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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

DAIKOKUTEN, l'adaptation japonaise de Shiva

Daikokuten at Kongōrinji Temple (Shiga prefecture), Heian Period, peinture sur bois, (49.9 cm)

Daikokuten at Kongōrinji Temple (Shiga prefecture), Heian Period, peinture sur bois, (49.9 cm)

Daikokuten, l'adaptation japonaise de Shiva

« Daikokuten » est la traduction japonaise de « Mahakala », « le Grand Noir », qui est une figure de Rudra-Shiva dans sa dimension la plus destructrice. Il est considéré comme une des principales divinités protectrices de la loi bouddhiste.

Il convient d'abord de rappeler que Daikokuten n'est pas une divinité autochtone, mais une importation culturelle datant au plus tôt de la fin du premier millénaire. C'est avec la traduction des sutras et le développement du mouvement zen, que le bouddhisme, puis le tantrisme, entrèrent au Japon. Dès lors, les Japonais adoptèrent non seulement la riche littérature indienne, mais aussi ses nombreuses divinités.

L'introduction des divinités védiques et puraniques au Japon donna naissance à un groupe canonique de sept divinités, partout présentes dans la culture et la mystique japonaise. Ce sont les sept divinités du bonheur (Fukujin), composées entre autres de Daikokuten, de Benten, le pendant japonais de la déesse du savoir Sarasvati, ou encore de Hotai (Budai), le Bouddha Rieur typique des cultures extrêmes orientales.

Trois de ces divinités se combinent pour créer Sanmen Daikoku, « Daikoku Tricéphale », composé de Daikokuten, Bishamonten (Kubéra) et Benzaiten (Sarasvati). Cette entité est la gardienne du bouddhisme à travers la sauvegarde du Bouddha, du Dharma (la Loi, la doctrine) et du Sangam (la communauté des moines). La position centrale de Sanmen Daikoku est occupée par Daikoku. Celui-ci possède alors trois yeux, un collier de crâne et un serpent bleu autour du cou. Il est revêtu d'une peau d'éléphant et domine un bouc en maîtrisant ses cornes. À part quelques variations locales, il s'agit là d'une description classique du Mahakala bouddhiste ou du Bhairava hindou.

Outre Shiva et sa famille, d'autres divinités indiennes se retrouvent dans la mythologie japonaise tardive.

Les Juniten sont les « 12 créatures célestes » gardiennes des directions cardinales, c'est-à-dire des domaines célestes, terrestres ou infra-terrestres. Il s'agit d'entités adaptées des dévas et autres adityas védiques. Les deux divinités majeures sont alors Bonten (Brahma) et Taishakuten (Indra), lesquelles sont accompagnées de Bishamonten (Kubéra, richesse), Katen (Agni, feu), Enmaten (Yama), Suiten (Varuna), Fujin (Vayou, vent), Jiten (Prithvi,Terre), Nitten (Surya, soleil), Gatten (Chandra, lune) et Daijizaiten, aussi nommé Ishanaten (Ishana-Rudra). La compagne d'Ishaten est la divine mère Uma, dont le nom est identique en japonais et en sanskrit. Daijizaiten-Ishaten est par ailleurs le père de la déesse de la musique, Gigeiten, née d'un de ses cheveux (un mythe qui rappelle l'accueil du Gange dans la chevelure de Shiva).

À ces divinités sont associées Rasetsuten, le roi des rakshasas, qui se nomme Ravana en Inde.

Quant à la Tridevi, elle est représentée au Japon par Benten (Sarasvati, la déesse du savoir), Kisshoten (ou Kichijoten, Kisshoutennyo, Kudokuten : Lakshmi, la déesse de la chance et de la réussite) et Daikokutenyo, la compagne de Daikokuten (Mahakali, Parvati, la déesse de la fertilité et de destruction salvatrice, de l'enfantement).

 

Dans la célèbre encyclopédie illustrée du bouddhisme, le Butsuzou Zui, rédigé en 1690, Daikokuten est mentionné sous six formes différentes. Honorer ces six formes est un gage de prospérité et devint une coutume très populaire au japon durant l'époque Edo (v. 1600 à 1868). Ces incarnations sont les suivantes :

 

1, Biku Daikoku

Il s'agit de Shiva Mahadeva, donc d'une représentation de Daikokuten sous les traits d'un ascète. « Biku » est un mot d'origine indienne signifiant « le jeune élève sur le chemin de la Révélation. » Biku Daikoku est représenté avec dans une main un maillet et dans l'autre une épée en forme de vajra, l'arme symbolique d'Indra (le chef des dieux dharmiques). Le vajra est l'arme absolue, symbolisant la force de la tempête, du tonnerre et des éclairs (Indra étant le pendant indien de Zeus).

Dans sa main droite, Daikokuten tient un maillet, un attribut qui ne manquera pas de nous rappeler le « dieu au maillet » des Celtes, Sucellos (Dagda en Irlande), une autre figure importante du shivaïsme universel. Le maillet symbolise la vertu et le travail, Daikoku étant avant tout une divinité agricole et besogneuse. C'est en maniant ce marteau vertueux que s'obtiennent les richesses de ce monde. La symbolique du maillet est instinctive et évidente. C'est le même maillet que l'on retrouve au bras du Thor nordique ou du Sucellos celtique, c'est l'arme de celui qui détruit l'obstacle par la violence, par le choc, par l’anéantissement total. Arme brutale et archaïque, mais aussi outils des forgerons, le marteau est le symbole de l'alchimie (sidérurgie). Il symbolise aussi la sagesse du gourou, qui grâce au marteau, enfonce la vérité dans la tête de son disciple. Cette symbolique du marteau est développée par Frédérique Nietzsche dans le Crépuscule des idoles (1888).

Biku Daikoku est le sage idéal, celui qui ne possède rien, mais qui est tout de même doté de la force divine et absolue. Ayant renoncé à posséder sur Terre, à amasser les richesses matérielles, Biku Daikoku accède à la sagesse divine, qui n'est autre que la force de caractère et la domination du corps par l'esprit (yoga). En tant que grand maître du yoga, la tradition japonaise considère Biku Daikokuten comme un avatar de Bouddha précédant la venue au monde du Bouddha historique, Siddhartha Gotama Shakyamouni.

En référence à la vie monastique et à la dévotion des moines qui œuvrent pour le bien de la communauté, le moine Biku Daikoku est la divinité gardienne des cuisines et des réfectoires. Par ailleurs divinité de la fertilité, Biku Daikoku est associé à ce qui se cultive, comme à ce qui se mange.

 

2, Oikara Daikoku

Il s'agit du fils de Shiva, le Skanda (Kartikeya) des védiques, aussi appelé Murugan par les dravidophones. Représenté comme un prince armé d'une épée dans la main droite et d'un vajra dans la main gauche, il est le dieu de la guerre incarné sur Terre afin de sauver la planète d'un démon que « seul le fils de Shiva peut soumettre. » La mythologie japonaise tardive reconnaît aussi Skanda sous le nom d'Idaten. L'autre fils de Shiva et Parvati, Ganesh, est aussi président dans la mythologie indo-japonaise, il s'agit de Kangiten (Shoten).

 

3, Yasha Daikoku

Le Butsuzou Zui dépeint Yasha Daikoku comme un prince tenant dans sa main la roue du dharma. C'est avec cette arme qu'il terrasse les démons, c'est donc en respectant la loi cosmique qu'il domine ses adversaires et ses obstacles.

 

4, Daikoku-nyo

Il s'agit de l'avatar féminin de Shiva Mahakala : la terrible Kali. Cependant, dans des interprétations plus ésotériques du mythe de Shiva-Kali, c'est au contraire Shiva qui est considéré comme une manifestation masculine de Kali. Daikoku-nyo est donc la version japonaise de la Grande Déesse-mère indienne (Parvati) dans sa version furieuse et destructrice (Mahakali, dont le nom signifie « la Grande Obscurité des profondeurs abyssales de l'Univers »). Cependant, même si Daikoku est le destructeur des mondes, les fidèles qui se recueillent devant son icône ne ressentent aucune peur mais un profond respect, car il est celui qui, à la fin des temps, éradiquera le mal puis fera repartir la vie, à nouveau purifiée.

Il existe par ailleurs une version japonaise tantrique de Daikokuten, très proche à la fois de la sanglante Kali, mais aussi du Grand Destructeur Shiva-Bhairava-Mahakala. Daikoku a alors six bras, parmi lesquels deux d'entre eux soulèvent la dépouille d'un éléphant, tandis que deux autres éventrent une gazelle avec une épée et scalpe un déva (exactement de la même manière que Kali brandit une épée recourbée, décapite Raktabija ou éventre le démon-buffle).

Selon la mythologie puranique, l'éléphant est l'animal sur lequel repose la réalité (quatre éléphants situés au plus bas de l'Univers la soutenant tout entière). Par ailleurs, c'est sur Airavata, un éléphant blanc, qu'Indra parade. Cet éléphant est le gardien de la réalité, c'est lui qui attaqua Bouddha alors que celui-ci s'était assis sous l'arbre de la connaissance et attendait l'éveil. Daikoku massacrant un éléphant, c'est donc la métaphore de l'illusion de la réalité dissipée par la lumière de la sagesse véritable.

Par ailleurs, l'ami de Daikoku est un poisson-chat, sur lequel reposerait le Japon. Nous retrouvons dans cette légende japonaise deux mythes hindous : celui du poisson Matsya, premier avatar de Vishnou, mais aussi celui du serpent cosmique Sesha, sur lequel reposent les eaux primordiales, créatrices de l'Univers.

 

5, Shinda Daikoku

Il s'agit d'un garçon tenant dans ses mains le Chintamani, « la pierre à souhait » qui promet la réussite à qui la possède. En Inde, ce bijou est l'attribut de Ganesh ou de Vishnou (Krishna la détiendra). Dans le jaïnisme et l'hindouisme, cette pierre est une des armes attribuées au roi du monde (chakravartin). Dans le contexte bouddhiste, cette pierre magique symbolise la puissance de la doctrine du Bouddha historique.

 

6, Makara Daikoku

Makara Daikoku est assis sur des sacs de riz ou sur un lotus. Il porte un maillet dans une main et un gros sac sur son dos. Dieu voyageur, Daikoku est le dieu des moines errant, de même que Shiva est l'Adinath des sadhus, « le père de ceux qui cherchent la vérité ».

Dans le contexte du Japon moderne, il s'agit de la forme la plus populaire de Daikoku. Son iconographie nous le présente le ventre rond et traînant derrière lui un gros sac, ou portant un baluchon sur ses épaules. Il est le dieu voyageur, le dieu des chemins, le dieu de la chance et donc du commerce, des échanges. Il est aussi le dieu des champs, des récoltes et des différents types de céréales. Par analogie, il est aussi la divinité des cuisines, qui sont des lieux où les aliments se transforment. Il est alors appelé Kojin et son idole (ou son icône) est présente dans les cuisines et réfectoires.

Comme le Kubéra ventru des hindous, il est le roi des richesses, le grand dispensateur, mais aussi le dieu des voleurs, auquel sont associés les rituels et simulacres de substitution. Le sac de Daikokuten est très lourd, car il contient de nombreuses richesses, même si ces richesses ne sont pas des biens matériels, mais du riz, de la patience et de la sagesse. On le représente hilare à la vue de ses disciples, lesquels, en joie, se jettent à ses pieds pour recevoir ses bienfaits.

 

De même que Shiva est lié à la danse cosmique (Nataraja), Daikoku est lié à un rituel de danse. Cette danse rituelle est effectuée au Japon par des moines-ascètes qui n'entrent en ville qu'une fois dans l'année, afin de mendier pendant des festivités.

« Des devins de basse classe appelés daikoku-mai (« ceux qui exécutent la danse de Daikoku ») étaient déguisés en Daikoku et venaient visiter les grandes agglomérations urbaines au Jour de l'An. Ils récitaient de porte en porte des formules de bon augure en distribuant des talismans contre une petite aumône » Selon le Dictionnaire historique du Japon, publié par la Maison franco-japonaise (1995).

Une telle coutume est tout à fait semblable à celle décrite dans les plus anciennes compositions du Sangam dravidien (Ettutokai, v. 300 av. J.-C.), dans lesquels sont célébrées, dans un même élan, Murugan, la fonte des glaces et les crues régénératrices de la Vagay. Pour ces festivals, les yogis quittaient leurs collines, leurs grottes et leur cabane, et venaient se montrer en ville, où les villageois les accueillaient avec générosité et bienveillance.

« Les disciples arrivent dans la nuit portant des fleurs aux feuilles tendres et ruisselantes de miel. Les disciples accourent, revêtus de drap délicat, portant la petite clochette dans une main et la lance dans l'autre. […] Des torches de tissus parfumés ont été enflammées, des instruments de musique sont joués sur des terrasses, des fumées de senteurs s'échappent des cuisines, des drapeaux sont levés, et chaque soir affluent les dévots qui viennent se prosterner à ses pieds. Qui parmi eux ne désirent pas vivre dans un monde supérieur ?

Depuis la montagne de celui qui ne connaît que la victoire, des sons variés se font entendre : sur un versant, des bardes jouent une douce mélodie, [...] sur un autre versant, c'est de la flûte et ailleurs encore ce sont les tambours qui rugissent. Sur un autre versant, ce sont de grandes chutes d'eau qui se fracassent. Sur un autre versant, dansent des musiciens en trance et se balancent en cadence délicate. [...] Sur un dernier versant des paons les accompagnent par des danses en rythme. Tels sont les sons étranges et les tumultes qui résonnent encore et encore dans la montagne !

Si nous t'implorons, Murugan, ce n'est pas pour obtenir la prospérité, l'argent ou tel autre de nos désirs, mais seulement la grâce, l'amour et la vertu ! » Nallasiyar, Hymne en l'honneur de Murugan, extrait du Paripadal, inclus dans l'Ettutokai.

De telles réunions mystiques, artistiques et initiatiques de sadhus se pratiquent encore de nos jours en Inde, sur les ghâts des villes saintes qui longent le Gange et la Yamuna. Durant le célèbre festival de la Kumba Mela, qui se déroule tous les douze ans et draine une foule impressionnante de devins, de yogis et de mendiants sacrés, la danse de Shiva est effectuée par des sadhus naga qui en ont fait leur spécialité.

Daikoku, par Ogino Issui Zuan hyakudai Kyoto (1910, British Library)

Daikoku, par Ogino Issui Zuan hyakudai Kyoto (1910, British Library)

DAIKOKUTEN, l'adaptation japonaise de Shiva

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