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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

Le YOGA, pratique universelle

En pratiquant le yoga, si tu fixes sur moi ton esprit, si tu m'es attentif, si tu m'écoutes, alors tu me connaîtras en entier et en toute clarté.

Bhagavad Gita

Il n'y a que l'être concentré en lui-même qui ne puisse être ensorcelé.

Plotin, Ennéades. 4, 26

Le YOGA, pratique universelle

Qu'est-ce que le yoga ?

Depuis au moins 5000 ans, un des signes distinctifs de la société indienne est la pratique populaire et quotidienne du yoga. Plus prosaïquement, on traduit le terme par « maîtrise de soi ».

Mais qu'est-ce exactement que le yoga ?

Dans La mystique naturelle de l'Inde, Olivier Lacombe propose une définition linguistique du yoga :

Le mot sanskrit yoga dérive de la racine yug (cf. latin jungere, jugum), et désigne un mode de cohérence non moins étroit que celui du char et du bœuf par le moyen du joug, cohérence intime obtenue par une application tenace de la pensée à des thèmes et à des règles qui la condensent et la simplifient. On compare aussi le yogi à une roue bien centrée sur son moyeu et dont toutes les parties tiennent ensemble par cette référence unique à un même centre.

Shankara, le grand réformateur de l'hindouisme moderne, résume en quelques mots cette métaphore de la roue :

Immobile comme l'axe autour duquel tourne la roue du potier, le yogi conserve, sans jamais s'en départir, l'attitude de l'impassible témoin.

Le plus beau fleuron de la discrimination

La symbolique de la roue se retrouve dans le Véda :

Tel un bon cocher son attelage, celle qui dirige puissamment les humains comme des coursiers à l'aide des rênes, stable dans le cœur et pourtant mouvante, infiniment rapide, la Pensée : puisse ce qu'elle conçoit m'être propice !

Yajur-Véda (Vajasaneyisamhita, XXX IV, 1-6, trad. Renou (Hymnes et Prières du Veda)

En Europe, Plotin utilise l’allégorie du char d'une manière qui évoque étrangement le verset ci-dessus :

Celle en qui reposent stances, mélodies et formules comme les rais au moyeu du char, celle en qui est tissée toute la réflexion des créatures, la Pensée : puisse ce qu'elle conçoit m'être propice !

Les Ennéades, 4, 1

Shankara donne par ailleurs une définition simple et claire du yoga, sous la forme de conseils :

Contrôle ton souffle vital, ne sois pas affecté par les influences extérieures et sépare le valable du futile. Avec un soin extrême, chante le divin et fais taire en toi l'esprit turbulent qui parfois s'agite.

Baja Govinda

S'il est exact que tu aspires ardemment à te rendre libre, rejette loin de toi tous les objets des sens, aie pour eux autant de répugnance que s'il s'agissait de poisons. Pratique assidûment ces agréables vertus : le contentement intérieur, le partage, l'oubli des injures, la rectitude, le calme de l'esprit, en toute circonstance, reste maître de toi !

Bruno Journe (Le plus beau fleuron de la discrimination, interprétation pour le troisième millénaire, 2017

Chez Ramanuja, on trouve ces quelques règles de bon sens, mais qui marquent un profond dégoût de la condition humaine, donc de l'incarnation physique de l'existence. Ces quelques lignes de Ramanuja auraient pu être écrites un millénaire plus tôt, en Inde, comme ailleurs. C'est le même message que celui du Christ :

Protégez-vous de vos cinq sens plus que de toute autre ennemi, car toutes les connaissances que vous pourrez acquérir ne vous protégeront pas des plaisirs sensuels... Ne cédez pas au désir sensuel, et contrôlez vos désirs sexuels... Ne vous parfumez pas, ne vous attachez pas à ce qui décore vos vies, ne prisez pas les fleurs et le luxe... Ne placez pas votre intérêt dans ce qui appartient au registre bassement terrestre.

On trouve déjà ce rejet du corps, de la matérialité et des désirs, dans l'Avadhuta Gita (9e siècle) :

« Enfin, sache que si tu désires acquérir le bonheur éternel et le communiquer aux autres par ton enseignement, il est indispensable que tu abandonnes tout plaisir des sens et plus particulièrement celui qui est issu de l'union sexuelle. Si l'ivresse peut être être extraite du sirop de la canne à sucre, du grain d'orge ou du miel, le plus sinistre de tous les alcools reste le sexe, qui est le vin qui intoxique le monde entier. Malheur donc à ceux qui s'attachent à leur corps et qui demeurent indifférents à la promesse du bonheur éternel de l'Atman ! Car le corps est composé d'éléments impurs, de sang, de chair, d'os et de bien d'autres éléments vulgaires. Or, quand l'esprit est incontrôlé, le corps souffre comme un cheval sauvage auquel on aurait mis une selle et des mors. Le charnel devient alors un objet de tristesse et de douleur pour l'ignorant. Au contraire, quand l'esprit est contrôlé, le corps reste en bonne santé. Tous les amoureux de la sagesse protègent donc leur esprit du plaisir, et s'engagent plutôt sur la voie de la sagesse spirituelle. » Avadhuta Gita (op. cit.).

 

Une bonne partie de la Bhagavad Gita est composée de réflexions concernant le yoga et la bonne manière d'être un yogi. Krishna, le principal narrateur, se présente comme un expert de la méditation. Il s'adresse à Arjuna, le guerrier qui doute alors que son char rue dans la bataille. Se révélant être Vishnou lui-même, Krishna arrête le temps et immobilise les combattants et le char d'Arjuna, afin de pouvoir enseigner la doctrine correcte du yoga. Dans sa traduction, Émile Burnouf propose de traduire yoga par « union spirituelle. » Dans les extraits qui vont suivre, c'est toujours Krishna qui parle.

 « Je vais à présent t'enseigner la doctrine du yoga, c’est-à-dire la science du détachement et de la maîtrise de soi. Sois attentif à l’accomplissement des œuvres, mais jamais à leurs fruits ; n'agit pas pour le fruit que cette action te procurera, mais pour autant ne cherche pas à éviter cette action. Constant dans ta pratique du yoga, faits ce que tu as à faire et chasse le désir. Adopte la même attitude face aux succès et aux revers.

Cherche ton refuge dans la raison ! Malheureux sont ceux qui aspirent à la récompense. Au contraire, l’homme qui s’applique à la méditation, se dégage ici-bas et des bonnes et des mauvaises œuvres : applique-toi donc à l’union mystique et celle-ci te fera réussir dans tes entreprises. Les hommes d’intelligence qui se livrent à la méditation et qui ont rejeté le fruit des œuvres, échappent au lien des générations et vont au séjour du salut.

Quand ta pensée aura franchi les régions obscures de l’erreur, alors tu parviendras au dédain des controverses passées et futures. Quand détournée de ces enseignements, ton âme demeurera inébranlable et ferme dans la contemplation, alors tu atteindras l’Union spirituelle. » Bhagavad Gita, 2.

Comme à son habitude, Plotin fait écho aux théories indiennes :

Souvent, m'éveillant du sommeil du corps pour revenir à moi, et détournant mon attention des choses extérieures pour la concentrer en moi-même, j'y aperçois une admirable beauté, et je reconnais que j'ai une noble condition : car je vis alors d'une vie excellente, je m'identifie avec Dieu, et, édifié en lui, j'arrive à cet acte qui m'élève au-dessus de tout intelligible.

Les Ennéades, 8, 1, 1

Dans le dialogue philosophique de l'Ashtavakra Gita (v. 300 à 500), on trouve ces lignes admirables de simplicité :

« Tu as été mordu par un serpent qui t'a fait croire que tu es ce que tu fais. Bois donc l'antidote qui te fera comprendre que tu n'es pas celui qui agit et sois heureux. Brûle la forêt de l'ignorance avec le feu de la connaissance : tu es uniquement la pure conscience. Sachant cela, sois heureux et libère-toi de ta tristesse. Si tu te crois libre, alors tu le seras. Si tu te crois enchaîné, alors tu le seras. Car penser, c'est être.

Comprends alors que tu n'es pas composé des éléments - la terre, l'eau, le feu, l'air, ou même l'éther ne sont pas toi. Pour être libéré, comprends que tu es plutôt la conscience et le témoin de ces éléments. Si tu parviens à calmer cette conscience et à te percevoir toi-même comme distinct de ton corps, alors tu deviendras heureux, paisible et libre de tout lien.

De même, tu n'appartiens pas à la caste des prêtres ou des rois, ni à nulle autre caste, tu n'es pas une catégorie, et tu n'es rien que l'œil puisse voir. Tu es sans attache et sans forme, mais le témoin de toute chose. Sachant cela, tu as juste à être heureux. Vertu ou vice, plaisir ou douleur, ne sont que le produit du mental et ne te concernent pas. Tu n'es ni celui qui agit, ni celui qui recueille les fruits de ces agissements, tu es donc libre pour toujours.

Médite sur toi-même avec la conscience immobile, comme si rien n'était différent de toi, et renonce à l'idée fausse selon laquelle ta conscience serait interne ou externe à toi-même. Longtemps tu as été pris au piège en t'identifiant à ton corps, alors que tu es ta conscience. Tranche donc ce lien avec le couteau de la connaissance et sois heureux. Ta véritable nature est parfaite. Elle n'est qu'unité, liberté, et conscience impassible. Tu es le témoin universel, détaché de tout, sans désir et en paix. »

 

Chez Shankara, on trouve aussi des conseils et des allégories sur la bonne manière de concevoir un yoga véritablement transcendantal, c'est à dire permettant de s'unir au Brahman :

Sois attentif à ce corps subtil !

Le Soi est au dedans, le Soi est au dehors

Le Soi est par devant, le Soi est par derrière

Le Soi est au nord, le Soi est au sud

Le Soi est au-dessus, le Soi est au-dessous

Vague, flocon d'écume, tourbillon, bulle, vapeur

Tout cela n'est, en fin de compte, que de l'eau.

Le Plus beau fleuron de la discrimination

Dans le chapitre 5 de la Bhagavad Gita, Krishna donne une définition claire du yogi, qui sera d'ailleurs reprise par tous les auteurs et poètes indiens et occidentaux deux mille ans durant.

« Quand il voit, entend, touche, flaire, mange, marche, dort, respire, le yogi qui connaît la vérité pense : « ce n’est pas moi qui agis ». Celui qui, ayant chassé le désir, accomplit les œuvres en vue de Dieu, n’est pas plus souillé par le péché que la feuille du lotus l'est par l’eau.

Par leur corps, par leur esprit, par leur raison, par tous leurs sens même, les yogis opèrent l’œuvre sans en désirer le fruit, pour leur propre purification. Et par cette abnégation, ils atteignent à la béatitude suprême. Mais l’homme qui ne pratique pas l’Union sainte, et qui demeure attentif au fruit des œuvres, est enchaîné par la puissance du désir. [...]

Quand on est dégagé d’amour et de haine, qu’on a soumis et soi-même et sa pensée, qu’on se connaît soi-même, on est tout près de s’éteindre en Dieu.

Quand on a banni les affections nées des contacts, dirigé son regard droit en avant, égalisé les mouvements de sa poitrine, dompté ses sens, dirigé son esprit et sa raison exclusivement vers la délivrance ; lorsque le désir, la crainte, la passion, étant bannis, parvenu vraiment à la délivrance, alors on obtient la paix. » Bhagavad Gita, 5.

Selon la définition la plus communément admise et d'après l'étymologie sanskrite du mot, le yoga est donc la « maîtrise de soi ». Cette discipline qui consiste à dominer les désirs et les passions, peut se décliner de nombreuses manières. Transcendant physiquement comme spirituellement celui qui le pratique, le yoga permet de maintenir son corps en bonne santé, tout comme à son esprit d'accéder au divin. Il existe donc des yogas séculiers et d'autres profondément mystiques. Si, tout du moins extérieurement, le yoga évoque la gymnastique, voir les contorsions circassiennes, le yoga peut aussi se décliner sous d'autres formes, telles que des exercices de respiration, la pratique du silence, la méditation introspective ou la pratique en société de la bonne conduite et de la retenue dans les gestes et les paroles.

Si le yoga gymnosophique est très présent en Inde, c'est avant tout le yoga de la méditation qui est le plus populaire. La méditation est alors accompagnée de l'observation d'un support méditatif, tel un mantra, une icône, une idole, un paysage, etc.

 

Dans le poème que l'école de Shankara composa en l'honneur de Ganesh, il est conseillé de se représenter en esprit la vision idolâtre de cette divinité, tout en récitant des mantras qui lui sont consacrés :

Celui qui quotidiennement, à l'aube, récite avec sincérité ces cinq joyaux, tout en méditant du plus profond de son cœur sur Ganesh, se verra libéré de ses maladies physiques et mentales, et sa méditation aura créé une atmosphère studieuse pour le restant de sa journée. De cette manière, il s'assurera une bonne descendance, vivra en paix et sous peu, il maîtrisera les huit super-pouvoirs accessibles seulement aux rishis.

Ganesh Pancha Ratnam, 6

Dans son résumé du Yoga-Sutra (Raja-Yoga) de Patanjali, Vivekananda propose de réciter le ôm :

Avant d'en arriver à ce stade d'illumination, que l'on appelle le samadhi, il faut méditer sur les nombreux noms et les nombreuses formes, mobiles et immobiles, de l'univers, comme n'étant rien d'autre que le Ôm original et fondamental, et qui est le son qui symbolise l'univers tout entier. Cependant, la pratique de la récitation du ôm et des mantras n'est valable que pour favoriser l'expérience directe de la connaissance ultime. Une fois ce niveau atteint, elles sont tout à fait inutiles.

Vivekananda, « Le Yoga-Sutra de Patanjali, le Raja Yoga en résumé, traduit librement du Kurma Purana »

Si l'on médite sur une icône, Vivekananda conseille dans le même texte « d'invoquer la lumière afin qu'elle se pose sur elle. »

La pratique du yoga n'exige aucun moyen matériel particulier. Seul le silence et la calme sont indispensables. C'est le propos de Vivekananda :

« Pour méditer, il faut trouver une place sur la rive d'un fleuve et prendre soin de ne pas s’exercer au yoga très près du feu, ni dans l’eau, ni sur un sol jonché de feuilles sèches, ni en présence d'animaux sauvages, ni à un carrefour emprunté, ni dans un endroit où règnent le bruit, la peur, la foule, ou trop de gens mauvais ; rien ne doit perturber ni divertir. Si le corps est paresseux, ou si l'âme est contrariée ou attristée, ou si on est souffrant, alors mieux vaut ne pas pratiquer du tout.

Retire-toi donc en un endroit caché où personne ne viendra te déranger, car le seul fait de vouloir passer inaperçu éveillera la curiosité. Prends garde aussi à ce que l'endroit ne soit ni pollué ni sale, mais choisis plutôt quelque beau site naturel ou bien une belle pièce dans une maison bien tenue. Pour faciliter ta méditation, tu pourras te faire un coussin confortable, qui consistera simplement d'un lit d'herbe recouvert d'une peau de biche ou d'un simple tissu.

Tu disposeras ensuite devant toi les icônes et les idoles. Légèrement sur ta gauche, il y aura une représentation du Mont Kailash, qui est le réservoir sacré de toutes les eaux, et légèrement sur ta droite, tu auras disposé des offrandes de fleurs et les quelques objets du culte dont tu auras besoin. » Le Raja Yoga en résumé.

Le yoga est donc un moyen de gagner en contrôle de soi, tout en accédant au bonheur véritable. Il s'agit donc d'une doctrine universelle. Certains des plus anciens textes de l'humanité la mentionnent en Égypte, tels les Instructions du roi Kheti (v. 2100 av. J.-C.) :

Un homme vraiment puissant possède la maîtrise de son propre corps.

Le Testament du roi Amenemhat (v. 1950 av. J.-C.) :

Malgré mon combat intérieur, je n'ai jamais laissé percer mon secret et ce fut là une des plus belles de mes gloires.

L'Enseignement d'Aménemopé (v. 1300 à 1075 av. J.-C.) :

Aie un solide mental, aie le cœur ferme.

Aménemopé, 18

Les Maximes du scribe Anty (v. 1300 à 1000 av. J.C.) :

Chacun peut maîtriser sa nature si la sagesse enseignée l'a rendu ferme.

Ne te perds pas dans le monde extérieur au point d'en négliger ton éternel espace intérieur. Ne convoite pas les biens des autres, mais concentre-toi sur ce que tu es toi-même en train de construire. Ne regarde pas de ta maison l'acte d'autrui. Si ton œil a vu, garde le silence, de peur que ce soit pour toi un crime. Ne le fais pas raconter au-dehors par un autre, de peur que ce soit une action digne de la mort.

Le Livre des morts (v. 1700 à 63 av. J.-C.) :

Je me révèle lorsque se fait la lecture des paroles divines de Thot. Je suis le maître de mon cœur. Je suis le maître de ma bouche. Je suis le maître de mes membres. Je possède l'alimentation funéraire. Je suis le maître des eaux. Je suis le maître du chaos. Je suis maître de mon souffle. Je suis maître des fleuves, maître des ruisseaux, maître de la Terre et de ses champs.

Livre des morts, 68

Il n’existe pas de dieu qui ait de souillure en lui. Lorsqu’il a chassé la souillure qui est en lui, le maître de la Vérité la détruit. Le mal s’unit alors au divin pour que la vérité expulse la souillure. Le dieu qui blesse devient un dieu qui réconforte et avec abondance il apporte l’alimentation qui fait vivre et qui permet de chasser la souillure.

Livre des morts, 14

Dans la Vie de Pythagore, le philosophe Porphyre de Tyr (234-310) évoque la méthode pythagoricienne en des termes évoquant tout à fait le yoga :

Pythagore professait une philosophie dont le but était de délivrer et d’affranchir de ses entraves et de ses liens l’Intelligence qui a été renfermée en nous, intelligence sans laquelle on ne saurait apprendre ni percevoir de quelque façon que ce ne soit rien de sensé ni de vrai : car, disait Pythagore : « c’est l’intelligence qui voit tout, qui entend tout ; le reste est sourd et aveugle. » Or, quand l’intelligence s’est purifiée, il faut lui venir en aide. Pythagore lui venait en aide par sa méthode : il enseignait à s’accoutumer insensiblement à la contemplation des choses qui sont éternelles et immatérielles, qui demeurent perpétuellement dans un état identique et immuable, en débutant par les plus simples et en s’avançant graduellement, pour éviter le trouble d’un changement subit et immédiat, qui rebuterait et découragerait l’âme longtemps asservie à des habitudes vicieuses.

Socrate lui-même, gourou de Platon et père de la philosophie européenne, semblait pratiquer une forme tout à fait classique de yoga. Au sujet des étranges pratiques méditatives de Socrate, ces quelques lignes d'Aulu Gele, extraites des Nuit Attiques (2, 1), sont édifiantes :

« Parmi les travaux et les exercices volontaires par lesquels Socrate endurcissait son corps et l'aguerrissait contre la souffrance, voici une épreuve singulière qu'il s'imposait fréquemment. On dit que souvent il restait debout dans la même attitude, pendant tout le jour, et même pendant la nuit, depuis le lever du soleil jusqu'au retour de l'aurore, sans faire un seul mouvement, sans remuer les paupières, toujours à la même place, la tête et les yeux fixes, l'âme plongée dans des pensées profondes, et comme isolée du corps par la méditation. Favorinus, nous parlant un jour de la patience de ce philosophe, nous en rapportait cette marque frappante, et disait que souvent Socrate « restait dans la même position, d'une aurore à l'autre, immobile et aussi droit qu'un tronc d'arbre. » On dit aussi qu'il était si tempérant et si réglé, que, pendant tout le cours de sa vie, sa santé ne se dérangea peut-être pas une seule fois. Même, lorsqu'au commencement de la pierre du Péloponnèse, une affreuse contagion vint dépeupler Athènes par ses ravages exterminateurs, la sobriété du philosophe, l'égalité de son régime, son éloignement des voluptés, l'influence d'une vie pure et saine, le préservèrent du mal auquel personne n'échappait. »

Racontant la vie de Plotin, Porphyre évoque lui aussi des pratiques se rapprochant du yoga :

« Lorsque Plotin avait fini de composer quelque chose dans sa tête, et qu'ensuite il écrivait ce qu'il avait médité, il semblait qu'il copiât un livre. En conversant et en discutant, il ne se laissait pas distraire de l'objet de ses pensées, en sorte qu'il pouvait à la fois satisfaire aux besoins de l'entretien et poursuivre la méditation du sujet qui l'occupait. Lorsque son interlocuteur s'en allait, il ne relisait pas ce qu'il avait écrit avant la conversation (c'était pour ménager sa vue, comme nous l'avons déjà dit) ; il reprenait la suite de sa composition comme si la conversation n'eût mis aucun intervalle à son application. Il pouvait donc tout à la fois vivre avec lui-même et avec les autres. Il ne se reposait jamais de cette attention intérieure ; elle cessait à peine durant un sommeil troublé souvent par l'insuffisance de la nourriture (car parfois il ne prenait pas même de pain) et par cette concentration perpétuelle de son esprit. » Vie de Plotin. Tad. M.N. Bouillet.

L'influence indienne sur la philosophie européenne ne put cependant se faire directement. Les sages védiques, bien que renommés pour leur immense courage dans l'abnégation et la pénitence, ainsi que pour leur sereine mais obsessive réflexion sur la mort, ne voyageaient pas en dehors de l'Inde, ni ne suivirent jamais aucune campagne militaire. Les Aryens indiens jamais ne s'unirent en une puissance assez impérieuse et belliqueuse pour s'aventurer bien loin sur la rive droite de l’Indus, sur le haut plateau tibétain ou même en Indochine. Les brahmanes du nord de l'Inde, les Aryas, effectuaient des pèlerinages qui les menaient dans l'Himalaya, sur les rives du Gange, rarement ailleurs. Dans le sud, les sages shivaïtes dravidiens, possédaient leur propre lieu de pèlerinage, leur propre ashram de traditions agamiques, mais ils n'en révéraient pas moins les lieux saints védiques et pré-védiques de l'Himalaya (le culte du lingam de glace est fréquent dans l'Himalaya). À la lecture des Vies des Nayanars, du moine Sekkizhar, on est frappé par la fréquence des voyages qu'effectuent les saints dravidiens vers le nord du sous-continent ; Varanasi (Kashi), Kedarnath, Badrinath, Gaumukh, et le temple de Pashupatinath de Katmandou, sont leurs destinations les plus fréquentes.

Le lac Baïkal, que certains pensent reconnaître dans certains hymnes du Rig-Véda, est situé à 3500 km à vol d'oiseau de Varanasi, un chiffre que l'on peut aisément doubler en prenant en considération le long détour par la Bactriane et le Tarim afin d'éviter le plateau tibétain. Imaginer qu'il puisse exister des écoles de gymnosophie en Grèce semble donc impossible, même si le passage, occasionnel, d'un moine errant jaïn, bouddhiste ou védique n'est pas à exclure.

Durant le premier millénaire avant notre ère, aussi brillante que furent les civilisations mésopotamienne, gréco-romaine et égyptienne, l'Occident ne représentait qu'un intérêt très relatif pour les rois et les sages de la Perse ou de l'Inde. Tandis que se développait dans le mystère et dans l'ombre les traditions orphique et pythagoricienne, en Inde, les Upanishads s'enseignaient dans tous les temples védiques. Ces contrées orientales, hautement superstitieuses, mais aussi très propice aux spéculations mystiques et philosophiques, furent la source des sagesses d'Occident, et non l'inverse. Les premiers dialogues philosophiques ne sont pas ceux de Platon, mais bien les Gathas de Zarathoustra, composés un millénaire plus tôt. Les Upanishads sont aussi des dialogues philosophiques, composés quelques siècles avant la naissance de Socrate.

Enfin, l'Inde est un sous-continent, délimité naturellement entre l'océan (sud), les montagnes (nord), les jungles (est) et le désert (ouest). À l'intérieur de ce vaste losange, tous les climats existent. En Europe, le contexte est différent. La Grèce n'est qu'une archelle, dont la terre est sèche, sans minerai ni richesse particulière. Quant à la péninsule italienne, elle est fine et bordée d'une mer navigable, qui invite au commerce et à l'expansion coloniale. De fait, les Grecs allèrent jusqu'en Bactriane et au nord de la mer Noire pour ouvrir des comptoirs, tandis que Romains s'avancèrent en Anatolie et en Afrique. L'Inde, au contraire, contint ses habitants, et si ce n'est le bouddhisme, religion jadis évangélisatrice, aucune doctrine typiquement indienne ne voulut jamais s'installer en dehors de son cadre naturel.

Pour toutes ces raisons, il est donc hautement improbable que Socrate ait appris le yoga depuis la bouche d'un gymnosophiste (Platon en aurait témoigné). Pour autant, il est plus que probable que la technique méditative transcendantale, théorisée pour la première fois en sanskrit par Patanjali et connue sous le nom de yoga, était jadis une pratique diffuse, non spécifique aux Indiens et connue aussi des sages grecs et de leur homologues celtes, germains, etc.

Ainsi le témoignage d'Héraclite d’Éphèse, cité par Ammien Marcellin (Res gestae, 21, 16, 14), exprime une doctrine qui évoque tout à fait celle de Patanjali ou de la Bhagavad Gita :

Un caprice du sort donne l’avantage un moment au plus faible, au plus lâche, sur le cœur le plus héroïque. Mais, le pouvoir en main, savoir se maîtriser soi-même, dominer son ressentiment, sa haine, et jusqu’aux mouvements subits de sa colère, voilà la vraie gloire, le plus noble des succès.

Plusieurs millénaires après ses premières mentions dans la littérature antique, nous retrouvons le yoga dans la doctrine sikhe :

« Ô esprit ! Pratique ces sannyas [renoncements] ; considère tous les séjours comme une forêt, demeure indifférent de cœur ; conserve les cheveux embroussaillés, signe de la possession de toi, accomplis l’ablution du yoga, laisse pousser les ongles, selon le niyama [les cinq observances]. Fais de la Science divine ton Gourou et enseigne toi-même. Enduis-toi des cendres de la Parole.

Que l’amour de ton corps consiste à manger peu, dormir peu, à être compatissant et à pardonner. Pratique la bonne disposition, le contentement, dépasse les trois Gunas [tamas (l'immobilité), rajas (le mouvement) et sattva (la légèreté, la pureté)]. Ne laisse pas le désir, la colère, l’orgueil, l’avarice, l’entêtement, les attachements illusoires s’emparer de toi.

Alors tu contempleras la réalité (essence) du Mot et tu atteindras à l’Esprit Suprême. » Adi Granth Sahib, 10.

 

Le yoga et la méditation sont deux pratiques indiennes qui connaissent de nos jours une véritable popularité en Occident. Il ne s'agit cependant plus de pratiques religieuses, mais plutôt d'activités sportives ou relaxantes. Le yoga est ainsi préconisé aux femmes enceintes et pratiqué dans certains de nos hôpitaux publics. Cette pratique ancestrale de domination du corps en vue de connaître la paix de l'âme serait pratiquée par 4 % de la population mondiale, ce qui est un chiffre non négligeable et voué à augmenter.

La pratique du yoga dans le monde

 

Nombre de pratiquants (en millions)

Pratique du yoga dans le monde

300 (4 % de la population mondiale)

Pratique du yoga aux États-Unis

36 (11 % de la population nationale)

Pratique du yoga en France

2,6 (3,9 % de la population nationale)

Sources : thegoodbody.com (yoga aux USA et dans le monde), Oly Be (yoga en France)

 

Les différents types de yogas selon Patanjali

Outre la Bhagavad Gita, le Yoga Sutra du sage Patanjali (v. 200 av. J.-C.) est l’œuvre maîtresse du yoga. Cette encyclopédie du yoga remonte à la première moitié du premier millénaire apr. J.-C. Depuis, toutes les publications ayant trait à cette pratique s'y sont référées.

Plutôt qu'une traduction du texte de Patanjali, nous proposons une présentation du Yoga Sutra par Vivekananda (1863-1902), un des principaux maîtres spirituels du renouveau du Védanta et un des introducteurs de l'hindouisme en Europe au 19e siècle.

« Le yoga se divise en deux parties : l’une se nomme l'abhava-yoga, qui est le yoga de la négation et l’autre le maha-yoga, qui est le grand yoga.

L'abhava-yoga, le yoga de la Négation, est la méditation sur soi-même, soi-même que l'on considérera comme privé de toute qualité et semblable au néant. Le maha-yoga est quant à lui la méditation consistant pour le Yogi à considérer que sa personnalité est pleine de grâce, immaculée pure et ne faisant qu'un avec Dieu. Le yogi, en pratiquant chacun de ces deux types de yoga, arrive à la pleine connaissance de ce qu'il est véritablement.

Les autres yogas dont nous entendons parler, et dont nous lisons parfois les mérites, ne valent pas une parcelle de ces divins yogas grâce auquel le yogi, et avec lui l’Univers tout entier, se considère comme semblable à Dieu lui-même.

Les étapes de Raja Yoga, qui est le Yoga royal qui consiste en ces deux variations, telles que proposées par le grand encyclopédiste du début du premier millénaire, Patanjali, dans son traité du Yoga, sont les suivantes :

Le yama-yoga, yoga du juste comportement à adopter en société.

Le niyama-yoga, yoga de la juste morale individuelle.

L'asana-yoga, le yoga de la posture, est le yoga de la juste maîtrise du corps. Il comprend le Hatta-yoga, yoga de l'effort physique. Son unique règle consiste à tenir son corps vertical et libre, la poitrine, les épaules et la tête formant une ligne droite.

Le pranayama-yoga, est le yoga de la juste connaissance et de la maîtrise de l’énergie vitale qui traverse tout être vivant. Les organes des sens agissent extérieurement et sont en contact avec les objets externes. Le pratyahara consiste à les mettre sous la domination de la volonté. La traduction littérale de ce mot est : « rassembler par devers soi ». Les Écritures nous enseignent qu'un pranayama est divisé en trois parties : d'abord le rechaka (qui est le fait, comme nous l'avons dit, d'exhaler l'air). Vient ensuite le puraka (l'inhalation) et le kumbhaka (qui consiste à retenir son souffle).

Il existe trois sortes de pranayama : le très simple, le moyen, le supérieur. On peut débuter le Pranayama par un exercice de douze secondes, c’est le plus faible. Le pranayama moyen comporte un exercice de vingt-quatre secondes. Quant au meilleur pranayama, c'est celui qui débute par un exercice de trente-six secondes. Lors de ce pranayama supérieur, on commence par transpirer, puis on tremble de tout son corps pour se soulever de son coussin et sentir son âme baignée d’une grande béatitude. Il est alors recommandé de réciter trois fois un mantra sacré des Védas appelé le gayatri, et dont la signification est la suivante : « nous méditons sur la gloire de l’Être qui a créé l’Univers ; qu’il daigne éclairer notre esprit. » Un « Om » devra être placé au début et à la fin de ces paroles.

Le pratyahara-yoga, yoga de la retraite et de l'abstraction, grâce auquel le yogi se tourne en lui-même et explore l'univers intérieur.

Dhavana-yoga, le yoga de la concentration focalisée sur un seul objet, qu'il soit réel, imaginaire, doté d'une forme, d'un son, ou bien encore d'une image ou d'une notion. On appelle dhavana l’action qui consiste à fixer la pensée sur le lotus du cœur ou sur le centre de la tête.

Dhyana-yoga est le yoga de la contemplation, souvent présenté comme étant une profonde méditation, consistant à rester immobile jusqu’à ce que les vagues de l’âme se soulèvent, sans subir le contact d’autres vagues. Toutes les autres vagues doivent être immobiles, pour qu’une seule de ces vagues gagne notre esprit. Pour pratiquer le dhyana-yoga, asseyez-vous bien droit et regardez le bout de votre nez. Cela favorise la concentration de la pensée, car la maîtrise des deux nerfs optiques est un grand pas vers la domination de toutes les réactions, et donc mènera vers la domination de la volonté-même.

Voici quelques thèmes de méditation : imaginez un lotus placé à quelques centimètres du sommet de la tête, avec, pour centre, la vertu, et pour tige, le savoir. Les huit pétales du lotus sont les huit pouvoirs du yogi. À l’intérieur, les étamines et les pistils sont l’image du renoncement. Ainsi les huit pétales du lotus sont les huit pouvoirs, et les étamines et les pistils représentent le renoncement absolu, le renoncement à tous les pouvoirs extérieurs. Figurez-vous aussi qu’à l’intérieur du lotus, se trouve le Tout-puissant et intangible Être Cosmique, baigné d’une lumière éclatante et dont le nom est le « ôm ».

Un autre sujet de méditation consiste à imaginer votre cœur ; au centre, imaginez une flamme qui brûle. Pensez que cette flamme est votre propre âme et qu’il est en cette flamme un autre point lumineux, c’est l’âme de votre âme, Dieu.

Si la pensée peut se fixer pendant douze secondes sur un objet central, alors on aura accompli un dharana. Douze dharanas forment un dhyana et douze dhyanas forment un samadhi.

Le samadhi-yoga est le yoga de l'extase, du bonheur sans fin, de la compréhension suprême de l'Univers et donc de l'union totale avec la divine transcendance. Lorsque aucune base n’est nécessaire, lorsque l’esprit tout entier est devenu une seule vague, une chose sans forme, l’état dans lequel on se trouve porte le nom de samadhi.

Ce que l’on nomme yama-yoga consiste à ne faire de tort à personne, à être authentique, honnête et à dire la vérité, à ne pas être envieux, à être chaste, à ne recevoir aucun présent. En adoptant une telle attitude, le yogi purifie son mental. Nous allons nous intéresser à quelques-uns de ses principes.

Le yogi s'efforcera donc de ne jamais faire de peine à aucun être vivant, ni par ses pensées, ni par ses paroles, ni par ses actes. Ce principe de vie, aussi essentiel que fondamental, s'appelle l'ahimsa en sanskrit, c'est la non-violence absolue envers tout ce qui vit. Aucune vertu n'est plus haute que celle-ci. Rien n'est plus beau que le yogi qui parvient à cette bienveillante attitude envers toute la création.

Le principe de vérité est aussi très important dans le yoga, car la vérité mène à tout et tout est basé sur la vérité. La vérité conduit au travail, c’est-à-dire à l'exercice et à l'effort. Dire les choses telles qu'elles sont, voici tout simplement ce qu'est la vérité.

Ne pas prendre le bien d’autrui par la ruse ou la force se nomme l'asleyam, c'est la non-convoitise.

Le brahmacharya, la chasteté de la pensée, de la parole et de l’acte, sans cesse et partout.

Ne pas recevoir de cadeaux de qui que ce soit, même affligé de la plus terrible souffrance, se nomme l'aparigraha. L'idée qui l'anime est, que celui qui reçoit un présent d’un autre, rend son propre cœur impur car il s’abaisse, il perd son indépendance, il est lié, il devient un esclave.

D'autres principes permettent de réussir dans l’étude du yoga, ainsi :

Le niyama est l’observation stricte et régulière de l'habitude.

Le tapas est la pratique de l’austérité. Le tapas physique est l'ensemble des procédés qui consistent à dominer le corps, comme le jeûne.

Le svadhyaya est l’étude sérieuse et volontaire du savoir. Le svadhyaya est la récitation des Védas et des mantras ; il a pour fonction de fortifier ce qu'il y a de meilleur et de plus transcendant en nous. Il y a trois façons de réciter les mantras. L’une est verbale, l’autre semi-verbale, et la troisième mentale. Celle qui est verbale et que l’on peut entendre, est la moins belle ; la plus haute est celle qui est mentale, et que l’on n’entend pas. La récitation verbale est celle qui est faite à voix assez haute pour que tout le monde puisse l’entendre. Ce n'est que lors de la récitation semi-verbale que les organes commencent à vibrer, tandis que même quelqu'un situé à côté du yogi ne pourra distinguer ce qu'il chante. La récitation silencieuse, purement mentale de mantra, durant laquelle le récitant pense au sens des mots qu’il répète, se nomme le « murmure mental. » Il s'agit de la plus noble de toutes les récitations.

Le santosa est la pratique du contentement et de la satisfaction.

Le saucham est l'exigeante obsession de la pureté. Les sages ont dégagé deux types de purification : l’une est intérieure, l’autre extérieure. La purification extérieure c'est la purification du corps, qui se fait par l’eau, par la terre ou par d’autres matières. La purification extérieure s'obtient en prenant des bains. Ce qu’on nomme la purification intérieure, consiste à purifier l'âme par la vérité et par toutes les autres vertus. Ces deux purifications sont nécessaires, car il ne suffit pas que l’homme ait l’âme pure s’il a le corps sale. Si atteindre ces deux propretés ne nous est pas possible, celle de l’âme est préférable à l’autre, mais nul ne deviendra un yogi s’il n’est à la fois pur de corps et d’esprit.

L'ishvara pranidhana est le fait de vénérer Dieu. L’adoration se fait par la louange, par la mémoire, par la dévotion à Dieu.

Le Dieu Personnel adoré par le bhakta n’est ni séparé ni différent de Brahman. Tout est Brahman, l’Un qui n’a pas de second ; mais Brahman, en tant qu’unité ou absolu, est trop abstrait pour être aimé et adoré ; aussi le bhakta choisit-il l’aspect relatif de Brahman, qui est Ishvara. Ishvara est la plus haute manifestation de la réalité absolue, ou, en d’autres termes, la plus haute interprétation que l’esprit humain puisse donner de l'absolu.

Voici ce qu'il est possible de se dire en soi-même lors de l'ishvara pranidhana :

Il est mon amant bien-aimé, il est mon dévoué bien-aimé ; il n’est jaloux d’aucun être au monde ; il est l’ami de tous ; il est celui qui ne possède rien à lui, celui qui n’a point d’égoïsme ; celui qui est toujours satisfait ; celui qui travaille toujours en yoga, qui a su maîtriser son moi, dont la volonté est inébranlable, dont la pensée et l’intelligence me sont consacrées ; sachez qu’il est lui, mon dévoué bien-aimé. Jamais il n’est la cause d’un trouble et n’en cause jamais non plus aux autres. Il a renoncé à la joie excessive, au chagrin, à la peur et à l’anxiété. Tel est mon bien-aimé.

Être chaste, ne faire de mal à personne, pardonner à tous, même à ses plus grands ennemis, dire toujours la vérité, avoir foi dans le Seigneur… Si vous ne possédez pas toutes ces qualités jusqu’à la perfection, ne vous en effrayez pas, mais travaillez, et ce qui vous manque vous l'obtiendrez. Celui qui a renoncé à tout attachement, à toute peur, à toute colère, celui dont l’âme entière appartient au Seigneur, celui qui s’est réfugié auprès de Lui et dont le cœur est purifié, celui-là peut s’approcher de Dieu et quels que soient ses désirs il les verra satisfaits. Adorez donc le Seigneur, de tout votre savoir, adorez-le de tout votre amour et de votre entier renoncement.

Indépendants, purs, actifs, ayant renoncé à tout, indifférents en bien comme en mal à ce qui peut bien leur advenir, ils ne sont jamais malheureux, ceux qui restent pareils devant la louange ou devant le blâme, ceux dont la pensée est silencieuse et songeuse, de même que ceux qui sont satisfaits du peu qu’ils rencontrent sur leur route et même ceux qui sont sans toit, car enfin, celui qui n’a pas de maison est chez lui partout.

Deviendra yogi celui qui se conformera à cela. »

 

Extrait de Vivekananda, Le Raja Yoga en résumé, traduit librement du Kurma Purana.

 

 

L'origine du yoga

La pratique du yoga est probablement ancrée dans le sous-continent depuis la civilisation de l'Indus. Les sceaux de Pashupati, retrouvés dans les ruines de Mohenjo-daro (v. 3000 - 1700 av. J.-C.) présentent une sorte de chamane, ou d’ascète, en position assise, les bras le long du corps, les mains appuyées sur les genoux ou jointes sur le bas-ventre, les genoux pliés, les jambes en tailleur. Mais le yoga semble encore plus ancien, car on retrouve des traces de sa pratique en Europe de l'est.

Sur le site archéologique de Lepenski, en Serbie, à 150 km du site de Vinça (où furent retrouvées les premiers svastikas gravés sur des os il y a plus de 10 000 ans), se trouve un complexe funéraire comprenant de nombreux corps enterrés en position du lotus, les mains posées sur les cuisses, comme le font les pratiquants de la méditation yogique. Ce site date lui aussi du dixième millénaire av. J.-C., c'est-à-dire avant même les fondations des premières villes, la domestication des premiers animaux ou les premières traces d'agriculture.

Nous imaginons à tort que les hommes de la Préhistoire étaient sales, qu'ils vivaient en sauvages, chassant le mammouth. Nous les imaginons tremblants de froid dans la nuit des temps, vivant dans des grottes humides, maîtrisant mal un feu qui seul pouvait les protéger des bêtes sauvages.

En vérité, les grottes n'étaient utilisées qu'en hiver, et l'immense majorité du temps nos ancêtres vivaient sous des tipis de cuir, à la manière des Peaux-Rouges. De même, à moins d'y être contraints par la disette, ils ne chassaient pas le mammouth, trop dangereux pour eux car cet animal vivait en groupe, mais plutôt le menu gibier, les poissons et les oiseaux. Ils étaient chasseurs-cueilleurs.

Seul le feu permettait en effet de se prémunir des bêtes sauvages, mais il est faux de penser que les tigres à dents de sabres et les chats sauvages étaient moins peureux de l'homme que ne le sont les loups, les lions et les guépards qui peuplent encore la Terre de nos jours. Les bêtes sauvages chassent elles aussi un gibier à leur mesure, et comme les grands prédateurs ne chassent pas en groupe mais seul, en quête d'une proie facile, il est proprement impensable qu'un tigre, même à dents de sabre, puisse avoir un jour attaqué un campement de sapiens sapiens (5 à 20 personnes). Isolé, un homme était une proie certes facile, mais réuni en tribu ou même en famille élargie, les grands prédateurs ne représentaient aucun danger pour lui. Il y a 10 000 ans, un homme seul, livré à lui-même, devait craindre la nature et ses dangers, et bien plus un serpent ou une morsure d'araignée venimeuse que l'attaque d'un tigre ou d'un lion.

Il faut donc imaginer une Préhistoire tout à fait différente du cliché qui lui colle à la peau. Tout d'abord, les corps enterrés en position de yoga du site de Lepenski, nous indiquent que les hommes de la Préhistoire devaient avoir une vie intellectuelle et mystique des plus intenses. Ils recherchaient l’équilibre entre de leurs sentiments et de leurs passions, ils méditaient afin de trouver la paix intérieure. Les peuples du Paléolithique, en contact direct avec la tradition initiale, croyaient en la réincarnation et la mort était pour eux une seconde naissance. Les morts de Lepenski sont donc être enterrés en position du yoga pour que leur transmigration soit facilitée.

Leur vie devait être calme, sans pression, sans responsabilité ni devoir d'aucune sorte, si ce n'est de manger et de procréer. Des études anthropologiques ont été effectuées afin d'estimer le temps consacré par jour à trouver le nombre de calories nécessaires à une alimentation suffisante. Les résultats ont encore une fois été à l'encontre du cliché faisant passer l'homme de la Préhistoire pour un être sans cesse affamé, obligé de risquer sa vie pour trouver de la nourriture.

Le régime alimentaire des hommes de la Préhistoire était composite et ne reposait qu'en très petites proportions sur la viande. La cueillette, surtout, était leur principal apport quotidien. Ces études universitaires ont démontré qu'une heure ou deux par jour consacrées à la chasse (pose de pièges puis relève le lendemain ou le soir même) ou à la pratique en dilettante de la cueillette, étaient suffisantes pour nourrir une famille entière. En comparaison, de nos jours, un employé français travaille cinq à douze heures par jour pour gagner son salaire, qui lui est indispensable pour assurer un toit et une pitance à sa famille.

Les hommes de la Préhistoire avaient donc beaucoup de temps libre et ce temps libre était employé à l'art, au plaisir, et à l'observation douce et sérieuse de la nature environnante, donc de la vie elle-même. Loin des brutes sanguinaires qu'ils sont devenus avec les premières civilisations, l’appât du gain et l'accumulation des biens, les hommes de la Préhistoire étaient des philosophes dans le sens qu'ils avaient sans cesse le temps et l'envie de résoudre les mystères qui les entouraient et qu'aucun livre, aucun prophète, aucun système de pensées ne prétendaient encore les expliquer. L'espérance de vie était si faible que les traditions orales devaient être très limitées. Chaque individu se devait donc de comprendre le monde pour lui-même et ses proches, et disposait de beaucoup de temps libre pour ça.

Le plaisir aussi devait occuper la vie de nos ancêtres, et la sexualité plutôt que sauvage et rapide, devait être une activité pratiquée à loisir et en commun. Les tabous n'existaient pas encore, l’homosexualité et l'inceste n'étaient peut-être pas encore interdits, mais déjà la jalousie et la consanguinité existaient. Le yoga, la domination d'un individu sur ses propres pulsions, la maîtrise de son propre comportement, est donc une réponse raisonnée et pleine de sagesse à une vie débonnaire et jouissive.

Prédatant le chamanisme, qui est déjà une culture, le yoga est sûrement la forme la plus ancienne de spiritualité. Ce que nous apprend le site de Lepenski, c'est que le yoga, c’est-à-dire l'observation du monde intérieur et extérieur (physique et métaphysique), n'est pas le fruit d'un développement civilisationnel, mais plutôt ce qui le précède. Les Anciens ne considéraient d'ailleurs pas la civilisation (urbanisation, troc et commerce, hiérarchie sociale, subordination de la nature à travers l'agriculture) comme un progrès, mais plutôt comme une perversion d'un état non pas sauvage, mais initial.

Le mythe indo-européen de l'âge d'or ne décrit donc pas une ère de développement technologique, bien au contraire. Au premier temps de l'humanité, les hommes n'avaient pas besoin de la technologie pour vivre riches, heureux et en paix (extérieurement comme intérieurement). Leur principale occupation n'était pas d’être la recherche d'un salaire, mais la quête métaphysique et magique du secret de la vie.

Le paradis et l'âge d'or, ne sont pas tant des mythes nés avec les premières déconvenues de la civilisation (famine due aux mauvaises récoltes, esclavage, guerre, subordination de la femme à l'homme, etc.) que du souvenir d'une époque ancestrale durant laquelle les armes ne servaient qu'à trancher le cuir des animaux morts et non à menacer ou à soumettre des tribus voisines ou ennemies.

Il n'y avait alors rien à voler, la terre n’appartenait à personne. Quand elles se croisaient, ce qui devait arriver très rarement, peut-être seulement une ou deux fois à l'échelle d'une génération, les tribus devaient se célébrer, s’accueillir avec bienveillance, puis copuler en groupe. La population sur Terre était alors si basse, et l’espérance de vie à la naissance si faible, que les tribus qui l'arpentaient ne devaient avoir qu'une seule hantise : ne pas pouvoir se reproduire. Il est donc évident que les hommes de la Préhistoire n'avaient pas le luxe de s'affronter entre inconnus, ni de soumettre celui qui potentiellement aurait pu assurer la perpétuation de sa race, de sa famille ou de sa tribu.

Le yoga, en plus d'apporter la sérénité à celui qui le pratiquait, devait aussi avoir un rôle fertilisant, qui était en quelque sorte l'ancêtre du yoga tantrique. L'objectif du yoga tantrique est la jouissance physique et mentale, débouchant sur l'illumination mystique. Le yoga tantrique des hommes de la Préhistoire devait avoir pour objectif la fertilité. Ne sachant pas comment la procréation se déroulait, ces hommes devaient penser que, par la force de l’esprit, un enfant pouvait naître, ce qui aurait alors expliqué la pratique du yoga.

Ainsi, peut-être qu'avant même d'élaborer un panthéon et de prier des dieux, les premiers hommes se priaient-ils eux-mêmes, ce qui est une des nombreuses définitions du yoga.

Le YOGA, pratique universelle

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