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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

L'affaire des BACCHANALES

L'affaire des Bacchanales à Rome

Par Tite-Live

Les consuls Sp. Postumius Albinus et Q. Marcius Philippus négligèrent l'organisation de leurs armées, leurs préparatifs de guerre et le gouvernement de leurs provinces pour s'occuper uniquement d'étouffer une conjuration domestique. [...] Les deux consuls furent chargés, par un décret, d'instruire contre les associations secrètes.

Un Grec de naissance obscure était venu d'abord en Étrurie ; il n'avait aucune de ces connaissances propres à former l'esprit et le corps dont l'admirable civilisation de la Grèce nous a enrichis. Ce n'était qu'une espèce de prêtre et de devin, non point de ceux qui prêchent leur doctrine à découvert et qui, tout en faisant publiquement métier d'instruire le peuple, lui inspirent des craintes superstitieuses, mais un de ces ministres d'une religion mystérieuse, qui s'entoure des ombres de la nuit. Il n'initia d'abord à ses mystères que très peu de personnes ; bientôt il y admit indistinctement les hommes et les femmes, et, pour attirer un plus grand nombre de prosélytes, il mêla les plaisirs du vin et de la table à ses pratiques religieuses. Les vapeurs de l'ivresse, l'obscurité de la nuit, le mélange des sexes et des âges eurent bientôt éteint tout sentiment de pudeur, et l'on s'abandonna sans réserve à toutes sortes de débauches ; chacun trouvait sous sa main les voluptés qui flattaient le plus les penchants de sa nature.

Le commerce infâme des hommes et des femmes n'était pas le seul scandale de ces orgies ; c'était comme une sentine impure d'où sortaient de faux témoignages, de fausses signatures, des testaments supposés, de calomnieuses dénonciations, quelquefois même des empoisonnements et des meurtres si secrets, qu'on ne retrouvait pas les corps des victimes pour leur donner la sépulture. Souvent la ruse, plus souvent encore la violence, présidaient à ces attentats. Des hurlements sauvages et le bruit des tambours et des cymbales protégeaient la violence en étouffant les cris de ceux qu'on déshonorait ou qu'on égorgeait.

Cette lèpre hideuse passa, comme par contagion, de l'Étrurie à Rome. L'étendue de la ville, qui lui permettait de receler plus facilement dans son sein de pareils désordres, les déroba d'abord aux regards ; mais enfin le consul Postumius fut mis sur la trace des coupables. [...]

En présence de l'assemblée générale du peuple, Postumius, après avoir prononcé la formule solennelle d'invocation, par laquelle les magistrats commencent toujours leurs harangues au peuple, s'exprima en ces termes :

« Citoyens, jamais discours ne fut plus à propos, et n'eut plus besoin d'être précédé de cette invocation solennelle, qui vient de vous rappeler quels sont les dieux que vos ancêtres ont toujours honorés de leur adoration, de leurs hommages et de leurs prières, car ils n'ont jamais reconnu ces divinités étrangères, dont le culte infâme aveugle les esprits et les pousse par une sorte de délire fanatique dans un abîme de forfaits et de souillures. […]

Vous savez que les Bacchanales se célèbrent depuis longtemps dans toute l'Italie, et maintenant même dans plusieurs quartiers de Rome. À défaut de la renommée qui vous en ait instruits, vous l'auriez appris, j'en suis sûr, par ces sons discordants et ces hurlements qui retentissent la nuit dans toute la ville. Mais vous ignorez en quoi consistent ces mystères. […]

D'abord ce sont en grande partie des femmes, et là fut la source du mal, puis des hommes efféminés, corrompus ou corrupteurs, fanatiques abrutis par les veilles, l'ivresse, le bruit des instruments et les cris nocturnes. C'est une association sans force jusqu'à présent, mais qui menace de devenir très redoutable, parce que de jour en jour elle reçoit de nouveaux adeptes. [...]

Ce ne serait rien encore si leurs débauches n'avaient d'autre effet que de les énerver et de les couvrir d'une honte toute personnelle, si leurs bras restaient étrangers au crime et leur âme à la perfidie. Mais jamais la république ne fut attaquée d'un fléau plus terrible ni plus contagieux. Tous les excès du libertinage, tous les attentats commis dans ces dernières années sont sortis, sachez-le bien, de cet infâme repaire. Et les forfaits dont on a juré l'exécution ne se sont pas encore tous produits au grand jour. Les membres de cette association impie se bornent encore à des crimes particuliers, parce qu'ils ne sont pas assez forts pour écraser la république. Chaque jour le mal s'accroît et s'étend ; il a déjà fait trop de progrès pour se renfermer dans le cercle des violences particulières ; c'est à l'état tout entier qu'il veut s'attaquer. [...] »

Les consuls firent ensuite donner lecture des sénatus-consultes, et annoncer des récompenses pour quiconque leur amènerait ou leur découvrirait un coupable. [...] Ils défendirent ensuite de rien vendre ou acheter qui pût favoriser la fuite, d'accueillir, de cacher ou d'aider en aucune façon les fugitifs. L'assemblée était à peine congédiée que de vives alarmes se répandirent par toute la ville. Cette frayeur ne se renferma point dans l'enceinte de Rome ni même dans son territoire, mais elle gagna bientôt l'Italie dans tous les sens. […] On portait le nombre des conjurés à plus de sept mille personnes des deux sexes. [...]

Ceux qui n'avaient été qu'initiés et qui n'avaient fait que répéter après le prêtre la formule sacramentelle, comprenant l'engagement infâme de se livrer à tous les excès, du crime et du libertinage, mais qui n'avaient souffert ou commis aucune des turpitudes dont leur serment leur faisait une loi, furent laissés en prison. Tous les initiés coupables de prostitution ou de meurtre, de faux témoignages, de fausses signatures, de testaments supposés, ou de toute autre fraude aussi déshonorante, furent condamnés à mort. Leur nombre fut plus grand que celui des prisonniers : on remarqua dans les deux catégories beaucoup d'hommes et de femmes. Les femmes condamnées furent remises entre les mains de leurs parents ou de ceux en puissance de qui elles se trouvaient, pour qu'ils les fissent exécuter en particulier. S'il n'y avait personne qui pût être chargé de leur supplice, on les exécutait publiquement. On enjoignit ensuite aux consuls de s'occuper de détruire les Bacchanales d'abord à Rome, puis dans toute l'Italie, et de ne respecter que les autels ou statues anciennement consacrés à Bacchus. Un sénatus-consulte régla pour l'avenir qu'il n'y aurait plus de Bacchanales à Rome, ni dans l'Italie ; que si quelqu'un était convaincu de l'importance et de la nécessité de ces mystères, s'il croyait ne pouvoir se dispenser de les célébrer sans éprouver des scrupules et redouter un malheur, il ferait sa déclaration au préteur, qui en référerait au sénat ; et si cent sénateurs au moins lui accordaient l'autorisation, il ne pourrait célébrer la cérémonie qu'en présence de cinq personnes au plus, sans qu'on eût mis de l'argent en commun pour les frais, sans qu'on eût pris un prêtre ou un sacrificateur.

Tite-Live, Histoire romaine, dans Œuvres de Tite-Live, Traduction par Désiré Nisard. Firmin Didot frères, Paris, 1864.

L'affaire des BACCHANALES

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