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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

Le culte de CYBÈLE (spiritualité et divinité gréco-phrygienne)

Les cultes à mystères méditerranéens

Contrairement au chamanisme, au polythéisme ou au panthéisme, le culte à mystères n'est pas une religion universelle. Le mystère ne s'adresse pas à tous les hommes, mais à certains seulement : les plus sages, les plus avancés dans l'initiation. Inspirés indirectement par le culte des maîtres spirituels indiens ayant atteint l'éveil, comme Mahavira ou Bouddha, les cultes européens de Dionysos, puis ceux d’Orphée ou de Mithra, proposent à l'initié non pas un Code civil, mais un Code moral. Non pas une place dans la société, mais une place au ciel. Non pas une ascension sociale, mais une ascension spirituelle. Non pas des conquêtes de territoires, mais la domination sur leurs propres sens.

Les Grecs désignaient sous le nom de Mystères (« fermer la bouche, rester muet »), certaines cérémonies religieuses qui s’accomplissaient dans la nuit, et en silence. Un mystère n’était pas, pour eux un dogme incompréhensible pour la raison et imposé par l’autorité ou accepté par la foi ; cette idée est tout à fait étrangère au polythéisme ; c’était seulement un secret qu’on ne devait pas révéler, une chose ineffable. [...] Ce mot, qui signifie aussi perfectionnement, exprimait à la fois la consécration des signes visibles du mystère ; et la purification de ceux qui y participaient ; c’est ce que nous traduisons par Initiation.

L. Ménard, Du polythéisme hellénique.

« Mourir, c’est être initié aux grands mystères, et le rapport existe entre les mots comme entre les choses, l’accomplissement de la vie, la mort, tel est le perfectionnement de la vie, l’initiation. D’abord des circuits, des courses et des fatigues, et dans les ténèbres, des marches incertaines et sans issue ; puis, en approchant du terme, le frisson et l’horreur, et la sueur et l’épouvante. Mais après tout cela une merveilleuse lumière, et dans de fraîches prairies la musique et les chœurs de danse, et les discours sacrés et les visions saintes ; parfait maintenant et délivré, maître de lui-même et couronné de myrte, l’initié célèbre les orgies en compagnie des saints et des purs, et regarde d’en haut la foule non purifiée, non initiée des vivants qui s’agite et se presse dans la fange et le brouillard, attachée à ses maux par la crainte de la mort et l’ignorance du bonheur qui est au-delà. » Plutarque, cité par Stobée.

Véritable rupture avec les cultes à rituels du panthéisme classique, les cultes à mystères se développent en marge du clergé classique des druides ou des brahmanes, des mages et des patriarches. Plutôt que collectifs, les mystères sont personnels. Plutôt que d'assigner à l'homme une place sociale et une caste, le mystère lui dévoile une autre vie, une autre perception du monde, une autre échelle de valeurs.

En Europe, les principaux cultes à mystères étaient ceux de Mithra, de Dionysos, d’Orphée, d'Isis et de Cybèle. À part le premier d’entre eux, tous sont intimement reliés à la tradition dionysiaque-shivaïte. Les mystères de la Cybèle sont alors pratiqués par des prêtres au sexe émasculé, qui ont fait vœu d'abstinence, exactement de la même manière que les sadhus indiens auto-mutilés prononcent leurs vœux de continence.

 

Prêtre de Cybèle, chanteur orphique, poète efféminé, divinité androgyne, il s'agit toujours du même profile : celui de l'homme transformé, transcendé, revenu à son état primaire non marqué par la dualité.

Cybèle, Dionysos, Orphée, voilà la triade shivaïte la plus classique, celle formée par la déesse-mère, par le père de la nature, et par le fils du père et de la mère. Cette dernière figure est le prophète et roi du monde, conquérant de la Terre, enchanteur des hommes, pourvoyeur du bonheur comme du malheur du genre humain. Si la culture moderne n'a retenu d’Orphée que sa dimension musicale et son lyrisme, rappelons qu'il est surtout présenté par les traditions gréco-thraces comme un héros civilisateur, fondateur de cités, conseiller lors des conflits et même guerrier. S'il chante, ce n'est jamais que pour signifier son pouvoir sur les hommes et la nature. Comme le dieu celte Ogmios, le « Hercule gaulois » de Lucien de Samothrace, qui mène les hommes en les enchaînant par leurs oreilles à son verbe, Orphée est le roi des hommes parce qu'il chante et qu'il charme (tout comme Dionysos se rend maître des hommes en les ensorcelant de son pouvoir étrange et mystérieux lié à l'ivresse, mais aussi à la folie).

Le culte de Cybèle

Le culte de Cybèle, la Déesse-Mère, trouve son origine en Phrygie et plus loin encore, en Mésopotamie (Ishtar, Inana et Isis étant considérées par les sources antiques comme des incarnations de Cybèle-Démeter, « Maîtresse des blés » ou Cybèle-Rhéa « Mère des dieux »). Tout comme les cultes dionysiaque et mithriaque, c'est depuis l'Asie mineure que la dévotion à la déesse entra en Grèce, puis à Rome. Ne possédant aucun texte phrygien de référence, nous ne possédons malheureusement aucun témoignage direct. Pour cette raison, nous ne pourrons pas nous étendre dans ce chapitre, ni même tenter d'expliquer pourquoi et comment se déroulaient certaines de ces étranges pratiques (émasculations, travestissement…)

Il existe cependant des témoignages de réelles dévotions, mais très tardifs. Certaines épitaphes à la déesse se trouvent dans l'Anthologie grecque. Aussi appelée Anthologie palatine, il s'agit d'une compilation byzantine datant du premier millénaire de notre ère. Selon ces témoignages, le culte de Cybèle est violent et passionné. Si des vieillards semblent à l'origine des prières, ils ne cessent de témoigner d'une jeunesse tumultueuse passée à adorer la déesse.

Moi et mes pieds qui couraient de fureur maintenant affaiblis par l'âge, te dédient, Rhéa à l'oreille de lion, nos tambourins battus de la main, nos cymbales stridentes à bord creux, notre double flûte à corne, sur laquelle on faisait autrefois de la bruyante musique en se tordant le cou. On t'offre aussi ce couteau à deux tranchants avec lequel on s'ouvrait les veines.

Anthologie grecque, 6, 94 (trad. W. R. Paton)

Mes couteaux étaient rougis par le sang et mes cheveux blonds tombaient autrefois sur mes épaules. Sois gentille, ô Reine, et donne du repos dans sa vieillesse à celui qui était fou dans sa jeunesse.

Anthologie grecque, 4, 51

Dans ces épitaphes, on remarque l'insistance du thème de la caverne, ainsi que des animaux domptés par le battement d'un tambour (évoquant le double-tambourin de Shiva qui permet de danser le Nataraja, la danse cosmique).

« Aiguillonné par la fureur de l'effroyable déesse, agitant ses cheveux avec une frénésie sauvage, vêtu comme une femme, coiffé de tresses bien tressées et d'une délicate étoffe, un eunuque s'était réfugié dans une caverne de montagne, poussé par la neige de Zeus. Derrière lui se précipita un lion tueur de taureaux, qui s'en retournait dans sa tanière au soir, et qui avait reniflé la chair humaine. La grotte, son antre, grondait autour de lui et le pic boisé qui montait jusqu'aux nuages en résonnait fort. Le prêtre surpris, poussa un cri perçant et jeta ses mèches, en brandissant son grand tambour, l'instrument de Rhéa olympienne ! Il le battit, et gagna sa vie ; car le lion entendant ce grondement inhabituel eut peur et prit la fuite. Voyez comme la nécessité enseigne à tout sage un moyen d'échapper à la mort ! » Anthologie grecque, 6, 219.

Le culte de Cybèle est surtout célèbre à travers sa caste de prêtres émasculés, les « gallis ». D'abord tolérés à Rome, ils en furent chassés à la suite d'une trop grande popularité de leur pratique fanatique. La castration volontaire des adeptes de Cybèle était en effet essentielle à son culte : elle signifiait le pacte entre le dévot et la déesse. Or, si le culte gagnait en popularité, il poussait aussi la jeunesse des hauts dignitaires romains à pratiquer une mutilation qui mettait en danger la pérennité du patrimoine familial.

Le romain Lucrèce (-98 à -51) est un témoin direct de ce culte aux pratiques extrêmes. En épicurien rationaliste, il n'apprécie pas les superstitions inhérentes aux cultes à mystères, mais ces quelques vers sur les adeptes de Cybèle sont emprunts d'une grave poésie, qui n'est pas sans ironie :

« [On associe à la Grande Déesse] une bande de Phrygiens pour escorte, parce que ce fut, dit-on, de la Phrygie que les moissons naissantes commencèrent à se répandre dans toutes les campagnes : ils lui assignent des prêtres mutilés, afin de nous avertir que ceux qui ne respectent pas la sainteté de leurs mères, et ceux en qui leurs pères trouvent des ingrats, doivent être jugés indignes de créer eux-mêmes une race vivante. La peau tendue des tambours tonne sous la main de ces prêtres ; les cymbales creuses et les trompes mêlent leurs sons menaçants et rauques à la flûte phrygienne, dont les accords irritent les âmes. Ils portent devant la statue des javelots, comme la marque d’une violente fureur, pour que les cœurs ingrats, les cœurs impies de la foule soient épouvantés et tremblent devant la puissance de la déesse. […] Quand elle parcourt les grandes villes [...], l’argent et l’airain pavent les chemins enrichis de pieuses largesses, et une neige de roses, une nuée de fleurs ombrage la Mère des dieux et son cortège. Alors une troupe d’hommes armés, que les Grecs nomment Curètes de Phrygie, dansent entrelacés, se mêlent au hasard, et bondissent en mesure, tandis que leur sang coule comme des larmes. Ils agitent, en secouant la tête, des aigrettes terribles, semblables aux Curètes quand ils étouffaient jadis les vagissements de Jupiter caché dans la Crète ; car on raconte que ces jeunes prêtres, environnant le jeune dieu de leur danse rapide, les armes à la main, choquaient en cadence le fer contre le fer, de peur que Saturne, découvrant son asile, ne le livrât à sa dent cruelle, et ne fît au cœur de sa mère une éternelle blessure. Voilà pourquoi des gens armés accompagnent la Mère des dieux ; ou peut-être veut-on nous dire que cette déesse prescrit aux hommes de défendre par les armes et avec courage le sol natal, et de se préparer à être le soutien et la gloire de leur famille. » Lucrèce, De la nature, 2, 600 à 650.

Les danseurs de Cybèle mentionnés par Lucrèce ne peuvent manquer d'évoquer les Naga sadhus indiens, qui manient des armes cérémonielles (épée, marteau, trident, javelot…) durant des danses rituelles. Lors des conquêtes arabo-turques, cette secte d'ascètes prit d'ailleurs les armes pour défendre l'indépendance indienne et l'hindouisme contre l'envahisseur. En outre, il convient de rappeler que l'émasculation, tout comme l'automutilation par flagellation, sont des pratiques yogiques tout à fait courantes en Inde (si ce n'est communes parmi la population des sadhus).

 

Quant au mythe de Cybèle, nous le connaissons grâce à Diodore, qui rapporte dans sa Bibliothèque un récit qu'il présente comme phrygien.

Ce que l'on peut immédiatement constater à la lecture de ce mythe, c'est qu'il unit, dans une même narration, la plupart des personnages mythologiques associés aux cultes à mystères : Dionysos est présent, ainsi que la ville sainte de Nysa, de même qu'Apollon, qui vit entre deux résidences, dont l'une est la Grèce et l'autre l'Hyperborée. Enfin, à travers le silène Marsyas (incarnation de l'ivresse, disciple de Bacchus), un satyre est aussi présent. Ovide renommera d'ailleurs Marsyas en Pan dans sa propre version du mythe. En outre, Marsyas est la divinité locale d'une rivière d'Anatolie, affluent du Méandre, ce qui ancre une fois de plus le mythe de Cybèle en Asie mineure (Cybèle serait alors une résurgence du culte hittite et hourrite de la déesse-mère Kubaba, elle-même d'origine sumérienne).

La naissance de Cybèle, ou plutôt de l'incarnation terrestre de Cybèle sous les traits d'une humaine, ressemble d'ailleurs beaucoup à celle de Dionysos. Les détails varient entre les deux mythes, mais la trame reste la même : un enfant frappé d'une malédiction, incarnation du divin sur Terre, naît dans des conditions précaires, puis est élevé par des femmes généreuses. L'enfant commandera aux animaux.

Méon régnait autrefois sur la Phrygie et la Lydie ; il épousa Dindyme et en eut une fille. Ne voulant pas l'élever, il l'exposa sur le mont Cybélus. Là, protégée des dieux, l'enfant fut nourrie du lait de panthères et d'autres animaux féroces. Quelques femmes, menant paître leurs troupeaux sur la montagne, furent témoins de ce fait miraculeux ; elles emportèrent l'enfant, et l'appelèrent Cybèle, du nom de l'endroit où elles l'avaient trouvée.

Diodore, 3, 58.

Ce que nous savons du mythe de Cybèle est avant tout le récit d'un amour frustré entre une femme toute-puissante (Jeunesse incarnée) et sa victime : un jeune homme qui meurt avant que son ardeur ait pu s'exprimer. Le jeune amant de Cybèle est Attis, qu'elle a changé en pin à la suite d'un excès de jalousie. À la suite de quoi :

Cybèle devint folle ; elle parcourut le pays, les cheveux épars, en gémissant et en battant du tambour. Marsyas saisi de commisération, se mit à la suivre [...] Ils arrivèrent ainsi ensemble chez Bacchus à Nysa, et ils y rencontrèrent Apollon, alors célèbre par le jeu de la cithare.

Ibid

Probablement pour gagner le cœur de Cybèle, Marsyas et Apollon s'affrontent alors dans un concours musical. La joute fut serrée. Ce fut d'abord Marsyas qui l'emportait, grâce à sa maîtrise parfaite de sa flûte… Mais Apollon, en ajoutant le chant à sa mélodie instrumentale, emporta les faveurs du public.

Marsyas fut vaincu, et Apollon, que cette lutte avait aigri, l'écorcha tout vif. Apollon s'en repentit cependant peu de temps après ; et, contristé de ce qu'il avait fait, il brisa les cordes de sa cithare, et fit disparaître le mode d'harmonie dont il était l'inventeur. Les Muses retrouvèrent depuis la Mésé, Linus, la Lichanos, Orphée et Thamyris, l'Hypaté et la Parypaté. Apollon déposa dans la grotte de Bacchus sa cithare et les flûtes de Marsyas, devint amoureux de Cybèle et l'accompagna dans ses courses jusque chez les Hyperboréens.

Le couple Cybèle et Attis est une sorte de négatif de celui d'Orphée et Eurydice. Ce n'est pas un mortel qui aime en vain une nymphe, mais un avatar de la déesse-mère qui pleure la mort d'un éphèbe. Si Orphée finit sa vie seul, assassiné, après avoir visité en vain les enfers, Cybèle convole à la fin de ce mythe dans les bras d'un nouvel amant : le Soleil lui-même.

Le culte de CYBÈLE (spiritualité et divinité gréco-phrygienne)

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