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Arya-Dharma, l'héritage des spiritualités premières

Les enthéogènes : entre tabou et négation d'une réalité

Selon, entre autres règlements, la loi française ; l'usage, la détention et le commerce de produits illégaux (drogues naturelles ou de synthèse), ainsi que la consommation de certaines plantes toxiques sont des activités strictement interdites et sévèrement réprimées par des amendes et des peines de prison. L'auteur de cet article déconseille donc fortement d'enfreindre les lois de son pays ou de sa communauté. Les informations diffusées dans cet ouvrage ne le sont qu'à titre indicatif et à visée ethnographique.

Les enthéogènes : entre tabou et négation d'une réalité
Enthéogènes : entre tabou et négation d'une réalité

« Enthéogène » est un terme de pharmacologie popularisé par les ethnobotanistes qui étudient les plantes psychotropes et leur utilisation par l'homme. Il s'agit d'un néologisme proposé en 1979 par l’helléniste Carl Ruck (1935- ) et les ethnobotanistes Roger Gordon Wasson (1898-1986) et Jonathan Ott (1949- ) :

« [Enthéogène] désigne ou qualifie les substances psychoactives capables d’induire des états de transes extatiques ou de possession chamanique. Selon ces auteurs, ces produits induisent, utilisés dans leur contexte culturel, une expérience mystique ou spirituelle ineffable, transcendante, qui explique leur consommation dans une perspective visionnaire. »1

Selon la traduction de l'ethnologue Gilbert Rouget (1916- ), enthéogène (depuis le grec entheos, « transe de possession ») signifie littéralement « qui produit dieu(x) en soi, qui induit Dieu. »2

Loin d'être le propre d'une espèce particulièrement évoluée, la consommation des « modificateurs d'état » semble une pratique pour le moins banale dans le monde animal. Par exemple, le zoo-pharmacologue Eloy Rodriguez (Université de Californie, Ithaca) et l'anthropologue et primatologue Richard Walter Wrangham (Harvard) ont étudié les interactions entre chimpanzés et plantes médicinales et ils ont été capables d'identifier une douzaine d'espèces végétales composant la pharmacopée en usage parmi les populations de singe.

On savait déjà le chat friand d'herbes folles ou encore le renne amateur d'amanite muscaria... En ce qui concerne l'Homo sapiens, son goût pour les plantes dites médicinales, magiques ou toxiques, est tout aussi atavique. Comme en témoignent le dynamisme du marché des drogues récréatives et celui des anti-dépresseurs, cette attirance existe encore de nos jours, latente dans chacune des sociétés du globe, quel que soit le modèle politique, économique et social, ou le degré de développement industriel.

Le rôle de ces adjuvants mystiques, que l'on appelle vulgairement « drogues », ne fait cependant pas consensus. Selon l'anthropologue américain Weston La Barre (1911-1996)3, spécialiste des Amérindiens, l'usage des plantes enthéogènes constitue l'origine même du chamanisme. « Toute notre connaissance du surnaturel, écrit-il, dérive de facto de l'expérience visionnaire ou extatique des prophètes et des chamanes. »4 Ses assertions sont catégoriques : l'usage des enthéogènes est typique du phénomène religieux préhistorique. « On peut faire remonter l'usage de certaines substances psychédéliques à l'âge de bronze, et d'autres au mésolithique si ce n'est au paléolithique. » Plus encore : « Le recours à des substances psychédéliques naturelles a été un puissant véhicule de l'extase chamanique, sur toute la surface de la planète et depuis la plus lointaine préhistoire. » Cette opinion est partagée par l'anthropologue américain Michael J. Harner (Université de Californie, 1929-2018). Ce dernier avance à juste titre que « la prise d'enthéogènes semble être la technique la plus simple et rapide pour provoquer une expérience et des visions considérées comme surnaturelles. »5

Pour l'historien des religions Mircéa Eliade (1907-1986) au contraire, les « drogues » joueraient un rôle dépréciatif et leur utilisation n'auraient été instaurée que récemment, à la suite de la perte d'identité du chamanisme face à l’évangélisation et à la bouddhisation des régions concernées6. Le mythologue oppose ainsi la « voie facile » du chamanisme, marquée par l'usage des enthéogènes, à une « voie difficile ». La première manière ne serait qu'une « décadence de la technique chamanique » originale et ancestrale... L'usage des drogues serait donc un raccourci dont n'aurait pas besoin les sages authentiques... « On s'efforce d'imiter par l'ivresse narcotique un état spirituel qu'on n'est plus capable d'atteindre autrement » écrit le maître roumain, considérant le recours aux « drogues » comme un aveu de l'impuissance du chamane dégradé à connaître l'extase par la simple force de son esprit.

Claude Lévi-Strauss ne se prononce pas facilement sur la question. Pour lui, « il n'y a pas de raison de douter, que les sorciers, ou au moins les plus sincères d'entre eux, ne croient en leur mission, et que cette croyance ne soit fondée sur l'expérience d'états spécifiques. »7 Mais Lévi-Strauss ajoute aussitôt « les épreuves et les privations auxquelles ils se soumettent suffiraient souvent à les provoquer. » Le père de l'ethnologie semble donc lui aussi ne pouvoir se départir d'une certaine sorte de puritanisme, qui cacherait aux savants ce qu'ils ne sauraient voir...

Pourtant, n'en déplaise à ces sommités, ce qui unit dans une même ressemblance l'immense majorité des pratiques chamaniques mondiales, ce n'est ni le jeûne, ni la randonnée solitaire, ni l'ascétisme, ni l’automutilation, mais bien la consommation rituelle et régulière d'une substance naturelle psychotrope.

Aussi vrai que nous considérons Eliade et Levi-Strauss comme deux des plus grands savants de leur temps, leurs opinions témoignent d'un ethnocentrisme certain. Il faut deux mille ans d'influence judéo-chrétienne, que n'ont pas connus les sociétés chamaniques archaïques, pour brouiller à ce point l'esprit des savants occidentaux qu'ils en mélangent quête de l'absolu et masochisme intellectuel. En Orient, en Afrique, en Amérique, un tel rejet de la connaissance facilitée si ce n'est facile, n'existe pas : les grands prêtres mayas et aztèques consommaient le champignon magique, les plus grands saints, rishis et sadhus de l'Inde fument encore le chilom de haschich et les Pygmées Bwitis célèbrent depuis des milliers d'années leur rituel de puberté en consommant une liane psychotrope, l'iboga.

Pour un membre d'une société chamanique, sur qui le puritanisme n'a pas de prise, la condamnation sans appel d'un moyen pourtant plausible d'accéder au « monde-autre » semblerait au mieux un rigorisme immature, au pire une absurdité. L'objectif d'un chamane est de parvenir dans le monde-autre afin de remédier à un trouble causé dans le monde réel, il ne s'agit nullement pour lui de s'astreindre à une doctrine rigoriste interdisant arbitrairement un moyen d'accès « facilité » au monde matriciel.

Le chamane n'est pas un prêtre védique ou chrétien, ce n'est pas un pharisien, c'est plutôt un esprit libre, primitif, fruit culturel de sa tribu, ne connaissant pas de nation et ne respectant aucune autorité cléricale ; il n'est pas le fer de lance d'une doctrine ascétique quelconque. Cela semblerait aussi absurde à un chamane de se passer d'enthéogène qu'à un pêcheur de se passer de filet sous prétexte qu'un véritable pêcheur devrait attraper le poisson à mains nues...

Pour filer notre métaphore, ajoutons que l'objectif d'un pêcheur traditionnel est de nourrir sa famille et son clan... Le pêcheur qui s’entêterait à pêcher à mains nues en dépit des sagaies et du filet qu'il a pourtant à disposition, mènera sa tribu à sa perte ; de même, un chamane qui se passerait d'enthéogène ne pourrait plus effectuer aussi facilement et aussi simplement son « voyage » et ne pourrait donc plus assurer correctement son rôle dans sa société.

N'en déplaise à Lévi-Strauss, le jeûne et la solitude n'engendrent pas les visions complexes et durables des enthéogènes. Le jeûne et la solitude, comme toute autre forme d'ascétisme, sont des adjuvants au voyage psychédélique, en aucun cas des substituts. Si ces épreuves corporelles et psychologiques peuvent occasionnellement entraîner le dérèglement des sens, il ne s'agit en aucun cas d'une expérience comparable ni réitérable comme celle caractérisant les prises d'enthéogènes. Et même si Couliano et Eliade avancent dans leur Dictionnaire des religions, à propos du chamanisme nord américain et arctique, que « les pouvoirs chamaniques s'obtiennent de diverses manières, dont la plus commune est la solitude et la souffrance », il convient plutôt de constater que c'est l'usage du champignon magique (amanite, psilocybe), de la datura, du cactus à mescaline et le tabac, qui seraient en réalité les médias les plus communs des expériences chamaniques nord-américaines, arctiques et sibériennes.

Intéressons-nous donc au caractère pseudo-universel de la consommation des plantes magiques. L'usage d'un adjuvant mystique est un des points communs les plus essentiels entre les nombreux types de chamanismes régionaux. Autour de l'usage rituel et sacralisé de quelques plantes bien identifiées, se construit et se perpétue un mysticisme marqué par les concepts de mondes parallèles, d'animisme, de cycle temporel, et même de réincarnation, de paradis céleste et de sacrifice.

S'il semblait coûter à certains savants de reconnaître l'importance des plantes hallucinogènes, cependant, les universitaires actuels semblent plus disposés à en reconnaître le rôle à la fois médicinal, mystique et social. Pour les anthropologues Sébastien Baud, spécialiste du chamanisme péruvien et Christian Ghasarian8 (Université de Neuchâtel, 1957- ) :

« Toute société met en œuvre, de manière proactive ou réactive des mécanismes culturels par lesquels l’ensemble ou une partie de ses membres trouvent les moyens de dépasser les limites prosaïques de leur existence habituelle. Au-delà des clichés folkloriques et des quêtes mimétiques, l’absorption de psychotropes attestée partout dans le monde sous des formes aussi nombreuses que variées se présente comme une des démarches les plus manifestes de cette quête, parfois obsessionnelle du dépassement de l’ordinaire. Expérience éminemment subjective, l’état psychotrope dévoile également des dynamiques culturelles et des logiques sociales fort révélatrices. »

Si les mentalités évoluent lentement dans les sciences humaines, elles évoluent plus vite dans le milieu médical. Déjà, dans les années 1970, le psychiatre Barthe Nhi publiait Les chemins de la libération9, dans lequel il écrivait tout simplement que...

« L'usage des subjacentes odoriférantes et fumigènes (encens) ou l’absorption de drogues diverses (haschisch, champignons psiloscibés, dérivés de l'ergot de seigle, Peyotl etc.) font partie intégrante, comme on le sait, du bagage culturel de l'humanité. De tout temps, les peuples de la terre ont intégré ces procédés dans leur pratique religieuse. Tout au long de son histoire, l'homme a toujours voulu transcender sa condition humaine pour accéder à une réalité " autre. " »

Plus proche de nous, dans sa thèse de pharmacologie Le chamanisme et les plantes hallucinogènes, (Université d'Aix-Marseille, 2017), Auréliane Soubrouillard avance que :

« Si l’on suppose que la neurochimie de nos ancêtres préhistoriques était comparable à la nôtre, l’expérience extraordinaire engendrée par la prise d’hallucinogènes (champignons, cactus ou autres) fut bien au-delà de tout ce qu’ils pouvaient vivre, ressentir mais aussi exprimer quotidiennement en ces temps reculés. Cela a ainsi pu faire naître chez eux de nombreux questionnements à l’origine de la pensée divine. […] [certains végétaux] le stimulaient lui faisant oublier la faim, la fatigue et la peur, quand d’autres le baignaient dans un état de bien-être et de douce euphorie lui faisant oublier ses douleurs physiques et morales. Enfin, certains modifiaient de manière tout à fait singulière sa perception du monde extérieur, tout en lui permettant d’entrer en contact avec des facettes de son monde intérieur jusque-là insoupçonnées. »

Dans sa thèse présentée en 2022 à la faculté de pharmacie de l'Université de Lorraine, Les substances enthéogènes naturelles : usages ancestraux et pratiques actuelles, Thomas Beurton remarque les mêmes phénomènes :

« Les substances psychédéliques d’origine naturelle sont utilisées partout dans le monde depuis des milliers d’années. De l’Amérique du Sud, en passant par l’Europe, jusqu’au fin fond de la Sibérie et traversant les îles de l’Océanie, les différents peuples ont consommé ces produits à des fins religieuses, thérapeutiques et à des fins de recherches introspectives. »

En outre, la prise d'un enthéogène puissant n'entraîne pas nécessairement la pratique d'un rituel mystique, mais peut aussi permettre une opération thérapeutique ou chirurgicale nécessitant une « anesthésie » complète du patient. La mandragore ou la belladone, qualifiées pourtant d'herbes à sorcières, furent souvent utilisées à cet effet.

Aux États-Unis, dans un continent qu'unifiaient jadis, du cercle arctique à la cordillère des Andes, l'usage du tabac et celui des champignons magiques, les chercheurs ne sont pas frileux à considérer les enthéogènes à leur juste titre. Dans Hallucinogènes et chamanisme10, Michael J. Harner raconte un événement décisif lors de ses études de terrain, qui dénote à quel point l'approche pragmatique des chercheurs américains tranche avec le refus dogmatique des savants européens. Conscient qu'il ne saisissait pas pleinement la société qu'il tentait d'étudier dans la jungle amazonienne, Harner décida de vivre lui-même le voyage psychédélique auquel se livraient les indigènes. « Transporté par une transe dans laquelle le surnaturel semblait naturel, écrit-il, je réalisais que les anthropologues, y compris moi-même, avaient profondément sous-estimé l'importance de l'impact de la drogue sur l'idéologie indigène. »

Pour le mycologue Robert Gordon Wasson, en accord avec l'anthropologue Weston La Barre, l'usage des plantes psychotropes remonte au moins à 15 000 ou 20 000 ans avant notre ère.

L'ethnobotaniste Peter T. Furst (de l'Université de Californie, 1922-2015) considère comme nécessairement contemporaines la pratique du chamanisme et la ritualisation de la mort, et fait donc remonter à au moins 100 000 ans11 l'usage des enthéogènes.

En Europe cependant, un véritable tabou frappa longtemps les milieux universitaires. Nous avons vu la façon dont Levi-Strauss et Eliade récusent tout intérêt envers des enthéogènes, pourtant partout et de tout temps présents.

Le terrain de prédilection de Levi-Strauss ayant été l'Amazonie, il est incroyablement étrange qu'il n'ait pas pris en considération dans ses recherches les rituels psychédéliques liés à la consommation de l'ayawaska, du cactus, de la coca ou de la bufoténine. Cet aveuglement, ou peut-être, ce mépris pour une thématique inclassable et si difficilement analysable avec les méthodes classiques des sciences humaines, ne frappe pas seulement le savant français, mais aussi l'ensemble de notre société, qui refuse d'accepter la véritable nature de son passé chamanique. Ce mépris intellectuel, dont les ressorts sont à trouver dans la morale et la religion judéo-chrétienne, témoigne cependant d'un malaise plus profond et historique. La diabolisation des enthéogènes sur notre continent est un phénomène latent, profond, commencé par l'interdiction romaine du druidisme et renforcé depuis par le puritanisme du christianisme, le rationalisme de l'humanisme et la bien-pensance actuelle.

Avec pertinence, la pharmacienne Auréliane Soubrouillard relève les séquelles de ce tabou : la connaissance ancestrale des plantes médicinales et enthéogènes semble irrémédiablement oubliée.

« Les ethnobotanistes ont relevé plus d’une centaine de substances psychédéliques naturelles connues pour leur propriété dans le Nouveau monde, alors qu’on en comptabilise seulement une dizaine pour le Vieux continent. D’un point de vue botanique, il n’existe pas d’explication valable à une telle différence de répartition. On devrait même plutôt s’attendre au contraire, compte tenu de la surface terrestre du Vieux continent, de la diversité de ses écosystèmes, et de l’ancienneté de la présence de l’être humain, toutes supérieures à celles du continent américain. La réelle différence ne se situe donc pas dans le nombre de plantes psychédéliques à disposition sur chacun des deux continents, mais sur la connaissance qu’on en a : les natifs du Nouveau monde connaissaient la grande majorité des plantes psychédéliques disponibles dans leur environnement, même si ils ne les employaient pas toutes. »

 

Bibliographie et sources :

1D. Richard, pharmacien du Centre hospitalier Henri Laborit à Poitiers, auteur du Dictionnaire des drogues et des dépendances, avec D. Richard, J.-L. Senon, et M. Valleur, Larousse, In Extenso, 2004.

2« Plantes enthéogènes, nourriture des dieux », in L’Actualité Poitou-Charente numéro°64, 5 avril 2004.

3Les plantes psychédéliques et les origines chamaniques de la religion, 1974.

4La Barre, op. cit.

5M. J. Harner, Hallucinogènes et chamanisme.

6Eliade reviendra à la fin de sa vie sur cette opinion, constatant lui-même son erreur.

7« Le sorcier et sa magie », revue Les Temps Modernes, n.°41, mars 1949.

8Des plantes psychotropes : initiations, thérapies et quêtes de soi, Imago, 2010

9Éditions Épi, 1978.

10Georg éditeur, 1997.

11Date à laquelle on situe les premières sépultures connues.

Les enthéogènes : entre tabou et négation d'une réalité

Pour aller plus loin, visitez notre galerie photographique consacrée aux enthéogènes :

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