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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

La pelisse de SOSLAN (conte ossète)

Par George Dumézil

« Soslan ou Sosryko est un personnage central parmi les légendaires Nartes, race héroïque de la mythologie ossète et d'autres mythologies du Caucase. Soslan est né d'une pierre qui a reçu la semence de la masturbation d'un berger qui admirait la beauté de la déesse Satana. Sachant cela, cette dernière revient neuf mois plus tard et ouvre la pierre pour y récupérer l'enfant. Elle l'élève ensuite comme son propre fils et le nomme. Soslan est parfois farceur, mais aussi beau et invulnérable sauf au genou ou à la hanche selon les variantes des légendes. En effet, soit il s'est baigné dans le liquide qui a rendu sa peau invulnérable et le bac était trop petit donc ses genoux dépassaient et n'ont pu être mouillés, soit une forgeron le tenait par la hanche avec des tenailles pour le tremper, ce qui empêcha sa hanche de se mouiller donc de devenir invulnérable. Il meurt en se faisant couper les jambes ou fracturer la hanche par une roue magique avec des pointes d'acier […] Soslan est comparable avec d'autres héros mythologiques indo-européens pour son invulnérabilité et son point faible qui permet sa mort. Achille, chez les Grecs, possède son fameux talon, vulnérable car lorsqu'il a été trempé par Thétis dans le fleuve le rendant invulnérable il était tenu par le talon. De manière similaire, le héros de mythologie nordique Siegfried se baigna dans le sang du dragon Fafnir, ce qui l'a rendu invulnérable sauf à un endroit précis du dos où une feuille s'était collée. » (Wikipedia).

Le récit suivant est extrait du Livre des héros. Légendes sur les Nartes, de Georges Dumézil (Paris, Gallimard-Unesco, 1965).

*

Soslan voulait se distinguer en tout parmi les Nartes. L’idée lui vint donc de se faire une pelisse avec des peaux humaines : peaux de crânes et peaux de lèvres supérieures, avec les moustaches. Il ne parla de la chose à personne, mais se mit à tuer des hommes et, leur écorchant le crâne et la lèvre supérieure, réunit ce qu’il fallait pour la pelisse. Il réfléchit : qui pouvait, avec cette matière, lui coudre une pelisse sans défaut ?

Il y avait quelque part trois jeunes filles : c’est à elles que Soslan porta ses peaux. Quand elles les regardèrent, elles reconnurent chacune la tête d’un oncle, d’un frère, et furent dans un grand embarras. Mais que pouvaient-elles dire ? Elles promirent de tailler la pelisse pour le lendemain, et Soslan rentra chez lui.

Au plus fort de leur désolation, apparut le fléau des Nartes, le rusé Syrdon.

– Pourquoi êtes-vous tristes ? leur demanda-t-il.

– Comment ne serions-nous pas tristes ? Soslan nous a apporté des peaux humaines, peaux de crânes et peaux de lèvres, pour que nous lui cousions une pelisse. Or ce sont les peaux de nos oncles, de nos frères…

– Taillez-lui sa pelisse, leur dit Syrdon, et cousez-la, seulement laissez un vide par-devant. Quand il viendra, mettez-la sur lui et dites-lui : « Ta pelisse va bien, mais il lui manque de quoi faire les revers. Si tu nous apportes la peau du crâne d’Eltagan, le fils de Kutsykk – on dit qu’elle est en or, – nous pourrons l’achever. Mais il faut cette peau-là : aucune autre ne ferait l’affaire.

Les jeunes filles suivirent les instructions de Syrdon, et Soslan s’en fut chercher Eltagan, le fils de Kutsykk. Arrivé devant sa porte, il cria :

– Eltagan, fils de Kutsykk, es-tu là ?

Quand Eltagan l’entendit, il dit :

– Cette voix est celle de Soslan, allez lui dire qu’Eltagan n’est pas chez lui.

Un des domestiques courut dire à Soslan :

– Eltagan n’est pas chez lui.

– Trouvez-le-moi ! Il faut absolument que vous le trouviez !

Alors Eltagan sortit :

– Qu’y a-t-il, Soslan ? Que te faut-il ? Pourquoi me cherches-tu ?

– Montons sur la colline de Saqola et jouons aux dés, dit Soslan. Si tu gagnes, tu me couperas la tête. Si je gagne, c’est moi qui te la couperai.

Que pouvait-il faire, Eltagan, fils de Kutsykk, dont le crâne avait une peau d’or ? Il accepta et tous deux montèrent sur la colline.

Là, Soslan dit à Eltagan :

– Jette tes dés !

– C’est toi qui es venu ici m’imposer ce jeu, c’est donc à toi de commencer, répondit Eltagan.

Soslan jeta ses dés : il en sortit un flot de millet, de quoi battre pendant trois jours, et les grains se répandirent de tous côtés.

– Il faut picorer ce millet, dit Soslan.

Eltagan, le fils de Kutsykk, jeta ses dés : il en sortit des poules avec leurs poussins. Elles picorèrent si bien qu’il ne resta pas un seul grain.

– À toi de jeter les dés le premier, dit Soslan.

Eltagan jeta ses dés : un sanglier surgit.

– Attrape-le, si tu es un homme ! dit-il à Soslan.

Soslan jeta ses dés : il en sortit trois lévriers qui poursuivirent le sanglier et l’apportèrent, tout déchiré, devant Eltagan.

– À toi ! dit Eltagan.

Soslan jeta ses dés et les maisons des Nartes prirent feu. Il dit à Eltagan :

– Il faut les éteindre !

– Je renonce, dit Eltagan, fais de moi ce que tu voudras.

– Regarde, dit Soslan.

Il jeta ses dés et il tomba une grande pluie qui éteignit l’incendie.

– Tu as gagné, Soslan, dit Eltagan, prends ma tête.

– Joue encore un coup, je te le permets, dit Soslan. Si je gagne, j’agirai suivant notre convention.

Eltagan jeta ses dés : trois colombes en sortirent et s’envolèrent.

– Attrape-les ! dit-il à Soslan.

Soslan jeta ses dés : il en sortit trois oiseaux de proie, trois vautours qui poursuivirent les colombes, les saisirent et les laissèrent tomber devant Eltagan.

– Coupe-moi la tête, dit Eltagan, tu as gagné.

– Tu es un brave homme, Eltagan, fils de Kutsykk, dit Soslan. Je ne veux pas te couper la tête : sa peau me suffit.

Il le scalpa, rapporta la peau aux jeunes filles qui durent en faire les revers de sa pelisse.

La pelisse de SOSLAN (conte ossète)

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