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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

AVADHUTA GITA (version condensée)

AVADHUTA GITA

 

L'enseignement du fou libéré de ses liens

 

 

Nous proposons une version condensée de l'Avadhuta Gita, œuvre composée vers 800 par Swami et Kartika, selon l'enseignement du personnage mythologique de Dattareya. Notre traduction est inspirée de celle de Hari Prasad Shastri.

 

Dattatreya

 


 

L'INITIATION DE DATTATREYA

 

Avant de commencer la lecture de l'Avadhuta Gita, présentons son auteur légendaire. Dattatreya est le fils d'Anasyua, la déesse de l'Indifférence et du prajapati Atri. Il est né selon la volonté de Brahma qui avait répondu aux prières que son père lui avait adressées ; celui-ci avait voulu un fils possédant les caractéristiques des trois membres de la Trimurti.

Auteur de nombreux hymnes védiques, le prajapati Atri, grâce à ses efforts méditatifs et à ses sévères pénitences, avait en effet obtenu de Brahma un vœu. Le souhait d'Atri était que de lui naissent les trois divinités fondamentales indispensables à la vie et représentées par la Sainte Trinité. Avec sa compagne Anasuya, la déesse de l'Indifférence, il donna donc naissance à Dattatreya, un sage doté de la sagesse de Brahma, de Vishnou et de Shiva. Dattatreya possédait trois têtes et six bras et incarnait à lui seul la Trimurti, c’est-à-dire l'union des trois principes de vie : le Brahma, la création, le Vishnou, la préservation et le Shiva, la destruction régénératrice. Dattatreya est le père fondateur du yoga et de la tradition des sadhus naths.

Selon le chapitre 11 du Bhagavata Purana, alors qu'il n'était encore qu'un enfant, Dattatreya quitta le foyer familial, pour s'en aller dans les campagnes le corps nu, en quête de l'Absolu. En chemin, il rencontra quatre chiens qui symbolisaient les quatre Védas, et qui dès lors ne le quittèrent plus. Au fil de ses errances, il rencontra 24 gourous qui furent pour lui comme 24 étapes dans son développement personnel et sa compréhension de l'univers et de ses rouages. Ces 24 gourous n'étaient cependant pour la plupart ni des rishis ni même des dieux, mais des éléments, des animaux et des hommes de basse condition.

D'abord, ce furent les éléments qui les premiers se présentèrent sur son chemin : la Terre, l'air, l'espace, l'eau et le Feu.

Il observa la Terre sur laquelle il marchait, et la vie telle qu’elle était véritablement ; c’est-à-dire généreuse, productive, couverte de plantes, de champs et de vergers gorgés de fruits. Et malgré tout ce qu'elle apportait aux hommes, ils la méprisaient encore. Mais la Terre ne s'en formalisait pas, elle suivait ce que son dharma lui imposait. Dattatreya apprit d'elle l'abnégation malgré l'obstacle, et le désir de soigner même quand on est soi-même blessé.

Il remarqua ensuite comment, parfois, le vent passait au milieu des choses sans distinction, sans jamais s'attacher, ni rien transformer. Mais à d'autres moments, le vent soulevait tout sur son passage. Dattatreya comprit alors que le vent état comme la vérité, capable des mêmes effets. Il résolut alors de se comporter comme lui : être puissant, bien que léger et furtif.

Dattatreya leva ensuite ses yeux au ciel, qu'il vit infiniment profond, sans limite. Bien que les orages grondassent sous lui, bien que les éclairs zébrassent l'espace, bien que des nuages lourds l'encombrassent, le ciel demeurait impassible. Il savait que les nuages ne faisaient rien qu'aller et venir, sans conséquence sur sa véritable nature. Dattatreya comprit alors que le ciel était le Brahman, l'âme de l'Univers, sans commencement, sans fin et sans tache. Les nuages étaient les obstacles matériels qui se dressent devant l'existence, mais la véritable nature de toute existence était le ciel, invariable, sans cause, sans conséquence.

C'est alors que la pluie tomba sur l'ascète, qui comprit qu'elle aussi s'offrait à tous sans distinction. Grâce à l'eau, chacune des existences pouvait survivre et se purifier ; à quiconque s'approchait d'elle, l'eau transmettait la vie. Dattatreya prit alors l'eau comme modèle et décida de se comporter comme elle dans la vie. Il apporterait aux hommes, sans distinction, la vérité, qui est le bonheur véritable. Si on l'insultait ou le calomniait, il ne s'en formaliserait pas, mais glisserait plutôt sur les insultes en continuant à les purifier.

La pluie s'intensifia, advint la tempête et les éclairs. La foudre tomba sur la cime d'un arbre, embrasa un bosquet. Dattatreya comprit alors que le feu était le grand purificateur et que tout ce qui entrait en contact avec lui se voyait transformer. Après le passage du feu, la forêt n'en serait que plus fertile. Dattatreya comprit que le savoir véritable et la connaissance ultime des choses et des êtres, étaient comme le feu : le savoir entrait en lui, le transcendait et le transformait pour le meilleur.

La tempête se calma, les nuages disparurent, la nuit s'installa. Dattatreya la passa en méditant sur la lune ; celle-ci pouvait être croissante, ou décroissante, elle semblait toujours changeante, mais en vérité elle était une et indivisible. Dattatreya comprit que malgré le cycle de la naissance et de la mort, l'âme demeurait la même, aussi invariable que la véritable nature de la lune.

Au matin, Dattatreya vit le soleil se lever et se refléter dans les flaques d'eau et les gouttes de rosée. Le soleil aussi était indivisible et unique, même si ses reflets étaient innombrables.

Ayant appris tout ce qu'il pouvait des éléments essentiels à la vie, Dattatreya reprit son errance. Des pigeons volaient au-dessus de sa tête, piaillant avec force. Dattatreya comprit qu'ils tentaient par leur chant de l'alerter contre toute sorte d'attachement matériel ou humain. Les oiseaux, chassés par les chasseurs, lui confièrent qu'ils vivaient sans cesse dans la peur des prédateurs. « La vie est précieuse lui disaient-ils, c'est une chance, un cadeau que de la vivre, alors concentre-toi sur la recherche de la sagesse ultime, et ne souffre pas de ce qui vient, passe, et meurt. »

Il fit ensuite la rencontre d'un python, ce grand serpent qui gobe plus qu'il ne mange ses victimes. Dattatreya était content de le voir se satisfaire de toutes sortes de proies qu'il croisait sur son chemin de prédateur. Mammifères, oiseaux, insectes, le python avalait tout, puis s'endormait afin que se fasse sa digestion. L'ascète le considéra tel un exemple et se promit de l'imiter, c’est-à-dire qu'à présent, il se satisferait de tout ce qui se trouvera sur son chemin, sans chercher à obtenir autre chose de mieux ou de différent. Tout ce qui se présenterait à lui serait un cadeau, tout comme toute créature était une proie pour le python.

Dattatreya aperçut un bourdon qui butinait une fleur. L'insecte volant prélevait tout ce dont il avait besoin de la plante, mais ne l’abîmait pas, ne la dérangeait même pas. Dattatreya se proposa alors d'être comme le bourdon : doux, harmonieux, mais actif, en recherche du nectar de la connaissance, désirant accéder à la source même du savoir, sélectif dans ses choix, mais ne s'interdisant aucune visite à aucune fleur.

Dattatreya marchait dans un sous-bois quand il aperçut un apiculteur. Sans même lui adresser la parole, ni remarquer sa présence, ce dernier lui enseigna une belle leçon de vie. Simplement, celui-ci venait à point nommé pour récolter ce que les abeilles avaient collecté à sa place et pour lui. Dattatreya résolue d'imiter cet homme, de ne pas désirer de richesses matérielles et donc d'être en mesure de se satisfaire des bienfaits de la manne de la nature. Il résolut aussi de ne pas suivre l'exemple des abeilles, qui amassaient avec obstination pour se voir tout confisquer soudainement. L'ermite se disait que ni les richesses amassées, ni la santé, rien ne demeurait éternellement et que celui qui amassait, désirait, gardait jalousement, un jour soudain, perdrait tout.

Un faucon planait au-dessus de Dattatreya, qui le vit fondre sur un malheureux rat. À peine sa proie transpercée de ses griffes, à peine son bec enfoncé dans sa chair, le faucon se vit rejoindre par des vautours. Les charognards lui disputèrent sa victime. Alors, pour s'en défaire, le faucon laissa tomber au sol un peu de sa pitance, afin que les charognards s'en satisfassent. Puis le noble oiseau est remonté vers les airs, plus léger. Dattatreya vit dans cet événement une parabole et se résolut lui aussi à ne jamais se satisfaire que du strict nécessaire, afin de ne pas attirer la jalousie et l’envie, qui seront autant d'obstacles.

L'ascète arriva à une rivière, qui devint un fleuve, qu'il suivit jusqu'à la mer. Face à l’océan, Dattatreya comprit que même si celui-ci semblait agité en surface, il était d'un silence insondable dans ses profondeurs. Si les marées et le caractère des vagues changeaient sans cesse, l'océan lui demeurait insensiblement le même. Tous les fleuves du monde se jetaient en lui, mais ce n'était rien ; rien ne pourrait jamais changer ni influencer l'océan. Dattatreya décida d'être lui aussi un océan ; les rivières des sens le traverseront, sans laisser les flots perturber sa véritable nature. Dans sa vie, il connaîtra des hauts et des bas, mais en lui-même, il restera stable et serein.

Une nuit, Dattatreya vit un papillon venir danser autour d'une flamme, puis mourir dedans. Esclave de ses sens, obsédé de ses propres désirs, le papillon s'était précipité dans la mort sans même en avoir conscience. Dattatreya se promit alors de ne jamais agir qu'en considérant la raison et non le désir.

Un autre jour, ce fut un éléphant qui lui enseigna une leçon à travers son triste exemple. L'animal solitaire et en rut, avait flairé une femelle quand il tomba dans un piège. Ceux qui l'avaient tendu lui mirent les liens et l'exploitèrent. Dattatreya se promit de ne pas subir le joug de ses désirs, afin de ne pas finir comme ce noble animal, devenu par sa faute un esclave déshonoré et maltraité. Dattatreya se promit de ne jamais rien attendre ; ni reconnaissance des autres, ni satisfaction des sens. C'est en agissant ainsi qu'il resterait maître de lui-même.

Une autre scène de chasse inspira Dattatreya. Cette fois-ci, ce fut un daim qui lui donna matière à réflexion. Les chasseurs, pour le prendre, avaient déployé un stratagème qui consistait à se disposer en cercle autour de la forêt puis à jouer très fort du tambour. Effrayer par ce bruit étrange, le daim perdait alors ses moyens et succombait à la peur. Les chasseurs pouvaient alors l’approcher sans difficulté, puis l'attraper dans leur filet. Cependant, s'il n’avait pas eu peur, en quelques bonds rapides, le daim se serait mis hors d'atteinte des chasseurs. Afin de ne pas suivre le triste exemple du daim, Dattatreya se promit de ne jamais céder à la peur, ni de ne laisser personne être en mesure de lui inspirer de la peur. Ce qui devait décider de ses actions, c'était lui-même, et non quelques pressions venues de l'extérieur.

La pêche aussi lui fournit matière à réflexion : un poisson venait d'être pris dans une nasse, à l'intérieur de laquelle un pêcheur avait placé un appât. Le poisson avait en effet été bien mal inspiré de se repaître d'une nourriture qu'on avait placée là pour lui. S'il avait recherché sa nourriture par lui-même, il ne serait pas tombé dans le piège. Afin de ne pas imiter le poisson, Dattatreya se résolut à ne jamais se satisfaire des miettes qu'on lui jetterait, mais au contraire de toujours tout se procurer par lui-même. La vie est facile, les opportunités partout, il n'y a aucune raison de se laisser entretenir ni de renoncer à sa liberté.

Dattatreya poursuivit son chemin et fit la rencontre d'une prostituée. Celle-ci était triste. Elle faisait commerce du plaisir, mais sa vie n'avait aucun sens. Déprimée, elle songeait à faire autre chose de sa vie. En l'observant, Dattatreya comprit que la prostitution n'est pas seulement d'ordre sexuel, mais que se prostituent aussi ceux qui vendent leurs mains ou leur temps en l'échange d'un salaire qui nourrit leur ventre mais pas leur esprit.

Dans un village, Dattatreya vit jouer un enfant. Son innocence, son bonheur simple et parfait, l'impressionna grandement. C'était ainsi qu'il fallait vivre, pensait l'ermite, tel un enfant : curieux, spontané et content.

Comme tous les brahmanes errants, Dattatreya vivait d’aumône, les villageois déposant un peu de nourriture dans son bol. Le soir, il se présentait aux maisons des brahmanes sédentaires et demandait l'hospitalité. C'est ainsi qu'un soir, il fut accueilli par une jeune fille qui le reçut seule car ses parents étaient absents. Désirant faire à manger pour lui, mais ne sachant comment faire, parce que c'était habituellement sa mère qui se chargeait du repas, la fille commença à battre le riz pour le sage. Mais alors qu'elle battait le riz, ses bracelets s'entrechoquèrent, ce qui inquiéta la jeune fille. Si le brahmane entendait ses bracelets, pensait-elle, il ne manquerait pas de croire que son foyer était si pauvre que tout brahmane qu'ils étaient eux-mêmes, ils en étaient réduits à cuisiner de leur propre main… En ce temps-là, les domestiques étaient en effet nombreux chez les brahmanes, car ceux-ci avaient l’interdiction de travailler et d'user leur corps à de basse besogne. Afin de ne pas trahir sa pauvreté, la jeune fille brisa tous ses bracelets. C'est donc dans le silence qu'elle put préparer le dîner de Dattatreya. Celui-ci trouva triste qu'à cause de la considération envers l'avis d'un étranger, une jeune et jolie jeune fille en arrive à briser ses bijoux, aussi humbles soient-ils. Dattatreya fut si peiné de cet incident, qu'il comprit qu'un yogi n'avait rien à gagner à vivre en communauté, car celle-ci était pleine de préjugés, de peurs, de hontes et d'hypocrisie. Pour celui qui désire connaître la vérité et atteindre la Moksha, mieux valait donc vivre retiré et isolé.

C'est alors qu'il suivit l'exemple du serpent. Celui-ci se satisfait d'un trou dans la terre. Laissant derrière lui sa peau usée, il mue et continue à vivre dans un nouveau corps.

Un roi passait dans la campagne, Dattatreya pouvait entendre sa fanfare. Il se rapprocha. Le cortège entra dans un village, le traversa sous les regards émerveillés des villageois. Un homme seulement ne prêtait aucune attention au défilé. C'était un armurier-forgeron ; il était si concentré à sa tâche, qu'il n'en avait pas remarqué le passage du cortège royal. Dattatreya l'observait et le prit alors en exemple : comme lui, il devait se vouer entièrement à la recherche de l'éveil.

C'est ainsi que notre ascète devint ermite. Il grimpa au sommet d'une colline, se creusa un petit espace sous un rocher, et vécut là en homme simple. Dans un coin de son campement, une araignée tissait sa toile. À un certain moment, elle détruisait son ouvrage, pour mieux le recommencer ailleurs ou au même endroit. Dattatreya vit en elle le Créateur lui-même. L'existence est en effet faite pour être vécue, appréciée, développée, puis elle est détruite en un instant, sans plus de raison. Les choses se faisaient, prospéraient, puis disparaissaient, avant de renaître. Dattatreya comprit que le Grand Créateur n'étant donc mué par aucune volonté faste ou néfaste.

Dans sa grotte, Dattatreya découvrit un cocon. Longtemps la chrysalide avait attendu avant de devenir papillon. Insignifiante au premier instant de son existence, immobile, apeurée, incapable de bouger, de manger, la larve était devenue un sublime papillon arborant de rares couleurs.

Comprenant qu'il n'était autre que ce papillon, l'ascète connut aussitôt l’éveil.

L'ASHRAM DE DATTAREYA

 

Kritavirya Arjuna est un personnage récurent du Ramayana, du Mahabharata et des Puranas. Le mythe de son initiation est une fable sur la fidélité que doit avoir un jeune homme envers les traditions de ses pères, tout comme envers son gourou. En termes métaphoriques, ce récit évoque aussi la vie en ashram et ses difficultés.

 

Le roi Kritavirya, qui souhaitait céder son trône à un prince capable de diriger ses sujets dans l'amour de la justice, ne lésina pas sur les moyens employés pour l'éducation de son fils. De tous les coins de la terre vinrent les plus talentueux professeurs, tous plus savants les uns que les autres dans la science des Védas et leur connaissance du Dharma. Toutefois, malgré tous les efforts déployés, le prince Kartavirya Arjuna se montrait un piteux élève et même dans les arts martiaux, qui sont réservés à l'élite de l'élite, il ne parvenait pas à maîtriser le moindre savoir ou la moindre technique.

Afin de parfaire son éducation, à l'âge de seize ans, le prince fut envoyé à l'ashram du sage Garga pour qu'il apprenne enfin, et de la manière la plus rigoureuse possible, les arts, les sciences et les diverses autres matières qu'il sied à un roi de maîtriser afin que son peuple vive dans la grâce de son talent et non dans la souffrance de ses carences.

Garga, comprenant en quelques instants que Kartavirya Arjuna ne serait jamais en mesure de suivre son enseignement, refusa de le prendre comme disciple et le redirigea plutôt vers l'ashram du sage Dattatreya, lequel se situait non loin de là.

« Le Seigneur Dattatreya est l'avatar de la Trimurti, lui dit-il ; en lui brille la grâce de Brahma, Vishnou et Shiva ; il est donc supérieur à moi et c'est de lui qu'un prince doit apprendre à devenir un roi. Mais fais attention, il n'est pas facile de devenir l'élève de Dattatreya, aussi te faudra-t-il réussir toute une série d'épreuves. Ainsi, je préfère te mettre en garde car tu devras faire preuve avec lui d'un mental à toute épreuve... »

Kartavirya Arjuna, qui était niais mais point lâche, remercia Garga de sa bonté et prit le chemin de l’ermitage de Dattareya. Après quelques jours d'une randonnée qui parfois ressemblait plus à de l'alpinisme qu'à de la marche, le prince arriva à l'ashram du glorieux rishi et demanda à en être reçu.

Alors que Kartavirya Arjuna poussait les portes de l'ashram du sage Dattatreya, quelle ne fut pas sa triste surprise d'apercevoir des moines en train d'en maltraiter d'autres de la manière la plus violente qui fût. Pensant aux conseils de persévérance que lui avait donnés Garga, Kartavirya Arjuna ne fit pas demi-tour et avança malgré la répulsion qu'il ressentait en voyant des hommes se battre dans l'enceinte d'un tel lieu censé apporter la sagesse à celui qui le visite.

Son dégoût augmenta encore lorsqu'il vit quelques mètres plus loin d'autres moines occupés à jouer aux dés en buvant de l'alcool. Kartavirya Arjuna se servit alors des conseils de Garga comme d'une lanterne pour avancer dans les ténèbres, et sans se soucier de ce qu'il avait devant les yeux il progressa encore, en quête du sage Dattatreya.

Quelques instants plus tard, il aperçut un géant aux yeux humectés de sang qui le fixait. Kartavirya Arjuna, jeune homme poli, s'inclina devant lui et demanda où se trouvait le maître des lieux.

« C'est moi-même », répondit le géant tout en se pourléchant les babines.

Bien qu'étonné que le célèbre sage Dattareya ressemblât à cela et que son ashram fût si lamentable, Kartavirya Arjuna ne renonça pas à l'objectif de son voyage. Il dit simplement :

_ Vénérable maître, je viens te voir de la part du sage Garga afin que tu m'acceptes comme élève, toi seul pourras parfaire mon éducation, ainsi que l'a voulu mon père.

Dattatreya apparut alors sous sa forme véritable, qui était agréable, et dont le visage était couronné de deux yeux doux qui irradiaient la gentillesse. Se retournant, Kartavirya Arjuna put constater que l'ashram décadent qu'il venait de traverser s'était transformé en un paisible ermitage où quelques moines au crâne rasé et à l'allure efféminée chantaient de délicates chansons à l'adresse des dieux.

Dattatreya dit alors à Kartavirya Arjuna :

_ Ta fidélité envers les sages conseils de ton gourou, le sage Garga, t'honore et prouve ta valeur. Je suis donc disposé à t'offrir la réalisation de tes souhaits, et même à te donner de nombreux pouvoirs surnaturels ! 

Le prince Kartavirya Arjuna resta quelque temps en cet ashram, suite à quoi des milliers de têtes lui poussèrent, comme autant de pouvoirs magiques et de capacités intellectuelles. Durant son séjour, Dattatreya lui enseigna aussi le moyen de voler ainsi que la maîtrise totale de tous les arts martiaux.

Ici commence le condensé de l'Ashtavakra Gita :


 

L'ATMAN

 

Par la grâce de Dieu, les sages, plus que tout homme, se libèrent de leur plus grande peur en comprenant le principe de non-dualité, et en s'inspirant de lui.

 

Ce que le sage cherche à connaître, c'est la véritable nature de son âme. L'âme d'un individu n'est ni personnelle, ni individuelle, mais elle est indestructible. Elle est le bonheur parfait, elle est le souffle de vie, ce qui se nomme l’« Atman ». L'Atman est ce qui, par essence et par lui-même, imprègne le Tout, tout en étant inséparable de ce Tout.

 

Le Grand Mystère, c'est que l’Atman est ce Tout, à propos duquel la différentiation ou la non-différentiation n'ont plus de sens. Ainsi, si l'on ne peut certifier que l'Atman existe, nous ne pouvons pas plus affirmer son inexistence.

 

En vérité, moi qui vous parle, je suis seul, à jamais libre de toute tache. Depuis mon point de vue, le monde existe comme un mirage à l’intérieur de moi. Par nature impersonnel et emplissant tout : impassible et invariant, autosuffisant et pur, en vérité je suis l'Atman. Je suis pure connaissance, impérissable, infinie. Je ne connais ni joie ni peine. Devant qui m’inclinerais-je donc ? Lecteur, dieux, parents, existez-vous ? Car le « Je », le « Tu » et le monde tout entier, n'ont pas de réelle existence.

 

Penser ainsi, c'est la pleine substance du savoir, c'est l’essence de toute connaissance, théorique et intuitive. Pour moi, ce que pense l'esprit, ce que fait le corps et ce que disent les mots, en bien comme en mal, rien de tout cela n'existe. En moi, il n'y a ni attachement ni indifférence et je ne souffre pas de l'effet de mes désirs. Je suis moi-même le nectar qui permet la connaissance absolue car là où je réside, je demeure hors de portée de mes sens.

 

Tel l'Espace mais plus subtil encore, embrassant toute ce qui est, je suis au delà-même de l'esprit, qui, dans ma réalité, n'a pas d'existence propre.

 

L'Atman est au-delà de la destruction, c'est la conscience infinie. L'Atman permet de s'envisager et de se comprendre par lui-même, étant la cause et la conséquence. En lui il n'est ni jour ni nuit.

 

De même que celui qui médite cherche à ne pas se différencier de l'objet de sa méditation, l'Atman est parfait et indivisible. Il n'est jamais né, ni jamais mort et si un temps il accompagna un corps, ce corps ne fut jamais le mien.

 

Ce que mes sens touchent, goûtent, et sentent ainsi que les formes et sons que je perçois constituent le monde extérieur mais tout cela ce n'est pas moi. Ce que je suis, c'est la Réalité transcendée et transcendante.

 

En vérité, la naissance et la mort n'existent ni en esprit, ni en moi, de même que son absent de moi l'entrave ou la libération. Le bien et le mal, sont tous les deux dans mon esprit, mais ils ne sont pas en moi. Ce qui a un nom et une forme ne peut pas être en moi.

 

Une fois cette vérité comprise et acceptée, pourquoi continuer à hanter le domaine de l'illusion tel un fantôme ? Il faut reconnaître Atman comme au-dessus de la réalité et être heureux, simplement.

 

Il faut reconnaître que toutes les formes, physiques et subtiles, sont des illusions, mais que la réalité qui leur est sous-jacente est éternelle. Celui qui comprendra et ordonnera sa vie en fonction de cette vérité dépassera la naissance et la mort.

 

L'homme qui médite n'est ni le méditant ni l'objet de méditation. Après avoir compris cela, comment pourrait-on méditer sans honte et sans peur de perdre son temps ?

 

De même, comme je ne connais pas Shiva, le Grand Éveillé, comment donc pourrais-je parler de lui ? Qui est Shiva ? En vérité je ne le sais pas. Comment pourrais-je donc le vénérer ?

 

En vérité, je suis Shiva, l'ultime réalité, celui qui est par nature l'Espace absolu. En moi ne résident ni l'unité, ni la multiplicité, est également absente de moi ce qui cause l'imagination et le désir.

 

Je suis donc libre du sujet et de l'objet. Ma nature étant infinie, rien d'autre qu'elle n'existe. La vérité absolue étant ma nature, rien d'autre qu'elle n'existe.

 

Je ne suis ni le tueur ni le tué, je suis la réalité suprême et l'Atman est ma nature.

 

Le contenant détruit, le contenu s'unit avec l'espace tout entier. Ainsi, une fois mon esprit purifié, une fois ma vision clarifiée, je ne vois aucune différence entre Shiva et moi. En vérité, il n'y a ni contenant, ni contenu, ni âme incarnée, ni nature propre. Pas plus qu'il n'y a de mondes, de savoir, de dieu, de sacrifice, de tribu, de famille, de nationalité, de chemin embrumés ou de chemin lumineux.

 

Ici et là on rencontre des partisans du dualisme ou bien du non-dualisme, mais ceux-là ne connaissent pas la vérité, qui est au-dessus de ces deux doctrines. Comment la réalité suprême pourrait-elle être décrite, elle qui n'est ni blanche ni de quelque autre couleur que ce soit, elle qui est au-delà de ce que peuvent exprimer les mots et de ce que peut concevoir l'esprit ? Comment pourrait-on dire « Ceci est la manifestation du monde » ou « cela n'est pas la manifestation du monde », « Ceci est une ombre » ou « cela ne l'est pas » ? » Je mange », « Je donne », « J'agis » ; de telles choses ne s'appliquent pas à Atman qui est pureté, né de lui-même et impérissable. De même, la division de la société en castes n'a aucun sens à l’échelle de l'Atman.

 

Je suis donc sans commencement et sans fin et jamais aucun lien ne m'a entravé. Je suis pour toujours le vide absolu et son exact opposé. Je ne suis ni captif ni libre. Je ne suis pas séparé du Brahman, la Conscience universelle et immortelle de l'univers. Je ne fais ni ne subis les fruits du destin. Je ne suis ni l'épandeur ni l'épandu. Tel un volume d'eau versée dans l'eau est inséparablement uni au flot, je perçois que matière et esprit ne font qu'un. Je ne suis pas la connaissance née de l'intelligence. Je suis par nature l'éternelle vérité, la perpétuelle immuabilité.

L'Atman n'est ni mâle ni femelle, ni neutre ; il n'est ni le bonheur ni la souffrance. Comment pourrait-il donc se corrompre ? Il va donc de soi que l'Atman ne peut pas être purifié par la pratique du yoga, et ce quelle que soit la méthode et la technique suivit par le yogi. Cesser de penser, faire le vide en soi, ne rendra pas non plus l'Atman plus clair, ni plus accessible. De même, les enseignements d'un maître ne permettent ni élévation ni merci, car l'Atman, c’est-à-dire ce que nous sommes en vérité, est déjà et par essence, la pureté incarnée.

Si les yogis respectent la vertu, la prospérité, s'ils ont le désir d'accéder à la libération, ils s'intéressent aussi toutes choses passant devant eux, mouvantes ou immobiles, aussi bien que la moindre volute d'encens qui caresse leurs narines.

Au contraire, l'homme véritablement libre affiche une inébranlable sérénité, car il vit dans le temple sacré du néant, dans lequel il marche nu, reconnaissant en toute chose la présence du Brahman. Et dans ce palais du serein chaos, là où ne se trouvent ni troisième ni quatrième, là où tout est reconnu comme étant Atman, là où ne sont ni la vertu ni le vice, comment pourrait-il y avoir contrainte ou libération ?

 

S'il n'y a ni père, ni mère, ni parents, ni fils, ni épouse, ni amis, ni préjudice ni dogme, pourquoi m’inquiéterais-je ? Aussi, puisque je ne suis ni attaché à mes sens ni aux conséquences de leurs désirs, puisque enfin toutes ces choses ne font pas partie de moi ni ne me définissent, comment pourrais-je souffrir de mon corps ? Car enfin, ce que nous sommes est immaculé, sans corps, libre de la pensée et au-delà même des manifestations du monde. Il faut donc déclarer sans honte ni fausse pudeur : « Je suis Atman, la réalité suprême ».

 

Mon ami, peu de mots sont nécessaires pour que tu prennes conscience de la vérité, dont l'essence pourrait ainsi se résumer : « Tu es la vérité, tu es semblable à l'espace ».

Quand meurt le sage, qu'il soit alors conscient ou dans le coma, dans un temple ou dans la maison d'un paria, aussitôt il obtient la libération en devenant le tout-remplissant Brahman, qui absorbe son esprit. Comme à la suite d'un vase qui se casse, son espace intérieur, tel un liquide sans contenant, s'unit aussitôt à l'extérieur absolu. L'Atman se voit ainsi réuni au Brahman.

 

Imaginer que la condition future de notre existence, après la mort, est déterminée par l'état des pensées au moment de notre mort, est une idée que peuvent avoir les profanes, non les initiés. Car celui qui connaît le Brahman sait qu'il peut sans problème laisser son corps dans un lieu saint aussi bien que dans la maison d'un intouchable, il n'en sera pas moins absorbé dans le Brahman.

 

Quand un yogi assimile la notion d’Atman, alors le karma, c’est-à-dire son cycle d'action et de conséquences, ne le touchent plus. Il peut faire les rituels ou bien les abandonner. Pour lui, tout est Un.

Enfin, celui qui sait, découvre que l'Atman n'est pas accessible par l'étude des Védas, ni par les initiations, ni en se rasant la tête, ni en étant un Gourou ou un disciple assidu. Il sait aussi que l'Atman ne s’aperçoit pas non plus en soignant ses postures de yoga. Ce n'est pas en contrôlant sa respiration ni en positionnant son corps qu'il atteindra l'Atman. En cela, l'Atman n'est ni la connaissance, ni l'ignorance. L'Atman est le pouvoir par lequel est né l'univers, en qui demeure et en qui finalement tout retourne, telles des vagues s'éloignant puis retournant dans l'océan.

 

Il n'y a ni dualité ni unité en Atman, ni à la fois unité et dualité, ni petitesse ou grandeur, ni vide ni plénitude. Tout cela n'existe que dans l'esprit. Et l'esprit n'est pas l'Atman. Le professeur ne peut donc pas enseigner Atman et le disciple ne peut donc pas l'apprendre.


 

LE BRAHMAN

 

Cependant, ne considère pas l'immature, le crédule, l'idiot, le lent, le dilettante et le déchu comme n'ayant rien de bon en eux. Tous enseignent quelque chose. Apprends d'eux, car ce n'est pas parce que nous perdons à un jeu que nous devons quitter la partie.

 

Ainsi, le sage aussi bien que le sot peuvent attendre l'état où disparaissent les désirs, et ce par la connaissance du mystère de l'Atman et grâce à l'aide de leur maître spirituel.

 

Ne dédaigne donc pas ton maître même s'il rate ses leçons. Prends la vérité et ignore le reste. Rappelle-toi qu'un bateau à la coque peinte et au pont décoré te transportera de l'autre côté du fleuve aussi bien que s'il était simple et rudimentaire.

 

De même que la douceur n'est perceptible que par l'objet qui la procure, que le sucre ne se goûte que grâce au miel et que les rayons du soleil sont indiscernables de son astre, la matière ne diffère pas du Brahman, que certains appellent Dieu.

Le son « Ôm », qui désigne l’écho du son primordial de l’univers, est l'essence de la plus basse comme de la plus haute connaissance. Il est le Brahman, en qui n'existe ni existence ni non-existence.

 

Le Brahman étant au-dessus de toute dualité, il ne peut pas être comparé à quoi que ce soit. Le Brahman est unique, il est la perfection immaculée, il est ce qu'est tout savoir. Cependant, il ne marche pas sur la Terre, le vent ne peut pas le faire s'envoler et l'eau ne peut pas le recouvrir, car le Brahman ne réside qu'en pleine lumière.

Il emplit l'espace-temps, que rien d'autre ne remplit. Pour l'éternité il est libre de toute limite, à jamais le même, et rien n'est en dehors ni au-dedans de lui. Le Brahman est ce qui pour toujours demeure.

 

L'Atman dont nous avons précédemment parlé, est si subtil qu'il se situe au-delà de la perception. Il est sans attributs et doit être assimilé petit à petit et non par une violence soudaine. C'est en pratiquant le yoga, mais en ne s'attachant à aucun objet de méditation, que le yogi dissout sa propre conscience dans le Brahman, et devient lui-même le Brahman.

 

Il n'existe qu'un antidote au poison toxique des passions, qui provoquent l’entraînement à agir et donc le dynamique enchaînement des déconvenues et des souffrances ; ce remède, c'est la redécouverte de l'Atman, car l'Atman, sans forme et indépendant de toute cause, ne s'approche pas des émotions.

 

Dans les plaines de la conscience éternelle, se cache la cause du monde, que l'on nomme Prakriti en sanskrit. C'est dans Prakriti que se trouve le Brahman. Si l'univers était une noix de coco, la pulpe serait Prakriti et l'eau fraîche serait le Brahman. L'Atman, lui, est semblable à la pleine lune, qui se devine en toute chose pour qui sait observer ses signes.

 

L'ultime état de conscience est atteint par ceux qui, après avoir patiemment étudié, sont libres de tout attachement mais aussi de toute aversion. L'ultime état de la conscience est promis à ceux qui toujours sont affairés à faire du bien aux êtres vivants, et dont la connaissance est fermement enracinée dans la vérité.

 


 

L'ATMAN

suite

 

Comment l’Éternel, le Tout, peut-il être exprimé de quelque manière que ce soit ?

 

Ni personnel ni impersonnel, au-delà de l'amour et de la haine, aucune tache ne me salit, je suis l'Atman.

 

Déraciné et sans racine, libre de cause et sans conséquence, impassible, tel un soleil toujours au zénith, mais pourtant sans éclat, je n'ai pas besoin de lampe. Incréé, envahissant toute chose, doté de la même forme que l'Univers, je suis l'éternel Shiva.

 

La graine qui fit germer le monde n'existe pas en moi, de même que sont absents de moi la satisfaction et les plaisirs, l'attachement et l'ignorance. Semblable à la vacuité qui donne l'immortalité, je suis la connaissance, je suis l'Espace, je suis Shiva, l'absolu, je suis le bonheur parfait.

 

L'Atman est symbolique mais il n'est pas un symbole. L'Atman n'est ni brut ni subtil, sans début ni fin, il ne va ni ne vient. Semblable à l'espace, il est l'absolue vérité, la connaissance donnant l'immortalité. Shiva pénétrant toute chose et toujours rayonnant de bonheur : voilà ce que je suis.

 

Le fruit de l'expérience n'est pas l'Atman, de même que l'objet de la méditation, sur lequel il est si difficile de se concentrer n'est pas non plus l'Atman. Rien de ce qui est proche, lointain ou plus au-delà encore, n'est l'Atman. L'Atman est l'espace, il est le bonheur.

 

L'Atman n'est ni ce qui apprend, ni ce qui est connu. Ni la raison, ni la déduction, ni même les mots ne peuvent le décrire, car il est la conscience absolue.

 

Il est la transcendante vérité, qui ne se trouve ni à l'intérieur ni à l'extérieur. De même, on ne peut dire de l'Atman qu' « il était là avant tout le reste », car en vérité, rien d'autre que l'Atman n'existe.

 

Je suis le principe éternel, je n'aime ni ne crains rien, je ne suis attaché à rien, et rien ne me rebute. Ainsi, je suis éternellement libre des souffrances du monde car ni le destin, ni la destinée, ni la providence n'existent pour moi.

 

Étant libre du passé, du présent et du futur, comment les points cardinaux pourraient-ils exister pour moi ? Je suis la paix éternelle, je suis la transcendance, je suis la vérité.

 

Je n'ai ni père ni mère, ni épouse ni enfants, je ne connais ni naissance ni mort et mes pensées ne sont pas les miennes.

 

Les dieux et les divinités, tels Indra et Brahma, de même que les cieux et le paradis n'ont pas de place dans l'Atman. Je suis la vérité, solitaire et transcendante et rien ne pourra jamais me salir.

 

Quels que soient les efforts entrepris pour me séduire, Maya et son empire de l'illusion n'ont pas d'emprise sur moi. La tromperie et l'hypocrisie, la vérité et le mensonge, rien de tout cela n'a sa place en l'Atman.


 


 

L'ENSEIGNEMENT DU FOU

 

Comment l’Éternel, le Tout, peut-il être exprimé de quelque manière que ce soit ?

 

Rien ne peut être ajouté ou soustrait à la conscience universelle. Elle ne peut être invoquée ou adorée par des fleurs ou n'importe quelle offrande. Ni la méditation, ni les mantras ne peuvent l'atteindre.

 

En elle, il n'y a ni lien ni libération, ni pureté ni impureté. De l'union et de la séparation, elle est libre.

 

Je suis le Nirvana, la réalité ou l'irréalité de l'univers ne me troublent pas.

Je suis éternellement propre des taches qu'auraient pu m'infliger l'ignorance, le savoir ou l'illusion. Aucune de ces choses ne naît jamais en moi. Comment donc pourrais-je me dire libre ou prisonnier ? Comment pourrais-je parler de l'attachement et du détachement puisque je suis l'immaculé Nirvana ?

 

Ni péché ni vertu n'ont jamais existé en moi. Je ne suis ni l'adoré ni l'adorateur. Pour moi, il n'existe ni instruction ni rituel. Pour autant, je ne suis pas non plus la connaissance car je suis libre des savoirs théoriques et pratiques.

Aucune injonction rituelle ne me lie. Loin de moi est l'égoïsme.

 

Je n'ai pas de corps non plus ne suis-je incorporel. Mon intellect, mon esprit, mes sens ne sont pas à moi. L'esprit, qui est le siège des anxiétés, n'existe pas en moi.

 

La naissance, la mort, la pureté, l'impureté, le poison ou le nectar, rien de tout cela n'existe pour moi.

 

Je ne suis ni fou ni lettré, ni silencieux ni loquace ; comment pourrais-je donc raisonner ou argumenter puisque je suis libre du désir même d'atteindre le Nirvana ?

 

Semblable à l'infini pour qui il n'y a ni nom ni forme, je n'ai en moi ni unité, ni diversité. Je ne connais pas la honte, alors pourquoi instillerais-je dans mon esprit ?

 

Mon ami, il n'y a pas de raison d'inquiétude puisque tu n'es pas ton corps. Tu es impérissable et éternel, alors pourquoi, plutôt que de reposer en paix, pleures-tu ? Pourquoi te troubler, puisque l'avarice, le désir et l'attachement ne sont pas ce que tu es véritablement ? Pourquoi cette volonté de puissance, alors qu'en vérité la prospérité ne t'intéresse pas ? « Ce qui est à toi », « ce qui est à moi », rien de tout cela n'existe en toi. De même, le temps et la causalité n'ont jamais été en toi.

 

Ô disciple, laisse-moi t'enseigner l'essence de la vérité : il n'y a pas de « toi » ni de « moi », pas plus de monde, de maître ou de discipline. Il te faut juste reconnaître que, par nature, je suis, tu es et nous sommes, la liberté absolue, la vérité transcendante et transcendantale.

 

L'Atman, l'existence absolue, est la seule à exister en toi. À présent que tu sais cela, à quoi te serviraient la vérité, le bonheur ou la connaissance spirituelle ou séculaire ?

Ni l'imagination ni l'imaginé n'existent en toi, il faut donc que tu comprennes que ni les causes ni les effets ne te touchent, et que tu es libre des mots est des expressions

Que tu vives comme moi retiré dans une cabane au milieu des bois ou bien entouré d'une nombreuse maisonnée, ton Atman est libre de la multitude comme de la solitude.

Tout ce que tu dois faire est de renoncer. Renonce au monde et renonce aussi à la renonciation. Abandonne de même l'absence de renonciation. N'oublie jamais que ta nature est pénétrante comme l'Espace et que tu es toi-même la connaissance absolue.


 


 

L'ATMAN

suite

 

Pour le sage, l'univers est une projection de l'esprit. L’espace, le temps, l'eau, le feu, la terre, de même que tous les constituants formant l'univers, sont un pur mirage. En vérité, l'Unique, impérissable, toujours plein de bonheur, est le seul à exister et il n'y a ni nuage ni eau en lui.

 

La vraie nature de l'esprit est le bonheur parfait et si l'esprit s'apaise, ce bonheur se révèle.

 

Nul soleil n'illumine l'Atman et ni le feu ni la lune ne se reflète sur lui. Ainsi, si l'Atman est libre du jour comme de la nuit, comment donc concevoir son pèlerinage dans le temps et dans l'espace ?

 

S'il n'existe que l'éternel et tout-pénétrant Shiva, comment pourraient exister la matière et l’esprit ? Comment pourraient s'illustrer l'enfance, la jeunesse et le vieillissement si ce principe est éternel et unique ?

 

Dans l'Atman, il n'y a ni féminité ni virilité, car de tels concepts n'existent pas dans l'éternité.

 

Le plaisir n'est pas non plus en lui, ni la faculté de jouir du plaisir, car l'Atman n'a pas de défauts, comme peut l'être l'attachement.

 

Pour l'Atman, rien ne se gagne et rien ne se perd.

 

Le « je » et le « tu » n'existant pas pour lui, l'Atman ne connaît ni caste ni famille.

 

Que peuvent bien savoir les brahmines de l'Atman ? Les Védas eux-mêmes ne sont pas clairs à son propos et n'abordent le thème de l'âme qu'avec humilité.

 

Penser qu'une connexion soir possible entre un élève et son maître est illusoire, car la seule chose qui est vérité, c'est que le disciple, comme le gourou, sont véritablement Shiva. Or, si nous sommes Shiva, comment pourrions nous le prier ou l'adorer ?

 

L'homme libre qui a compris le mystère de tous les mystères, et qui s'est élevé jusqu'à l'état de bonheur absolu et incessant, que l'on appelle en sanskrit le Samadi, circule au-dessus des foules qui ne sont pas concernées par ce qu'il sait, irradiant le bonheur et le savoir le plus noble. Cet homme pourrait être vêtu de loques et marcher sur un chemin qui ne croise aucun mérite religieux ni aucun péché. Il vivrait dans le temple du vide absolu. Son âme serait nue et pure et ne reconnaîtrait pas l'illusion crée par Maya.

 

L'homme libre n'a d'ailleurs pas d'idéal, et ne s'efforce pas non plus d'en atteindre un. Ayant perdu son identité, ayant repoussé les limites que lui imposait l'illusion de la réalité, il est libre des perfectionnements du yoga et, commencement rien ni personne ne le concerne, jamais il ne débat ni n'échange ce qu'il sait ne pas être ses idées. Libre des pièges que sont l attente et l'espoir, il a repoussé les oripeaux de la pureté, de la vertu et tous les autres idéaux. Son chemin est libre de telles considérations.

La seule chose que l'on puisse dire de lui, c'est qu'il est loin, très loin au-dessus des nuages de l'illusion et de l'ignorance. Ainsi, jamais il ne pense qu'il est dans son corps, ni jamais ne pense qu'il est en dehors de son corps. Sans aversion, sans attache, sans engouement pour aucun objet ou personne, il marche, immergé dans le bonheur immaculé de son état naturel. Ayant cessé de penser, il est dans son état normal, qui est une indescriptible joie. Alors, libre de se séparer des choses et des êtres comme de s'unir à eux, indifférent aux plaisirs ou à l'absence de plaisir, c'est calme et tranquille qu'il va de par le monde.

 

L'homme qui s'est libéré n'est donc pas concerné par les choses de ce monde car son autoréalisation rend toute chose insignifiante. Pour lui, la mort et naissance n'ont pas de sens. C'est pourquoi il ne médite pas ni ne prie. L'univers est pour lui un spectacle magique, comme un mirage dans le désert.

 

Libre de toutes actions, de tout karma, de tous mouvements, de tout désir et de toute renonciation, cet homme sera donc un sage, car il s'efforcera de ne rien entreprendre, pas même ne s'inquiétera-t-il du Dharma, l'ordre cosmique qui définit la justice et le bien, ou de la Moksha, l'extase qui mène au salut.

 

 

LE SAGE LIBÉRÉ

 

Quand mon esprit commence à méditer sur l'Atman, il perd tout intérêt pour tout autre objet. Quand ma langue commence à chanter les louanges de l'Atman, elle perd le pouvoir de prier les dieux. Quand je pense à mon Atman, j'oublie même les trois grands vices, que sont les péchés graves, les délits mineurs et les devoirs dus à ma caste.

 

Celui dont l'esprit n'est plus attiré par les désirs et les plaisirs, celui qui a fait de la joie et de la compassion sa nature, celui qui pense sincèrement ne rien posséder, s'il trouve refuge dans l'Atman il sera en paix et en toute chose tempéré. Toujours vigilant, impassible comme l'océan, jamais rien ne le dérangera, aucun événement ne le surprendra, rien ne le décevra.

 

Celui qui, libéré de sa fierté, a conquis ses sensations, ses plaisirs, sa colère, son avarice, son attachement, sa vanité et ses aversions, il connaîtra la paix avec lui-même.

 

Fidèle et zélé dans ses engagements, plein de patience et de compassion, il aura pitié de tous et n'aura d'inimitié envers personne. Il supportera avec patience la chaleur et le froid, car l'Atman illuminera son corps.

Pour toujours engagé dans la voie de la clémence, il sera devenu un océan de vérité et avancera seul et vaillamment, tel un rhinocéros.

 

Quand à ceux qui désirent acquérir le bonheur éternel et le communiquer aux autres par leur enseignement, il est indispensable qu'ils abandonnent tout plaisir des sens et plus particulièrement celui qui est issu de l'union sexuelle. Si l'ivresse peut être extraite du sirop de la canne à sucre, du grain d'orge ou du miel, le plus sinistre de tous les alcools reste le sexe, qui est le vin qui intoxique le monde entier. Malheur donc à ceux qui s'attachent à leur corps et qui demeurent indifférents à la promesse du bonheur éternel de l'Atman ! Car le corps est composé d'éléments impurs, de sang, de chair, d'os et de bien d'autres éléments vulgaires. Or, quand l'esprit est incontrôlé, alors le corps souffre, comme un cheval sauvage auquel on aurait mis une selle et des mors. Le charnelle devient alors un objet de tristesse et de douleur pour l'ignorant. Au contraire, quand l'esprit est contrôlé, le corps reste en bonne santé. Tous les amoureux de la sagesse protègent donc leur esprit du plaisir, et s'engagent plutôt dans la voie de la sagesse spirituelle.

 

« Je suis béni, je suis libre, je suis l'infini dans mon âme, je ne peux trouver ni début ni fin. Tout est mon Atman ! » Voici ce que chante le sage que la libération a rendu ivre de joie.

 

Ainsi se termine le chant du grand sage libéré Dattatreya. Ceux qui le liront ou qui l'écouteront avec une respectueuse attention, ne renaîtront plus sur cette Terre.
 

AVADHUTA GITA (version condensée)

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