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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

Le dit de la campagne dIGOR (chant slave)

Présentation et traduction par François Barghon Fort-Rion

 

En France, depuis plus de cinquante ans, on s'est activement occupé de rechercher avec un soin incessant tout ce qui pouvait se rattacher à notre littérature nationale, il n'est pas une épopée, pas une chronique rimée, pas la moindre parcelle de poésie historique qui n'ait été exhumée, annotée, publiée avec un soin méticuleux.

Cette mine si riche et qui a déjà tant donné est-elle épuisée? Nous sommes loin de le croire, mais en attendant de nouvelles découvertes, il nous reste encore à étudier les épopées nationales de l'Europe, des peuples nos voisins; on y travaille, il est vrai, avec ardeur, et le dernier mot n'est pas près d'être dit à cet égard : c'est une région qui commence à être explorée ; les découvertes qu'on y fera seront-elles aussi abondantes que celles qui ont récompensé le zèle des érudits français ?... C'est ce que l'on ne saurait dire. Le long séjour que nous avons fait en Russie nous a mis à même d'y suivre un précieux filon, et à notre retour, nous avons cédé au désir de faire connaître nos impressions littéraires. Dans ce but, nous attachant à un monument à la fois historique et poétique de la plus haute importance, nous nous sommes appliqué à traduire et à annoter la vieille épopée moscovite, qui a pour titre : La Guerre d'Igor.

Découvert en 1795, dans un vieux manuscrit, ce poème, ou plutôt ce fragment d'épopée, fut publié par un bibliographe russe fort estimé, M. Mussine Pouschkine, qui présenta ce document comme une production écrite en langue vulgaire par un auteur russe du xiie siècle, à ce titre comme le plus ancien monument de la littérature nationale.

Une vive polémique s'engagea aussitôt à propos et autour de ce document; certains critiques en niaient l'authenticité et proclamaient que c'était une sorte de contre-épreuve des poèmes ossianiques; d'autres se prononçaient pour l'authenticité. Reprise par la suite, cette polémique semblait s'être enfin apaisée, lorsqu'en 1854 M. Boltz, professeur de langue russe à l'école militaire de Berlin, revint à la charge et reproduisit le texte original, en l'accompagnant de notes et de commentaires pleins d'intérêt. Sans nous arrêter à l'examen détaillé du travail de Boltz, travail fort remarquable de tous points, nous voulons seulement ici donner une idée, une rapide analyse, aussi claire cependant que possible, du poème même, objet de tant de controverses ; ce document est d'un intérêt bien fait pour appeler tout spécialement sur lui l'attention du public lettré.

Dans une consciencieuse étude publiée en 1854 par la Revue des Deux-Mondes. M. Delaveau résume ainsi le caractère et l'importance du poème de la guerre d'Igor :

« Cette antique composition, dit-il, est très digne d'être étudiée avec soin. On retrouve dans les sentiments que l'auteur y exprime tous les traits poétiques qui caractérisaient anciennement le génie national du peuple russe : une sensibilité naïve ; une profonde vénération pour le côté mystérieux de la nature et surtout une ardeur patriotique que le christianisme n'est pas encore venu modérer. »

A défaut d'autres témoignages, ces fragments littéraires, miraculeusement conservés et parvenus jusqu'à nous, suffiraient à prouver qu'au xiie siècle les Russes étaient moins barbares qu'on ne serait tenté de le supposer. Leur histoire, du reste, abonde à cet égard en faits irrécusables.

Quelques sceptiques n'ont pas craint d'avancer qu'au xiie siècle la Russie était encore beaucoup trop inculte pour que le poème de la guerre d'Igor datât de cette époque; qu'ils parcourent cependant le tableau généalogique des premiers descendants de Rurik, ils le verront s'allier avec les principales familles régnantes des contrées occidentales.

« Ce rapprochement, dit encore M. H. Delaveau, s'explique aisément, car depuis l'introduction du christianisme jusqu'à la période d'anarchie qui précéda l'invasion Mongole-Tatare (1237), la plupart des descendants de Rurik s'efforcèrent à l'envi d'éclairer la Russie. Le grand prince Vladimir fonda des écoles où l'on enseignait aux enfants du peuple à lire et à écrire. Cet exemple fut suivi par Iaroslav son fils, esprit éclairé qui appela à sa cour des écrivains étrangers, fit traduire des ouvrages grecs en slavon et composa plusieurs livres destinés à l'enseignement.

On affirme même qu'une école d'enseignement supérieur, instituée pour former des prêtres et des administrateurs, fut ouverte par ses ordres dans la ville de Novgorod et que les cours en étaient suivis par trois cents jeunes gens des meilleures familles.

Une institution du même ordre existait à Smolensk; on y avait formé une bibliothèque qui comprenait à la fin du xiie siècle plus de mille volumes d'ouvrages grecs, et il paraît qu'indépendamment de cette langue et du slavon on y enseignait aussi le latin.

Sans insister davantage sur le mouvement de civilisation littéraire imprimé dès avant le xiie siècle à la Russie, et pour revenir au poème de la guerre d'Igor, l'expédition militaire de ce chef illustre contre les Polovtsi ancêtres des Cosaques, nous reporte à l'année 1185. Le portrait que l'auteur trace des Polovtsi et les termes de colère dont il se sert à leur égard ne sont nullement exagérés.

A l'époque où ce poème fut composé, les Polovtsi étaient plongés dans la plus profonde barbarie ; assez souvent employés comme troupes auxiliaires par les princes russes, ils oubliaient parfois et leurs alliances et leurs serments, se jetaient inopinément sur les provinces russes et les dévastaient.

Il fallut songer à poursuivre jusque chez eux ces hordes indomptables, mais que de sang versé, que de pertes réciproques sans résultats !

Les princes coalisés entreprirent de frapper un grand coup et se mirent en conséquence à la recherche des Polovtsi. Le combat s'engagea, les Russes, selon leur habitude, se précipitent avec fureur sur l'ennemi; les Polovtsi soutiennent le choc, mais la garde du prince Vladimir les charge à son tour si vigoureusement qu'ils prennent la fuite et rentrent dans leurs steppes. Les Russes leur firent dix-sept mille prisonniers.

Tel est l'événement qui précède le fait d'armes célèbre dans le poème du xiie siècle. Suivons maintenant le récit du conteur russe.

A la nouvelle de l'éclatante victoire remportée par les princes russes sur les Polovtsi, le prince Igor, jaloux de la gloire et du riche butin que Sviatoslav de Kiev venait de recueillir, décide plusieurs de ses parents à l'accompagner et prend la route qui conduit sur les bords du Don avec un corps d'armée assez considérable, suivi de nombreux chariots portant les armes.

Ils passent le fleuve ; à peine sur le sol ennemi, ils s'arment à la hâte, et formés en colonnes ils se portent avec rapidité dans la direction de l'ennemi. Les Polovtsi, sans attendre leur attaque, s'avancent à leur rencontre en bandes innombrables.

« Prince, disent prudemment les vieux boyards de la suite d'Igor, les ennemis sont nombreux, retirons-nous!... — On se rira de nous, répond le prince, plutôt la mort que la honte. »

Ce courageux élan porte bonheur aux Russes; ils battent l'ennemi et s'emparent de son camp. Dans l'enivrement de ce premier succès, les vainqueurs se précipitent à la poursuite des fuyards, mais ceux-ci tournent bride. Les Russes assaillis de tous côtés s'arrêtent, plantent leurs larges boucliers dans le sol, et pendant quelque temps se bornent à décocher des flèches contre leurs adversaires.

Ils attendent des renforts. Le soleil est d'une ardeur dévorante et ils manquent de vivres et d'eau.

Dans cette cruelle extrémité, ils essaient de se frayer un passage à travers l'ennemi, leurs chevaux épuisés ne peuvent plus se soutenir et tombent d'inanition. Le cheval d'Igor est le seul qui résiste, et le héros plein de vaillance continue à encourager les siens de la voix et du geste quoiqu'il soit grièvement blessé lui-même.

Vains efforts ! la déroute est bientôt complète; de nombreux prisonniers sont faits aux Russes. Le chef des Polovtsi se montre très humain pour Igor, pour son frère et pour son fils ; la surveillance dont ils sont l'objet est à peu près nulle. Igor en profite pour fuir, pendant que ses deux compagnons demeurent au milieu des Polovtsi. Le frère d'Igor épouse la fille du chef qui reçoit le baptême ; enfin, après deux ans de captivité, il rejoint

Igor en Russie, emmenant avec lui son neveu et sa femme.

Tel est en peu de mots l'épisode que le poète a choisi. Ce récit commence fièrement par une apostrophe d'Igor à ses guerriers que la vue d'une éclipse effraie : « Frères, il vaut mieux être morts que captifs, montons sur nos coursiers agiles et dirigeons-nous vers le Don aux flots bleus. « Allons rompre une lance dans les plaines des Polovtsi, je veux y reposer ma tête et boire toute l'eau du Don avec mon casque. »

Il y a là quelque chose de l'accent homérique et en même temps une allure orientale fort curieuse et à observer et à saisir, une sorte de rodomontade, si l'on peut s'exprimer ainsi.

Le chanteur du xiie siècle invoque, à plusieurs reprises, un grand poète, Broïan, qu'il appelle le rossignol des vieux âges.

« Les chevaux hennissent, les trompettes sonnent à Novgorod, les drapeaux flottent ; mais Igor attend son doux frère Vsévolod, le taureau sauvage. Celui-ci paraît et lui dit :

« Frère Igor, mon unique lumière ! « nous sommes fils du même père! Prépare tes chevaux agiles, les miens sont sellés d'avance, partons !

« A ces mots, le vaillant Igor met le pied dans son étrier d'or, et les Russes s'avancent dans la plaine, mais le soleil s'obscurcit de nouveau, et l'ombre éveille les oiseaux aux chants sinistres ; les bêtes féroces hurlent dans les champs, le Dive jette son cri du haut des arbres pour avertir les pays inconnus...

« A l'approche des Russes, les Polovtsi accourent par des routes non frayées ; leurs chariots nocturnes crient comme une bande de cygnes effarouchés. Le prince marche vers le Don, mais les animaux pressentent le malheur qui attend son armée.

« En la voyant passer, les loups hurlent dans les ravins, les renards glapissent, les aigles battent des ailes sur les ossements et appellent les bêtes fauves; mais la nuit tombe peu à peu, le brouillard a couvert la campagne, le chant du rossignol s'entend, le bavardage des pies a cessé. Les Russes s'arrêtent au milieu d'une vaste plaine et l'entourent de leurs rouges boucliers; ils se préparent à acquérir des honneurs et à donner de la gloire à leur prince... »

Il y a du mouvement, de la couleur et un vif sentiment de la nature sauvage dans ce tableau d'entrée en campagne et des apprêts d'une grande bataille.

Quoique écrit en prose, le poème de la Guerre d'Igor était évidemment destiné à être chanté comme nos vieilles chansons de gestes, comme les psaumes et autres morceaux de littérature slave; mais il est difficile d'en déterminer le rythme.

Tel est, en peu de mots, l'œuvre curieuse, remarquable, et animée d'un grand souffle héroïque, dont nous donnons la traduction fidèle. De ces vieux usages du xiie siècle, plusieurs persistent encore dans la Russie, qui est vraiment le pays des traditions, et dont le caractère national, au moins dans les campagnes, n'est pas près de s'altérer ni de s'éteindre.

 

LA GUERRE D’IGOR


Frères, n’est-il pas juste de commencer en vieux langage le récit de l’expédition d’Igor fils de Sviatoslaw ? Que le chant débute donc selon les traditions du temps et non selon la coutume de Boïan ?[1] Boïan le barde, quand il composait un chant guerrier, laissait d’abord s’élancer ses pensées à travers les bois, comme le loup fauve au milieu de la plaine, comme l’aigle gris dans l’éther.

Rêvait-il à quelque guerre des temps passés ? Il lançait dix éperviers contre une troupe de cygnes, et le premier qui saisissait une proie entonnait le premier chant de victoire, soit sur Iaroslav le vieux, soit sur Mistislaw le brave, qui renversa Rededia en présence des troupes Kazoskes, soit encore sur le beau Roman Sviatoslavitch.

Boïan, frères, ne lançait pas dix éperviers sur une masse de cygnes, mais ses doigts inspirés touchaient les cordes vivantes, et les cordes d’elles-mêmes célébraient les hauts faits des guerriers.

Chantons donc, frères, et commençons ce récit depuis le temps de Vladimir le Vieux et continuons-le jusqu’au règne actuel d’Igor, qui, s’animant et trempant son cœur de courage et d’ardeur héroïque, conduisit ses braves sur la terre des Polovtsi pour défendre le pays des Russes. Igor, ayant tourné ses regards vers le soleil brillant et radieux, vit qu’il couvrait d’ombre son armée entière et il dit à ses compagnons :

« Ô mes frères, ô mes amis, mieux vaut pour nous la mort que la servitude, montons sur nos coursiers rapides et courons sur la rive du Don aux flots bleus ! »

Une noble ardeur se glisse dans l’âme du prince, elle écarte de son esprit tous les sinistres présages, et cette ardeur l’entraîne vers le grand fleuve du Don.

« Russes, je veux rompre ma lance avec vous sur le champ des Polovtsi, dit-il ; je périrai ou je boirai le Don dans mon casque. »[2]

Ô Boïan, rossignol des vieux âges, que ne peux-tu célébrer la gloire de ces guerriers ! Rossignol voltigeant dans les bois éveillés, montant en esprit dans l’argent des nuages, que ne peux-tu chanter la gloire des temps évanouis, rechercher les traces de Troïan à travers les plaines et les montagnes, afin de célébrer plus dignement Igor issu de son sang divin[3].

La tempête n’a pas emporté les éperviers au delà des vastes plaines, mais les geais par milliers s’abattent sur les rives du Don.

Voilà, divin Boïan, fils de Veles, voilà ce que tu devais chanter ?

Derrière la Sula les chevaux hennissent, la renommée remplit les murs de Kiew ; les trompettes sonnent à Novgorod, les bannières flottent à Putivel. Igor attend Vsevolod, son frère bien-aimé, et Vsevolod, le fier combattant[4], lui dit :

« Ô mon unique frère, mon seul conseil, illustre Igor ! Ne sommes-nous pas tous deux fils de Sviatoslaw ? Fais préparer tes coursiers rapides, les miens sont prêts et sellés sur les remparts de Kursk, et mes Kuriens sont intrépides. Nés au son de la trompette, bercés dans le creux des casques, nourris sur le fer des lances, les chemins leur sont familiers, les défilés leur sont connus, leurs arcs sont tendus, leurs carquois sont ouverts, leurs lances sont aiguisées, et ils n’aspirent qu’à s’élancer dans la plaine pour venger leur honneur et la querelle de leur prince. »

À ces mots le prince Igor mit le pied dans l’étrier doré et s’élança dans la plaine immense. Le soleil couvrit sa route d’ombres épaisses, la nuit éveilla les oiseaux aux cris sinistres et les bêtes féroces rugirent dans leurs antres.

Div cria du haut d’un arbre[5], et troubla les pays lointains, les bords du Volga et les rivages de la mer, ceux de la Sula, du Sowg et du Korsun et jusqu’à toi, idole de Tmutorakan.

Les Polovtsi, avertis, s’élancent en masse par tous les chemins, conduisant vers le Don superbe le bruit de leurs chariots retenti dans la nuit ; on dirait des cygnes fugitifs. Igor amène ses guerriers sur le Don : mais déjà le désastre repaît par avance les oiseaux de proie, les aigles en battant des ailes appellent les bêtes fauves aux ossements, et les renards glapissent à l’aspect des rouges boucliers. Russes, vous êtes déjà derrière Selomian ! Depuis longtemps la nuit tendait ses sombres voiles, le crépuscule voilait ses lueurs, la vapeur des brouillards chargeait au loin la plaine, les rossignols se taisaient et les cris perçants des geais se faisaient entendre. Alors les Russes entourèrent les vastes champs de leurs rouges boucliers, prêts à venger leur honneur et la gloire de leur chef.

À peine les lueurs de l’aurore commençaient-elles à paraître le cinquième jour, qu’ils mirent les hordes païennes des Polovtsi hors de combat et qu’ils se répandirent dans la plaine.

Ils s’emparèrent des belles vierges polovces, prirent de l’or, des tapis, des pièces de velours, des tissus précieux, des manteaux de fourrure ; et mille autres choses qu’ils enlevèrent aux Polovtsi leur servirent à jeter des ponts sur les marais et sur les sables mouvants.

Le drapeau rouge, la bannière blanche, le sceptre d’argent sont à l’intrépide descendant de Sviatoslaw ![6]

Elle est couchée dans la plaine, la vaillante lignée d’Oleg, après avoir porté au loin sa renommée : Elle n’était pas éclose cependant pour le malheur, ni pour devenir la proie du faucon, du vautour, ni la tienne, ô sinistre et noir corbeau, infidèle Polovce.

Gsak se rue comme un loup fauve sur les pas de Koncak qui lui trace le chemin vers les bords du Don, le grand fleuve.

Le lendemain une sanglante aurore précède la clarté du jour ; des nuages livides et gros de tempête se massent du côté de la mer, et deviennent tellement épais qu’ils pourraient éclipser les feux de quatre soleils ; de leurs flancs s’échappent d’effrayants éclairs, le tonnerre gronde, la pluie ruisselle par torrents, versée par le Don terrible.

Sur les bords de la Kaïala voisine du Don, la lance vole en éclats, les lames se brisent sur les casques des Polovtsi[7].

Ô Russes, vous n’êtes plus à Selomian ! Regardez : les vents impétueux, fils de Stribog, surgissent de la mer et fondent comme des traits aigus sur les courageuses légions d’Igor ; la terre tressaille, les flots se troublent, la poussière tourbillonne, les bannières frémissent.

Les Polovtsi s’élancent à la fois, et des bords du Don, et du rivage de la mer ; de tous côtés ils entourent, ils pressent les troupes russes. Les fils de Bies[8] franchissent la plaine en poussant des rugissements terribles, nos braves Russes se couvrent de leurs rouges boucliers.

Brave Tur Vsevolod ! te voilà sur la défensive, les ennemis sont accablés de tes traits, tes glaives d’acier bruissent en entamant leurs armures ! Partout où le puissant taureau se rue, partout où brille son cimier d’or pur, on voit les crânes infidèles des Polovtsi fendus sous leurs casques ovariens par les lames tranchantes de tes soldats ou par ton glaive, intrépide Vsevolod !

Ô frères ! quel épouvantable carnage, on dirait qu’il n’a plus souci ni de ses jours, ni de sa gloire, ni de sa forteresse de Tchernigow, ni du trône d’or de ses aïeux, ni des vertus ni des charmes de sa fidèle épouse, la belle Gliebowna !

Ils sont passés les temps glorieux de Troïan, les années du règne de Iaroslav sont passées, et les armées invincibles d’Oleg, fils de Sviatoslaw, ne sont plus !

Le fier Oleg, dont la discorde accompagnait l’épée et dont les javelots couvraient le pays, chaussa un jour son étrier d’or dans la cité de Tmutorakan. Le bruit en parvint jusqu’au puissant Iaroslav, fils de Vsevolod ; mais Vladimir, à Tchernigow, se bouchait chaque matin les oreilles, afin de ne point l’entendre. Boris, fils de Viaceslaw, fut entraîné par l’honneur aux assises du jugement, et la vengeance du jeune et bouillant Oleg imposa à son corps la housse verte[9].

Des bords de la Kaïala, Sviatopolk, en traversant les armées hongroises, conduisit son père à l’église de Sainte-Sophie de Kiew. Ce fut alors que, sous Oleg Gorislavitch, naquit et grandit la discorde ; ce fut alors aussi que s’éteignirent les jours du petit-fils de Dazbog, et qu’au milieu des troubles qui divisaient les princes il fut fait peu de cas de la vie humaine.

Nul ne se réjouissait plus sur la terre des Russes, les corbeaux en croassant se repaissaient de la chair des cadavres, et les geais volaient vers leur proie en poussant des cris aigus.

Tels furent ces sanglants conflits de troupes, telles furent ces guerres cruelles, et pourtant rien ne fut pareil au combat qui se livre présentement. De l’aube au soir, du soir à l’aurore, les flèches tirées volent en sifflant, les lames retentissent en mutilant les casques, la rumeur des coups de lances est incessante sur cette partie du pays des Polovtsi. Le sol battu par les pieds des coursiers est abreuvé d’un sang noir et couvert de débris humains pour le malheur de la Russie.

Qu’entends-je ? Quels frémissements, quelles rumeurs ont précédé l’aurore ? Igor qui plaint Vsevolod son frère bien-aimé, groupe ses soldats. Ils combattirent le premier jour, ils combattirent le second ; mais au milieu du troisième tomba l’étendard d’Igor. Les deux frères se quittèrent sur les bords de la Kaïala aux eaux bruyantes et rapides : C’est là que s’épuisa la coupe sanglante et que s’acheva le festin des vaillants Russes ; ils avaient rassasié leurs hôtes, à leur tour ils moururent pour leur patrie.

L’herbe se courbait de douleur et les arbres penchaient leurs fronts sur la terre ! L’heure fatale arriva bientôt.

Frères, bientôt la plaine aride dévora notre armée, et le malheur assaillit les amis et les serviteurs du descendant de Bazbog.

Une vierge, portée sur des ailes de cygne, apparut tout-à-coup dans le pays de Troïan, non loin de la mer Noire sur les rivages du Don ; elle appelait sur nous des jours de discorde.

Les princes déposèrent les armes, parce que le frère dit au frère :

« Ceci m’appartient et cela m’appartient encore. »

Et sur de petites choses ils firent de grands discours et usèrent mutuellement de ruses.

Cependant les païens, secondés par la victoire, envahirent la Russie de toutes parts :

Oh ! le faucon s’élance au loin dans son vol, chassant devant lui les oiseaux effarés du côté de la mer, mais les guerriers du vaillant Igor ne se réveillent point.

Derrière lui s’agitent Karna et Zlia lançant sur la terre russienne leurs brandons enflammés[10]. Les femmes russes disent en pleurant :

« Jamais nous ne reverrons nos époux et nous perdrons tous nos biens ! »

Kiew était en proie au désespoir et Tchernigow à la terreur ; l’épouvante enveloppa la Russie qui fut accablée de mille calamités. Les princes eux-mêmes se dressaient des embûches ; les païens victorieux se répandaient dans la contrée, imposant à chaque maison le tribut de l’écureuil[11].

Or les deux fils de Sviatoslaw, Igor et Vsevolod, avaient éveillé les calamités que leur père, le puissant prince de Kiew, avait éloignées de son pays. Qu’il était redoutable, lui, quand il s’élançait à la tête de ses troupes nombreuses et de ses glaives d’acier, pour envahir le territoire des Polovtsi. Il foulait du pied les plaines et les montagnes, troublait les lacs et les fleuves, desséchait les torrents et les marais. Tel que l’ouragan qui se déchaîne, il arracha du fond de la baie, malgré les armes des Polovtsi, l’infidèle Kobiak, et Kobiak mourut à Kiew dans le palais de Sviatoslaw.

Aujourd’hui, Allemands, Vénitiens, Grecs et Moraves chantent la gloire de Sviatoslaw et déplorent que le prince Igor ait perdu la sève du pays dans le lit de la Kaïala, le fleuve Polovce, et qu’il y ait jeté l’or russien.

Igor abandonna sa selle dorée et se mit sur la selle de Koscey[12]. Les fronts crénelés des tours des cités tombèrent, partout disparut l’allégresse.

Alors Sviatoslaw eut un songe terrible et il dit :

« Cette nuit il m’a semblé, sur la hauteur de Kiew, que vous tendiez d’un tapis de deuil mon lit d’ébène : on versait dans ma coupe un vin bleuâtre empoisonné, et l’on sortait d’un carquois, vidé par les artifices de la sorcellerie païenne, une conque marine contenant du venin que l’on introduisit dans ma poitrine.

« Ma tour dorée tombe en ruines, toute la nuit les corbeaux de Bies ont fait entendre leurs sinistres croassements et tout a changé d’aspect dans les villes de Plensho et de Kysan. Je n’enverrai personne sur les bords de la mer Noire ! »

Ses boyards lui répondirent :

« Malheureux prince ! le désespoir a troublé tes esprits. Regarde, ne vois-tu pas ces deux faucons qui s’élancent du trône doré de leur père pour prendre la forteresse de Tmutorakan ou pour boire le Don avec leurs casques ? »

Mais, hélas ! les sabres infidèles ont coupé les ailes des faucons et les faucons ont été chargés de chaînes de fer. Le troisième jour fut ténébreux et sombre, deux colonnes lumineuses s’éteignirent, et avec elles disparurent deux étoiles brillantes, Oleg et Sviatoslaw[13].

Sur les bords de la Kaïala, la nuit noire a fait disparaître l’éclat du jour : Comme une troupe de panthères, les Polovtsi ont fait irruption, ils ont tout précipité dans les flots de la mer et rapporté à leur Khan un riche butin.

La gloire s’est changée en humiliation, à l’abondance a succédé la pauvreté et Div a ravagé notre terre. Maintenant les blanches filles des Goths, toutes resplendissantes de l’or russe, chantent sur les bords de la mer Noire ; elles célèbrent la puissance de Bus, et calment la vengeance de Sarohan. Et pour nous, amis, pour nous il n’y a plus de joie !

Alors le vieux Sviatoslaw prononça ces belles paroles entrecoupées de sanglots :

« Ô mes fils Igor et Vsevolod, vous avez commencé bien jeunes à menacer de votre épée le pays des Polovtsi, vous y cherchiez la gloire, mais le sort funeste a traversé vos combats et vous avez été malheureux en voulant verser le sang de ces païens. Vous dont les cœurs héroïques étaient trempés comme l’acier, cuirassés par la valeur, était-ce la joie que vous réserviez à mes cheveux blanchis par les années ?

« Je ne verrai donc plus mon frère Iaroslaw, ce prince si puissant et si brave, commander les guerriers de Tchernigow, les Mogutes, les Tatrans, les Selibires, les Topchaks, les Revuges, les Olibères.

« La lance à la main et sans daigner se couvrir d’un bouclier, il chassait devant lui les armées en chantant les hauts faits des ancêtres. Mais vous avez dit :

« — Nous voulons nous seuls oser davantage, nous seuls, nous voulons effacer la gloire des anciens âges, et nous réserver tous les trophées de notre temps.

« Ce serait un grand miracle, frères, si le vieillard redevenait jeune ? Tant que le faucon règne en maître dans la forêt, il pourchasse tous les oiseaux et préserve sa couvée de toutes les attaques. Mais il est triste que les princes m’aient abandonné ; notre temps est un temps de calamités. Urim crie à cette heure sous le tranchant du glaive des Polovtsi, et Vladimir gémit de ses blessures ; l’infortune et l’angoisse ont brisé les fils de Glieb[14]. »

Ô grand prince Vsevolod ! ton ombre aussi rapide que la pensée ne volera-t-elle pas pour délivrer le trône héréditaire, toi qui peux couvrir le Volga de tes barques, et tarir le Don avec les casques de tes guerriers ? Si tu vivais encore, que deviendraient Caga et Koscey[15]. Tu pouvais écraser la plaine avec tes invincibles zerezires comme les vaillants fils de Glieb.

Et vous, Rurik et David, princes glorieux, dont les casques étincelants ont été maintes fois rougis dans le sang ennemi, vos braves soldats n’ont-ils pas poussé des mugissements de taureaux blessés sur la terre étrangère. Éveillez-vous, princes ! montez sur vos étriers d’or, pour éloigner les maux qui oppressent notre temps ; pour venger la Russie et faire payer à l’ennemi les blessures du vaillant Igor, fils de Sviatoslaw.

Et toi, Osmomoyl Iaroslav, prince de Galie, qui, fièrement assis sur ton trône d’or repoussé, défends par le glaive les monts de la Hongrie, arrêtes les pas du conquérant, fermes l’entrée du Danube ; toi qui élèves ton butin jusqu’aux nuages et qui règnes en maître absolu jusqu’au Danube ; toi qui sèmes au loin l’épouvante, qui ouvres les portes de Kiew, et qui du trône paternel étends ton bras vengeur pour saisir et briser les sultans ; — frappe, ô prince ! Konçak et Koscey, ces deux chefs infidèles ; viens venger la Russie, et faire payer aux ennemis le prix des blessures du vaillant Igor Sviatoslavitch[16].

Et vous, braves Roman et Mistislaw ! vos braves cœurs sont emportés à l’action par vos généreuses pensées, vos pensées qui s’élancent dans les airs. Vos casques slavons sont ornés de cercles de fer, et devant eux tremble l’empire entier du Khan. Les Lithuaniens, les Iatviazes, les Deremèles et les Polovtsi ont humblement courbé la tête sous les coups de vos lames d’acier et ils ont jeté leurs lances.

Mais aujourd’hui, prince Igor, le soleil a voilé sa face radieuse, et dans ces jours néfastes les arbres ont perdu leur feuillage. Sur la Rsa, sur la Sula, les ennemis se sont partagé les forteresses et nul ne réveillera désormais les guerriers d’Igor !

Le Don crie vers toi, ô prince ! et il exhorte les chefs à la victoire. Ils sont prêts pour les armes, les fils d’Oleg, Ingvar et Vsevolod, ainsi que vous, les trois fils de Mistislaw ! redoutables avec vos six ailes[17], vous qui, protégés par la fortune, avez soumis un vaste pays.

Comme ils brillent aux rayons du soleil, vos casques d’or, vos javelots Liackites et vos boucliers ! Gardez les frontières, défendez le pays avec vos armes redoutables ; vengez la Russie et les blessures du vaillant Igor Sviatoslavitch.

La Sula aux flots d’argent ne coule plus limpide vers la forteresse de Peruslaw ; la Dvina, troublée comme un marais, va se perdre dans les champs des terribles Pelocans, au bruit des clameurs païennes. Seul Isiaslaw, fils de Vasilikow, brisait encore sous son glaive les casques retentissants des Lithuaniens en rehaussant la gloire de son aïeul Vselaw ; mais lui-même est tombé sous le fer des Lithuaniens, il a roulé sur l’herbe sanglante, couvert par son rouge bouclier.

Se soulevant à demi, il s’écrie :

« Ô prince, les oiseaux de proie couvrent tes guerriers de leurs ailes, et les bêtes féroces lèchent le sang qui découle de leurs blessures ! »

Son frère Briaciaslaw n’était pas auprès de lui, ni son autre frère Vsevolod ; son âme pure et généreuse s’exhala de son sein et s’échappa de sa large poitrine ornée d’un collier d’or. Les voix cessèrent, la joie disparut, et les trompettes retentirent à Grodna.

Iaroslav, et vous, petits-fils de Vseslaw, baissez vos bannières, cachez vos glaives ébréchés, vous avez perdu la gloire de vos ancêtres ! Par vos dissensions vous avez excité les infidèles contre la Russie et contre la vie de Vseslaw, et pourtant quelles n’ont pas été les violences des Polovtsi !

Sept siècles après Troïan, Vseslaw jeta le sort sur une jeune fille qu’il aimait. Aussitôt, pressant de l’éperon son cheval, il s’élança à Kiew et frappa de sa lance le trône de cette antique cité. De là, enveloppé dans les ombres de la nuit, il s’échappe des murs de Bielgorod. Dès le matin il a dressé les béliers, brisé les portes de Novgorod et flétri les lauriers de Iaroslav, puis il plonge comme un loup sauvage dans la Nemiga de Dudutoh.

Sur les rives de la Nemiga les corps s’amoncelaient comme des gerbes, les fléaux d’acier faisaient leur œuvre ; sur l’aire s’éteignait la vie et les âmes s’envolaient. Les bords ensanglantés étaient couverts des ossements des fils de la Russie.

Le prince Vseslaw exerça son autorité sur les peuples soumis, il partagea les forteresses entre ses chefs, et lui-même, errant comme un loup pressé par la faim, devançant le chant du coq matinal et le grand Khors dans sa course, il arriva de Kiew à Tmutorakan.

Pendant que les cloches de Sainte-Sophie sonnaient pour lui les matines à Polok, il entendait les cloches de Kiew. Mais quoiqu’un esprit prophétique habitât en lui, il ne fut pas exempt des tribulations de l’existence humaine.

C’est de lui que Broïan, le chantre inspiré, parlait jadis ainsi :

« Ni l’homme habile, ni l’homme prompt, quand il serait plus agile que l’oiseau dans son vol, ne peut échapper au jugement de Dieu ! »

Il n’était pas facile d’enchaîner le vieux Vladimir sur les hauteurs de Kiew : l’un de ses étendards est échu en partage à Rurik, l’autre à David, et les taureaux labourent des champs lointains, et le Danube célèbre encore leur gloire.

La voix d’Iaroslavna retentit comme celle du coucou aux premières lueurs du jour :

« Je volerai, dit-elle, comme l’oiseau sur les bords du Danube, je tremperai ma manche de fourrure dans les eaux de la Kaïala pour laver les blessures qui saignent sur le corps de mon prince ! » Et Iaroslavna, sur la terrasse du château de Putivel, fait dès l’aurore entendre ses cris déchirants.

« Ô vent ! dit-elle, vent bienfaisant ! pourquoi souffles-tu avec tant d’impétuosité ? Pourquoi portes-tu sur tes ailes les flèches cruelles que le Khan décoche sur les guerriers de mon époux ? N’as-tu pas tes monts aériens d’où ton haleine tombe sur les navires et les berce sur les vagues d’azur de la mer ? Pourquoi renverser sur l’herbe toute ma joie et tout mon bonheur ? »

Dès l’aurore Iaroslavna pleure sur la terrasse du château de Putivel :

« Superbe Dnieper, dit-elle, tu t’es frayé un chemin à travers les rochers du pays des Polovtsi ; tu transportas sur ton lit les navires aux proues recourbées de Sviatoslaw quand il volait au-devant des hordes de Kobiak. — Ramène-moi mon bien-aimé, afin que mes pleurs cessent de couler dans la mer ! »

Iaroslavna pleure dès l’aurore sur la terrasse du château de Putivel :

« Ô Soleil, dit-elle, brillant soleil, tu réchauffes et tu réjouis les regards ; mais pourquoi lancer tes rayons brillants sur les guerriers de mon époux ? hélas ils sont maintenant couchés dans la plaine aride, la chaleur a desséché leurs arcs et l’angoisse a vidé leurs carquois ! »

À minuit, la mer bondit et s’agite en écumant ; des fantômes se glissent dans les vapeurs, et Dieu montre au prince Igor le chemin qui doit le conduire de la terre des Polovtsi vers la Russie où s’élève le trône de ses aïeux[18].

L’éclat du soir s’évanouit, Igor veille, et mesure de la pensée les plaines qui séparent le Don majestueux de l’humble Donece.

À minuit il s’écrie : « Mon cheval ! » Ovlur siffle à travers le fleuve pour donner au prince le signal du départ ; Igor n’était pas là.

La terre s’agite et tremble, l’herbe frissonne, les tentes des Polovtsi se dressent, et, rapide comme une hermine, le prince Igor s’élance à travers les roseaux, comme un plongeur dans les flots ; il monte sur son coursier rapide, il le quitte comme un loup bondissant, fuit vers les bords du Donece et vole comme le faucon dans les ténèbres, quand il saisit les judelles et les cygnes dont il fait sa proie.

Or, pendant qu’Igor s’échappe rapide comme le faucon, Ovlur prend sa course comme le loup trempé par l’humide rosée ; et tous deux excitent encore la rapidité de leurs coursiers !

« Prince Igor, lui cria le Donece, à toi la gloire, à Konçak l’amertume, à la Russie le triomphe ! »

Igor répondit au fleuve :

« À toi aussi, Donece, la gloire de porter un prince sur tes flots, de lui offrir un lit de gazon sur tes rives argentées, de le couvrir d’un nuage sous les verts rameaux, de le cacher dans tes vagues comme la judelle plongeuse, comme le vanneau dans les torrents, comme la sarcelle dans les airs ! »

Ainsi lui parla également la rivière Stugna au cours misérable, elle qui absorbe tant de torrents lointains et qui brise si facilement les barques contre ses rives couvertes de broussailles ? Le Dnieper ferma ses sombres rivages devant le jeune prince Rostislaw ; la mère de Rostislaw pleura son jeune fils ; de douleur la fleur se flétrit, les arbres penchèrent leurs têtes, et les oiseaux cessèrent leurs chants.

Mais Gsak et Konsak suivent les traces d’Igor. Pourtant les corbeaux ne croassent plus, les pies ne crient point ; les pics seuls en grimpant lentement sur les arbres indiquent par leurs battements le chemin de la rivière, tandis que par leurs chants joyeux les rossignols saluent l’aurore.

Alors Gsak dit à Konsak :

« Si le faucon parvient à rejoindre le nid, nous percerons le jeune homme de nos flèches ! »

Konsak répondit :

« Si le faucon parvient à rejoindre le nid, ne vaut-il pas mieux enchaîner le jeune homme par l’amour d’une jeune et belle fille ? »

« Cependant, reprit Gsak, si nous l’enchaînons par une jeune et belle fille, nous n’aurons ni le faucon ni la jeune fille, et la couvée se répandra sur la terre des Polovtsi[19]. »

Broïan qui célébra dans les temps anciens les hauts faits de Sviatoslaw, dit à Olga, l’épouse de Kogan :

« Malheur à la tête sans épaules, malheur au corps sans tête, malheur à la Russie sans Igor ! »

Le soleil brille en illuminant le ciel, le prince Igor brille en illuminant la Russie. — Les jeunes filles chantent sur les bords du Danube, et leurs voix emportées par les flots arrivent jusqu’à Kiew. Igor se rend par Boncew jusqu’à Pierogosels et se prosterne aux pieds de la sainte mère de Dieu.

Les campagnes se réjouissent, et les forteresses célèbrent par des éclats de joie et les anciens princes et les nouveaux souverains. Chantons les hauts faits d’Igor Sviatoslavitch, du brave Tur Vsevolod, et de Vladimir, fils d’Igor ! Longue vie aux princes et aux guerriers qui ont vaillamment combattu pour la gloire du christianisme contre les hordes infidèles. Gloire aux princes et à leurs armées ! Amen.

 

Notes

1, Le terme Boïan, qui signifie guerrier en langue russe, a pu s’appliquer en général à tous les chantres de combats.

2, Expression hyperbolique passée en proverbe : a lioubou izpiti sielomon Donn, boire le Don, c’est-à-dire régner sur le Don.

3, Troïan, fondateur de la puissance russe, était un prétendu colon troyen. Les bardes le nomment fils de Veles ou Volos, le Pan des anciens Slaves. Peut-être présidait-il à l’inspiration.

4, Le texte russien porte Bui-Tur, mot à mot le taureau vigoureux et fier, surnom qu’il avait dû à sa force prodigieuse.

5, Div ou Dive, du mot indien lumière, est le génie du mal chez les Slaves comme chez les Perses.

6, L’auteur énumère ici les divers insignes du pouvoir enlevés aux Polovces par Igor.

7, C’est près de la Kaïala que le prince Igor fut battu.

8, L’auteur désigne les Polovces sous le nom de fils de Bies, dit M. Eichoff, ou du démon allemand Bas.

9, Vladimir, fils de Vsevolod, qui fut plus tard le monomarque Vladimir II, avait été, dit M. Eichoff dans ses notes précieuses, expulsé de Tchernigow par Oleg. Le prince Iaroslav était-il un de ses frères ou de ses cousins, ou même Iaroslav, oncle d’Igor ? L’histoire de Boris est aussi imparfaitement connue, et l’on ne sait si ce passage obscur indique réellement un jugement ou un combat, et si la housse verte doit être prise dans un sens propre ou allégorique.

10, Karna et Zlia étaient les deux chefs des Polovces.

11, Les Polovces, vainqueurs, prélevèrent sur chaque ferme un impôt de la valeur d’une peau d’écureuil, dont deux cents formaient un marc d’argent, d’après la manière de compter des anciens Slaves, qui se servaient de monnaie de peaux.

12, Métaphore dont le sens est que le prince Igor devint le prisonnier du chef Polovce Koscey.

13, Dans la terminaison allégorique de la réponse des boyards, on reconnaît deux autres princes de la race d’Igor, défaits comme lui dans la bataille.

14, Après avoir fait allusion aux malheurs qui accablent les villes d’Urim et de Vladimir, ainsi qu’au fils de Glieb, menacé par les Tatares, Sviatoslaw invoque l’ombre de son père Vsevolod II, glorieux successeur d’Oleg.

15, L’expression littérale du texte est celle-ci : Caga ne vaudrait qu’une nagata et Koscey un rezan, monnaies de cuir de peu de valeur.

16, Ce passage se rapporte à Iaroslav Vladimirovitch, prince de Galie, qui avait battu les Hongrois et qui occupait les bords du Danube.

17, Roman et Mistislaw, et les trois fils de Mistislaw, Vladimir, André et Romara, étaient chacun chef d’une ville. La phrase appliquée aux derniers a pour raison la coutume des anciens Slaves de s’attacher des ailes aux épaules en costume de combat.

18, L’auteur fait annoncer par des présages l’arrêt du ciel et la délivrance d’Igor, qui, assisté par Ovlur, franchira le Don et reverra son pays.

19, La poursuite des deux chefs Polovces est accompagnée de nouveaux présages. Leur entretien fait allusion à Vladimir, fils d’Igor, retenu prisonnier dans leur camp, et dont le mariage avec la fille de Konçak devait être un jour le gage de la paix.

Le dit de la campagne dIGOR (chant slave)

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