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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

Anthologie de contes KAILASHAS

ANTHOLOGIE DE CONTES

 

 

 

 

L'ŒUVRE D'IMRA

Les premiers dieux, le premier homme, le premier sacrifice

 

 

Notre récit se base sur la traduction anglaise de Shahzada Hussam-ul-Mulk, ethnographe et gouverneur de la province pakistanaise du Chitral, et paru dans The cosmology of the red Kafirs, Cultures of the Hindu Kush. Ce mythe fut transcrit par Hussam-ul-Mulk tel qu'il lui fut conté en 1937 par le dernier kati à encore suivre l'ancienne religion de son peuple. Ce kati était un réfugié afghan qui avait fui les persécutions et qui était demeuré fidèle à ses traditions panthéistes. Il vivait alors dans le village d'Urtsun, dans la vallée du Chitral. Nous avons complété ce récit avec les travaux de George Scott Robertson, parus dans The Kafirs of the Hindu Kush.

 

*

 

Au commencement, il n'y avait qu'un seul dieu : Imra.

Il créa la Terre. Comme la Terre tremblait sans cesse, il dispersa sur sa surface des pierres, qui devinrent comme des clous qui maintinrent la Terre en place. Sa surface était alors douce et uniforme. Ensuite, Imra érigea une grande colonne en fer et y arrima la Terre.

Alors, de son poumon droit et de son souffle, jaillit la déesse Diziane. Imra la recueillit dans ses mains, puis le jeta en l'air. Elle retomba dans un lac, où elle fut conçue, puis où elle naquit, puis grandit.

Or, il y avait au milieu de ce lac un arbre gigantesque, dont il aurait fallu 9 ans d’escalade pour qu'un homme gravisse sa cime et 18 années complètes pour en faire le tour. Et Diziane tomba amoureuse de l'arbre, dansant autour de lui.

Elle attira ainsi l'attention d'un géant, qui se rapprocha alors de l'arbre qu'il trouvait lui aussi merveilleux. Diziane, apeurée, se cacha dans le tronc, mais en s'approchant encore de l'arbre, le géant la découvrit. Gêné, estimant qu'il avait déjà trop vu de la déesse, celui-ci s'en alla, laissant Diziane seule à nouveau.

Un autre jour, alors que la déesse était en train de traire une chèvre, un démon l'observait. Celui-ci avait deux yeux l'avant et deux à l'arrière, et soudain il lui bondit dessus et la viola, profitant du fait qu'elle était recourbée et attentive à sa tâche. Diziane, en pleur, s'enfuit pour se noyer dans la rivière Prasun… Mais arrivé au milieu de la rivière, elle accoucha d'un bébé qui en sortant la tête vu devant lui se calmer puis se retirer les flots bouillonnant de la rivière. De sorte que l'enfant put sortir sans difficulté et par lui-même du fleuve. On lui donna le nom de Bagish.

Plus tard, Imra donnera naissance à Gish. L'entière surface de la Terre étant alors peuplée de démons, Imra cacha d'abord Gish. Puis, quand celui-ci grandit et devint puissant, il livra de nombreuses batailles contre les démons, qu'il éradiqua en assez grand nombre pour qu'il y ait enfin sur Terre assez de place pour que s'installent les hommes.

Un autre jour ce fut Krumai, la sœur de Diziane, qui se réfugia dans l’arbre pour fuir un démon, lequel urina sur le tronc, ce qui mouilla la déesse, qui quelque temps plus tard, donna ainsi naissance à Mon.

Une fois ces principaux dieux mis au monde, Imra donna encore naissance à sept sœurs, qu'il chargea de veiller sur les champs et leur agriculture. Puis il fit de Gish et Bagish ses assistants dans son œuvre créatrice et civilisatrice. Enfin, il créa le premier homme, le père de l'humanité : Adam.

Dès lors, Dieu ordonna à ce premier être humain de rendre un hommage à Gish et Bagisht, sous la forme d'un rituel sacrificiel. Adam amassa alors des pierres en pile pour former un autel et depuis, c'est dans le village d'Urtsun, érigé sur le lieu du premier rituel, que l'on célèbre ces deux sacrifices.

Imra donna ensuite une femme à Adam et les fit d'abord vivre au Cachemire. Adam et sa femme eurent là-bas 40 enfants, qui dormaient par paire.

Un matin, les paires se sont réveillées sans être capable de comprendre le langage des autres paires. Imra ordonna alors aux premiers hommes de partir coloniser la Terre. Cependant, ils étaient réticents à quitter les fertiles et vertes vallées du Cachemire et protestèrent devant Dieu. Ceux qui furent les ancêtres des Kailashas prirent la direction de l’ouest, et rejoignirent le pays de Tsyam, d'où ils se dirigèrent vers le nord pour entrer dans la vallée du Chitral.

C'est alors qu'Imra était en train de baratter du beurre à l'extrémité la plus méridionale de la vallée de Prasun. Trois femmes émergèrent de la mousse créée par le lait, puis s'en allèrent peupler les différentes contrées de la vallée. Imra créa pour elles l'eau et donna encore naissance à une quatrième femme, qui s'installa dans la vallée de Prasun. C'est elle qui accueillit les premiers Kailashas émigrés depuis Tsyam et le Cachemire.

 

 

 

LA MAISON DU SOLEIL

 

 

Ce mythe, nommé parfois « la ville dans le ciel », est peut-être le plus connu de la tradition kailasha. Il nous est parvenu grâce aux travaux de Morgenstierne, qui en 1929 recueillit ce mythe depuis la bouche d'un ancien prêtre de l'ancienne religion du Nuristan. Enfin, pour recomposer ce mythe, nous citerons une nouvelle foi les travaux de Robertson, Jettmar, N.J Allen, Buddruss et surtout Max Dashu (Goddesses of the Kalasha, disponible sur sourcememory.net).

Le thème de la disparition du soleil et de sa retenue comme prisonnier d'un monstre est commun au monde indo-européen (cf. Indra libérateur des vaches célestes). Celui des démons réfugiés dans une ville suspendue dans les airs rappellera quant à lui le mythe shivaïte de Sripura, la triple ville volante, que Shiva détruira avec une unique flèche chargée de toute l’énergie de l'Univers.

 

*

 

Il n'y avait ni soleil, ni lune. Il faisait très sombre. Un démon avait capturé le Soleil et la Lune et les détenait prisonnier dans sa maison. Le dieu Mandi se changea alors en garçon, puis se présenta devant la mère du démon et entra à son service. Mais Mandi était incapable d'ouvrir certaines portes. Il essaya, il appuya sur toutes les portes, pour enfin réussir à en ouvrir une. À l'intérieur, il aperçut une cascade, le soleil, la lune et un cheval. Il mit alors le soleil sur son épaule droite, la lune sur son épaule gauche, puis il monta sur le cheval pour s'en revenir chez lui. C'est alors que le monde obscur devint clair.

Le démon se mit à sa poursuite, mais Mandi lui coupa les sept têtes, puis cacha son cadavre dans la forêt. Imra lui demanda ensuite de partager le Soleil et la Lune avec le reste du monde. Alors Mandi mena les astres au sommet du ciel et leur ordonna de tourner en cycle. Ensuite, Imra créa les hommes, puis donna aux hommes le bétail, leur enseigna la vérité, puis monta au ciel pour y disparaître.

Plus que la libération du soleil, les dieux voulaient le contrôle du palais solaire lui-même, car y demeurait, pensaient-ils, un abominable démon, dont la mort aurait sauvé l'Univers.

Alors qu'il remontait la vallée, Mandi rassembla autour de lui les dieux, ainsi que la déesse Disni. À mi-chemin, ils s'assirent et discutèrent de la manière d'attaquer le palais solaire, puis ils reprirent la route. Au sommet d'une montagne, au plus près du ciel, ils trouvèrent une maison dans laquelle vivait une vieille femme. C'est elle qui instruisit Mandi sur la manière de rendre visible la corde qui suspendait le palais du soleil entre le ciel et la Terre.

La vielle lui confia aussi que la maison du soleil était habitée par de puissants démons ; sept frères, nommés les dizanos. Ceux-là étaient riches, car ils disposaient du soleil et de la lune, mais aussi d'or, d'argent, d'eau et de nombreux champs bien irrigués et cultivés.

Cependant, lorsque Mandi revint vers les dieux, il ne put leur raconter ce que la vielle lui avait dit, car il avait mystérieusement tout oublié. Trois fois la même situation se passa : trois fois il se rendit chez la vielle et trois fois il en revint confus. Un autre dieu dû s'y rendre avec lui et comme il fut témoin des mêmes paroles mais ne les oublia pas, il put enfin confier à l'assemblée des dieux ce qu'ils devaient faire pour éradiquer le démon qui occupait la maison du soleil.

La première tentative des dieux pour faire tomber cette demeure fut un échec, car bien qu’ils lui aient lancé de très nombreuses flèches, celles-ci ratèrent leur cible car le palais des démons avait des murs en fer, retenus à la voûte céleste par des cordes invisibles.

Les dieux demandèrent alors à la déesse Disni de semer des graines qui germeraient et se récolteraient très rapidement. Puis ils battirent ces plantes pour en séparer l'ivraie, de sorte qu'il émanait d'elles une poussière blanche. Laquelle s'amoncela en nuage, puis se déposait sur les fils qui retenaient le palais du démon.

Imra lui-même confectionna des flèches à doubles tranchants, capables de transpercer le cuivre, l'argent, l'or et le fer. Puis les arcs lâchèrent leurs flèches et le palais de fer devint un palais de farine, et s'effondra en quelques instants.

Pourtant, même tombé au sol et bien que les dieux se soient jetés contre elles avec force, ses portes ne s'ouvraient toujours pas. C'est alors que Disni proposa à Mandi de regarder ses douces et blanches cuisses… Ce qui ne manqua pas d'exciter le dieu qui d'un bon défonça la porte et de sa dague, massacrera les sept démons qui s'y étaient réfugiés.


 

 

 

 

MUNJEM MALEK

 

 

Ce mythe, inclus dans The Arts and Culture of Parun, Kafiristan's « Sacred Valley », de Max Klimburg, correspond au récit narré par Ghulam Nabi à Pronz en 1972.

Munjem Malek propose une étymologie inspirée de l’arabe et qui signifie « le maître (malik) de la terre du milieu », c’est-à-dire de la dimension de l'existence qui se situe entre le divin supérieur et les mondes infernaux ou chaotiques du dessous. Munjem Malik est donc le roi de la Terre, un des mythes les plus universels et qui est très bien développé dans l'excellent essai de René Guénon, Le Roi du Monde.

Le mythe d'un enfant destiné à devenir roi mais qui l'on dépose dans un panier flottant au gré des flots d'un cours d'eau est lui aussi un mythe des plus communs. Pour les religions abrahamiques il s'agit du mythe de Moise, pour les hindous du mythe de Kana ou encore de celui de Krishna porté dans un panier d'osier au-dessus des flots de la Yamuna par son père Vasudeva. Loin de n'être que mythologique, cette pratique, qui consiste à délaisser dans la forêt ou de noyer un nouveau-né dans l'eau, est tout à fait historique. Elle permettait en effet de réguler les naissances et de favoriser la venue au monde de garçons. En cas d'héritage, les filles ne pouvaient prétendre aux propriétés du père, car seuls les garçons pouvaient hériter. Une famille sans garçons ou avec trop de filles avait donc pour conséquence de voir le capital familial dispersé à la mort du chef de famille. Par ailleurs, une fille devait être mariée avec une dot, plus ou moins importante en fonction des espérances du père pour sa fille. Ainsi, une naissance féminine voulait dire des dépenses, la naissance d'un fils des revenus.

La peine du nez coupé est elle aussi des plus communes, on la retrouve dans le code du roi babylonien Hammourabi (1500 av. J.-C.), à propos des châtiments infligés aux femmes qui portent des accusations sans preuves. On retrouve aussi ce châtiment dans l'épopée du Ramayana, lorsque Lakshman coupe le nez d'une sorcière séduite par Rama et jalouse de Sita. Il s'agit donc d'une peine généralement appliquée aux femmes adultères et aux esclaves rebelles.

La coutume qui consiste à boire le lait maternel une fois l'enfance passée, est plus originale. On trouve de nombreuses mentions de cette pratique dans le monde arabe.

 

*

 

Celui qui allait devenir Munjem Malik, « le maître de la Terre », était le fils d'un géant, détenteur avant lui du titre de Munjem Malik, et d'une mère humaine qui vivait à Kushteki (un minuscule village situé de nos jours dans le Nuristan, plus exactement dans la petite mais non moins sacrée vallée de Prasun).

Alors qu'il venait juste de naître, lui et sa sœur jumelle furent abandonnés dans un panier déposé sur les flots de la rivière Prasun. À l'approche du village de Pashki, un couple sans enfant sauva les deux bébés. Il s'agissait en vérité de Yama et d'une sorcière. Au même moment, le géant coupa le nez de la mère des deux enfants, à cause de fausses accusations portées par ses deux précédentes épouses.

Les jumeaux grandirent et leur belle-mère devint suspicieuse les concernant. Ainsi, elle voulut se séparer du garçon et pour cela, l'envoya, sous un prétexte quelconque, rendre visite à sa mère, une autre sorcière qui vivait tout en bas dans la vallée. Ensuite, elle prévint sa mère de l'arrivée du garçon et lui demanda de le tuer.

Cependant, en chemin, le jeune homme rencontra un esprit qui le mit en garde contre ce qu'il risquait en se rendant chez la vieille femme. Après avoir surmonté plusieurs dangereux obstacles, le garçon réussit à duper la vielle sorcière et à lui couper le nez (un nez qui, étonnement, s'avéra être celui de sa véritable mère). Enfin, alors que la méchante sorcière cherchait à le retenir dans sa fuite, il la tua en ayant recours à la magie.

De retour à Kushteki, le jeune homme rencontra sa mère biologique, laquelle se cachait le visage pour dissimuler l'amputation de son nez. Après avoir bu de son lait, le jeune garçon devint miraculeusement puissant. Il donna ensuite à sa mère le nez qu'il avait coupé à la sorcière, puis il affronta le géant qui l'avait mutilée. Sortant gagnant du combat qu'il mena contre son père, il brûla vivant le géant, puis il disposa son corps au long de la vallée de Prasun, de sorte que ses pieds gisaient dans le village de Pashki.

Ensuite, sur le nombril du cadavre de son père le géant, le jeune héros construisit une maison pour son clan, celui des Psgailyé. Quant aux deux épouses calomnieuses, elles furent enchaînées auprès du postérieur de leur mari et furent condamnées à manger ses excréments.

C'est alors que le jeune homme devint Munjem Malik à son tour, c’est-à-dire « Roi de la Terre du Milieu », c’est-à-dire roi de tout ce qui est situé entre le ciel et l'enfer.

 

 

 

LE RENARD, LE MARKHOR ET LE CORBEAU

Fable

 

 

Fable racontée en décembre 1996 par Sher John, conteur de grande renommée de la communauté kailasha et résidant du village de Kraka, dans la région du Chitral. Traduis et transcrit en anglais par Nabaig, Taj Khan et Jan Heegard Petersen, pour Kalasha texts – With introductory grammar, de J Heegard Petersen.

Depuis le Pancha-Tantra du brahmane cachemiri Vishnou Sharma, plus connu sous son nom arabisé de Pilpay, nous savons que l'Himalaya est une terre de fable animalière et séculière. Bien des fables de Pilpay connurent en effet un tel succès qu'elles inspirèrent autant Ésope (v. 600 av. J.-C.) que les fabliaux arabes et bien sûr La Fontaine (1621 - 1695), qui lui dédia un volume de ses fables.

Le chilom mentionné dans ce récit est une pipe en pierre, traditionnellement utilisé pour fumer de la poudre de cannabis séchée, le plus souvent dans un cadre mystique, mais qui peut aussi être récréatif. Quant au markhor, sorte de très grand et très velu bouquetin, il vit dans l'ouest de l'Himalaya à une altitude comprise entre 800 et 4 000 mètres. Comme l'hanglu et plusieurs autres espèces, il a complètement disparu de la partie pakistanaise du Cachemire où il était autrefois très présent. Ses mouvements sont rendus impossibles par l'infranchissable barrière frontalière érigée en 2003 et censée empêcher l'infiltration de groupes armés séparatistes.

 

*

 

Un renard, un markhor et un corbeau étaient amis. Ils vivaient tous ensemble au sommet d'une montagne et dormaient chaque soir dans une grotte.

Le markhor étant très gras, le renard se disait : « s'il est tué et qu'on me donne ses viscères, je les mangerai de bon cœur. » Car, c’était un renard très envieux.

Un jour, le renard se rendit auprès d'un paysan et lui dit : « prend garde, le markhor va entrer dans ton champ et en dévorer les céréales. Tue-le donc, mais garde ses intestins pour moi, car je m'en ferai un repas. » Suivant les conseils du renard, le paysan installa un piège, dans lequel tomba le markhor à la nuit tombée, alors qu'il faisait sa promenade du soir à travers le champ.

Au moment même ou le bouquetin se voyait pris au piège, le renard et le corbeau s'en allaient ensemble passer la nuit dans leur grotte montagneuse. Au moment où ils allaient s'endormir, le corbeau fit remarquer à son compère le renard : « dis donc, notre ami le markhor n'est toujours pas rentré, allons donc le chercher ! » Mais le renard lui répondit : « il se fait tard, trop tard, laissons les choses tel quels pour ce soir. »

Le lendemain matin, le corbeau s'écria : « notre cher ami n'est toujours pas rentré ! » Corbeau et renard cherchèrent le markhor, et ce fut l'oiseau qui le trouva, la patte coincée dans un piège. Le voyant ainsi dans une situation si périlleuse, le corbeau s'adressa désemparé au renard : « Je n'ai pas de dents, je ne peux donc pas ronger le piège qui retient notre ami, mais toi, grâce à tes crocs tu le pourras ! Allons donc, camarade, sauver notre cher ami ! »

Cependant, le renard lui répondit : « Non, mes dents me font mal, je ne peux les utiliser ! » et il déploya toute sa malice pour éviter de porter secours au bouquetin, s'enfuyant même du champ où le markhor était pris au piège. Le corbeau dit alors à l'animal blessé : « ne dis rien, préserve ton souffle et d'ici que le paysan vienne te délivrer, j'aurais trouvé une solution pour te sauver. À ce moment-là, il faudra que tu sois prêt à t'enfuir. »

Plus tard dans la journée, le propriétaire du champ vint constater que son piège avait fonctionné. L'air étant sec, le soleil brillant, le paysan décida de fumer un chilom avant de délivrer l'animal, puis de l'emporter sur son dos jusqu'au village pour le dépecer et donner au renard ses intestins. Après en avoir fumé quelques bouffées, il posa sa pipe en terre sur un muret de cailloux, puis s'agenouilla pour ouvrir le piège et libérer la jambe du markhor, qui jusqu'à présent faisait le mort.

C'est alors que le corbeau plongea vers la pipe et de son bec la renversa au sol. Voyant que la poudre de chanvre et les cendres se dispersaient, le paysan lâcha sa prise pour venir chasser l'oiseau et récupérer ce qu'il restait d'herbe à fumer. Mais alors qu'il s'en retournait vers le piège, il put constater amèrement que le markhor s’était enfui et que malgré sa patte blessée, il ne pourrait le rattraper. Le paysan saisit alors sa hache, qu'il lança le plus fort et le plus loin possible pour en frapper le markhor… Mais elle finit sa course dans le dos du renard.

Le corbeau, qui depuis le ciel voyait tout, s'approcha du renard à l'agonie et lui dit : « toi, qui as fait du mal au markhor, Dieu t'a puni. Mais à nous, Dieu ne nous infligera pas ta peine. » Et une fois ces paroles prononcées, l'oiseau et le bouquetin s'en allèrent rejoindre le sommet de la montagne et leur grotte habituelle.

 

 

 

 

LE VIEILLARD AMOUREUX

 

 

Conte narré en mai 2005 par Sayed, spécialiste des traditions, de la culture et de la religion kailasha, résidant du village de Kraka (commune de Mumuret, Chitral). Récit transcrit par Nabaig et Jan Heegard Petersen, chercheur en linguistique et études nordiques à l'université de Copenhague. Traduit en anglais par Sikander Ghulam Khan, Taj Khan et Jan Heegard Petersen pour Kalasha texts – With introductory grammar, de Jan Heegard Petersen.

 

*

 

Il était une fois, durant la saison des pluies, un vieil homme qui était tombé amoureux d'une femme.

Alors que le printemps s'installait et que les bourgeons des abricotiers apparaissaient, il y eut sept jours et sept nuits de pluies intenses. Les femmes se préparèrent pour le festival de Yasi, qui les mènerait d'un bout à l'autre de la vallée. Elles partaient de Kraka pour rejoindre Kanderisar, afin de grossir les rangs d'autres femmes déjà en chemin vers les villages de Batrik, Brun et Anish, pour enfin redescendre la vallée. Le vieil homme était tombé amoureux d’une des filles qui avaient quitté le village.

C'est alors qu'il pensait : « où dormira-t-elle ? Où ira-t-elle donc durant ce voyage ? » Cependant, le lendemain matin, alors qu'il se retournait dans son lit, il put constater que sa femme n'était pas rentrée, pas plus que les autres compagnes des villageois. De toutes les femmes parties faire le rituel de la randonnée du festival de Yasi, aucun n’était rentrée !

Les villageois se mirent en quête de les retrouver et se rendirent en bas de la vallée, à Kanderisar, mais ils ne les y virent pas. Durant quatre jours, ils ne cessèrent leur recherche, en vain. Ils allèrent à Batrik, à Brun, à Anish, jusqu'à Darazguru, mais leurs femmes ne se trouvaient nulle part.

C'est alors que le vieil homme se dit : « il se pourrait bien qu'elles aient pris le chemin qui descend vers la vallée, alors que je m'avance sur le chemin qui monte vers les sommets. » Le grand-père retourna donc sur ses pas pour retrouver le village de Kraka. Là, il compta les femmes du village et constata qu'il en manquait sept. Parmi les femmes absentes figuraient Acuyak-Awa, la plus âgée, Nilikasi, Nilibai, Sonbai, Dukbibi et Kacenduk. C'est alors que le vieil homme comprit que l'une d'elles était sa femme !

Il reprit sa route et voyagea longtemps, très longtemps. Enfin il parvint au village de Senjila. De là, il continua son chemin vers Ayun, puis Biriunisar… Comment un si vieil homme put faire sans encombre tant de voyages, nous n'en savons rien, mais il se pourrait bien que ces trajets aient été effectués en volant ou bien d'une plus étrange manière encore. Quoi qu'il en soit, l'ancêtre parvint jusqu'à la contrée légendaire de Tsyam, dont sont originaires les Kailashas. Dans ce pays merveilleux, il put constater que les champs étaient garnis de blé, alors qu'au même moment, le pays Kailasha connaissait de très mauvaises récoltes.

Alors qu'il passait au milieu de ces champs, il vit une femme arroser les blés. N'osant s’approcher d'elle, ni entrer dans le village, il eut l'idée de couper l'arrivée d'eau du canal d'irrigation, puis de se cacher dans les fourrés. Comme l'eau n'abreuvait plus son champ, la paysanne cria au village, situé quelques centaines de mètres plus loin, d'envoyer quelqu'un pour vérifier les canaux. « Oh ! Acuyak-Awa, va-t’en donc voir ce qui bloque l'arrivée d'eau ! » cria-t-elle.

Reconnaissant le prénom, le vieil homme comprit que c'était la femme dont il était amoureux qui était à présent dans ce champ.

Acuyak-Awa s'en vint, ouvrit à nouveau le robinet des canaux, puis retourna au village. Une demi-heure plus tard, le vieux ferma à nouveau l'arrivée d'eau. Excédée, celle qui arrosait le champ alla ouvrir elle-même le flot des canalisations. Le vieil homme apparut alors devant elle en sortant des buissons : « Hé ! Lui dit-il, où vas-tu, qui es-tu donc et comment es-tu arrivée ici ? »

Alerté par le bruit, Acuyak-Awa, la plus âgée des femmes, accourut et à l'encontre du vieil homme, s'écria : « qui es-tu ? Comment es-tu parvenu jusqu'à nous ?

- De la même façon que vous ! Si vous y êtes parvenues, alors moi aussi ! » Lui répondit le vieil homme qui s'approchait de la femme qu'il aimait pour lui dire : « viens, viens près de moi, j'ai eu tant de mal à te retrouver ! ».

Cependant, celle-ci était froide et distante, et elle lui répondit sèchement : « non, je n'ai pas le temps, pas maintenant. D'ailleurs, je suis devenue onjeshta, c’est-à-dire que si nous pouvons parler, nous ne pourrons plus avoir aucun contact. »

Ces paroles firent beaucoup de mal à celui qui s'était donné tant de mal pour retrouver celle qu'il aimait. « Mais enfin, que sont ces mots ? » s'emporta-t-il en s'approchant d'elle pour la saisir. « Non, non, ne m'approche pas ! » hurla-t-elle en se débattant.

Le vieil homme ne comprenait vraiment pas une telle attitude et pourquoi sa femme avait tant changé. Elle était tout à fait en colère, et lui hurlait dessus de plus belle : « Tu insistes pour me toucher malgré mon refus ! Ne me touche pas, te dis-je, et n'essaie même pas de t'approcher ! Seul ton auriculaire peut toucher ma robe, mais rien d'autre ! »

Mais alors que le vieil homme approchait son petit doigt pour s'en enrouler de sa robe, celui-ci devint aussitôt aussi rabougri qu'une vieille branche. « Vois-tu, dit-elle, voici ce qui t'attend si tu me touches. Je suis devenue onjeshta, c’est-à-dire que je suis purifiée. Si jadis tu as pu me toucher, à présent tu dois t'éloigner de moi. »

Abasourdi, se grattant la tête de dépit, le vieil homme s'apprêtait à s'en retourner quand la femme lui dit : « reste un peu, juste cinq minutes. » Puis elle s'enfonça dans les champs, coupa les blés et fit des fagots : « tiens, voici pour toi, lui dit-elle simplement. Emporte ces épis avec toi et plante leurs graines. »

Le vieux s'en revint ensuite dans la vallée des Kailashas, en volant jusqu'à Dubaj, puis en finissant le chemin à pied jusqu'à Kraka, où il s'empressa de planter les graines. Bientôt, il fut connu dans toute la vallée des Kailashas qu'il se cultivait à présent un blé sans cheveux, car le vieux en distribua vite quelques graines à celui-ci, une poignée de graines à cette famille-là, etc.

Ce vieil homme est donc resté dans les mémoires, car c'est grâce à lui que les Kailashas mangent à présent un bon blé nourrissant.

UN ROI SANS FILS

Épopée

 

 

La Perse est un des plus évidents berceaux du roman chevaleresque. Des études universitaires ont d'ailleurs montré que les épopées européennes, que l'on croit celtiques, sont empruntées au folklore sassanide. Par exemple, la célèbre histoire de Tristan et Iseult, est une adaptation du roman Wiz et Ramin. De même, de nombreux chevaliers de la Table ronde semblent tout droit sortis du terreau culturel perse, comme en témoignent Perceval et ses similitudes avec le roi Khosrow, ou le Graal qui évoque la coupe magique de Djamchid.

C'est donc sans surprise que nous retrouvons des coutumes du fin amor provençal et de l'amour courtois dans des contes kailashas originaires de l'Himalaya. Longtemps les Kailashas subirent l’influence perse, et cela se ressent dans leur littérature orale épique. Parmi de très nombreux exemples, nous pourrions mentionner l'épée qui saigne, ou encore l'épée posée au milieu du lit afin de ne pas rompre une promesse de chasteté : autant de clichés typiques de ce type de littérature.

Le récit qui va suivre a été raconté en 1997, par Babi, conteur de Kraka (Chitral), puis transcrit et traduit en anglais par Nabaig, Taj Khan et Jan Heegard Petersen, pour Kalasha texts – With introductory grammar, de Jan Heegard Petersen.

 

 

La maison du vieil anthropophage

 

Il était une fois un roi qui n'avait pas encore eu la chance d'avoir un fils. Cette triste situation lui donnait bien du souci, de sorte qu'il vieillissait plus tôt que prévu. Par ailleurs, ce roi n'avait qu'un cheval et ce cheval n'avait pas eu non plus de portée.

Un jour, vint à lui un magicien, auquel le roi s'adressa en ces termes : « je vieillis et malheureusement je n'ai donné naissance à aucun enfant… » C'est alors que le magicien prit deux pommes pour les donner au roi en lui disant : « que toi et ta femme mange chacun une moitié de la première pomme, et donnez l'autre à votre cheval, ainsi il obtiendra une progéniture. Quant à ta femme, elle donnera naissance à deux fils. Une fois ces deux fils nés, le premier à avoir vu le jour me reviendra, quant au plus petit, vous le garderez pour vous. » Ayant dit ces mots, le magicien disparut.

Le roi rentra chez lui et y demeura neuf mois complets sans sortir, suite à quoi sa femme accoucha des deux enfants. Ensuite, afin de les dérober aux regards du monde, le roi et la reine les enfermèrent dans une pièce solidement verrouillée. Longtemps ces deux enfants restèrent ainsi reclus, grandissant ainsi jusqu'à ce qu'ils atteignent leur puberté, tandis que leurs parents veillaient à ce qu'ils reçoivent une bonne éducation.

C'est alors que le fourbe magicien vint réclamer son dû au roi : « Apporte-moi sans tarder mon fils, dit-il au roi, car c'est aujourd'hui que je l’emmène ! »

Sans un mot, la tête baissée, le cœur lourd de tristesse, le roi s'effaça devant lui pour s'en aller chercher son fils dans ses appartements. Cependant, au lieu de lui présenter le premier des fils, il remit le plus jeune entre les mains du magicien. Sans douter un instant de la fourberie, le magicien déclara tout net : « Celui-ci n'est pas mon fils ! Mon fils est plus costaud ! Et bien plus beau ! Fais-le donc venir au plus vite ! »

Ces cruelles paroles prononcées, le roi s’effaça à nouveau en baissant la tête pour apparaître à nouveau avec à ses côtés le même fils, mais qu'il essaya de faire passer cette foi pour son frère jumeau. « Cesse donc de te moquer de moi et apporte-moi sans plus tarder mon véritable fils ! Tonnait le terrible magicien. Il est tant que je reparte et que l'emporte avec moi. » N'ayant plus d’échappatoire, le roi s'en fut parler avec le fils concerné, qui fit preuve d'une grande sagesse et il se prépara à suivre l'étranger, n'emportant avec lui qu'un cheval et une épée. Avant de partir, il eut ces quelques paroles pour son frère : « si tu vois du sang apparaître sur la lame de ton épée, alors viens me porter secours. » Ceci dit, le magicien et l’aîné des princes dirent adieu à la petite famille royale et prirent la route qui menait vers le lointain.

Le magicien mena son protégé jusqu'à sa demeure, bâtie non loin d'une source de miel, puis il lui dit : « mon fils, c'est ici que tu vas vivre, alors nourrit toi de miel. Quant à moi, je dois m'absenter quelques instants pour aller aux toilettes… Voici donc les clés de ta nouvelle demeure. Elles ouvrent les sept pièces, et je t'autorise à toutes les ouvrir, sauf une. C'est la seule règle à suivre. » Ayant dit ces mots, le magicien s'éloigna pour s'enfoncer dans un bosquet.

S'aventurant dans la maison, le jeune homme ouvrit une première porte : il y avait dedans une très vieille et très faible femme. « D'où viens-tu ? Lui demanda-t-elle.

- Le vieillard, mon père, m'a ramené avec lui, répond-il.

- Va-t’en, ton père le magicien va bientôt revenir et il ne doit pas te surprendre ainsi. Demain, ton père devra une nouvelle fois s'absenter, cette foi pour une durée de cinq jours. Alors, tu viendras me voir et je te dirai un truc. »

Cette étrange discussion prit fin abruptement et c'est dans sa propre chambre que le jeune homme se retira pour recevoir le magicien, déjà de retour. Voyant son fils installé dans ses quartiers, il lui dit : « à présent, fils, es-tu grand et fort ?

- Sans aucun doute, lui répondit son fils, car à présent je n’évacue plus que du miel ! »

À l'écoute de ces paroles, le magicien fut grandement satisfait et il ajouta : « je dois encore m'absenter, car je viens de comprendre que si je ne pars pas dès à présent, je serai en retard. Mais rassure-toi, je rentrerai sans tarder. »

Dès lors, le jeune homme se précipita dans la chambre de la vieille dame. « Tu ferais bien d'ouvrir cette pièce », lui dit-elle en désignant une porte dans le couloir.

- Je ne l'ai jamais encore ouverte, répondit le jeune homme. Qu'y a-t-il à l'intérieur, et pourquoi devrais-je m'y intéresser ?

- Ce que tu ne sais pas, lui confia alors la vieille, c'est que le vieillard qui t'a amené ici ramène avec lui bien d'autres enfants innocents, et qu'après les avoir engraissés, il finit toujours par les manger. C'est dans cette pièce qu'après avoir tué ses victimes et dévoré leur chair, il entrepose comme trophée leur tête. Or, cette pièce est tellement remplie de crânes qu'elle ne pourra plus en accueillir de nouveau après le tien. Quant à moi, le magicien m'a un jour capturée puis menée ici de force, mais comme j'ai toujours refusé de manger de la chair humaine, j'ai dépéri et me voilà vieille et faible. Ainsi, comme je suis, il ne m'a pas mangée, mais m'a cachée dans ce rebut où je me tiens prostrée. D'ailleurs, si je survis, ce n'est qu'en mangeant des oiseaux, quand ceux-ci sont assez inconscients pour s'approcher trop près de moi. Écoute-moi bien : quand ton père va revenir, il mettra au centre de la maison une grande marmite à sept poignées, puis il allumera un feu en dessous, puis la remplira d'eau qui bientôt bouillonnera. Alors, il te dira : « danse, mon fils, danse donc pour ton père. » Alors tu lui répondras : « ô mon père, comment le ferais-je si je n'ai jamais appris à danser ? Je suis apparu au monde il y a si peu… Mon père m'a enfermé dans une chambre toute mon enfance, de sorte que je ne connaisse personne ni ne sache rien. Mais je t'en prie, père, montre-moi comment l'on danse et ainsi j'apprendrai de toi. » Alors, sans aucun doute, tu verras le vieillard se mettre à danser devant toi… Laisse-le donc se démener, puis une fois ses gesticulations terminées, c'est toi qui le pousseras dans la marmite d'eau bouillante. Tu verras comment il se mettra à geindre ! « Non, non, épargne-moi, je ne te mangerai pas » criera-t-il ! Mais tu ne l'en sortiras pas, et au contraire tu le laisseras mourir. Ensuite, tu écorcheras son cadavre, tu broieras ses os et tu apporteras cette poudre dans la pièce dont je t'ai parlé, là où sont entreposés les crânes et tu y jetteras les cendres, afin que les enfants ressuscitent. »

Quelques jours plus tard, revint le magicien. « Comment te portes-tu, demanda-t-il à son fils, as-tu grandi ? T'es-tu engraissé ? »

- Oui père, j'ai grossi et pris du muscle ! Répondit-il. »

Puis, comme la vieille femme l'avait prédit, le vieillard installa sa marmite au milieu de la pièce et y mit le feu après l’avoir remplie. « J'ai dans l'idée de faire une compote, dit-il au jeune homme, alors j'ai mis des fruits dans la marmite mais la mixture devra bouillir de longues heures. Ainsi, danse donc, cher enfant, afin que le temps nous paraisse moins long. »

La réponse que lui adressa le jeune homme fut alors tout à fait inspirée par les conseils de la vieille dame, de sorte qu'après avoir confessé son ignorance de la pratique de la danse, il demanda au vieillard de lui donner une leçon afin qu'il puisse s'en inspirer. « D'abord vous dansez, je vous regarde, et ensuite je danserai pour vous, promis ! » dit-il alors au magicien.

Ensuite, tout se passa comme l'avait préconisé la vieille : le magicien dansa, puis s’essouffla, fut poussé dans la marmite, s'y ébouillanta et y mourut très rapidement. Ceci fait, son cadavre baigna des heures dans le liquide en ébullition, de sorte que ses graisses se sont dissoutes et que ses os finirent par se séparer de leur chair. Le jeune homme collecta alors les os, les réduisit en poudre, les dispersa et les enfants revinrent à la vie.

Ils étaient près de 80 à se dresser devant celui qui les avait libérés : « que pouvons-nous faire pour toi ? » lui demandèrent-ils. « Je n'ai rien fait, leur dit-il alors, ce qui vous est arrivé l'est par la grâce de Dieu. » Alors les enfants regagnèrent leur famille et leur domicile.

Quant à la vielle prisonnière, elle rajeunit en quelques instants, redevenant jeune et belle, puis, voyant que notre jeune héros s’apprêtait lui aussi à s'en retourner, elle s'écria : « où vas-tu ? Épouse-moi ! Si tu vis à mes côtés, tu auras de la place, n'y a-t-il pas sept chambres dans cette maison ? »

« Soit, je reste » dit le jeune homme…

 

 

Les faucons, le monstre marin et le lion

 

Mais je dois pour l'heure m'absenter car je dois quelque peu voyager, » ajouta-t-il, avant de s'en aller sur le dos de son cheval.

Sur son chemin, alors qu'il longeait des falaises qui s'enfonçaient dans un vaste océan, il aperçut le nid d'un faucon, dont la femelle donnait chaque année naissance à une portée, mais une fois que les oisillons étaient en âge de voler, un monstre marin les dévorait dès qu'ils sortaient du nid. « Chaque année, notre mère nous donne naissance, mais à chaque fois le monstre finit par tous nous massacrer » lui confièrent les oisillons désespérés.

« Ne vous en faites pas, je m'en vais l’abattre ! » leur assura notre jeune héros, qui sans attendre, vit apparaître devant lui l'ignoble créature, qui n'était autre qu'un gigantesque dragon. Le monstre volait à toute vitesse en direction du nid, la gueule grande ouverte prête à engloutir toute la portée d’un seul coup de mâchoire. Cependant, il en fut bien sûr empêché par l'épée de notre jeune héros, qui sans hésiter se plaça en travers de son chemin et découpa la bête en deux morceaux qui tombèrent inertes au sol, libérant ainsi les oisillons de sa menace.

Tandis que la maman des faucons revenait le bec chargé de nourriture, elle aperçut notre jeune héros et se dit « voilà donc un homme près de mon nid, je m'en vais le dévorer ! » Et elle fonça sur lui du plus profond du ciel et l'aurait transpercé de son bec si ses bébés n'étaient intervenus en criant : « maman ! Ne fais pas ça ! C'est grâce à lui si tu n'as plus à craindre les attaques du monstre marin qui depuis tant d'années dévorait tes enfants ! » Entendant cela, le faucon fut au comble de la joie et proposa au jeune homme de lui rendre un service en échange de son acte héroïque. « Je n'ai pas besoin que tu me rendes un service, lui dit-il, car je ne suis que de passage et je ne me connais comme motivation que le goût du voyage. D'ailleurs, il est temps que je reparte ! »

« Dans ce cas, lui répondit le faucon, un de mes fils va te suivre, et il te sera entièrement dévoué et fera tout ce que tu lui demandes. » Puis le jeune homme reprit la route, à cheval et accompagné de son nouvel ami le petit faucon.

En chemin, ils croisèrent un lion qui s'était fait prendre la patte sous un arbre tombé sur lui. Immobilisés et incapable de se sortir de ce mauvais tour, ses deux lionceaux lui apportaient la nourriture qu'ils allaient chasser pour lui dans la forêt environnante. Voyant passer notre jeune ami, le lion s'adressa à lui plein d'espoir : « hé ! Jeune homme ! Je t'en supplie libère-moi, et en échange je ferais tout ce que tu veux. »

Le garçon, qui n'était plus innocent ni naïf, lui répondit : « Si je te libère, tu me mangeras ! »

« Non, je t'assure que je ne te mangerai pas ! » tenta de le rassurer le lion. Mais pour s'en assurer, il alla chercher dans la forêt un bout de bois qu'il jeta dans la gueule du lion en lui disant : « c'est d'accord, je vais te libérer, mais en te bougeant la patte je vais te faire très mal, alors mords dans ce bâton au lieu de me mordre moi, car je sais que tu es un lion et que tu n'as pas l'habitude de vivre en prisonnier. »

Ces paroles prononcées, il s'empara d'une autre branche et fit levier avec pour séparer l'arbre du membre blessé, et ainsi libérer le lion. Celui-ci, comme prévu, eu si mal durant l'opération, qu'il mordit le bois qu'il avait dans la gueule jusqu'à le broyer complètement. C'est à ce moment précis que ses deux lionceaux revenaient de leur chasse et virent le petit humain s'activer ainsi sur leur père hurlant de douleur. Sans attendre, ils se précipitèrent sur le garçon pour le massacrer, mais leur père les en empêcha en leur révélant que celui qu'ils allaient déchirer de leurs griffes n'était autre que son sauveur. Alors, tout le monde fut content et calmé, et pour le remercier, le lion lui confia un de ses fils, qui aussitôt se mit à son service. « Il fera tout ce que tu lui demanderas » assura le lion, tandis que le garçon, son cheval, le faucon et le lionceau s'enfonçaient dans la forêt, à la recherche de nouvelles aventures.

Le petit groupe traversa des contrées sauvages, il gravit les sommets des montagnes et monta si haut que les villages en bas dans les vallées ne ressemblaient plus qu'à des petites fourmis. Là-haut, le garçon installa son hamac, s'allongea dedans et se laissa ballotter par le vent, son cheval à ses côtés, ainsi que son faucon et son lionceau.

Quelque temps, l'aîné du petit roi sans descendance, lui qui avait parcouru tant de pays et vécu tant d'aventures, demeura là, se promenant de jour dans les alpages et retournant dormir la nuit dans son hamac.

 

 

L'homme à la vilaine pelure

 

Or, le jour que choisit ce jeune homme pour redescendre et continuer son chemin, fut aussi le jour choisi par un roi de la vallée pour marier ses trois filles. Celui-ci leur avait dit : « voici trois fleurs, une pour chacune d'entre vous. L'homme que vous toucherez avec cette fleur deviendra votre mari ! » Puis il avait organisé un festival et convié à un festin tous les célibataires du pays pour leur annoncer ce qu'il avait déjà dit à ses filles.

La plus jeune d'entre elles avait aperçu les jours précédant le jeune homme qui dormait au sommet de la montagne dans un hamac. Elle l'avait vu se rendre au marché du village et remonter tout aussi vite vers les hauteurs. Elle avait aussi remarqué qu'avant d'entrer en ville, l'étrange jeune homme prenait soin de se cacher sous une peau de bête malade, de sorte qu'on ne puisse le reconnaître. Son ravitaillement effectué au bazar de la ville, celui-ci cachait sa triste pelure puis remontait dans la montagne sans tarder.

Sans hésiter, la plus jeune des princesses se dirigea vers cet homme recouvert d'une vilaine peau de bêtes et dit d'un ton irrévocable : « voici mon mari ! »

Le roi entra dès lors dans une colère folle : « tu viens de toucher avec ta fleur un homme qui a la peau malade ! Tu m'as déshonoré ! Moi qui suis un homme si respectable ! Tu es la plus belle de mes filles, et tu as pourtant choisi un bien mauvais mari ! »

Ceci dit, il fit mener sa plus jeune fille et le mystérieux étranger dans une grange à bestiaux, tandis qu'il logea ses deux autres filles et ses deux autres gendres dans l'aile du palais réservé aux invités.

La nuit venue, le roi donna ses instructions à ses plus fidèles serviteurs : « Allez les espionner, et rapportez-moi ce qu'ils se diront. » Ce que tous firent promptement, pour s'en revenir à la fin de la nuit tout raconter à leur maître. « Ils ne se sont rien dit d'intéressant du tout », dit celui qui avait écouté la plus âgée des filles et son nouveau mari. « Il en va de même pour moi », dit celui qui avait espionné la cadette.

Cependant, celui qui avait été en charge d’espionner l'étable avait entendu quelque chose d'intrigant… C'était l'homme à la peau malade qui avait parlé, et il avait dit : « si demain ton père nous envoie à la chasse, alors nous en profiterons pour nous échapper ! »

« Pourquoi ne les enverrais-je donc pas chasser ? » se demanda le roi, dont l'idée de se débarrasser de ce gendre dont il avait honte ne lui déplaisait pas. « Oui, se disait-il, demain je vais donc l'envoyer chasser, ce gendre qui me semble avoir la langue trop pendue. »

Le lendemain, comme prévu il envoya le couple chasser. Le garçon mena donc sa nouvelle femme au sommet de la montagne, là où il vivait avec ses animaux et son hamac. Avant de rejoindre les hauts alpages, il retira sa peau de bête malade et la cacha avec soin, puis se rhabilla avec ses propres vêtements.

Il s'adressa ensuite à son faucon et à son lion : « allez donc me chercher deux faisans ! Et une foi que cela sera fait, effrayez tous les autres animaux de sorte qu'ils s'enfuient de l'autre côté de la montagne Khonjigaw et qu'on ne puisse plus les trouver dans cette vallée. » Et tandis que ses amis les animaux chassaient pour lui, il passa du bon temps avec sa femme la princesse. Après quelque temps, les animaux revinrent avec leurs proies et le garçon les noua au bout de son propre bâton comme s'il les avait chassés lui-même, et le couple reprit le chemin de la vallée, le garçon revêtant la pelure sale avant d'entrer au village.

Cette même journée, les deux autres gendres avaient eux aussi été envoyés chasser en forêt, mais dardaient les derniers rayons du jour qu'ils n'avaient toujours pas de prise. De retour devant le roi, ils lui dirent : « malgré tous nos efforts, nous n'avons malheureusement rien car un homme revêtu d'une peau de bête malade nous causa de nombreux problèmes… et à cause de lui nous n'avons pas trouvé de faisan. »

En entendant leur parole, l'homme à la pelure leur montra, à eux comme au roi, les deux faisans qu'il gardait dans les mains, et dit : « voici les deux faisans que j'ai chassés, ils sont propres et bons, prenez-les donc ! » Puis, il prit l'anneau qu'il portait à son doigt, le rougit dans des braises, puis imprima une marque sur les fesses des calomniateurs, qui s'enfuirent en pleurant. Puis, ayant évidé les faisans, il repartit avec sa femme et les viscères des oiseaux dans l'étable dans laquelle il se devait de vivre.

Avec les viscères, ils cuisinèrent un ragoût, qu'une fois prêt la fille s'en alla servir à son père. Mais avant cela, elle prit soin de glisser dans le plat une bouse de vache.

Après s'être régalé du repas, son père le roi dit enfin : « voici qui était délicieux, cet homme à la peau malade et avec sa femme, c'est certain, ils savent faire à manger ! » Et quand enfin le roi mit dans sa bouche les excréments, il s'emporta contre sa fille !

« Que veux-tu, père, lui rétorqua-t-elle, tu nous as ordonné de vivre dans une grange, il est donc tout à fait possible qu'une bouse soit tombée dans le plat que nous cuisinions pour toi ! » Pour y remédier, le roi ordonna donc qu'on déplace le couple de l'étable à l'écurie, où vivait l'unique âne qu'il possédait et qui figurait à lui seul tout le trésor royal.

La seconde nuit de noces approchant, il convoqua ses serviteurs et leur ordonna de faire comme la nuit précédente et de s'en aller espionner ses filles et gendres. De même que la nuit d'avant, il ne se passa rien de bien inintéressant, sauf que l'homme à la pelure malade demanda à sa princesse si le lendemain, le roi allait encore leur demander d'aller chasser.

Le roi, se demandant pourquoi son gendre voulait encore chasser, envoya donc ses trois gendres en forêt une nouvelle fois. Alors, comme la veille, l'homme à la pelure quitta la vallée avec sa princesse et regagna les sommets de la montagne après s'être dévêtu de son déguisement repoussant. Ensuite, il donna l'ordre au lion et au faucon de chasser pour lui deux markhors, suite à quoi il leur demanda d'effrayer les autres chamois de sorte qu'ils s'enfuient par-delà la montagne de Khonjigaw afin qu'aucun d'eux ne devienne la proie d'un autre chasseur dans la vallée.

De retour auprès du roi, les deux autres gendres se plaignirent amèrement de n'avoir rien trouvé, car leur traque avait été fatigante et aucun d'eux n'avait attrapé le moindre animal, tout en ayant abîmé leurs chaussures. Enragés, ils déclarèrent au roi : « si nous pleurons, c'est de dépit, car nous sommes partis deux jours pour chasser et malgré nos efforts nous n'avons rien trouvé. » Ce à quoi leur répondit l'homme à la vilaine pelure : « voici deux markhors, prenez-les donc ! »

Alors, une nouvelle fois, ce mystérieux personnage retira sa bague, la rougit dans le feu, puis imprima une marque sur la peau des markhors, avant de les offrir aux chasseurs malheureux. Ces derniers emportèrent chez eux les animaux et en firent un repas qui fut servi au roi le soir même. Cependant, cette nuit-là, le roi leur imposa de déménager dans des quartiers plus humbles, car il était attristé de les voir sans cesse échouer. Ensuite, comme chaque soir, le roi demanda à ses serviteurs d'espionner ses gendres et à la fin de la nuit, ceux-ci lui rapportèrent que l'homme à la vilaine peau espérait que le roi donne une partie de polo pour le lendemain. « Ce type atteint d'une si vilaine maladie de peau ne cesse de dire n'importe quoi, et si c'est ce qu'il veut, alors je vais les faire jouer au polo ! »

Ainsi, le lendemain matin le roi réunit ses proches et les invita à jouer au polo. « Je m'en vais chercher mon cheval au sommet de la montagne, dit alors le garçon caché sous une pelure à sa femme. Et alors, je reviendrai habillé de mes propres vêtements pour jouer… Cependant, il se passera quelque chose alors que nous jouerons, ajouta-t-il. Pour mon premier coup, je vais frapper la balle qui finira sa course sur les genoux de ta plus grande sœur. Alors, celle-ci me rendra le ballon. Ensuite, mon second coup l'enverra sur les genoux de ta sœur cadette, qui elle aussi me le renverra. Enfin, pour mon dernier coup j'enverrai le ballon sur tes genoux, et alors tu me le renverras toi aussi. » Ces paroles terminées, le mystérieux garçon s'en alla vers les sommets en quête de son cheval.

Arrivé à sa cachette, il revêtit ses propres habits, monta sa propre monture, puis redescendit dans la vallée. Ce matin-là, tous les habitants du royaume s'étaient réunis pour assister au spectacle, mais aucun d'eux ne reconnut notre jeune héros sans son déguisement. Dès qu'il eut la balle, il la frappa pour qu'elle se loge sur les genoux de l’aînée des princesses, laquelle lui rendit la balle avec un sourire, car pensait-elle, cet inconnu était fort beau et bien fait. Frappant la balle une seconde fois, il l'envoya cette fois sur les genoux de la cadette, qui la renvoya aussitôt.

Quant aux deux autres gendres, ils ne pouvaient jouer car leur blessure aux fesses leur faisait trop de mal et leur interdisait tout simplement de monter à cheval, et quoi qu'ils fassent ils en éprouvaient une douleur immense.

Enfin, pour son troisième coup, le joueur mystérieux envoya la balle sur les genoux de la plus jeune et de la plus belle des princesses, et alors il devint évident pour toute l'assistance que celui-ci n'était autre que son mari le nouveau prince habituellement recouvert d'une vilaine peau de bête. En fin de compte, il remporta la partie à lui seul, les autres n'étant même pas capables de marquer un seul but.

Le roi, très satisfait d'avoir offert à son peuple un spectacle d'une telle qualité, célébra le vainqueur comme il se devait, et après avoir délogé les deux gendres de leur quartier, de les envoyer vivre dans les écuries, tandis qu'il proposa à sa plus jeune fille et à son mari de loger à présent dans un endroit prestigieux et luxueux du palais, réservé aux invités de marque. « À présent, annonça-t-il à son gendre, je te considère comme mon véritable beau-fils ! Si je ne t'ai pas considéré de prime abord, ajouta-t-il, c'est que tu avais de graves problèmes de peau ! » Et ainsi, dans la joie et la bonne humeur, tous vécurent au palais.

 

 

Le jeu des cinq cailloux

 

À l'arrière du palais royal, il y avait une petite pièce dans laquelle vivait une vieille hindoue. Or, quand cette femme jouait au jeu des cinq cailloux, elle transformait en pierre quiconque perdait la partie.

Notre jeune héros se rendit donc chez elle, mais sa femme la princesse tenta de le dissuader en ces termes : « n'y va pas, lui dit-elle, des dangers te guettent… » Mais son mari ne voulut pas l'entendre et s'y rendit pourtant. Bien évidemment, il perdit sa partie et fut transformé en pierre, ce qui fit beaucoup pleurer la princesse, qui s’assit aux pieds de la statue et se lamenta.

Au même moment, bien loin de la vallée du roi aux trois princesses, bien loin de la montagne de Khonjigaw, le frère de notre héros constata que son épée se tachait de sang et il en conclut que son aîné avait besoin d'aide. « Qu'a-t-il pu arriver à mon frère, se dit-il, car c'est certain qu'il est en ce moment même en danger et que je dois lui porter secours ! »

Après avoir beaucoup enquêté et voyagé pour retrouver son frère, il arriva enfin au seuil de la maison où vivait la redoutable hindoue. Elle n'eut pas de difficulté à le reconnaître, car il ressemblait fort à celui qu'elle avait transformé en pierre. « Jeune homme, lui dit-elle, tu m'as quittée en me promettant de revenir vite, et je ne te vois réapparaître que si tard ! Où étais-tu donc passé ? » Entendant ces mots, le jeune frère acquis la certitude que son frère était passé par là. Cependant, il ne laissa pas paraître son émotion et passa devant la vieille semblant ne pas lui prêter d'attention. Plus loin sur son chemin, il croisa un faucon, lequel s'approcha de lui et lui dit : « eh bien, tu ne me reconnais pas ? Un de mes enfants ne t'a-t-il pas jadis rendu service ? »

« Non », lui répondit simplement le jeune homme, de plus en plus certain de se rapprocher à chaque pas de son frère.

« Dans ce cas, reprit le faucon, emporte avec toi un autre de mes fils, qu'il t'aide lui aussi dans ta quête. » Puis le jeune homme et l'oiseau continuèrent leur voyage. Bientôt, ils rencontrèrent un lion, lequel crut reconnaître le garçon et lui dit : « jeune homme, mon fiston te fut-il donc utile ? »

« Non » répondit encore le jeune homme. Alors, le lion lui confia la garde de son autre fils, afin que celui-ci l'aide dans sa quête.

Enfin, le petit groupe arriva au sommet d'une montagne et remarqua un campement laissé à l'abandon, avec un hamac et quelques animaux qui attendaient leur maître qui ne revenait pas. Le plus jeune des frères fut une nouvelle fois persuadé que son aîné avait occupé ce lieu il y avait encore peu.

Il s'en retourna donc au village en bas dans la vallée et se rendit à la maison de la femme de son frère. Le voyant entrer dans sa demeure, sa belle-sœur fut saisie de stupeur et d'émerveillement. Incapable d'articuler le moindre mot, comme à l’accoutumée elle cuisina du riz, puis elle en servit dans un bol qu'elle plaça devant lui. Aussitôt celui-ci dégaina son épée, la plaça au milieu du bol et lui dit : « si tes mains franchissent la limite figurée par cette épée, je te tuerai. » Puis ils mangèrent ensuite chacun la partie du bol qui lui était destinée.

Le repas fini, ils allèrent se coucher dans le lit, mais une fois encore le frère dégaina son épée et la jeta au milieu du lit en disant : « si ton voile franchit cette ligne, je te tuerai. »

Le lendemain matin, au plus tôt il voulut se rendre chez la vieille sorcière hindoue, mais sa belle-sœur, pensant qu'il était son frère, tenta de l'en empêcher en lui disant : « la première fois que tu t'es rendu chez cette femme, qu'as-tu mangé pour en avoir été si transformé ? Or à présent voilà donc que tu y retournes ? » Entendant ces mots, le jeune homme n'eut plus de doute, son frère s'était rendu chez cette magicienne.

Au moment où il s'apprêtait à entrer dans la maison de la vielle, une souris s'introduisit dans sa manche, mais cela ne l'empêcha pas d'entrer et de passer un peu de temps avec elle. Quand enfin ils en vinrent à jouer au jeu des cinq pierres… que bien sûr, la magicienne s’apprêtait à remporter, comme à chaque fois. Cependant, cette fois-ci, au moment où le frère jouait son dernier coup, la souris sauta de sa manche et influença le trajet du caillou, qui tomba sur la bonne case et eut pour conséquence la défaite de la sorcière. « Tu as perdu, allez, va-t’en vite réparer tout le mal que tu as fait ! »

Or, cette femme avait tant transformé d'homme en statue de pierre, que sa maison était pleine à craquer d'ossements et de crânes. Acceptant sa défaite, la sorcière jeta alors des gravillons sur les statues, qui dès lors revinrent à la vie. Reconnaissant, les nombreux jeunes hommes ressuscités célébrèrent le plus jeune des frères et lui demandèrent : « comment pouvons-nous te remercier ? Demande-nous tout ce que tu veux ! »

« Je ne vous demande aucun service en échange, vous êtes libres, par la grâce de Dieu, alors partez ! Je ne suis venu que pour retrouver mon frère. »

C'est alors que son frère apparut devant lui, mais celui-ci, comprenant que son cadet avait couché dans le lit de sa femme, se dit aussitôt « il a dormi chez ma femme, ils ont dû beaucoup parler tous les deux… » et saisi de jalousie, il tua son frère qui venait de la sauver.

Ceci fait, il s'en retourna chez lui, s'assit, puis sa femme vint le servir, malgré son immense gêne mêlée à de l'émerveillement. « Comment se peut-il, se demandait-elle, qu'il puisse aller et venir comme ça, se faire changer en pierre puis s'en retourner comme si de rien n'était ? » Ainsi, elle ne savait que lui dire ni quelle attitude adoptée face à tant d'étrangeté.

Après avoir cuisiné le riz, elle le servit et ils le mangèrent. Un bol, puis un autre. En silence, sans qu'un seul mot ne soit prononcé. Enfin il se décida à parler : « qu'as-tu fait la nuit dernière ? » demanda-t-il.

« La nuit dernière je t'ai servi du riz, lui dit-elle, puis tu as mis ton épée au milieu du bol et tu m'as dit que tu me tuerais si j'avançais mes mains par-delà. »

Entendant ces mots, le jeune homme demeura pensif et finit son repas sans prononcer un mot. Au moment de se coucher, il lui demanda pourtant : « qu'as-tu fait la nuit dernière ? »

« Tu as mis ton épée au milieu du lit, lui dit-elle, et tu m'as promis de me tuer si je ne respectais pas cette barrière mise entre nous. »

C'est alors que l'aîné des frères se dit en lui-même : « Mon frère n'avait pas fauté ! Et moi, je l'ai tué pour rien ! » Puis il se leva et s'empressa de rejoindre le cadavre de son frère, sur lequel il pleura toute la nuit en gémissant. Soudain un sorcier [illusionniste] apparut et lui dit : « jeune homme, pourquoi pleures-tu ? »

« J'ai tué mon propre frère, lui répondit-il. Je m'en viens donc sur son corps le pleurer et me plaindre de l'avoir tué ! Pourquoi l'ai-je tué ? » hurlait-il la voix noyée de larmes.

C'est alors que le magicien eut pour lui ces paroles réconfortantes : « tu ne l'as pas tué, car il était arrivé à son terme, sa graine était passée, et la mort ne fit que le prendre par tes mains. À présent tu connais le secret des choses. »

« Quant à moi, lui demanda l'aîné, combien d'années me reste-t-il à vivre sur Terre ? »

- Cinquante » lui répondit le sorcier qui avait le don de clairvoyance.

- Alors divise mon temps pour que mon frère vive 25 années de plus. »

« Qu'il en soit donc ainsi » assura le sorcier, qui jeta un sort sur le cadavre, qui en un instant s'éveilla, s'étira, bailla, puis ouvrit les yeux. « Qu'est-ce que j'ai bien dormi ! Pourquoi m'as-tu réveillé ? » demanda-t-il à son frère.

« Mon frère, tu ne dormais pas, lui dit-il alors. Je t'avais tué, et puis je t'ai ressuscité… Car pour toi, j'ai divisé le nombre des années qu'il me reste à vivre sur Terre ! »

Ils se rendirent alors ensemble à la maison de l'aîné, et y séjournèrent longtemps. Puis le plus âgé demanda à son beau-père le roi aux trois filles, la permission de se rendre au royaume de son père, le roi sans fils. « Nous devons rentrer, notre père et notre mère nous manquent… » le roi leur offrit alors de très nombreux présents, puis il leur dit adieu, et ils partirent, sur les ailes du faucon.

Sur le chemin du retour, ils visitèrent à nouveau la sorcière mangeuse de petit garçon qui était redevenu une jolie jeune fille, et qui depuis le départ du frère aîné attendait son retour. Celui-ci étant à présent accompagné d'une princesse, il fut convenu, comme elle avait beaucoup attendu, de la marier avec le frère cadet.

Durant leur absence, leurs parents avaient bien vieilli, mais en les voyant arriver, ils rajeunirent. Pour célébrer leur retour, furent organisés des festins durant lesquels on but beaucoup, puis les deux frères s'installèrent pour toujours au pays de leur père.

Anthologie de contes KAILASHAS

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