’étend un vaste parc ; devant, une prairie verdoyante ; sur la prairie, des troupes sont rassemblées.

La vieille, habillée en impératrice, se montre sur le balcon avec les généraux et les boïars ; elle passe les troupes en revue ; les tambours battent aux champs, la musique résonne ; les soldats crient : Hourra !

Au bout de peu de temps, la vieille se dégoûta d’être impératrice ; elle ordonna d’aller chercher le vieillard et de le présenter devant Sa Splendeur. Voilà tout le monde sens dessus dessous ; les généraux s’inquiètent, les boïars courent :

— Quel vieillard ? Comment est-il ?

À la fin, on le découvre dans une cour de derrière, on l’amène auprès de l’impératrice.

— Écoute, vieil imbécile, va trouver le poisson d’or ; dis-lui : « Ma femme ne veut plus être impératrice ; elle veut être reine des eaux, commander à toutes les mers et à tous les poissons. »

Le vieillard veut refuser.

— Va tout de suite, ou je te fais couper la tête.

Il prend courage, s’en va au bord de la mer et crie :

— Poisson d’or ! petit poisson d’or ! viens à moi, la queue dans la mer, la tête tournée vers moi.

Le poisson d’or ne paraît pas. Le vieillard l’appelle une seconde fois ; le poisson continue de ne point paraître. Il l’appelle une troisième fois. La mer écume, s’agite ; tout à l’heure elle était blanche et claire, maintenant la voici toute noire. Le poisson d’or arrive au rivage :

— Que veux-tu, vieillard ?

— Ma femme devient folle ! Elle ne veut plus être impératrice. Elle veut être reine des mers, régner sur toutes les eaux, commander à tous les poissons.

Le poisson d’or ne répondit rien au vieillard et disparut dans le fond de la mer.

Le vieillard revient au palais, il regarde ; il ne peut en croire ses yeux : plus de palais ! À sa place s’élève une vieille cabane, dans la cabane est assise une vieille femme avec une robe déchirée !

Et ils recommencèrent à vivre comme au temps passé. Le vieillard se remit à pêcher ; mais il eut beau jeter ses filets dans la mer, il ne retrouva plus le poisson d’or.

Le petit POISSON d'or (conte russe)

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