Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

La mort de PENTHÉE (mythe dionysien)

Le conte qui suit est inspiré d'une tragédie d'Euripide produite en 405 av. J.-C, et extrait de Récits tirés du théâtre grec de G. Chandon.

 

Dionysos musicien

*

Les palais de Thèbes. La Ville aux Sept Portes semblaient flamber dans le couchant. Et devant le tombeau de Sémélé, la fille du roi Cadmos, la vierge aux cheveux dorés, belle comme le jour, une femme agenouillée priait. Une femme) On l'eût prise pour telle, cette silhouette voluptueuse, vêtue d'une longue robe lydienne, qui cachait ses chevilles, et dont les boucles blondes auréolaient des joues roses, mais la vigueur du poing qui se fermait sur un thyrse aigu entouré de lierre aurait révélé des yeux attentifs une présence masculine. Et c'était en effet, sous un déguisement propre à le bien cacher aux mortels, le Dieu Dionysos, venu d'Asie à Thèbes pour y instaurer son culte.

Sa première halte dans la ville de Cadmos avait été la tombe de sa mère, cette Sémélé dont la beauté parfaite avait enflammé d'amour le cœur de Zeus tout-puissant. Dionysos était né de cette union du dieu et de la femme, et Sémélé avait payé tragiquement l'amour du roi des Immortels. La foudre d'Héra, l'épouse irritée, avait ravi à la terre la fille de Cadmos, et les cieux avaient gardé l'enfant de celle-ci, Dionysos, le dieu de la joie, de l'ivresse, au front couronné de pampres.

Des pampres aussi couraient sur le tombeau et le chargeaient, comme d'une moisson d'abondance, de grappes noires; et, contemplant l'étincellement des fruits sur le marbre glacé, le dieu songeait, une flamme de colère dans ses yeux sombres. Cette ville où sa mère ne respirait plus, il allait y régner. Il écarterait par n'importe quel moyen Penthée, le petit-fils de Cadmos et son héritier sur le trône. Il avait puni tous les calomniateurs de sa mère, et d'abord les sœurs de Sémélé. Agavé, Inô et Antonoé, qui, jalouses d'elle, de sa beauté et de l'amour qu'elle avait inspiré à Zeus, avaient osé proclamer que Dionysos n'était pas le fils du Tout-Puissant.

Sur ces femmes que la rage rendait ennemies de leur sœur, Dionysos avait lancé le taon de la folie. Et la bête bourdonnante, harcelante, avait arraché les filles de Cadmos à l'abri du palais; elles les avait jetées délirantes dans les rues de la ville, sur les chemins pierreux de la montagne, sous la voûte sombre des sapins,au bord glissant des précipices. Nues, les reins ceints d'une peau de faon, une courte lance à la main, les calomniatrices erraient, sans abri, au milieu des rocs accrochant aux épines leurs cheveux dénoués, leur chair que le délire rendait insensible. Et, sur les pas des folles errantes, toutes les femmes de Thèbes s'étaient précipitées, emportées par une fureur sans but, échappant aux hommes qui voulaient les arrêter, les enfermer dans les demeures. La montagne retentissait de leurs cris, de leurs danses, de leurs chants sauvages, épouvantant par leur véhémence toute la cité. Jamais pareille frénésie n'avait secoué Thèbes et, devant ce spectacle, les anciens se regardaient anxieux et parlaient de volonté divine. C'était en effet la volonté d'un dieu qui avait troublé la raison des Thébaines, qui avait fait de ces femmes respectables, hautaines, parées, des Bacchantes sans pudeur et sans frein : Dionysos, le dieu d'ivresse, vengeait sa mère.

 

« Évohé! Évohé! »

 

Le cri exaltant des Bacchantes retentissait dans les bois, éveillant de longs échos dans les montagnes d'alentour et dans la cité même. Et à cet appel de joie discordante, tous les êtres sentaient monter en eux un délire inhabituel. Les rues s'emplissaient d'hommes inquiets, qui tendaient l'oreille à la grande clameur des femmes de la forêt. Des mains presque inconsciemment agitaient des tambourins en un rythme saccadé qui faisait trembler les cœurs, des jeunes gens dansaient, emportés malgré eux par les vibrations exaltantes, des vieillards secouaient leur tête chenue dans un geste d'ivresse. Le vin, jaillissant des grains pressés, coulait des cratères sans cesse remplis dans les gorges humaines sans cesse altérées.

Cadmos, le vieux Cadmos, n'avait pas échappé à la contagion de folie et Tirésias, le devin aveugle, avait lui aussi senti s'allumer dans ses veines l'oubli de sa sagesse et de ses cheveux blancs. Revêtus de peaux de faon, couronnés de rameaux de lierre, frappant avec entrain le sol de leur thyrse, les deux vieillards, la main dans la main, descendaient les degrés du palais et s 'encourageaient à suivre, dans leur course vers la montagne des Bacchantes, les groupes avinés qui passaient, tout chantant.

Au moment où ils allaient s'éloigner, un jeune homme au manteau royal, au front ceint d'un bandeau de pourpre et qu 'escortait une garde nombreuse, leur barra le passage. Sur son visage hautain se lisait la colère. Il saisit Cadmos par le bras.

_ Père de ma mère, dit-il, qu'est cela) Où t'en vas-tu vêtu de cette étrange sorte ? Et toi, devin Tirésias ? Quoi, vous avez, vous aussi, pris le costume des adorateurs de ce soi-disant dieu ? de ce Dionysos, divinité tout au plus bonne pour des Barbares voluptueux non pour des hommes sages) Je rougis de honte de voir votre vieillesse à tous deux perdre ainsi la raison. Est-ce pour t'adonner avec plus d'insouciance à ce nouveau culte, ô père, que tu m'as cédé ton sceptre ? Jette ce lierre, jette ce thyrse. Donne aux Thébains un exemple raisonnable. A quoi servirait que je fasse IE plus. Les liens qui serraient leurs mains et leurs pieds sont tombés d'eux-mêmes. Les verrous et les battants des portes se sont ouverts sans aide mortelle. Cet homme a accompli ici une telle foule de miracles que nous ne savons que croire. Que faut-il en faire ?

Qui es-tu ? fit Penthée en s'approchant de Dionysos, et que viens-tu faire à Thèbes ?

_ Y porter le culte de Bacchus, le dieu du vin et de la joie, répondit l'Immortel de sa voix harmonieuse. Et rien ne peut empêcher mon dessein.

_ Même si je te jette en prison, couvert de chaînes ? gronda Penthée. Allez, gardes, ne soyez pas troublés par de faux prodiges. Votre roi commande. Menez cet étranger à la grotte que ferme une triple porte. Demain j 'ordonnerai son supplice.

Dionysos regarda le jeune roi avec ironie et dédain

_ Pauvre fou, dit-il, tu payeras cher le poids de ces chaînes.

Puis se tournant vers les gardes qui se regardaient les uns les autres, hésitants :

_ Obéissez, dit-il, je le veux..

 

La nuit était complète et, dans la grotte obscure, le dieu enchaîné attendait l'heure qu'il s'était fixée pour sa libération. Et, tout à coup, sa voix joyeuse et dominatrice résonna dans Thèbes.

« Io! Io! criait-elle. Bacchantes, entendez-moi! voici votre maître, le fils de Sémélé et de Zeus! Regardez ! la pierre de la grotte se fend, les portes tombent en poussière, les soldats armés sont aspirés par le sol et le palais du tyran vacille et s'écroule. Évohé! Les colonnes se disjoignent, les murs s 'embrasent. O Ménades, ô Bacchantes, prosternez-vous devant le fils de Zeus ! »

Sur les ruines du palais bouleversé, Dionysos, éclatant de beauté et de force, se tenait en souriant, tandis que des chœurs de femmes remplissaient la nuit de leurs longs cris bachiques.

« Io! Io! le maître est là ! lo! Io! il nous appelle. Nous l'adorons, Io! Io! »

Penthée, les yeux égarés, contemplait son prisonnier avec hébétude.L'incendie de son palais avait été si rapide qu'il n'avait eu que le temps d'en sortir sans pouvoir sauver ses biens. Mais ce désastre, comme aussi la miraculeuse délivrance de Dionysos, n'avaient pas abattu son orgueilleuse incroyance. Ces prodiges qui frappaient ses yeux, il ne voulait pas les reconnaître pour tels. Il ne s'abaisserait pas à se déjuger, à proclamer que Dionysos était véritablement fils de Zeus.

Loin de céder, il voulait au contraire frapper plus durement les adeptes du culte bachique. Ses gardes avaient reçu l'ordre d'investir la montagne du Cythéron où s'étaient réunies les femmes de Thèbes et de ramener prisonnières, de tuer au besoin, les Bacchantes. Agavé, la mère du roi, devait être la première pourchassée. N'avait-elle pas été la plus coupable en résistant doublement aux ordres qu 'il avait donnés : il était son fils et son roi.

Mais les gardes revenaient; non pas en vainqueurs. Ils fuyaient comme un gibier harassé, gardant au fond de leurs yeux un reflet de l'épouvante ressentie. Les Bacchantes s'étaient ruées sur eux, miraculeusement insensibles aux coups qu'ils leur portaient. De leurs thyrses brandis, elles les avaient forcés à s'enfuir tout sanglants.

Et nous voici, ô roi, murmuraient ces hommes avec honte, nous voici vaincus par des femmes. Par des femmes) Non, par un dieu. Il faut le reconnaître pour tel et lui ouvrir la ville.

_ Jamais! hurla Penthée. Vous êtes des lâches qui avez pris votre peur pour des prodiges et vous vous êtes blessés vous-mêmes afin de m'en imposer. Je ne vous crois pas. A la tête de mes cavaliers, je vais partir moi-même pour le Cythéron. Nos piques et nos arcs videront la montagne des insensées qui la hantent.

Sois sage, Penthée, fit alors Dionysos qui s'approcha du roi écumant. Ne prends pas les armes contre le dieu; il ne supportera pas que tu chasses les Bacchantes des montagnes dionysiennes.

 

_ Et toi, prends garde, rugit Penthée, je saurai t'enfermer dans une prison d'où l'on ne sort pas. Sot esclave, bouffon qui ne sais même pas faire rire. Dionysos jeta sur le roi un regard presque triste.

Il venait de condamner cet insensé à la mort.

_ Tu n 'arriveras pas à dompter les Bacchantes, reprit-il. Tes cavaliers ne pourront pas plus contre elles que tes gardes, même s'ils étaient cent mille. Veux-tu un conseil ?

_ Un conseil de toi ? s'écria Penthée. Mais tu es mon ennemi!

Dionysos eut un sourire amer. Il lui en coûtait de mentir, mais la ruse était nécessaire ses projets. « Habille-toi en femme, fit-il; sous ce déguise- ment tu te glisseras au milieu des Bacchantes en toute sécurité et, quand tu seras parmi elles, tu sauras, par ton éloquence et ton autorité, les décider à revenir dans la ville. Ainsi, nul sang n'aura été versé et ton pouvoir de roi n'aura subi aucune atteinte. Il n'en serait pas de même si tes troupes essuyaient une seconde défaite.

Penthée hésita un instant. Dionysos, qui trouble les esprits, envoyait vers cette pensée incertaine des effluves de doux égarement, pareil à celui qu 'apporte le vin au goût puissant. Et le roi cessait de voir un adversaire dans cet étranger, il cessait d'avoir une confiance unique dans sa sagesse, il s'abandonnait à la main puissante du plus terrible et du plus bienfaisant des Dieux. La pensée du déguisement qui lui était conseillé ne blessait pas son jugement où la raison s'estompait. Et cependant il devrait traverser la ville. A la lueur des flambeaux de la joie populaire, il allait être reconnu mille fois et devenir, lui le roi aux sévères édits, un objet de risée. Mais rien ne l'arrêtait. En quelques instants il fut prêt. Revêtu de la robe lydienne aux longs plis, coiffé de la mitre, sa chevelure flottant librement sur ses épaules, le thyrse la main droite, la bride serrant ses reins, il ressemblait à l'une des filles de Cadmos. Béants d'étonnement, ses gardes et ses serviteurs contemplaient leur roi ainsi accoutré.

_ A merveille! cria Dionysos qui se mit rire en étalant plus largement les boucles de l'insensé, tu es une véritable femme, et je puis te dire maintenant que c'était pour toi la seule façon de pouvoir t'approcher vivant de la célébration des mystères bachiques d'où les hommes sont exclus. Vêtu comme tu l'es, tu ne crains plus rien.

_ Est-ce que je pourrai porter sur mes épaules le mont Cythéron avec les Bacchantes elles-mêmes ?

_ Tu le pourrais si tu le voulais, répondit Dionysos d'un ton sarcastique, en soutenant le jeune homme qui titubait et qui regardait autour de lui avec des yeux troubles, tu es dans les dispositions qu'il faut. Tiens, prends mon bras, nous allons traverser ta ville afin de te faire admirer par tous.

_ Tu es un véritable ami, étranger, fit Penthée avec une effusion pleine de larmes. Et je veux bien aller avec toi et nous ferons enrager les Bacchantes... Elles seront toutes dépitées que nous les apercevions quand elles sont ivres... Car elles sont ivres, ces femmes... absolument ivres...

_ Marchons, marchons! commanda Dionysos en entraînant le roi avec rapidité à travers les rires et les danses. 10! Io! et que le jus de la vigne coule des cranes !

Ils s'engagèrent tous deux dans le ravin du Cythéron; ils étaient sortis des limites du pays thébain, ils franchirent le cours de l'Asopos aux eaux qui murmuraient.

Nous voici arrivés, dit tout bas Dionysos, marchons avec plus de précaution pour que le bruit de nos pas ne nous trahisse point. Vois-tu dans ce repli de la montagne entouré de hauts rochers à pic, arrosé de ruisseaux et ombragé de sapins, la folle troupe des Bacchantes ? Regarde! les unes dansent en bondissant comme des biches, d'autres tressent des couronnes de lierre, d'autres se poursuivent à travers les buissons comme des enfants échappés à l’œil sévère du pédagogue. Jeunes, vieilles, belles, laides, elles ne sentent plus peser sur elles le joug de l'homme. Comment Bacchus ne serait-il pas leur dieu préféré puisqu'il leur accorde, du moins pendant ces fêtes, le don si précieux de la liberté ? Vois-tu ?

_ Non, je ne vois rien, fit Penthée qui fixait en vain ses yeux troubles sur le feuillage.

_ Attends, je vais te placer de façon à ce que tu puisses voir parfaitement ce que je te décris. Dionysos tendit la main, il attira la branche maîtresse d'un sapin et, courbant l'arbre jusqu'à terre, il plaça le roi inconscient sur une des fourches de la cime; puis, doucement, il laissa le sapin se redresser.

Alors, d'une voix éclatante :

« Io ! Io ! femmes, regardez l'espion de vos mystères! Celui qui se rit de vous, de moi et de mon culte.

Il tendit la main vers le ciel noir et aussitôt celui-ci s'illumina de lueurs d'éclairs. La silhouette de Penthée juché sur le sapin apparut aussi nette qu'en plein jour. Les Bacchantes poussèrent une terrible clameur.

« Un homme! crièrent-elles. Le sot! Il a cru nous abuser par un déguisement. Vengeons-nous, sœurs, vengeons le dieu offensé. Il ne sera pas dit qu'on aura violé impunément le mystère de nos fêtes. »

En un clin d’œil un millier de femmes échevelées entoura le sapin avec des cris si discordants que la voix effrayée de Penthée, qui appelait sa mère et la suppliait de reconnaître en lui son fils, ne parvenait pas à se faire entendre. Agavé, la mère, était la plus folle de rage.

« Qu 'on le tue! s'écriait-elle sauvagement. C'est une bête fauve qui s'est embusquée là-haut. Mes sœurs, c'est un lion. Je vois sa crinière se dresser à la lueur des zigzags de feu.

_ Mère! mère! criait lamentablement Penthée. Je suis sans armes. Aie pitié de moi!

Mais Dionysos I 'impitoyable avait chargé de vapeurs les yeux de la Bacchante en courroux et elle continuait à hurler d'une voix stridente :

« C'est un lion! Armez-vous de vos thyrses! Tuez la bête fauve! »

A coups de pierres. les femmes furieuses tentèrent d 'étourdir l'homme, qui se cramponnait, puis Voyant qu 'elles perdaient leurs peines elles s'unirent toutes pour déraciner le sapin. Celui-ci tomba sur le sol avec un craquement. Penthée, blessé, ne put se relever. Malgré ses cris, ses supplications, Agavé, abusée par. L 'étrange vision que lui envoyait Dionysos, prit son thyrse et le plongea dans le cœur de son fils.

Alors ce fut une horrible mêlée. La vue, l'odeur du sang montèrent comme un vin aux fumées étranges dans ces cerveaux de femmes déchaînées. Le corps de Penthée vola en pièces et Agavé ficha sur son thyrse la jeune tête aux boucles blondes.

_ Io ! Io! cria-t-elle avec une joie farouche. Voilà le mufle du lion. Nous avons tué le dévorant ennemi des troupeaux et des bergers! Mes sœurs, je vais aller recevoir les félicitations de Thèbes.

En un long cortège hurlant, Agavé, ses ses compagnes redescendirent vers la ville, chantant des hymnes à Dionysos et agitant joyeusement des branches vertes. Aux portes de Thèbes deux hommes les arrêtèrent. C'était Cadmos et Tirésias.

Où vas-tu, où vas-tu, ma fille ? cria le vieillard en chancelant d'horreur. Que portes-tu là comme trophée ?

_ La tête du lion que j'ai tué, père répondit Agavé qui souriait avec fierté. J'ai fait une heureuse chasse.

Et sa main caressa orgueilleusement les boucles.

 

Texte inspiré de la tragédie d'Euripide, Les Bacchantes, et extrait de Récits tirés du théâtre grec de G. Chandon, Nathan, Paris, 1956.

 

La mort de PENTHÉE (mythe dionysien)

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article