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Arya-Dharma, l'héritage indo-européen

La bibliothèque numérique consacrée aux traditions primordiales et indo-européennes

La TRADITION ORALE

L'oralité des Védas n'est pas un choix par défaut, qui aurait disparu dès l'apparition du papier, de l'encre ou de l'imprimerie, mais plutôt un média indispensable à la correcte conservation des authentiques et ancestraux Védas (de la racine étymologique indo-européenne « vid », que l'on retrouve dans le latin « vidi » et le français « voir »).

La tradition orale des Védas, leur apprentissage par cœur, leur stricte attention quant à la prononciation, au rythme, ainsi qu'à tous les éléments du culte, rendaient leur maîtrise indispensable à tous les brahmanes du sous-continent. Une fois écrits, les brahmanes avaient peur que les textes ne soient plus appris par cœur, et qu’ils ne soient donc plus transmis comme un trésor de génération en génération. À cause de l'imprimerie, pensaient-ils (et le futur leur aura donné raison), le sanskrit deviendrait une langue morte dont on se passerait. Il en serait de même pour les mantras, qui se répéteraient peut-être encore, mais mal prononcés, car on aurait appris à les lire, et non pas à les dire.

En Égypte aussi l'oralité était un choix. Le Maât est la version locale de la justice et de l'ordre supérieur. Ce concept, qui est donc comparable au Rta védique et au Dharma hindou, se transmettait oralement, comme en témoignent les Instructions du vizir et sage Ptah Hotep (v. -2500) :

Si tu écoutes les propos que je t’ai tenus, chacun de tes desseins sera porté en avant ; les actualisations de la maât qui s’y trouvent, c’est la richesse qu’ils apportent. Leur évocation se transmet oralement par la perfection des vers qu’ils constituent, et chaque mot est rapporté de manière ininterrompue dans ce pays, pour toujours !

Trad. de B. Mathieu : L'Enseignement de Ptahhotep, CNRS - UMR 5140, Montpellier 3

Jules César (-100 à -44), dans sa chronique de sa conquête de la Gaule, témoigne de pratiques druidiques similaires à celle des brahmanes :

Les druides apprennent un grand nombre de vers, et il en est qui passent vingt années dans cet apprentissage. Il n'est pas permis de confier ces vers à l'écriture, tandis que, dans la plupart des autres affaires publiques et privées, ils se servent des lettres grecques. Il y a, ce me semble, deux raisons à cet usage : l'une est d'empêcher que leur science ne se répande dans le vulgaire ; et l'autre, que leurs disciples, se reposant sur l'écriture, ne négligent leur mémoire ; car il arrive presque toujours que le secours des livres fait que l'on s'applique moins à apprendre par cœur et à exercer sa mémoire.

La Guerre des Gaules, 6, 14.

Dans L'Épopée des Celtes, J. A. Mauduit explique la mystérieuse initiation druidique :

[Les druides] apprenaient aussi les légendes formant toute la mythologie héroïque particulière aux Celtes. Cette mythologie qui était aussi propagée par les bardes fut reprise par la suite dans les chansons de geste où il est question de héros civilisateurs et d'ancêtres de clans devenus dieux. Le maître récitait la leçon sous forme de poèmes chantés et rythmés, l'accompagnant de gestes repris soigneusement par les élèves. Les strophes du poème étaient ainsi mimées, chantées et rythmées afin que la parole sacrée pénètre dans les fibres intimes de l'être.

Dans son Histoire de France, Jules Michelet évoque ainsi les bardes irlandais :

« L'initiation, mêlée de sévères épreuves, au fond des bois ou des cavernes, durait quelquefois vingt années, il fallait apprendre de mémoire toute science sacerdotale ; car ils n'écrivaient rien, du moins jusqu'à l'époque où ils purent se servir des caractères grecs. […] La première initiation, les études, l'instruction, duraient un an. Le barde alors s'abreuvait de l'eau d'inspiration, recevait les leçons sacrées. Il était soumis ensuite aux épreuves [...] Il en sortait enfin, et semblait naître de nouveau ; mais, cette fois, orné de toutes les connaissances qui devaient le faire briller et le rendre un objet de vénération pour les peuples. […] Les bardes étudiaient pendant seize ou vingt ans. « Je les ai vus, dit Campion, dans leurs écoles, dix dans une chambre couchés à plat ventre sur la paille et leurs livres sous le nez. » Brompton dit que les leçons des bardes en Irlande se donnaient secrètement et n'étaient confiées qu'à la mémoire. »

Ferdinand Lot, éminent spécialiste de la France gauloise et moyenâgeuse, évoque lui aussi le druidisme en des termes similaires à ceux que l'on pourrait employer pour décrire la tradition védique :

Quelques notions de physique, la connaissance des plantes, quelques recettes médicales, un formulaire magique, un rituel du sacrifice complétaient le bagage de la sagesse druidique. Sagesse pauvre à nos yeux, lourde, chargée de difficultés pour les adeptes. L'ordre druidique, en effet, tenait secrète sa doctrine, en dehors de l'enseignement de l'immortalité de l'âme, refusant de la confier à l'écriture. L'adepte devait tout apprendre par cœur et il y employait parfois vingt années. Il semble bien que la transmission de la science druidique s’opérât dans le secret, à l'écart du vulgaire.

F. Lot, La Gaule

À propos des bardes ukrainiens, les kobzars, l'historien spécialiste des Slaves Alfred Rambaud observe que « l’organisation de la corporation des kobzars présente quelques lointaines analogies avec celle de nos écoles de druides et de bardes gaulois, où l’écriture n’était guère moins inconnue, et où des myriades de vers ne se conservaient que par la mémoire » (L’Ukraine et ses chansons historiques).

En Serbie: « maître souverain de la pensée slave jusqu’à l’arrivée du christianisme, le gouslo était à la fois dépositaire de l’histoire et des croyances religieuses, des annales et de la théologie de ces peuples » (C. Robert, Le Gouslo et la poésie populaire des slaves).

En 1326, le Grec Nicéphore-Grégoire mentionne également avec admiration les gouslars serbes du Strymon en Macédoine, qu’il entendit chanter dans leurs forêts les louanges des héros primitifs. Il y avait donc autrefois sur toute l’étendue des pays slaves tant du nord que du sud des rhapsodies traditionnelles qui perpétuaient les souvenirs de l’histoire nationale. Chaque commune, chaque famille un peu riche avait son barde qui sous le nom de gouslar, animait par ses récits les assemblées et les fêtes.

C. Robert, Le Gouslo et la poésie populaire des slaves

En Scandinavie, les scaldes sont les pendants des druides et des brahmanes spécialisés dans l'apprentissage et la transmission de la culture orale. Jean-Louis Aroui, phonologue et maître de conférences à l'université Paris 8, qualifie d'hermétique la tradition scaldique, mais il insiste aussi sur le fait que l'élitisme de cette tradition n'était pas un obstacle à sa diffusion, ni à sa bonne réception par un public non-initié.

L'art scaldique est de toute évidence de nature hermétique. Le problème est de savoir si sa haute élaboration artistique était faite pour forcer « l'admiration du connaisseur, ou si son allure vraiment ésotérique se justifiait par le message à transmettre, dont le contenu, pour diverses raisons, n'avait pas à passer tout de go dans le domaine du vulgaire » (R. Boyer, La poésie scaldique). Dans le premier cas, cette poésie a un public large mais aristocratique et cultivé, dans le second elle est le fait d'une caste de poètes détenteurs d'un savoir fermé. Or, diverses anecdotes rapportées en particulier par les sagas prouvent que les scaldes étaient bien compris de leur public, même si celui-ci mettait du temps à déchiffrer le message.

J.-L. Aroui, La poésie scaldique, présentation (compte rendu du livre de R. Boyer ; La poésie scaldique).

Les similitudes entre les traditions druidiques, scaldiques et védiques sont si nombreuses que la spiritualité celto-germanique ressemble bien plus à celle des Aryens indo-perses qu'à celle des Gréco-Romains, pourtant plus proches géographiquement.

Cela se remarque aussi par le fait que les branches ethnolinguistiques grecques et italiques quittèrent le foyer indo-européen avant que les groupes ethnolinguistiques celtiques, germains et aryens ne le fassent. De fait, les ancêtres des Celtes, des Germains et des Indo-Perses vécurent « ensemble » plus longtemps qu'en compagnie des ancêtres des Grecs et des Romains (ces derniers étant sortis du socle commun plus tôt).

De fait, la spiritualité aryenne semble relativement différente de la gréco-romaine, de même que le sanskrit est une langue très différente du grec ou du hittite (dont la branche ethnolinguistique s’est séparée du socle indo-européen encore plus tôt que la grecque). En revanche, la spiritualité aryenne et le sanskrit semblent très similaires à la spiritualité et à la langue des Scythes, moyennement similaires à celles des Slaves et des Baltes, et évoqueront de nombreuses similitudes avec celles des Germains et des Celtes. Par contre, avec la spiritualité gréco-romaine et qui plus est avec la spiritualité hittite, la spiritualité aryenne partagera des mythes ancestraux issus du bagage culturel indo-européen, mais de nombreuses variations affecteront les rites, les valeurs et les références mythologiques.

 

Cette dimension orale du savoir et de sa transmission, explique le peu de témoignages directs que nous possédions de ces temps reculés. La révolution de l’imprimerie, puis celle d'internet, éloigna encore un peu plus les modernes et leur « mémoire externe », des Anciens et de leur fameuse tradition orale.

 

« Nous, Européens d'aujourd'hui, dont le cerveau est obscurci par l'encre d'imprimerie, avons du mal à comprendre la faculté étonnante des Indiens de se transmettre oralement des textes d'une longueur prodigieuse. Ni la moisissure, ni le feu ne peuvent détruire l'héritage des connaissances, le plus précieux que le fils ait reçu de son père dès la plus tendre enfance, en apprenant les textes par cœur. Des bibliothèques entières de textes sacrés très anciens ont été ainsi transmises au long de milliers d'années, par la mémoire humaine qui les a gardés fidèlement, à un mot, à une syllabe, à une voyelle et même à un accent près. Ce moyen de transmission est tellement sûr qu'au 19e siècle après J.-C. des savants européens ont encore pu, grâce à la tradition orale, retrouver tel texte original, là où les manuscrits, comme si souvent, étaient peu sûrs. Ce n'est pas dans la pierre qui s'effrite que les Aryens de l'Inde ont gravé les monuments de leur génie, mais dans une matière bien plus durable : les cerveaux de centaines de générations successives. Seul, le développement de l'imprimerie, tant loué a pu, à la fin du 19e siècle, abolir la force et l'emploi de la mémoire. L'estime et le respect religieux dans lesquels les Indo-Aryens tenaient le Verbe leur ont fait étudier la valeur phonétique et la morphologie des anciens ouvrages poétiques avec tant de soin et de respect que la connaissance du langage, née très tôt, fut en peu de temps poussée si loin qu'elle influença de façon décisive la philologie européenne [...]. » H. Lommel. Les Anciens Aryens.

 

Au milieu du 19e siècle, les prêtres et brahmanes virent d'un mauvais œil la traduction des Védas par les Occidentaux. Les premières traductions en anglais furent catastrophiques, parfois même des blagues ou des pastiches, volontairement ridicules et brouillées par des brahmanes qui refusaient de voir leurs mantras imprimés par des étrangers. Les Britanniques ou les Français les auraient alors interprétés sans initiation, ce qui aurait eu des conséquences néfastes. L'étude des Védas est en effet fortement déconseillée à celui qui n'est pas accompagné d'un gourou spécialiste des Védas. Si les mantras védiques ne sont pas prononcés correctement, leurs forces s'annulent ou deviennent néfastes.

Les femmes brahmanes, seules, n'ont donc pas le droit d'étudier les Védas, c'est-à-dire de les entendre ou de les lire. Elles le peuvent cependant, si elles acceptent l'égide d'un précepteur brahmane (et ceci au même titre qu'un homme ou qu'une femme appartenant aux castes kshatriya et vaishya). À propos de l'interdiction d'enseigner aux femmes les Védas, Strabon rapporte avec une extrême naïveté (ou avec humour) des propos de Mégasthène (v. -350 à -290), sûrement lui-même victime de la roublardise indienne :

Les brahmanes du reste ne font pas part aux femmes qu'ils épousent de leurs doctrines philosophiques : ils craindraient en le faisant de s'exposer à l'une ou à l'autre de ces alternatives, ou que leurs femmes, cédant à leur nature vicieuse, ne communiquassent à des profanes le secret des dieux, ou que, converties sincèrement à la vertu, elles ne se décidassent à les quitter.

Géographie, 15, 1

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